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Épistémologie en débats

Itinéraire singulier et cultures communes : questions à Erik Neveu

Entretien réalisé par Jean-François Bonhoure
Singular itineraries and shared cultures: questions for Erik Neveu
Erik Neveu

Texte intégral

Erik Neveu, pouvez-vous revenir sur votre itinéraire de chercheur, qui vous a mené, notamment, de l’étude des pratiques culturelles à la sociologie du journalisme ?

À l’issue d’études de droit public débutées en 1969, je me suis orienté vers la science politique avec le désir de devenir universitaire. À l’époque la discipline avait pour cœur la sociologie électorale, objet pour lequel je n’ai jamais conçu grande passion. Trouvant un directeur de thèse ouvert, Philippe Braud, je me suis lancé dans une thèse dont l’énigme initiale était de comprendre la consommation massive par les mondes populaires de biens culturels porteurs de visions conservatrices du monde social, sur le périmètre des objets à travailler (magazines, romans photos, récits) avant d’en venir à me restreindre (enfin …j’en ai quand même lu plus de 440!) aux romans d’espionnage qui avaient l’avantage de parler explicitement de régimes politiques… Je ne ciblais pas ceux de Le Carré, mais l’ordinaire d’une production de littérature dite « de gare » qui diffusait alors par centaines de milliers d’exemplaires l’an vers un lectorat très populaire. Ce type de questionnement devait bien entendu à un air du temps, à un engagement personnel intense pendant près de dix ans dans des organisations d’extrême gauche.

  • 1 Erik Neveu, « In hope that scientific nomadism may turn out to be meaningful after all », Bulletin (...)
  • 2 Id., Sociologie des mouvements sociaux, Paris, La Découverte, 1996.
  • 3 Id., Féminins/ Masculins. Sociologie du genre, Paris, Armand Colin, 2004.
  • 4 Delphine Dulong, Christine Guionnet et Erik Neveu, Dirs, Boys don’t cry ! Les coûts de la dominatio (...)

S’il est un point où je puis, sans rationalisation ex-post, revendiquer quelque chose d’une cohérence voulue dans ma trajectoire intellectuelle c’est bien le refus de la monomanie ou le patriotisme de discipline1. Nos vies sont trop courtes et le monde social trop riche pour la monogamie des objets de recherche, nos intelligences ont de meilleurs combats où s’investir que les guéguerres entre propriétaires d‘objets. Dans la continuité d’un intérêt pour les biens culturels, j’ai donc à la fin des années quatre-vingt déplacé le centre de gravité de mes travaux vers le journalisme et la communication politique. L’ouverture de Sciences Po Rennes en 1991 m’a permis de quitter une faculté de droit où je n’étais nullement malheureux, mais où enseigner le droit constitutionnel n’était pas mon rêve. J’ai profité de ce qui était à la fois une contrainte et une formidable chance : totalement recomposer son menu d’enseignement et, de là, créer un nouvel axe de recherches dans le moment magique de naissance d’une institution. Ce début des années quatre-vingt-dix aura été celui d’un investissement conséquent sur l’objet « Mouvements sociaux »2 avec lequel j’avais à la fois une familiarité pratique et une interrogation théorique qui était, non de s’étonner de leur survenue, mais qu’il y en eut si peu dans un monde si injuste. Dans le jeu de marelle des objets de recherche, j’ai ensuite investi, à partir du montage d’un cours avec ma collègue Christine Guionnet, sur les Gender studies, domaine où nous avons proposé le premier manuel français3, puis exploré un objet qui nous valut quelques suspicions, à savoir les « coûts » de la domination masculine4.

  • 5 Erik Neveu, Sociologie politique des problèmes publics, Paris, Armand Colin, 2015 ; Erik Neveu et M (...)
  • 6 Yves Bonny, Manuel de Queiroz et Erik Neveu (dir.)), Norbert Elias et la théorie de la civilisation (...)

Ces changements d’objets ont bien sûr un coût en charge de travail si on veut le faire sérieusement ; ils peuvent même engendrer la suspicion qu’étant présent sur trop d’objets, on est dans la position du Tuttologo que brocardent les Italiens, parlant de tout et donc vraiment légitime sur rien. Ils sont pourtant un bel outil d’hygiène intellectuelle en obligeant à se renouveler. Mais plus encore, ils permettent d’articuler des savoirs et des questionnements là où le tropisme académique à l’hyperspécialisation tend à nous enfermer dans de micro-communautés de spécialistes de leur spécialité. Ils rendent ainsi possible de s’attaquer à des objets et des problématiques qui supposent précisément de faire tomber les poteaux de frontière, de connecter une grande diversité de savoirs. C’est le sens d’un investissement plus récent, développé tant seul que dans des collectifs5, sur la question de la construction des problèmes publics qui suppose de mobiliser des travaux issus de la sociologie de la culture et des intellectuels, de celle des mobilisations et des groupes de pression, des politiques publiques, de la sociologie des médias et de plus en plus du rôle des organisations internationales. Qu’ajouter ? Que mon goût de la mobilité et du franchissement de frontières s’est aussi traduit dans le fait de valoriser les échanges avec des collègues étrangers, de publier dans d’autres langues que le français, d’apporter ma contribution à la circulation internationale des théories qu’il s’agisse d’œuvrer à en introduire et faire connaître en France, à l’image des Cultural Studies, mais aussi la sociologie d’Elias6, ou de valoriser à l’international les sciences sociales françaises. Bourdieu and the Journalistic Field, coordonné avec mon collègue new-yorkais Rod Benson, a joué un rôle objectivable dans la place croissante prise par la théorie des champs au niveau international dans les Journalism Studies.

Du soixante-huitard ordinaire au sociologue singulier, comment avez-vous découvert les cultural studies ?

C’est une rencontre qui fut facilitée par une série de détails biographiques. Participant, à la grande époque des jumelages de villes à des échanges de jeunes entre familles de Lorient et de Bebington – une banlieue de Liverpool –, j’ai acquis à l’adolescence à la fois une anglophilie et une connaissance sensible de toute une série des lieux et pratiques culturelles qu’allaient explorer les Cultural Studies, à l’image des penny arcades, aux peers des stations balnéaires, via le supportérisme autour des terrains de foot. Mon parcours scolaire est aussi pour partie celui d’un littéraire raté ou rentré dérivant d’une seconde scientifique à une terminale littéraire, allant faire des études de droit parce que ma famille les tenait pour sérieuses quand étudier les lettres ou la sociologie m’aurait semblé plus fun, ce qui fait sans doute qu’à la différence d’autres pratiquants des sciences sociales, je n’ai jamais éprouvé de condescendance ou été éloigné des approches plus littéraires, plus attentives aux signes et aux textes. Et il y a bien sûr la nature d’une partie de mes objets de recherche, ciblant des biens et pratiques culturelles peu légitimes – rock, romans d’espionnages, télévision pour enfants, Guignols de l’info, plus tard la question des formes diverses de mobilisations et de résistances – qui me pousse vers la lecture de ceux qui ont alors largement investi des objets homologues : Stanley Cohen, la jeune génération du Centre for Contemporary Cultural Studies (CCCS) de Birmingham avec Dick Hebdige, Paul Willis, David Morley, Angela McRobbie…

  • 7 Richard Hoggart, La Culture du pauvre. Étude sur le style de vie des classes populaires en Angleter (...)
  • 8 Erik Neveu, L’idéologie dans le roman d’espionnage, Paris, Presses de Sciences Po, 1985.

J’ai toujours été admiratif – un peu sceptique aussi – devant ceux de mes collègues qui pouvaient reconstituer finement la généalogie de leurs apprentissages et formations intellectuelles. Ce dont je suis sûr, c’est d’être entré dans les Cultural Studies par Hoggart et La culture du pauvre7 sur la recommandation d’un ami libraire. C’était à l’extrême fin des années soixante-dix. Ce texte m’a beaucoup apporté lorsque je rédigeais ma thèse sur L’idéologie dans le roman d’espionnage8 en attirant mon attention sur la question des plaisirs que des publics populaires – ceux des romans du Fleuve Noir – pouvaient prendre dans leurs consommations culturelles, sur leur capacité à « en prendre et en laisser » qui n’était pas si valorisée alors, en des temps où n’avaient pas fleuri les théories de la réception. J’ai dû plus tard, au début des années quatre-vingt, sur ces questions de réception précisément, découvrir le Encoding-Decoding de Stuart Hall, lire Communications de Raymond Williams. Mais aussi bizarre que paraisse cette affirmation, puisque je passe pour un des universitaires français investis sur ce domaine, je ne dirai jamais avoir systématiquement fréquenté le corpus des Cultural Studies dans la période qui va de mon recrutement, comme professeur en 1982 au début des années quatre-vingt-dix.

  • 9 Edward Palmer Thompson, Whigs and Hunters. The Origins of the Black Act, Londres, Allen Lane, 1975.
  • 10 Dick Hebdige, The meaning of Style, Londres, Methuen Publishing, 1979.
  • 11 Stanley Cohen, Folk Devils ans Moral Panics: The creation of the Mods and Rockers, Londres, McGibbo (...)

Si j’essaie de mettre de l’ordre dans ce qui s’y prête imparfaitement par les défaillances de la mémoire, évoquer trois séquences n’est sans doute pas une reconstruction abusive. Du milieu des années quatre-vingt au début des années quatre-vingt-dix, je vais lire une part des « classiques » des Cultural Studies, tant du côté des fondateurs comme Hoggart, Williams, Thompson ou encore Hall, que de la génération du CCCS mais cela sans aucune systématicité. Ce sont des lectures inspirées par la quête de matériaux pour des cours à monter, pour enrichir des démarches d’analyse politiste de biens ou pratiques culturelles. Ce sont aussi, parfois d’abord, des lectures de plaisir. Les grands livres des Cultural Studies donnent accès à des mondes sociaux souvent invisibilisés ou méprisés, ils savent mettre ces explorations en récit et ne se contentent pas d’« exotiser » le proche ou de « poétiser le prolétaire » comme disait Léo Ferré mais produisent une intelligibilité, une réévaluation du sens de rapports sociaux sur lesquelles on plaquait des explications de sens commun. Je pense aux Whigs and Hunters de Thompson9 sur le braconnage et sa répression dans les forêts anglaises au XVIIIe siècle, aux Subcultures de Hebdige10 sur le sens des Mods et des Rockers, aux Folk Devils and Moral Panics de Cohen11 sur la mise en scène médiatique des affrontements entre ces deux groupes. Ces années sont celles d’un rapport à la fois asystématique et gourmand, admiratif mais pas dévot, attiré par les objets au moins autant que par les théorisations. S’il fallait une métaphore ce serait celle d’un terreau.

  • 12 Une forme de vol à la tire imputé aux jeunes issus de l’immigration, Chas Critcher, Tony Jefferson, (...)
  • 13 Stuart Hall et Martin Jacques, New Times. The changing face of Politics in the 1990s, Londres, Lawr (...)
  • 14 Erik Neveu, « La ligne Paris-Londres des Cultural Studies : une voie à sens unique ? », Bulletin de (...)
  • 15 Erik Neveu, « Une lucidité sans concepts : Richard Hoggart et la famille ouvrière », in Sous les sc (...)
  • 16 Erik Neveu, « Possiamo parlare di French Cultural Studies ? », Studi Culturali, VIII (1), 2011, p (...)

De fait, les Cultural Studies britanniques deviennent peu à peu une source d’inspiration et de réflexion qui alimente beaucoup de mes recherches, mais cela sans ostentation. Ce qui s’objective au fait qu’elles soient peu présentes dans les bibliographies ou notes de bas de page, plus encore en ce qu’à la différence d’une génération ultérieure de collègues qui va entreprendre de valoriser en France sa version des Cultural Studies, je n’éprouve aucune appétence pour toute la composante de cette production que j’aurai tendance à qualifier de « machouillage » de concepts. Stuart Hall restera à la fois comme un grand intellectuel public et un théoricien d’envergure, mais autant ses analyses empiriques comme celle de la panique morale sur le mugging12, son regard aigu sur les évolutions de la société britannique13 sont pénétrantes, autant des considérations abstraites sur la catégorie de l’articulation ou l’hégémonie me semblent parfois pâteuses. La complicité avec Armand Mattelart que j’avais connu lors de son passage à l’Université Rennes 2, le feu vert reçu de Réseaux pour un numéro dédié aux Cultural Studies qui paraît à la fin de 1996 sont à l’origine d’un long texte où nous essayons d’offrir une présentation critique du courant et de son histoire, ce qui aura supposé pour le faire avec rigueur une séquence spécifique d’investissement de lecture intense de ceux des auteurs jusque-là les moins assidûment fréquentés comme Hall ou Williams. Cette séquence de lectures systématiques va d’ailleurs se poursuivre puisque ce qui était un gros article va devenir un petit livre avec la sortie en 2003 de l’Introduction aux Cultural Studies. Les textes co-écrits avec Armand Mattelart sont alors à l’origine d’une autre séquence où, désormais identifié comme spécialiste des Cultural Studies, les sollicitations se développent pour les présenter aux historiens de la culture14, questionner la vision des rapports de genre chez Hoggart15, répondre à la question de chercheurs italiens sur l’existence ou non de French Cultural Studies16, toutes choses qui font que les Cultural Studies deviennent alors au moins autant dans mes recherches un objet d’analyses qu’un ferment d’inspiration pour des travaux empiriques.

S’agissant des historiens de la culture en France, comment expliquez-vous le peu de références aux cultural studies dans leurs ouvrages ?

  • 17 Faut-il dire qu’il s’agit là d’une tendance ? Elle est objectivable si on compare l’université fran (...)
  • 18 Ayant entrepris voici peu de scanner ma thèse soutenue en 1982 dans un prurit de rangement de mon b (...)

Disons d’abord, et en rien pour être diplomate, que les historiens n’ont pas été les seuls à s’intéresser peu ou tard à ces travaux et qu’une large part des explications pourraient s’appliquer aux sociologues ou politistes. La première qui vient à l’esprit tient à ce qui a été le provincialisme durable du monde académique français combinant une faible maîtrise des langues étrangères et la conviction que vivre au pays de l’Intelligence rendait peu impérieux de lire les autres17. On pourrait l’objectiver en allant compter dans des échantillons de thèse pris depuis 1960 le nombre et le pourcentage de références bibliographiques non françaises18. Une rupture en forme d’ouverture s’est opérée en un demi-siècle. Circonstance aggravante, les promoteurs initiaux des Cultural Studies, ne sont pas dans le système académique britannique de ceux qu’Elias nommerait des « établis » : ils sont à ses marges dans des institutions de formation pour adultes ou des universités nouvellement crées (à l’image de Warwick pour le premier poste académique de Thompson qui en démissionne vite), dans des espaces hybrides entre le monde académique, le militantisme et les revues intellectuelles. Leurs connexions internationales sont modestes, décalées des institutions académiques les plus puissantes en France. Et, au demeurant, seul Thompson est un historien.

Sur un mode plus spéculatif, on peut se demander si leur manière d’articuler engagement politique et travail scientifique ne les rendait pas suspects, au sens ou Mary Douglas associe l’impur à ce qui ne rentre pas dans nos boites de rangement cognitives. A l’exception de Hoggart, les figures de proue des Cultural Studies étaient des marxistes militants. Rien de très exotique si on considère le monde intellectuel français de ces années. Oui, mais… En assumant la part de simplification du propos, les universitaires marxistes français ont souvent eu deux modes d’articulation entre leur posture de savants et de militants. Tantôt, l’absence d’articulation en produisant une œuvre académique assez peu marquée par des engagements vécus en parallèle, tantôt le fait de centrer leur travail intellectuel sur une démarche de raffinement et d’actualisation des concepts issus de la tradition marxiste, comme ont pu le faire les Althussériens, parfois d’immobilisation sur un lit de Procuste de catégories marxistes des faits sociaux les plus divers. La posture est toute autre, côté britannique. Ayant claqué la porte du Parti Communiste en 1956, ces chercheurs se sont libérés d’une institution de police intellectuelle. Ayant par leur trajectoire sociale ou leurs lieux d’activité professionnelle un lien fort aux milieux populaires, ils se donnent à la fois des objets – les vies et cultures populaires –, et des méthodes – histoire orale, ethnographie –, qui leur permettent souvent la gageure de proposer un travail novateur sur des groupes très investis comme le monde ouvrier, d’assumer un engagement et une empathie qui les portent sans les aveugler, de produire de l’intelligibilité non pas malgré leurs convictions mais grâce à elles, tout en restant attentifs aux règles du jeu académique en termes de rigueur d’enquête, de discussion avec des pairs. Cette posture n’était pas la plus fréquentée par les intellectuels se réclamant de la gauche la plus avancée dans le monde universitaire français des années soixante-dix.

  • 19 Quand le Centre de sociologie des faits littéraires de Robert Escarpit consacre une journée et ses (...)

Une autre explication, plus positive celle-là, tient à ce que l’étude des biens et pratiques culturelles est un chantier très dynamique dans l’université français des « années soixante-huit ». On le constate en feuilletant les sommaires d’Actes de la recherche que Bourdieu lance en 1975, où une foule d’objets tenus habituellement pour illégitimes ou mineurs, comme les usages de la voiture, les paysans à la plage, les littératures populaires ou la bande dessinée, sont investis. Mais les historiens ne sont pas en reste, ce qu’illustre le tome trois de la somme-manifeste « Faire de l’histoire » de Pierre Nora et Jacques Le Goff qui revendique au titre de « Nouveaux objets » le film, la fête, la cuisine, le corps, le livre, les mythes. Ces dynamiques auront, plus lentement, des échos dans les disciplines littéraires qui s’intéresseront aux littératures illégitimes, au départ sous des appellations en formes de pincettes19, puis plus résolument. Ces avancées rendent moins désirable ou nécessaire d’aller chercher « ailleurs » puisque la confrontation des travaux empiriques et des élaborations conceptuelles nourrit un débat d’une grande vitalité au sein du monde académique français. La mobilisation d’une série de disciplines, dont l’ethnologie et l’anthropologie, veut aussi dire que le terrain du culturel est largement investi et fouillé, il n’y a donc pas ce qui a pu ressembler en Grande-Bretagne à une jachère scientifique, délaissée par sociologues et littéraires, donnée qui rend improbable l’autonomisation d’une discipline.

En 2011, vous appeliez de vos vœux une socio-histoire de la culture, à même de décloisonner ces approches. Un peu plus d’une décennie plus tard, quel état des lieux dressez-vous ?

Un aveu d’abord : votre question me met en difficulté pour une raison très pratique. Depuis une dizaine d’années mon « nomadisme » m’a fait investir plutôt les terrains des mouvements sociaux et de la production des problèmes publics. Cela ne m’a empêché de lire sur d’autres objets dont le culturel. Mais il serait immodeste de ma part de faire comme si une connaissance fine de dix ans de production m’autorisait à des synthèses.

  • 20 Passées à un rythme de publication plus que mensuel, les deux principales revues de la communauté d (...)
  • 21 Non parce qu’elles ne pourraient rien apporter aux sciences sociales, mais au sens où Georges Cangu (...)
  • 22 Voir « Le démocratie des crédules » de Gerald Bronner, paru en 2018, où, dans une veine qui réactiv (...)

Si j’évoque d’abord ce qui fait frein à ce décloisonnement, il y a bien sûr la persistance de petits patriotismes de discipline et de territoires. Mais pour se situer dans le présent et intégrer des éléments de socio-histoire de notre propre activité, la dynamique de mondialisation du monde académique, à côté d’immenses bénéfices, intègre aussi des dynamiques qui vont vers la fragmentation en niches peuplée de spécialistes de leur spécialité, incollables sur celle-ci, mais pas toujours ambitieux – éventuellement incultes – quand il s’agit de connecter leur savoir à d’autres. Un des effets de l’internationalisation du monde académique et du modèle économique des presses universitaires anglophones est en effet de rendre possible la multiplication des micro « studies », de faire atteindre à des communautés travaillant sur des objets qu’on appellera pointus – non pour les déprécier mais pour les associer à une forte spécialisation – une masse critique qui rend rentable une revue, la publication de livres et de collections, un circuit de colloques qui eût été impensable à un échelon national. Aller explorer le site des éditeurs Sage ou Taylor and Francis, c’est à chaque fois découvrir une floraison extraordinaire de revues, de plus en plus ciblées, souvent de plus en plus incontinentes20. Se tenir au courant de ce que publie sa micro-communauté, s’installer dans ses sociabilités peuvent occuper à plein temps, ce qui ne pousse guère au décloisonnement. Une autre force qui pourrait contrarier la tendance au décloisonnement tient à l’influence croissante, souvent illégitime21, des neurosciences comme savoir explicatif à portée totalisante. L’analyse du culturel est-elle à cet instant menacée par ces prétentions ? Pas encore, mais quand les spécialistes de neurosciences prétendent donner les clés d’explication de la vie sexuelle et amoureuse, de la bonne pédagogie, de nos préférences de consommations médiatiques et du succès des fake-news22, la menace s’approche.

  • 23 Jean-Jacques Chevalier, Les grandes œuvres politiques de Machiavel à nos jours, Paris, Armand Colin (...)
  • 24 Arnaud Skornicki et Chloé Gaboriaux (dir. ), Vers une histoire sociale des idées politiques, Lille, (...)
  • 25 Richard Darnton, Bohême littéraire et Révolution. Le monde des livres au XVIII° siècle, Paris, Gall (...)
  • 26 Roger Chartier, Les origines culturelles de la Révolution française, Paris, Seuil, 1990.
  • 27 Abigaïl Saguy, What is Sexual Harrasment? From Capitol Hill to the Sorbonne, Berkeley, University o (...)

Le balancement d’un « oui, mais » serait au fond la réponse la plus adéquate à votre question. Oui, malgré la force des patriotismes de discipline ou de CNU, l’idée qu’on puisse analyser et comprendre un fait social, un élément de la culture, en mobilisant une seule discipline est désormais quelque chose de largement disqualifié. Michel Vovelle avait proposé une métaphore opposant le grenier des représentations et cultures à la cave des structures socio-économiques, opposition manifestée dans le monde des Cultural Studies par l’objection récurrente – et pas toujours infondée – faite à beaucoup de travaux d’un oubli des apports d’une économie politique du culturel. Si ces oppositions demeurent à travers des terrains et des objets, un sain matérialisme qui consiste à questionner les ancrages sociaux, les héritages historiques et les conditions économiques de production des biens et œuvres culturelles devient cependant un réflexe. Dans ma discipline d’origine, la vieille histoire des idées politiques incarnée jadis par Jean-Jacques Chevallier23, merveilleusement érudite, agile à disséquer des œuvres mais ayant tendance à autonomiser les « idées » dans un espace conceptuel où elles s’émancipent des déterminismes sociaux, est désormais démonétisée. Elle est dépassée par une histoire sociale des idées24 attentive tant aux contenus et enjeux des œuvres politiques qu’à leurs conditions sociales d’émergence et à leurs modes de réception, identifiant aussi les idées politiques exerçant une influence sociale au-delà des œuvres savantes ou théoriques, dans les produits d’une culture profane ; démarche d’ailleurs ouverte par Richard Darnton25 ou Roger Chartier26. Le décloisonnement en actes c’est aussi, et là n’est pas la moindre évolution, l’ambition d’aller, au-delà même des travaux de comparaison internationale, vers une vision planétaire, mondialisée des faits sociaux et culturels, en questionnant la manière dont des pratiques, des œuvres, des modes ou des problématisations trouvent une aire d’émergence au-delà du cadre national, franchissent les frontières, éventuellement au prix de recadrages ou de quiproquos. Je pense ici au travail d’Abigaïl Saguy sur la manière dont la catégorie du « harcèlement sexuel »27, d’abord consacrée aux USA, entre dans la loi française au prix d’une véritable redéfinition, le doux commerce et la galanterie qui auraient de longue date marqué les rapports de genre en France excluant qu’une catégorie née du « puritanisme » yankee fasse sens ici.

  • 28 Gisèle Sapiro, Les contradictions de la globalisation éditoriale, Paris, Éditions du Nouveau Monde, (...)
  • 29 Le « Manet » de Bourdieu est inachevé. J’en suis souvent réduit à citer comme un rare achèvement de (...)
  • 30 Annie Collovald et Erik Neveu, Lire le Noir. Enquête sur les lecteurs de récits policiers. Rennes, (...)

Le « mais » fait référence à une déception très personnelle. Avec d’autres chercheurs inspirés par Pierre Bourdieu, j’ai rêvé d’un cadre idéal d’analyse globale des biens culturels. Une telle approche aurait comporté quatre dimensions. Celle d’une analyse du champ de production avec ses logiques de concurrence et de distinction, ses institutions, les carrières et reconnaissances. Celle de l’étude des publics et des réceptions donc celle des institutions et marchés de diffusion, la sociographie des consommateurs, l’analyse de leurs modes d’appropriation. Celle des œuvres bien sûr, avec leurs contenus et leurs propriétés formelles, les genres et les écoles. Tout cela étant replacé à la fois dans une temporalité longue, une perspective historique et une focale spatiale elle-même large, qu’on songe à la « mondialisation » du marché des romans policiers, aux politiques de traduction dont Gisèle Sapiro a initié la sociologie28. Or, il n’existe pratiquement pas de recherche qui remplisse intégralement ce cahier des charges29. Si mon travail sur la littérature d’espionnage est attentif aux contenus et genres, informé sur le champ de production, il est allusif sur les réceptions qui, à l’inverse, sont analysées en détails dans la recherche conduite avec Annie Collovald sur les lecteurs de romans policiers30, mais alors en investissant plus superficiellement les contenus des œuvres, les détails de l’espace des producteurs. Pourquoi si peu de mises en œuvre abouties de ce programme ? Sans doute est-il trop ambitieux, demandant la conjugaison de trop de savoirs et de sources. Sans doute nos bonnes volontés pluridisciplinaires ont-elles des limites, dont la vision de « provinces » infréquentables ou d’accès compliqué.

  • 31 Dominique Kalifa, Tu entreras dans le siècle en lisant Fantômas, Paris, Vendémiaire, 2017 ; id., Bi (...)
  • 32 Giulia Mensitieri, Le plus beau des métiers, Paris, La Découverte, 2018.
  • 33 Boris Gobille, Le Mai 68 des écrivains, crise politique et avant-gardes littéraires, Paris, CNRS Éd (...)
  • 34 Olivier Masclet, L’invité permanent, Paris, Armand Colin, 2018.
  • 35 Charles Wright Mills, L’imagination sociologique, Paris, Maspéro, 1967, p 74.
  • 36 Pour illustration, James Morrison, Jen Birks et Mike Berry (éds.), « The Routledge Companion to Pol (...)
  • 37 Comme les quatre tomes de l’Histoire de la France rurale coordonnés par Georges Duby et Armand Wall (...)
  • 38 Pierre Nora (dir.) Les Lieux de Mémoire, Pierre Nora, Gallimard, 1984, 1986,1992.
  • 39 Pierre Singaravelou et Sylvain Venayre (dir.), L’histoire du monde au XIXe siècle, Paris, Fayard, 2 (...)

Le réalisme, la voie qui fasse primer le « oui » sur le « mais » est sans doute de renoncer au versant épique de l’ambition de faire tout à la fois, tout seul ou en duo, sans pour cela abandonner l’objectif. La réalisation de ce programme passe alors par deux supports distincts. D’un côté, des monographies bien pensées qui à partir d’un terrain permettent d’explorer « une » mais jamais « toutes » les facettes d’un fait culturel, de l’autre, des synthèses collectives. L’apport des monographies peut opérer sur deux registres. Un auteur peut, par une accumulation de recherches, explorer et combiner graduellement les élèvements d’une connaissance multidimensionnelle d’un objet. Les livres de Dominique Kalifa s’intéressent au fonctionnement de la police et de la justice, aux faits divers dans la presse, aux romans de la délinquance et du châtiment31. Ils produisent ainsi une connaissance très riche du crime et de son imaginaire à la Belle Époque. En d’autres cas, ce sera un travail particulièrement abouti qui apporte des matériaux capables d’alimenter la réflexion sur un ensemble de faits culturels. En tant que sociologue, je peux objecter à Giulia Mensitieri son peu d’attention aux propriétés sociales des professionnels – ou de celles et ceux qui rêvent d’en être – de la haute couture, mais j’admire l’immense qualité de son travail32 pour rendre intelligible dans les mondes de la culture ce qui suscite des passions, des désirs d’en être qui vont jusqu’à accepter l’humiliation instituée. Pour se fixer sur Le Mai 68 des écrivains33, le travail de Boris Gobille est une très belle analyse de la manière dont une conjoncture de crise impacte un champ de production culturel. Sans chercher à offrir une analyse du flux télévisuel ou du champ, le travail d’Olivier Masclet sur la réception de la télévision dans les familles populaires34 est une décapante contribution qui oblige, bien au-delà du média qu’il envisage, à mettre en sourdine toutes sortes de simplifications sur le rapport des classes populaires à la culture. À ce point, il faut se rappeler ce que disait Wright Mills des exigences des sciences sociales. Elles ne sont point « une grande tapisserie aux quatre coins de laquelle les ouvrières travailleraient pour leur propre compte ; les petits morceaux de tapisserie, quelle que soit leur finesse, ne sauraient se raccorder mécaniquement, pièce à pièce, et donner un ensemble »35. C’est là qu’interviennent les synthèses collectives qui doivent jouer d’un subtil équilibrisme entre un minimum de cohérence dans l’usage des concepts et des épistémologies et une sensibilité assez concordataire pour valoriser des apports et avancées venant de sensibilités plurielles. C’est le modèle des Companion ou Handbook of dans l’édition anglophone36. C’est en France un type d’objet académique pour lequel les historiens ont probablement un talent particulier, et l’avantage éditorial d’un public potentiel plus large que d’autres sciences sociales aussi, qu’il s’agisse des coffrets des « Histoires de... »37 en plusieurs volumes, de la consécration d’objets nouveaux38, d’ambitieuses percées sur le terrain d’une globalisation39.

Vous mentionnez la provincialisation ou l’évolution « micro » des cultural studies : on pensera volontiers aux Latin American Cultural Studies, aux African Cultural Studies, ou encore aux Estudios culturales. Devant de telles (re)configurations locales, existe-t-il encore une unité théorique aux cultural studies ?

  • 40 La rubrique « Cultural Studies » indexe dans le menu de tri des revues de Sage pas moins de quarant (...)
  • 41 Dutch Crossing sur le monde néérlandais, Italian Studies sur l’Italie, etc

Ma réponse précédente esquissait effectivement une prise en compte de cet enjeu. Ayant pour alimenter cet entretien été réactualiser une visite aux sites de Sage et Taylor and Francis, on peut situer à une cinquantaine le nombre des revues associables aux Cultural Studies. « Situer », « associables », car un décompte précis est des plus aléatoires tant parce qu’une même revue peut être classée par l’éditeur sous deux ou trois rubriques40 que parce que jouent aussi des ciblages régionaux, vers le monde Asie-Pacifique par exemple, ou que certaines revues relèvent à la fois des Cultural studies et de la notion bien plus large d’« aires culturelle »41, que d’autres hybrident Cultural Studies et revues de communication ou d’études de genre. Mais même en fixant des critères très sélectifs qui aboutiraient à douze, quinze ou vingt revues « pures », l’énoncé de ces chiffres veut dire que nul ne peut suivre la production, et j’avoue n’avoir jamais ouvert un certain nombre de ces publications.

  • 42 Il y a là des enjeux et des chiffres proprement insoupçonnables aux universitaires français plus ha (...)

Cette floraison a des avantages. Elle démultiplie les savoirs et la cartographie fine d’une foule de pratiques culturelles, car les déclinaisons sont au moins autant thématiques (Body and Society ; Rock Music Studies ; Crime Media, Culture ; Celebrity Studies ; Memory Studies pour citer quelques titres de revues) que spatiales ou régionales. Elle a pu sans doute ouvrir des espaces à des auteurs et des objets longtemps illégitimes, par exemple sur la dimension des Black/African Studies. Sur un mode plus cynique, elle répond au besoin, né du publish or perish d’écouler une production sans cesse croissante, ce qui ne fait pas le malheur des éditeurs dans un secteur fortement profitable42.

  • 43 576 pages pour le Cultural Studies Reader de Simon Duhring chez Routledge (2016), 704 pour celui po (...)
  • 44 On peut objecter que, cherchant à se saisir d’objets jusque-là délaissés ou méprisés par les scienc (...)
  • 45 Erik Neveu, Introduction aux Cultural Studies, Paris, La Découverte, 2018, p. 80-82.
  • 46 Id., « Les censures invisibles de la Global Academia. Le rôle de l’anglais dans la mondialisation d (...)

Mais cette dynamique de fragmentation me semble bien plus une hypothèque qu’une chance pour la cohérence théorique des Cultural Studies. D’une part à mesure de ce que la liste des objets qu’elles entendaient éclairer ou s’annexer s’élargissait, la liste des références et des auteurs suivait le même mouvement, visible à l’obésité croissante des readers de cette non-discipline43. D’autre part parce que, même de taille modeste, le « canon » des textes qu’il est utile de maîtriser pour parler respectivement des jeux vidéo, des processus de consécration de la célébrité ou du rock n’est pas le même ce qui crée mécaniquement un effet de dispersion des appuis théoriques. Par ailleurs, si cette autre dynamique ne concerne pas tout le champ, les Cultural Studies ont aussi été travaillées depuis la fin des années 1990 par une hubris à la fois théoriciste et d’enrôlement tous azimuts des « grands auteurs ». Le processus doit en partie à ce que le recrutement de leurs contributeurs se faisant de plus en plus dans des départements de littérature et de civilisation, ceux-ci et celles-ci avaient d’une part une culture souvent faible en sciences sociales et une plus grande familiarité avec des références philosophiques ou des théoriciens du texte, mais aussi avec une définition du travail intellectuel déconnectée de l’enquête de terrain ou de l’archive. La valorisation des hauteurs et parfois des vertiges théoriques alimente aussi des stratégies de distinction. Cette dernière observation peut être associée à une tendance de plus en plus visible à la perméabilité aux derniers chics et modes théoriques44. Si son positionnement (« Explorations in critical Social Sciences ») débordait les seules Cultural Studies, la trajectoire de la revue Theory, Culture and Society en est un exemple paradigmatique. Sa première décennie, si elle valorisait une discussion théorique de grandes références sociologiques, fut aussi l’occasion de nombreuses publications novatrices basées sur un solide ancrage empirique dans des domaines comme la consommation, les usages du corps, la télévision et le cinéma, le tourisme et les loisirs. La revue s’est mise à fonctionner dès sa seconde décennie comme le papier tournesol des modes et visibilités intellectuelles avec un flux croissant d’articles et numéros autour de l’École de Francfort, d’Habermas, de Luhmann et, bien sûr, tout ce qui avait parfum de French Theory (Baudrillard, Lyotard, Foucault, mais aussi Latour, Stiegler ou Touraine). La question n’est pas ici celle de bonnes ou de mauvaises références mais celle du glissement vers une rhétorique qui est plus celle du discours philosophique et non des sciences sociales. Les articles basés sur des enquêtes sont plus rares. La mobilisation de données est illustrative plus que systématique et raisonnée. Le fond d’un nombre croissant d’articles tient en discussions conceptuelles, exégèses ou mises en dialogue d’auteurs prestigieux. On peut enfin soutenir, comme Armand Mattelart l’a fait pour le glissement des Estudios Culturales vers les Latin-American Cultural Studies45, que les processus de mondialisation, se faisant toujours sous la houlette des institutions (universités, maisons d’édition) du « Nord », si cela engendre bien des effets de cohérence, de prise en compte de normes c’est bien moins comme ancrage dans un socle théorique consensuel mais disponible à la créativité que comme une forme de pasteurisation des travaux ainsi pris dans la force de gravitation d’une Global Academia46 : définition des thèmes pour les livraisons de revues, mots-clés (Globalization, Identité, etc…), dépendance aux modes théoriques.

Que reste-t-il alors d’unité théorique ?

  • 47 Le texte signé Marie-Helène Bourcier, « Cultural Studies et politiques de la discipline : Talk dirt (...)
  • 48 Celui-ci analysait dans L’imagination sociologique la sociologie étatsunienne des années cinquante (...)

Peu puisque certains traits fédérateurs qu’on vient de souligner ne relèvent pas d’un consensus théorique : porosité aux modes intellectuelles, double tentation d’une hubris théoriciste et parfois d’une confusion entre revendication d’un radicalisme politique et travail scientifique47. Peu, parce qu’après la mort des fondateurs des British Cultural Studies, c’est la génération issue du CCSS de Birmingham qui se retire graduellement d’un espace de recherche qui se dépeuple ainsi de figures d’autorité scientifique et symbolique indiscutables. Elles pouvaient, par leurs œuvres, leurs interventions rappeler quelques fondamentaux, à commencer par le fait que la formule initiale des Cultural Studies, malgré son flou, reposait sur une analyse de la culture – dans la dualité de ses contenus et formes, de sa production et ses appropriations et effets – analyse fondée sur des enquêtes empiriques et qui s’articulait dans tout un nuancier de versions avec la sociologie et l’ethnographie d’une part, la critique littéraire et les sciences du langage de l’autre. Peu, tant – répétons-le - l’inflation des objets revendiqués et des auteurs mobilisables produit plus d’effets dissolvants que d’avancées théoriques. Tout cela repeuple plus d’une fois les pages des revues des deux bêtes noires poursuivies voici un demi-siècle par Wright Mills48 : une suprême théorie campant sur des cimes d’où la vue du monde social est assez lointaine ou subordonnée à des fonctions d’illustration d’un cadre conceptuel, les petites boites des micro-studies dont l’empirisme – qui ne mérite plus l’adjectif « abstrait » puisque reposant sur des enquêtes a dimension ethnographique et une démarche très majoritairement qualitative- peine à monter en généralité. S’il engendre des pistes d’analyse ou des monographies très stimulantes, il peine souvent à produire du cumulatif.

Peu, mais pas rien. Reste un petit Panthéon plutôt peuplé de Britanniques, mais des historiens savent mieux que d’autres combien le culte des anciens peut-être purement ritualiste ou objet d’appropriations diverses. Reste une posture « critique », antidisciplinaire. Restent aussi des revues qui cherchent à rester centrales dans une attention non dévote aux legs initiaux (European Journal of Cultural Studies à l’équipe plus centrée sur le Royaume-Uni, International Journal of Cultural Studies plus « mondialisé », Cultural Studies plus centré sur les USA). Reste encore qu’on déniche toujours des perles au gré de recherche dans des revues.

Mais – et vos lecteurs vont s’exclamer : « il aurait pu le dire avant ! » – mon attrait pour les Cultural Studies, les grands bonheurs et profits de connaissance et de méthode que j’en ai tiré, ne sont jamais venus principalement de ce qu’il y ait là une forge à concepts. Le courant a pu en illustrer et développer certains, comme les hégémonies, résistances ou les paniques morales, voire être défricheur de problématiques nouvelles, en particulier sur les analyses de réception. Mais son apport vient bien plus du geste fondateur mais toujours actualisable de rompre avec les légitimismes culturels, les frilosités académiques devant des objets tenus pour sales ou subalternes, d’inventer des méthodes pour regarder le monde social par le bas, à hauteur du quotidien. Ce n’est en rien déprécier les œuvres les plus marquantes du courant que de dire qu’elles ont moins révolutionné les concepts et la théorie qu’elles n’ont su articuler les deux volets d’une démarche de sciences sociales – saisir des causalités, des déterminismes et être au plus près des subjectivités des protagonistes – pour produire une intelligibilité profonde de multiples manières dont des cultures (au sens anthropologique) et des biens culturels affectaient des rapports de pouvoir ou de résistance, faisaient l’objet de détournements imprévus.

Après avoir investi, entre autres, les terrains de la littérature policière et de la télévision, seriez-vous tenté par un « retour » vers les cultural studies, sinon vers le culturel ? 

Ce genre de question m’évoque toujours – j’ai soixante et onze ans – un dessin d’un de mes humoristes favoris – Ashley Brilliant – qui met en scène un couple de gens âgés disant : « Mais pourquoi nous faut-il toujours regarder vers l’avant, quand la vue dans l’autre direction est de plus en plus plaisante ? » Il est plus confortable d’être questionné sur des faits d’armes supposés que d’évoquer des recherches qu’on entreprendra peut-être.

  • 49 Erik Neveu, « French Literature and the Construction and Transformations of May 68’s Memory ", in E (...)

Depuis une dizaine d’années, le gros de mes activités de recherche s’est plutôt focalisé sur la question des mouvements sociaux, sur l’analyse des problèmes publics. Sur cette période je n’ai guère produit qu’un texte49 sur la manière de traiter de Mai 68 et les Soixante-Huitards dans la littérature française qui relève directement du culturel, encore faisait-il parti d’un programme sur les « Soixante-huitards ». Mais je crois important de dire que le « nomadisme » que je revendique ne consiste pas à passer d’un objet à l’autre, comme des touristes « font » Padoue, Venise puis Ravenne. Même désinvesti tout le travail de lecture et de recherche sur le culturel ne cesse de m’accompagner. Sans cet apport, je ne pourrai tenter d’expliquer à des lecteurs contemporains les engagements des années 68 qui paraissent souvent rétrospectivement coupables, irrationnels ou bizarres. Il faut pour les arracher à ces épithètes restituer un air du temps qui associe la montée d’une culture jeune, l’insupportable caporalisme qui était dans une multitude d’institutions et de rapports sociaux un élément de l’arôme culturel de cette époque et une de ses contre-forces qui était la puissance d’une vision du monde comme quelque chose qui pouvait se secouer, se changer, ici et maintenant. De la même manière, quant au sein d’un collectif nous interrogeons la manière dont des problèmes publics et des préconisations de politiques publiques franchissent océans et frontières, il nous faut aller vers des problématiques de la traduction : linguistique sans doute, plus encore culturelle et au sens de Latour comme réseaux d’intéressements, de passeurs, d’acteurs ayant des valeurs convergentes. Pourquoi la panique morale contre une menace sataniste franchit elle allégrement la frontière USA-Canada mais ne prend pas en Europe ? Par-delà des questions de réseaux religieux, il y a des filtres culturels.

  • 50 On peut citer les noms de Florence Aubenas, Geofrey Le Guilcher, Inés Léraud, Jean-Baptiste Malet (...)

Revenir plus résolument vers le culturel ? C’est en partie ce que je fais à travers un travail en cours sur le succès croissant d’un journalisme d’immersion, aux méthodes de travail ethnographiques, s’exprimant plus dans des livres ou des moocs, voire des films ou des bandes dessinées que dans la presse classique50. Cela pose des questions sur les manières d’écrire, la relation entre les cultures du journalisme, des sciences sociales et de la littérature, mais aussi celle des publics et des réceptions. Ces reportages, plus d’une fois admirables, ne sont-ils pas finalement lus par celles et ceux qui ont déjà le plus et le mieux d’accès à l’information ? Par quels supports, formats et écritures mieux toucher un public populaire ? Au-delà je ne sais. J’avais, voici vingt ans, accumulé beaucoup de matériaux sur la production francophone de polars noirs des années quatre-vingt-dix. Il n’est pas sûr que cela ne sorte jamais des cartons. Mais demain est aussi fait d’occasions : l’émergence ou la redéfinition d’un genre, comme les séries télévisées, la littérature de « développement personnel », d’une pratique culturelle capable de susciter la combinaison d’attrait, d’amusement, d’aversion ou de passion, de la probabilité raisonnable d’y trouver plus et mieux qu’une « curiosité ». Bref, du cocktail qui fait non seulement dire « c’est pour moi », mais aussi « je ne laisserai pas passer l’objet »

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Notes

1 Erik Neveu, « In hope that scientific nomadism may turn out to be meaningful after all », Bulletin de Méthodologie Sociologique, 151, 2021, p. 38-52.

2 Id., Sociologie des mouvements sociaux, Paris, La Découverte, 1996.

3 Id., Féminins/ Masculins. Sociologie du genre, Paris, Armand Colin, 2004.

4 Delphine Dulong, Christine Guionnet et Erik Neveu, Dirs, Boys don’t cry ! Les coûts de la domination masculine, Rennes, PUR, 2012.

5 Erik Neveu, Sociologie politique des problèmes publics, Paris, Armand Colin, 2015 ; Erik Neveu et Muriel Surez (éd.), Globalizing Issues. How Claims, Frames and Problems Cross Borders, Palgrave, Basingstoke, 2020.

6 Yves Bonny, Manuel de Queiroz et Erik Neveu (dir.)), Norbert Elias et la théorie de la civilisation. Lectures et critiques, Rennes, PUR, 2003.

7 Richard Hoggart, La Culture du pauvre. Étude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre, Paris, Editions de Minuit, [1957] 1970.

8 Erik Neveu, L’idéologie dans le roman d’espionnage, Paris, Presses de Sciences Po, 1985.

9 Edward Palmer Thompson, Whigs and Hunters. The Origins of the Black Act, Londres, Allen Lane, 1975.

10 Dick Hebdige, The meaning of Style, Londres, Methuen Publishing, 1979.

11 Stanley Cohen, Folk Devils ans Moral Panics: The creation of the Mods and Rockers, Londres, McGibbon & Kee, 1972

12 Une forme de vol à la tire imputé aux jeunes issus de l’immigration, Chas Critcher, Tony Jefferson, John Clarke, Brian Roberts et Stuart Hall, Policing the crisis. Mugging, State and Law and Order, Londres, McMillan, 1978.

13 Stuart Hall et Martin Jacques, New Times. The changing face of Politics in the 1990s, Londres, Lawrence and Wishart, 1989.

14 Erik Neveu, « La ligne Paris-Londres des Cultural Studies : une voie à sens unique ? », Bulletin de l’Association pour le Développement de l’Histoire Culturelle, 2, Juillet 2002, p. 19-34.

15 Erik Neveu, « Une lucidité sans concepts : Richard Hoggart et la famille ouvrière », in Sous les sciences sociales, le genre. Relectures critiques, de Max Weber à Michel Foucault, Danielle Chabaud-Rychter, Virginie Descoutures, Anne-Marie Devreux, Eleni Varikas (Dirs), La Découverte, Paris, 2010, pp. 343-355.

16 Erik Neveu, « Possiamo parlare di French Cultural Studies ? », Studi Culturali, VIII (1), 2011, p 3-32.

17 Faut-il dire qu’il s’agit là d’une tendance ? Elle est objectivable si on compare l’université française à d’autres systèmes académiques comme en Scandinavie ou aux Pays-Bas. Voir à ce propos Johan Heilbron, « Particularités de la sociologie aux Pays-Bas », Actes de la Recherche en sciences sociales , n° 74, 1988, pp 76-81) beaucoup plus ouverts aux – et parfois tributaires des – recherches anglophones. Il faudrait prendre en compte ici les effets morphologiques de la petite taille de communautés scientifiques, le jeu des incitations et appuis pédagogiques pour acquérir des langues étrangères, l’absence d’un complexe impérial de superpuissance culturelle. Elle n’est pas généralisable. Un des titres typiques de l’investissement du culturel par les historiens et de son écho auprès d’un public élargi, Le carnaval de Romans d’Emmanuel Leroy Ladurie, mobilise une importante littérature scientifique en allemand, plus encore en anglais, dont des textes d’Edward Palmer Thompson.

18 Ayant entrepris voici peu de scanner ma thèse soutenue en 1982 dans un prurit de rangement de mon bureau, j’ai réalisé – mi stupéfait, mi honteux - en dépeçant l’exemplaire papier que celle-ci ne comprenait pratiquement pas de références en anglais, ni dans une autre langue...

19 Quand le Centre de sociologie des faits littéraires de Robert Escarpit consacre une journée et ses actes à Fréderic Dard (Bordeaux, Publications du SCFL, 1965), c’est sous le titre « Le Phénomène San Antonio » ; le premier colloque de Cerisy dédié à un ensemble de littératures populaires, policières, de science-fiction parle de para- ou d’infra- littératures (Noël Arnaud, Françis Lacassin & Jean , Dirs, Entretiens sur la Paralittérature, Paris, Plon, 1967).

20 Passées à un rythme de publication plus que mensuel, les deux principales revues de la communauté des chercheurs sur le journalisme (Journalism et Journalism Studies) totalisent désormais plus de 5000 ( !) pages d’articles par an !

21 Non parce qu’elles ne pourraient rien apporter aux sciences sociales, mais au sens où Georges Canguilhem (Idéologie et rationalité dans les sciences de la vie, Paris, Vrin, 1977) parle d’idéologie scientifique pour caractériser la prétention d’un savoir à une juridiction qui déborde son aire de pertinence et la fermeté de ses acquis.

22 Voir « Le démocratie des crédules » de Gerald Bronner, paru en 2018, où, dans une veine qui réactive Gustave Le Bon, le succès des fake-news s’explique par le jeu de biais cognitifs au sein d’une population visiblement ignorante et influençable.

23 Jean-Jacques Chevalier, Les grandes œuvres politiques de Machiavel à nos jours, Paris, Armand Colin, 1950.

24 Arnaud Skornicki et Chloé Gaboriaux (dir. ), Vers une histoire sociale des idées politiques, Lille, Presses du Septentrion, 2023.

25 Richard Darnton, Bohême littéraire et Révolution. Le monde des livres au XVIII° siècle, Paris, Gallimard, 1983.

26 Roger Chartier, Les origines culturelles de la Révolution française, Paris, Seuil, 1990.

27 Abigaïl Saguy, What is Sexual Harrasment? From Capitol Hill to the Sorbonne, Berkeley, University of California Press, 2003.

28 Gisèle Sapiro, Les contradictions de la globalisation éditoriale, Paris, Éditions du Nouveau Monde, 2009.

29 Le « Manet » de Bourdieu est inachevé. J’en suis souvent réduit à citer comme un rare achèvement de cette démarche les deux articles de Jean-Louis Fabiani et Jean-Claude Chamboredon sur « Les albums pour enfants. Le champ de l’édition et les définitions sociales de l’enfance, Actes de la recherche n° 13, pp. 60-79 et n° 14, pp. 55-74, 1977, pour des références qui auront bientôt cinquante ans…

30 Annie Collovald et Erik Neveu, Lire le Noir. Enquête sur les lecteurs de récits policiers. Rennes, PUR, 2013.

31 Dominique Kalifa, Tu entreras dans le siècle en lisant Fantômas, Paris, Vendémiaire, 2017 ; id., Biribi. Les bagnes coloniaux de l’armée française, Paris, Perrin, 2009.

32 Giulia Mensitieri, Le plus beau des métiers, Paris, La Découverte, 2018.

33 Boris Gobille, Le Mai 68 des écrivains, crise politique et avant-gardes littéraires, Paris, CNRS Éditions, 2018.

34 Olivier Masclet, L’invité permanent, Paris, Armand Colin, 2018.

35 Charles Wright Mills, L’imagination sociologique, Paris, Maspéro, 1967, p 74.

36 Pour illustration, James Morrison, Jen Birks et Mike Berry (éds.), « The Routledge Companion to Political Journalism », Londres, Routledge, 2021.

37 Comme les quatre tomes de l’Histoire de la France rurale coordonnés par Georges Duby et Armand Wallon (Paris, Seuil, 1976), les trois tomes de L’Histoire de la virilité (Paris, Seuil, 2011) dirigés respectivement par Georges Vigarello, Alain Corbin et Jean-Jacques Courtine en 2011.

38 Pierre Nora (dir.) Les Lieux de Mémoire, Pierre Nora, Gallimard, 1984, 1986,1992.

39 Pierre Singaravelou et Sylvain Venayre (dir.), L’histoire du monde au XIXe siècle, Paris, Fayard, 2017.

40 La rubrique « Cultural Studies » indexe dans le menu de tri des revues de Sage pas moins de quarante-cinq revues dont bon nombre sont plus que marginales à cette aire.

41 Dutch Crossing sur le monde néérlandais, Italian Studies sur l’Italie, etc

42 Il y a là des enjeux et des chiffres proprement insoupçonnables aux universitaires français plus habitués à quêter des subventions pour faire tourner des revues dont ils assurent jusqu’à la mise en page. Ayant été quelque temps chargé des finances de l’European Consortium for Political Research (un équivalent d’une association européenne de la discipline), quelle ne fut pas ma sidération de découvrir que la ré-négociation pour trouver un éditeur plus avantageux pour notre revue centrale, jusque-là publiée par Elsevier, portait sur des rentrées de plusieurs centaines de milliers de livres sterling sur la séquence du contrat.

43 576 pages pour le Cultural Studies Reader de Simon Duhring chez Routledge (2016), 704 pour celui postérieur de Jessica Munns et Gitan Rajan chez ce même éditeur, intitulé(A cultural Studies Reader : History, Theory, Practice, (2016), et enfin 720 pour celui de Chris Barket et Emma Jane, Cultural Studies : Theory and Practice, publié chez Sage (2016).

44 On peut objecter que, cherchant à se saisir d’objets jusque-là délaissés ou méprisés par les sciences sociales, les Cultural Studies ont, dès leurs origines, osé innovations et emprunts théoriques, au grand agacement par exemple de Thompson contre des importations françaises (Althusser, Barthes…). Mais la palette sans cesse élargie des emprunts ou des affichages, l’éclectisme de références de plus en plus extérieures à l’espace des sciences sociales, une mobilisation d’auteurs souvent déconnectée de toute mise au travail précise de leurs concepts sur des terrains sont notables dans la production, à mon sens, tout cela relève davantage de ruptures que de continuités.

45 Erik Neveu, Introduction aux Cultural Studies, Paris, La Découverte, 2018, p. 80-82.

46 Id., « Les censures invisibles de la Global Academia. Le rôle de l’anglais dans la mondialisation des échanges scientifiques », in Pascal Durans (dir.), Médias et censure Figures de l’orthodoxie, Liège, Presses Universitaires de Liège, 2004, p. 225-240.

47 Le texte signé Marie-Helène Bourcier, « Cultural Studies et politiques de la discipline : Talk dirty to me », Multitudes, 12, 2003, p. 9-32, en est une caricature.

48 Celui-ci analysait dans L’imagination sociologique la sociologie étatsunienne des années cinquante comme privée de créativité et de tranchant critique sous la double influence de la « suprême théorie », qu’on pourrait associer aux pièces montées fonctionnalistes de Parsons, et de l’empirisme abstrait, qu’on peut illustrer par les travaux en forme de micro-études quantitatives de Lazarsfeld.

49 Erik Neveu, « French Literature and the Construction and Transformations of May 68’s Memory ", in Eduardo Cintra Torres et Samuel Mateus (éds.), From Multitudes to Crowds. Collective Action and the Media, Berne, Peter Lang, 2015, p. 89-110.

50 On peut citer les noms de Florence Aubenas, Geofrey Le Guilcher, Inés Léraud, Jean-Baptiste Malet pour illustrations.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Erik Neveu, « Itinéraire singulier et cultures communes : questions à Erik Neveu »Revue d’histoire culturelle [En ligne], 7 | 2023, mis en ligne le 15 décembre 2023, consulté le 24 avril 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rhc/8053 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/rhc.8053

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Auteur

Erik Neveu

Professeur émérite de science politique à l’IEP de Rennes

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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