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Épistémologie en débats

À qui appartient l’hybridité culturelle ?

The Belongings of Cultural Hybridity
Claire Demoulin

Résumés

Face à l’usage généralisé de la notion d’hybridité culturelle dans les sciences humaines et sociales, cet article s’intéresse aux zones de partage entre deux domaines associés aux Cultural Studies et à l’histoire culturelle : les Postcolonial Studies, d’un côté, et l’étude des transferts culturels, de l’autre. Notion clef de ces deux champs d’études, l’hybridité culturelle – exposée ici à partir de textes de références d’Homi Bhabha et de Michel Espagne et Michael Werner – met en lumière la proximité des approches dans l’analyse des transformations culturelles et la manière dont ces deux domaines font la part belle à l’agency. Bien que les études, dans un cas (Bhabha), visent à exposer la trace d’un héritage colonial, et que celles, dans le second cas (Espagne/Werner), se sont initialement développées dans le contexte des circulations transnationales franco-allemandes, les mêmes terminologies et méthodes circulent entre ces formations théoriques et disciplinaires pourtant différentes. En mettant en regard les croisements épistémologiques entre histoire culturelle et Cultural Studies anglo-saxonne dans la manière d’appréhender les opérations de transculturation, cet article rappelle le primat, partagé comme tel par les deux disciplines, des migrations et de leur rôle essentiel dans l’élaboration de cultures profondément et historiquement hybrides.

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Texte intégral

Je suis le Blanc pauvre, berné et refoulé,

Je suis le Nègre, marqué des cicatrices de l’esclavage,

Je suis le Peau-rouge chassé de sa terre,

  • 1 Hughes Langston, Arnold Rampersad (dir.), The Collected Works of Langston Hughes, The Poems: 1921-1 (...)

Je suis le migrant, agrippé à l’espoir qu’il quête1.

(Langston Hughes, Let America be America again, 1936)

  • 2 Mouvement africain-américain de renouveau artistique et politique, et d’émancipation culturelle, in (...)
  • 3 Nous nous référons à la traduction de Françoise Bouillot en 2007 chez Payot, de l’ouvrage d’Homi Bh (...)

1Quand le poète de la Harlem Renaissance2, Langston Hughes, se demande en 1936 ce qu’est l’Amérique dans Let America Be America Again, il donne en partage au « blanc », au « nègre », au « peau-rouge », au « migrant » la composition du pays. Le fait que ces quatre groupes sociaux s’entremêlent au sein des États-Unis tient en partie aux traversées dont ils ont dû faire l’expérience : la traversée du migrant, l’expropriation de l’Indien, la traite noire ou la grande migration. Si ces déplacements sont chargés de violences, ils n’en forment pas moins le socle de rencontres et de mélanges interculturels qui façonnent l’Amérique. C’est précisément tous ces êtres, les migrants, les racialisés, les dépossédés, les exilés, les minorités, qui ont traversé régions, pays, et océans qu’Homi Bhabha, l’un des chefs de file des Postcolonial Studies, place au cœur de son étude sur l’hybridité culturelle dans Les Lieux de la culture3, privilégiant ainsi l’analyse des déplacements et des migrations au fondement des formations culturelles.

  • 4 Prenons, à titre d’exemple, les travaux comparatistes chez des anthropologues américains comme Marg (...)
  • 5 Franz Boas, « Die Entwickelung der Mythologien der Indianer der Nordpacifischen Küste », in Indiani (...)
  • 6 On pourrait relever des observations similaires dans les travaux ethnographiques de Waldermar Joche (...)

2Si l’hybridité représente une notion centrale dans le projet des études postcoloniales et notamment dans les travaux d’Homi Bhabha, c’est que le cadre analytique et herméneutique de la notion permet de révoquer certains discours essentialisants de l’ethnographie culturaliste4. Outil d’analyse du mélange et du composite, les réflexions sur l’hybridité invitent à prendre en compte les nombreuses opérations de négociations voire de fusions issues de la rencontre des cultures entre elles, et en récusent ainsi toute conception essentialiste. Cette approche s’est largement répandue dans diverses disciplines des sciences sociales et humaines, dépassant le seul cadre des enquêtes postcoloniales. Nombreuses sont en effet les études qui analysent (qu’elles le revendiquent explicitement ou non), et par-delà les domaines, les processus d’hybridation, ou examinent ce que les sociétés ont d’hybride. Cela se retrouve, par exemple, pour ne retenir qu’une étude centrale, dans les travaux fondateurs de l’anthropologie culturelle chez Franz Boas et ses travaux sur les mythologies indiennes dans la Côte du Pacifique Nord5. S’opposant aux lectures évolutionnistes, Boas cherche à resituer les aires culturelles dans leur autonomie. Mais ce faisant, il propose de renouveler l’approche de terrain fondée sur le relativisme, qui n’exclut pas pour autant les échanges culturels et en démontre au contraire l’importance. Sans faire explicitement de l’hybridité son objet d’étude, Boas place néanmoins les migrations et les formes de rencontres au cœur de la structuration des ensembles culturels6. En cela, certains anthropologues issus de son école de pensée, tels que Margaret Mead ou Ruth Benedict, ont typifié des caractères et des critères sociaux, à rebours d’une démarche chez Boas qui vise au contraire à ré-historiciser et analyser les aires culturelles à l’aune des formes de contacts qui les constituent.

  • 7 Pour lui : « What is hybridization ? It is a mixture of two social languages within the limits of a (...)
  • 8 Christophe Katler, Postcolonial People. The Return from Africa and the Remaking of Portugal, Cambri (...)
  • 9 Enzo Traverso, « Cosmopolitisme et transferts culturels. Le cas des juifs allemands », Revue de syn (...)

3Aussi l’hybridité n’appartient pas à un domaine d’étude précis mais se meut au contraire à travers divers champs, qu’il s’agisse de théorie littéraire – où l’un des fondateurs de cette approche, Mikhail Bakhtin fait de l’hybridité un usage central de sa philologie de la représentation7 -, de l’histoire de l’art, des disciplines artistiques, de l’anthropologie sociale, ou encore de l’histoire culturelle, en particulier lorsqu’elle est associée à des approches transnationales ou concernées par les transferts culturels. Retours au pays des Portugais installés en Afrique après la révolution des Œillets (1974), ancrage des légendes sibérienne en Amérique du Nord, circulation de la culture juive cosmopolite dans l’Europe du premier vingtième siècle : anthropologie, arts, histoire et transferts culturels peuvent bien appréhender les circulations des personnes, des pratiques et des idées en contexte globalisé sous différents angles, tous contribuent à défaire les paradigmes monoculturels et à étudier les rapports interculturels que génèrent les déplacements. Surtout, ces recherches font circuler les méthodes disciplinaires, comme le suggèrent le titre du récent ouvrage de Christophe Katler par exemple, Postcolonial People. The Return from Africa and the Remaking of Portugal8, ou celui de l’enquête d’Enzo Traverso sur le cosmopolitisme judéo-allemand, « Cosmopolitisme et transferts culturels9 », les deux historiens indiquant respectivement l’intégration des Postcolonial Studies, dans le premier cas, ou des transferts culturels, dans le second cas, au sein de travaux d’histoire culturelle qui s’attachent, entre autres, à l’étude des formes d’hybridité culturelle.

4Le fait que l’emploi de l’hybridité se soit autant généralisé conduit à se demander si la notion permet de penser les passerelles entre histoire culturelle et Cultural Studies. La notion possède-t-elle une élasticité propre à transcender ou subvertir champs et disciplines, ou est-ce que ce sont les circulations de son usage depuis ces champs et ces disciplines qui l’ont érigée en notion-clef et en expliquent la dissémination actuelle ? Autrement dit, un même terme recouvre-t-il des acceptions et méthodes différentes selon les champs disciplinaires ou permet-il de penser les ponts par-delà des projets théoriques différents ?

  • 10 Bill Ashcroft, Gareth Griffiths, Helen Tiffin, Post-colonial studies, The key concepts, New York, R (...)

5Dans les Postcolonial Studies, l’hybridité, pensée depuis le viseur de l’histoire coloniale, désigne « la création de nouvelles formes transculturelles au sein des zones de contact produites par la colonisation10 » et implique des rapports de force dans les pratiques et les représentations. L’histoire culturelle et les transferts culturels se concentrent, quant à eux, davantage sur les passages et les circulations entre pays qui, s’ils peuvent prendre en compte des formes et des processus de domination à l’œuvre, n’en font pas le cœur et l’objectif de la démarche. Dans les deux cas, néanmoins, l’hybridité sert communément à interroger ce que génère, culturellement, l’expérience du déplacement. De ce point de départ découlent bien d’autres horizons épistémologiques communs tels que le dépassement des cadres essentialistes et nationalistes, l’attention portée aux opérations transculturelles, le refus de toutes formes de comparatisme, le primat de l’agency de certains acteurs, la lecture compréhensive et interprétative des représentations construites socialement.

  • 11 En prolongement de cette question, l’article de Laurent Martin fournit un état des lieux des zones (...)
  • 12 Voir les explications de Fetson Kalua, « Homi Bhabha’s Third Space and African Identity », Journal (...)

6La proximité des usages de l’hybridité culturelle invite ainsi à interroger les formes de circulation entre Cultural Studies anglo-saxonnes dont découlent les Postcolonial Studies et transferts culturels initialement formulés dans un contexte académique franco-allemand. Le flou de la démarcation et des circulations terminologiques ne témoigne-t-il pas du fait que des traditions historiographiques nationales ont assigné une catégorisation à des méthodes, sources et angles d’analyse qui sont bien plus proches et complémentaires que les barrières disciplinaires n’invitent à le penser11 ? La question, quelque peu provoquante, qui consiste à se demander à qui appartient l’hybridité culturelle ne revient-elle pas, en définitive, à dépasser des cadres fixistes et à comprendre à travers la circulation des références et des méthodes que l’hybridité représente un point de passage entre deux disciplines et serait, en soi, une notion « beyond12 », pour reprendre un terme cher à Homi Bhabha.

7Pour exposer cette complémentarité disciplinaire, nous mettons en regard, autour de la notion d’hybridité (résultat), ou d’hybridation (processus), les travaux sur les transferts culturels, d’un côté, et ceux d’Homi Bhabha, pour les Postcolonial Studies, de l’autre. Les concepts de Third Space (Bhabha), ou de resémantisation/métamorphose (Espagne et Werner), termes spécifiques et respectivement développés par leurs théoriciens pour signifier chacune de ces tendances, illustrent une communauté de préoccupations et la diversité des moyens d’approche. Surtout, commune aux deux cas, l’hybridité donne à voir le rôle central et moteur de la migration, condition des formes de rencontres et des échanges culturels.

8C’est la raison pour laquelle, dans une première partie, nous tenterons de comprendre les points de convergences des notions et des principes des deux champs disciplinaires. Ces convergences ont permis une circulation notionnelle dans laquelle la question de l’hybridité culturelle a pu prendre toute sa place. C’est à partir d’elle qu’a pu prendre son essor une innovation conceptuelle qui s’incarne dans deux objets respectivement centraux aux deux approches : le Third Space of Enunciation et la resémantisation.

Entente définitionnelle et principes transdisciplinaires

  • 13 Raymond Williams, « Culture is Ordinary » [1958], Resources of Hope: Culture, Democracy, Socialism, (...)

9À postuler des affinités disciplinaires dans l’étude de l’hybridité culturelle, encore faut-il un entendement commun de ce que recouvre le terme de culture. Pour les historiens de l’école de Binghamton au fondement des Cultural Studies, tels que Richard Hoggart ou Raymond Williams, la culture est ce qui ressort de l’ordinaire13. Loin des visions élitistes et uniformisées, la culture est vue comme un mouvement continuel (selon des dynamiques de circulations et de flux) et un mécanisme de médiation. De là découle, dans les sous-champs des Cultural Studies, tels que les Postcultural Studies, une attention précise aux processus de transformations culturelles qui reposent sur le fait que les identités sont perçues comme étant mouvantes et évolutives. Au cœur de cette approche se trouve bien l’idée de variance, de mouvement et de réinterprétations culturelles à rebours de tout essentialisme et qui se déploie pleinement dans les travaux de Bhabha. Le concept de Third Space, qu’il théorise et sur lequel nous reviendrons, repose sur le fait que les significations et les symboles de la culture n’ont pas d’unité première et ne font pas preuve de fixité. La culture n’est plus considérée de manière holistique, mais comme discours, comme flux, lieu d’énonciation et d’interprétation.

  • 14 Point de départ du numéro spécial « Cultural History/Cultural Studies » du New German Critique, n°6 (...)
  • 15 Michel Espagne, « La notion de transfert culturel », Revue Sciences/Lettres, n° 1, 2013. URL : http (...)
  • 16 Paul Gilroy, The Black Atlantic: Modernity and Double Consciousness, Londres, Routledge, 1993, p. 1 (...)

10Cette base conceptuelle trouve un terrain d’entente avec l’histoire culturelle14, et le champ des transferts culturels qui postulent similairement l’idée d’évolutions et de disséminations culturelles continues. Dans leurs textes programmatiques, les théoriciens des transferts culturels démontrent clairement, à partir des années 1980, les constants mouvements d’imbrication qui travaillent les cultures : les aires culturelles ne sont pas des unités intangibles et fixes. Au contraire, pour Michel Espagne, qui rappelle les bases de la notion de transfert culturel : « Même lorsqu’on aborde un transfert entre deux espaces culturels, on ne peut en aucune manière les considérer chacun comme homogènes et originels : chacun est lui-même le résultat de déplacements antérieurs ; chacun a une histoire faite d’hybridations successives15 ». En revendiquant l’importance constitutive des déplacements antérieurs, les tenants des transferts culturels s’appuient sur le même présupposé qui sert aux penseurs des Cultural Studies, tels qu’Homi Bhabha, Stuart Hall ou encore Paul Gilroy, à récuser l’idée d’unité antérieure. Pour eux, l’idée d’une pureté originelle attribuée à chaque groupe est factice. Ou, comme le rappelle Paul Gilroy : « Whether the process of mixture is presented as fatal or redemptive, we must be prepared to give up the illusion that cultural and ethnic purity has ever existed16 ».

  • 17 Michel Espagne, Les Transferts culturels franco-allemands, Paris, PUF, 1999, p. 1.
  • 18 Ibid., p. 12.
  • 19 Voir dans ibid., les pages 149-152 consacrées à Franz Boas. Franz Boas, Race, Language and Culture, (...)
  • 20 Ibid., p. 13. Voir par exemple l’étude récente sur la musique dans le numéro : « Les transferts cul (...)
  • 21 Tony Bennett, « Cultural Studies: A Reluctant Discipline », Cultural Studies, vol. 12, n° 4, 1998, (...)
  • 22 Voir par exemple Walter Moser, « Pour une grammaire du concept de « transfert » appliqué au culture (...)

11Au-delà de la notion, déjà la structuration des Cultural Studies et des transferts culturels autour de disciplines différentes énonce un projet épistémologique qui, dans les deux cas, naît de l’alliance de divers champs d’étude pour appréhender les rapports culturels. Dans le cas des transferts culturels, ces questionnements ont été embrassés par les « sciences humaines centrées sur le composite17 ». En introduction des Transferts culturels franco-allemands, Michel Espagne rappelle l’importance du projet collectif. Faisant la part belle aux historiens, il place d’entrée de jeu des parentés entre histoire culturelle, histoire sociale et transferts culturels. Y sont cités comme fondateurs des transferts culturels des travaux d’historiens comme ceux de Jacques Grandjonc sur l’émigration en France des artisans allemands ou de Dominique Bourel sur le judaïsme berlinois. Prenant également appui sur les travaux de Christophe Charle sur la référence allemande, Michel Espagne rappelle ainsi « tout ce que la sociologie pouvait apporter à l’histoire des échanges inter-culturels18 ». Il rend également hommage au legs de l’anthropologie culturelle et notamment aux travaux de Franz Boas19. Études historiennes, littéraires, philologiques, sociologiques et anthropologiques se croisent alors pour penser les transferts culturels de telle sorte « que la question des transferts culturels fut, et dans une large mesure continue d’être, le point de convergence de recherches diversifiées mais dessinant un espace théorique et méthodologique commun, répondant à un même souci d’aborder de façon nouvelles les imbrications culturelles20 ». De l’autre côté de la Manche, l’établissement des Cultural Studies repose sur le même principe transdisciplinaire21, reconduisant un souci relativement analogue d’aborder de façon nouvelle l’étude de la culture grâce au croisement de plusieurs champs, tout en mettant l’accent sur les rapports entre pouvoir, marginalités et représentations. Il est vrai que les promoteurs de la question des transferts culturels, évoluant dans un contexte bi- ou tri-national avec la promotion de l’émergence d’une identité supranationale subsumant par l’hybridité les héritages nationaux, conçoivent l’hybridité d’une manière agrégeante, comme résultat de flux et de transformation ; là où les tenants des Postcolonial Studies, évoluant dans un contexte postcolonial, tentent, par les questions d’hybridation, de déconstruire et de transformer une culture dominante en un nuancier de cultures post-impériales composites22. Mais par-delà cette différence majeure, l’emploi du concept d’hybridité implique, dans tous les cas, de se situer à l’interface entre les disciplines et les domaines, pour mieux contempler les circulations et les transferts qui président à leur mélange.

L’hybridité culturelle : circulations entre Cultural Studies et transferts culturels

  • 23 La généalogie du terme d’hybridité a déjà été faite. L’introduction du récent ouvrage dirigé par Fr (...)
  • 24 Pour un panorama des controverses liées aux notions d’hybridité et de métissage, voir Alexis Nouss, (...)
  • 25 Loïc Wacquant, « Succès et misère des concepts “prêts-à-penser”. Quelques réflexions sur l’inventio (...)

12La notion d’hybridité culturelle s’est progressivement imposée comme l’un des concepts clefs des Postcolonial Studies, les théories culturelles modernes délaissant complètement la dimension zoologique et biologique originelle du terme. S’il n’est pas question, ici, de rappeler la genèse de ce mot et de ses évolutions23, il ne s’agit pas non plus de revenir sur les débats qui ont discuté la validité ou non d’une notion24 dont la reconnaissance des théories de Bhabha ou de Gilroy par exemple confirme qu’il ne s’agit en rien d’un concept « prêt à penser »25. L’objectif est plutôt d’examiner la circulation des usages qui en ont été faits entre la théorie de Bhabha et les transferts culturels pour voir qu’il s’agit, dans les deux cas, par-delà les cadres différents, d’une catégorie herméneutique.

13Au cœur de sa théorie, Homi Bhabha voit dans le statut intrinsèquement hybride de la culture un effet des connaissances produites en contexte de diversité culturelle. L’un des objectifs visés est notamment de proposer à travers l’étude de l’hybridité une alternative à la notion de multiculturalisme. Pour lui, l’hybridité est le travail de la culture sur elle-même, par ses marges, par ses irrésolutions – précisément dans ce qu’elle contient, selon lui, de contamination, d’impureté linguistique et de résonances sémiotiques paradoxales. Dans son ouvrage de référence publié en 1994, The Location of Culture, il enquête sur la présence de la colonisation dans la langue et dans ses structures sémantiques. L’hybridité, chez Bhabha, est vue de manière subversive vis-à-vis de l’autorité et les rapports coloniaux sont considérés de manière dialogique.

  • 26 Homi Bhabha, Les Lieux de la culture…, op. cit., p. 212-213.
  • 27 Ibid., p. 214-216.

14Par hybridité culturelle, Bhabha conçoit un espace de traduction (c’est à dire d’interprétation) dans lequel les choses ne sont ni l’une ni l’autre et dans lequel se joue entre les unités un rapport de négociation plutôt que de négation. L’hybridité est ainsi affaire de communication et gît ici dans le commerce entre autochtone et étranger, entre Noirs et Blancs, entre colonisateur et colonisé, entre victime et perpetrator, dans ce qu’il peut y avoir de discursif dans des rapports si souvent pris dans une domination non verbale. Aussi, pour Bhabha l’hybridité est plutôt « un problème de représentation coloniale et d’individuation qui inverse les effets du déni colonial, de sorte que d’autres savoirs “niés” se surimpriment au discours dominant et éloignent le fondement de son autorité – ses règles de reconnaissance26». Contrairement à Franz Fanon qui voit une division fondamentale entre Noirs et Blancs, colonisés et colonisateurs, Bhabha insiste sur l’interdépendance entre ces deux groupes. De cette duplicité naît un espace hybride, un « entre-lieu » où des nouvelles formes de résistance s’élaborent et où de nouvelles pratiques culturelles syncrétiques émergent. Bhabha prend alors l’exemple du « livre anglais » pour montrer comment les Évangiles, traduits en hindoustani, ont pu être appropriés, lus, et commentés, par une communauté hindoue27.

  • 28 Michel Espagne, « La notion de transfert culturel », art. cité, p. 1.
  • 29 Alexandre Fontaine, Michel Espagne, « Passé, présent et futur de la notion de transferts culturels  (...)
  • 30 Ibid., p. 173.

15Or, un tel exemple de l’appréhension des Évangélistes appelle à considérer les points de jonction avec l’étude des transferts culturels qui s’intéressent aussi, depuis les années 1980, aux passages d’objets culturels d’un contexte national, linguistique et/ou religieux à un autre. Quelles différences, dès lors, entre les deux domaines – si la dimension postcoloniale est un instant mise en suspens – puisque d’un point de vue méthodologique, chacun vise un même objectif : dépasser les entités nationales pour proposer un cadre herméneutique permettant d’analyser les processus de translation à l’œuvre. Pour Michel Espagne, « les transferts culturels se situaient dès lors au point de rencontre d’une recherche de type herméneutique, centrée sur la détermination de sens nouveaux, et d’une enquête historico-sociologique concernant tous les vecteurs de transferts entre les deux pays28 ». De ces échanges entre pays résulte un ensemble culturel hybride qui, en ayant transité, s’est transformé, resémantisé. En 1999, le terme d’hybridité ou d’hybridation ne trouve aucune entrée dans l’ouvrage de référence de Michel Espagne, Les Transferts culturels franco-allemands. Cette absence est intéressante puisque le terme apparaît quelques années plus tard dans les théories sur les transferts culturels. En effet, quatorze ans plus tard, lorsqu’il résume le propos de ce livre, ou plus récemment dans un entretien de 2019 avec l’historien Alexandre Fontaine toujours autour de cet ouvrage et de la notion de transferts culturels29, le terme ne manque pas d’être convoqué à plusieurs reprises. En 2019, Espagne donne l’exemple du « saint-simonisme lui-même, [qui] sous sa forme des années 1830 du Père Enfantin, est le résultat d’une hybridation [nous soulignons] entre les traditions françaises et puis les leçons que ces gens-là sont allés écouter auprès de Hegel à Berlin30 ». Déjà en 2013, il expliquait que « dans les SHS, la comparaison comme principe additionnel d’ouverture à des espaces différents perdait de son intérêt et devait être relayée par l’observation des formes de métissage et d’hybridité ». Progressivement, les terminologies propres aux Cultural Studies se répandent dans le champ des transferts culturels pour signifier des mécanismes analogues. En même temps, le fait que « métissage » et « hybridité » soient considérés ensemble, alors même que les Cultural Studies se sont emparées de la notion d’hybridité en réaction aux critiques faites au terme métissage rend compte de deux phénomènes. D’une part, cette formulation témoigne de l’acclimatation progressive de terminologies issues des Cultural Studies anglo-saxonnes dans le vocable des transferts culturels franco-allemands. D’autre part, cette association terminologique d’hybridité et de métissage ne tient pas toujours compte des évolutions historiographiques ayant traversé les Postcolonial Studies.

  • 31 « Les commerçants transportant des marchandises ont toujours véhiculé également des représentations (...)

16Il n’en demeure pas moins que des ponts analytiques et interprétatifs rapprochent les deux champs d’étude : certes, les transferts culturels n’ont pas initialement vocation à étudier l’empreinte de la colonisation dans la langue, mais la vision interdépendante de Bhabha entre colonisateur et colonisé et le fait qu’au cœur de cette relation se trouvent des stratégies de reformulation pour ces derniers suggèrent un parallèle avec l’idée, centrale des transferts culturels, qu’il ne s’agit pas d’un simple passage entre deux aires culturelles, ni un rapport d’importation/exportation. Au contraire, dans ce processus, l’objet transféré́ s’autonomise et gagne en légitimité́ sur l’objet d’origine. Pour rendre possible cette autonomisation, l’étude des transferts culturels expose l’influence des individus dans ces processus de transculturation. L’attention, dans les travaux fondateurs de Michel Espagne, Michael Werner, puis Bénédicte Zimmerman, Matthias Middell, Ute Daniel, portée aux traducteurs, commerçants, émigrés, artistes, et surtout aux réseaux qu’ils mobilisent et créent31, apparaît comme une manière, qui ne dit pas son nom, de faire la part belle à l’agentivité. Ce qui, du côté des transferts culturels, se veut articulation entre médiateurs/réseaux/circulations et, de celui des Cultural Studies, le primat de l’agency, permet d’examiner le rôle des acteurs impliqués dans les processus de syncrétisme, ainsi que les vecteurs de ces négociations culturelles. La question de l’investissement des pratiques par les acteurs, de leur agency, devient un angle d’étude commun entre Cultural Studies, transferts culturels, histoire culturelle.

  • 32 Michaela Wolf, « The Third Space in Postcolonial Representation », dans Sherry Simon, Paul St-Pierr (...)

17La notion d’hybridité, partagée entre les études culturalistes anglo-saxonnes et l’analyse des transferts culturels dans le monde académique européen, fait ainsi le pont entre les deux disciplines. Il existe une forme d’antériorité dans les transferts culturels que ne prennent pas toujours en compte les Cultural Studies, d’où leur complémentarité. Examinant les formes de passage, les transferts culturels cherchent ensuite à en exposer les résultats, notamment en termes d’hybridité que cela produit. Dans les Cultural Studies, et notamment chez Bhabha, à l’inverse, l’hybridité est le point de départ, comme le rappelle Michaela Wolf32, alors que pour les transferts culturels, il s’agit du résultat des passages entre aires culturelles. Néanmoins, pour qu’il y ait rencontre, et mélange, il faut bien qu’il y ait eu du mouvement au préalable, et cela d’autant plus que la culture, depuis le XIXe siècle tout le moins, est affectée par de larges mouvements migratoires. D’une certaine manière, bien qu’avec des objets différents, les Cultural Studies reprennent là où les transferts culturels s’arrêtent : elles cherchent à comprendre les dynamiques de pouvoir à l’œuvre dans la fabrique des représentations, mais leur objet n’est pas historicisé. À l’inverse, les transferts culturels prennent en compte l’antériorité des Cultural Studies : les déplacements s’avèrent une condition de l’hétérogénéité et de l’hybridité des sociétés, et leur historicisation l’un de leurs points d’ancrage. À ce stade de la pensée et de la description des processus d’hybridation, chacune des deux nébuleuses épistémologiques a généré un objet lui permettant de rendre compte, de l’intérieur, de l’effectuation de ces processus. Mais là où les Cultural Studies élaborent la définition d’un espace de l’hybridation langagière, d’un espace-tiers d’énonciation (Third Space), l’étude des transferts culturels envisage un processus qui acclimate concepts, expressions et langues de l’ordinaire de l’intérieur de leur signification.

Third Space of Enunciation versus resémantisation

  • 33 « C’est dans l’émergence des interstices – dans le chevauchement et le déplacement des domaines de (...)
  • 34 Michel Espagne, Les Transferts culturels franco-allemands, op. cit., p. 8.

18Au cœur de la théorie postcoloniale de Bhabha, comme de celle des transferts culturels, se trouvent deux concepts-clefs qui, respectivement, désignent l’émergence d’un nouvel espace d’expression : le Third Space et la resémantisation. Pour Bhabha, qui étudie les mouvements de traduction d’une langue, d’une grammaire et d’une syntaxe à d’autres, un Third Space [troisième espace] émerge de cette rencontre. Cela tient aux caractéristiques de la culture qui n’est ni une unité fixe, ni un ensemble dualiste dans le sens du selfother [l’un et l’autre]. Le Third Space n’est donc ni le lieu de l’un (self), ni de l’autre (other), c’est-à-dire qu’il ne s’agit ni exactement du monde occidental, ni du Tiers-Monde, ni du colonisateur, ni du colonisé, mais de leur « entre-deux ». Cet « entre-deux », Bhabha le qualifie d’interstice pour expliquer que, dans cet espace interstitiel, l’une et l’autre des aires en présence négocient leur rapport33. Ainsi naît le Third Space comme espace d’énonciation nouveau, lieu hybride qui résulte de la rencontre entre un système référentiel bien défini et codifié, d’une part, et de ses antagonismes, d’autre part. Autrement dit, il s’agit de l’espace où se jouent les effets de la traduction d’une culture à l’autre selon diverses conditions de rencontre. Il est alors intéressant de noter que, pour Michel Espagne, « un transfert culturel est une sorte de traduction puisqu’il correspond au passage d’un code à un nouveau code34 ». Par l’idée de passage à l’œuvre, Michel Espagne introduit du flux, quand les Postcolonial Studies pensent davantage les rapports à l’œuvre dans la création d’ensembles composites. Dans les deux cas, Third Space comme resémantisation exposent un processus de translation à l’œuvre dans les rencontres culturelles : plus que de fusion, il s’agit bien d’appréhender, pour l’une comme pour l’autre des approches, la manière dont se traduisent des éléments d’une culture dans une autre.

19La différence épistémologique majeure concerne la nécessité d’un cadre chronologique : histoire culturelle et transferts culturels se fondent sur des études historiquement ancrées, quand les Postcolonial Studies et notamment la pensée de Bhabha s’attache à une dialectique des temps perpétuellement réactualisable35. Michel Espagne, rappelant l’importance de la chronologisation, dans l’étude des circulations culturelles, précise que « [l]a réduction de la perspective à un cadre chronologique précis permet de relier les nécessaires approches micrologiques qui seules tiennent pleinement compte des conditions présidant à un processus de réinterprétation, de resymbolisation »36. Même lorsqu’il s’agit de reprendre le concept de Third Space dans des travaux d’histoire culturelle, le principe analytique ne peut se départir d’une contextualisation. Les travaux de Gerhard Wagner en représentent en exemple emblématique. Dans « Two Nations in the Third Space: Postcolonial Theory and the Polish Revolution37 », il emprunte aux réflexions théoriques de Bhabha sur la nation, adapte le Third Space à son cas d’étude et aux mécanismes de domination à l’œuvre, mais les ancrent dans le cadre historique de la révolution polonaise et fait de l’hybridité en Pologne qu’il étudie dans le cadre de cette période une catégorie historicisable. Cette étude donne à voir un exemple de circulation du Third Space dans le champ de l’histoire culturelle.

20Les deux approches disciplinaires s’intéressent ainsi similairement aux phénomènes de transformation : Pour Bhabha, le Third Space représente un lieu où énoncés et symboles peuvent être continuellement réagencées, renouvelés, selon les conditions de mise en rapport.

  • 38 Ibid., p. 37 (nous traduisons).

Cest ce troisième espace [Third Space], bien quirreprésentable en lui-même, qui constitue les conditions discursives de lénonciation et qui garantit que le sens et les symboles de la culture nont pas dunité primordiale ou de fixité ; que même les mêmes signes peuvent être appropriés, traduits, réhistoricisés et lus à nouveau38.

  • 39 Michel Espagne, « La notion de transfert culturel », art. cité, p. 1.
  • 40 Katie Walsh, « British Expatriate Belongings: Mobile Homes and Transnational Homing », Home Culture (...)
  • 41 Michel Espagne, « Les transferts culturels franco-allemands », Perspectives germaniques, Paris, PUF (...)
  • 42 Ibid., p. 32.
  • 43 Alexandre Fontaine, Michel Espagne, « Passé, présent et futur de la notion de transferts culturels  (...)

21Même si l’étude s’attache à montrer l’empreinte de la colonisation dans la langue, cette approche vise, d’un point de vue épistémologique, à comprendre des mécanismes structurels de transformation. Il s’agit d’un système interprétatif et herméneutique dont la méthode n’est pas co-déterminée par l’approche postcoloniale. Le même constat vaut pour le concept de resémantisation qui caractérise l’étude des opérations de rencontre culturelles et qui dépasse le cadre franco-allemand des transferts culturels. Par resémantisation, on entend la réinterprétation de référents culturels dans le passage d’un pays à l’autre, leurs transformations et métamorphoses sous l’effet des circulations et de l’accueil dans le pays qui s’en fait ensuite le réceptacle. Pour Espagne, « tout passage d’un objet culturel d’un contexte dans un autre a pour conséquence une transformation de son sens, une dynamique de resémantisation39 ». Ces transformations de sens du fait des mobilités font désormais l’objet de nombreuses études et approches, incluant le matérialisme historique, à l’exemple des travaux de Katie Walsh qui s’intéresse aux sens conférés aux objets des expatriés britanniques sous l’effet des déplacements40. Pour cela, il faut alors mettre en rapport une connaissance aiguë des aires culturelles qui se confrontent41 : « Lorsqu’un objet passant la frontière transite d’un système culturel à un autre, ce sont les deux systèmes culturels qui sont engagés dans ce processus de resémantisation42 ». La resémantisation est un processus actif et créatif de réinterprétation43. Michel Espagne prend l’exemple de l’évolution de la connaissance sur les travaux en chimie dans l’Europe centrale du XIXe siècle, qui dépendent à la fois du rôle de traducteurs, comme Holbach, et des réinterprétations de ces travaux selon leurs passages et vecteurs :

  • 44 Michel Espagne « Les transferts culturels franco-allemands », art. cité, p. 22-23.

Le passage d’un espace culturel à l’autre entraîne ainsi une métamorphose du type de celle qu’ont subie les travaux empiriques de fondeurs de métaux imprégnés d’esprit alchimiste qui après avoir été traduits en français par le baron d’Holbach ont nourri les articles de l’Encyclopédie concernant la définition de la matière et la technique minéralogique44.

  • 45 Christoph Katler, Postcolonial People…, op. cit., p. 100-177.

22Comme le Third Space, la resémantisation est un processus imperceptible, non représentable en soi. Les deux se veulent avant tout des méthodes interprétatives, analytiques et herméneutiques qui emploient le même cadre terminologique : traduction, métamorphose, réinterprétation, renouvellement. Si cette proximité montre des zones de partage disciplinaires, il s’agit également, chez Bhabha, de rappeler que le Third Space n’est en rien un espace d’acculturation, mais au contraire un lieu de résistance où le colonisé reprend aussi à son compte le langage du colonisateur : le Third Space défait l’idée d’un héritage passif de la colonisation au profit de l’empowerment des catégories vues comme subalternes. On retrouve précisément cette approche dans de nombreux travaux actuels d’histoire culturelle qui, s’intéressant aux mobilités et aux circulations culturelles transnationales, cherchent à articuler des phénomènes de syncrétismes/métamorphoses culturelles, d’un côté, et les rapports de force et de résistance à l’œuvre de l’autre. Christoph Katler, par exemple, voit la question de l’habitat en contexte migratoire comme un espace sensible de renégociations culturelles : à travers l’étude des hôtels dans le cas des Retornados au Portugal, il spatialise à travers ces « non-lieux » les processus d’intégration, de résistance et de transculturation45.

23Ainsi, ce que la confrontation Cultural Studies, transferts culturels et histoire culturelle a pu mettre en avant, c’est le point de départ annoncé dès l’introduction, le fait de replacer le primat des migrations et des déplacements au fondement des échanges et, partant, de se demander dans quelle mesure l’hybridité culturelle inviterait alors à dépasser les cadres disciplinaires.

La migration comme substrat de l’hybridité au cœur de nos sociétés

  • 46 Paul Gilroy considère par exemple aussi la diaspora noire qui traverse l’espace atlantique comme un (...)
  • 47 Cette thèse est le point de départ du texte de James Clifford Routes, Travel and Translation in the (...)

24La mise en regard des Cultural Studies, de l’histoire culturelle et des transferts culturels autour de la notion d’hybridité donne à voir le rôle essentiel que jouent les migrations dans l’élaboration de cultures profondément et historiquement hybrides46. Pour John Hutnyk, l’hybridité caractéristique des sociétés modernes est intimement liée aux mouvements migratoires. Il considère que « l’hybridité apparaît comme une catégorie commode à la “lisière” ou au point de contact de la diaspora, décrivant le mélange culturel qui opère quand celui qui fait l'expérience de la diaspora rencontre son hôte sur la scène de la migration ». Faire des mouvements de diaspora un élément constitutif des évolutions culturelles et sociétales invite à mettre l’accent sur les phénomènes de mobilité généralisée47. L’hybridité culturelle devient alors un instrument épistémologique, et les émigrés occupent un rôle essentiel dans les opérations syncrétiques.

25Dans le cadre des transferts culturels, leur apport est clairement valorisé, à l’instar du chapitre que Michel Espagne accorde à « la question de l’émigration ». L’histoire culturelle fournit des exemples saillants du rôle des migrations dans les circulations et les négociations d’éléments culturels. Enzo Traverso montre ainsi comment des populations juives du début du XXe siècle, en opérant d’abord une migration de la campagne vers la ville, participent de l’urbanisation, de la germanisation et de la sécularisation des modes de vie allemands. Pour lui,

  • 48 Enzo Traverso, « Cosmopolitisme et transferts culturels », art. cité, p. 72.

C’est en gardant à l’esprit ces différents modèles de construction de la modernité juive que l’on peut mieux comprendre les effets contradictoires, parfois carrément opposés, de la diffusion et du rayonnement de la culture judéo-allemande dans le reste de l’Europe. Deux exemples des transferts culturels illustrent ce phénomène : la diffusion de la Haskalah en Europe de l’Est et celle de la Wissenschaft des Judentums [Sciences de la Judaïté] en France48.

26S’intéressant plus précisément à la position de vecteur et médiateur de certains groupes (commerçants, traducteurs, artistes), Michael Werner explique au sujet de ces derniers, en préface du livre de Patricia-Laure Thivat Culture et émigration, et en référence aux émigrés germaniques de l’industrie cinématographique hollywoodienne, que :

  • 49 Michael Werner, « Préface », dans Patricia-Laure Thivat, Culture et émigration. Le théâtre allemand (...)

Par leurs réalisations, par leurs activités artistiques et pédagogiques, ils les émigrés ont transmis des savoirs et des savoir-faire, engendré des filiations esthétiques nouvelles, créé des valeurs irremplaçables. Ce faisant, ils ont établi des ponts et joué ainsi un rôle essentiel dans une grande entreprise de transfert culturel à travers les continents49.

27L’alliance des Cultural Studies et des transferts culturels pour penser les effets des migrations s’avère alors particulièrement fertile pour exposer, dans les processus à l’œuvre, le type de résultat hybride qui dépend autant de logiques de réinterprétation (transferts culturels) que de rapports de force (Cultural Studies) entre les cultures.

Conclusion

28L’étude de l’hybridité culturelle, appréhendée par les Cultural Studies et l’histoire culturelle, montre que si chaque domaine s’est assigné des objectifs et des termes propres (Third Space, resémantisation), les méthodes qui se mettent en place et les démarches d’analyse des opérations de mélange culturel sont relativement analogues. Surtout, l’hybridité, autant comme notion que comme objet d’étude, appelle au maintien d’approches évolutives et ouvertes, capables d’embrasser les spécificités propres à chaque domaine, et fidèle aux principes de croisements disciplinaires sur lesquels se sont fondés transferts culturels comme Cultural Studies. En cela, cette notion témoigne des passerelles qui existent entre les champs de recherche.

29Une telle élasticité de la notion invite alors à ne pas assigner à l’hybridité culturelle, comme il l’a déjà été de celle de métissage, des fonctions normatives et catégorielles, c’est-à-dire d’encourir le risque d’ériger l’hybridité culturelle en une nouvelle règle hégémonique basée sur la rencontre des différences. S’il y a danger, ainsi, il ne vient pas tant de la notion elle-même que des usages qui en sont faits : dans le réel, l’hybridité est le résultat de processus divers de mélanges, dans des contextes et des histoires différentes. Dans certains discours, cependant, on peut parfois observer l’adoption d’usages fixistes, d’appropriations figées par des champs disciplinaires trop normatifs qui pourraient risquer dès lors de scléroser l’étude du composite au sein des cultures.

30On pourrait alors plutôt questionner certains usages plus fixistes d’une notion qui se veut pourtant plurielle : les interrogations en termes d’hybridité, déployées dans le contexte des Postcolonial Studies aux États-Unis, ne pâtissent-elles pas des assignations disciplinaires des objets selon le statut et/ou le positionnement du chercheur et de la chercheuse qui s’emparent des questions de minorités et de mélanges culturels ? Cette tendance conduirait à présupposer arbitrairement une adéquation de rigueur entre les terrains de recherche et les origines sociales et culturelles des chercheurs.

31A contrario, il nous semble que l’hybridité n’est ni seulement affaire de champs universitaires et d’interactions académiques, ni seulement affaire d’analyse du réel. À qui, dès lors, appartient l’hybridité culturelle ? Face au risque de pétrification de l’interrogation, il faut peut-être revenir à la pensée de Bhabha, car l’étude de la culture, pour lui, appelle à dépasser les rigidifications identitaires, dont on se plairait à étendre le constat aux rigidifications disciplinaires :

  • 50 Homi Bhabha, Les Lieux de la culture, op. cit., p. 32.

L’abandon des singularités de « classe » ou de « genre » en tant que catégories conceptuelles et organisationnelles primaires a entraîné une prise de conscience des positions du sujet – race, genre, génération, positionnement institutionnel, lieu géopolitique, orientation sexuelle – qui hantent toute affirmation d’identité dans le monde moderne. Ce qui est innovant sur le plan théorique et crucial sur le plan politique, c’est ce besoin de dépasser les narrations de subjectivités originaires et initiales pour se concentrer sur des moments ou les processus produits dans l’articulation des différences culturelles. Ces espaces « interstitiels » offrent un terrain à l’élaboration de ces stratégies du soi – singulier ou commun – qui initient de nouveaux signes d’identité, et des sites innovants de collaboration et de contestation dans l’acte même de définir l’idée de société50.

32Au fond, si l’on suit ce remarquable passage de Homi Bhabha, on pourrait avancer que l’hybridité est et devrait rester une affaire de réflexivité sur les outils et les processus capables d’appréhender par tout un chacun, et depuis divers horizons disciplinaires, cette incessante production du composite issue de l’interaction sociale et culturelle.

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Notes

1 Hughes Langston, Arnold Rampersad (dir.), The Collected Works of Langston Hughes, The Poems: 1921-1940, vol. 1, Columbia, University of Missouri Press, 2001, p. 131, (notre traduction).

2 Mouvement africain-américain de renouveau artistique et politique, et d’émancipation culturelle, initié à New York durant l’entre-deux-guerres.

3 Nous nous référons à la traduction de Françoise Bouillot en 2007 chez Payot, de l’ouvrage d’Homi Bhabha The Location of Culture paru en 1994 aux presses de Routledge. Homi Bhabha, Les Lieux de la culture. Une théorie postcoloniale, Paris, Payot, 2007.

4 Prenons, à titre d’exemple, les travaux comparatistes chez des anthropologues américains comme Margaret Mead et notamment ses études sur les pratiques sexuelles des femmes en Océanie ou en Asie du Sud-Ouest ; études qui associent des caractéristiques distinctes selon les groupes sociaux. Ce type d’approche comparatiste se retrouve aussi dans les travaux de l’anthropologue américaine Ruth Benedict et de ses études sur la typification.

5 Franz Boas, « Die Entwickelung der Mythologien der Indianer der Nordpacifischen Küste », in Indianische Sagen von der Nord-Pazifischen Küste Amerikas, Berlin, Asher & Co., 1895, p. 329 sq. ; trad. fr. partielle : « L’évolution des mythologies des Indiens de la côte du Pacifique Nord », dans Franz Boas, Anthropologie amérindienne, Paris, Flammarion, 2017.

6 On pourrait relever des observations similaires dans les travaux ethnographiques de Waldermar Jochelson en Sibérie. Voir Isabelle Kalinowski, Waldemar Jochelson, Franz Boas et la Sibérie, dans Michel Espagne, Pavel Alexeiev et Ekatarina Dmitrieva (dir.), La Sibérie comme champ de transferts culturels : de l’Altaï à la Iakoutie, Paris, Demopolis, 2018.

7 Pour lui : « What is hybridization ? It is a mixture of two social languages within the limits of a single utterance, an encounter ». Mikhail Bakhtin, The Dialogic Imagination: Four Essays by M.M. Bakhtin, Austin, University of Texas Press, 1994, p. 358.

8 Christophe Katler, Postcolonial People. The Return from Africa and the Remaking of Portugal, Cambridge, Cambridge University Press, 2022.

9 Enzo Traverso, « Cosmopolitisme et transferts culturels. Le cas des juifs allemands », Revue de synthèse, 5e série, 2002, p. 65-84.

10 Bill Ashcroft, Gareth Griffiths, Helen Tiffin, Post-colonial studies, The key concepts, New York, Routledge, 2007, p. 108 (notre traduction).

11 En prolongement de cette question, l’article de Laurent Martin fournit un état des lieux des zones de partage disciplinaire entre Cultural Studies et histoire culturelle. Il souligne le fait que les traditions nationales ont conduit, dans les pays anglo-saxons, à faire de l’histoire culturelle une section des Cultural Studies et, inversement, en France, à considérer les Cultural Studies comme un sous-ensemble de l’histoire culturelle. Cf. Laurent Martin, « Histoire culturelle et Cultural Studies : une rencontre longtemps différée », Diogène, n°258-259-260, 2017, p. 25-37. URL : https://0-www-cairn-info.catalogue.libraries.london.ac.uk/revue-diogene-2017-2-page-25.htm (consulté le 13 juillet 2023).

12 Voir les explications de Fetson Kalua, « Homi Bhabha’s Third Space and African Identity », Journal of African Cultural Studies, vol. 21, n°1, 2009, p. 25.

13 Raymond Williams, « Culture is Ordinary » [1958], Resources of Hope: Culture, Democracy, Socialism, Londres, Verso, 1989, p. 3-14.

14 Point de départ du numéro spécial « Cultural History/Cultural Studies » du New German Critique, n°65, 1995, John Czaplicka, Andreas Huyssen et Anson Rabinbach (dir.) reprennent en introduction le constat proposé par Peter Jelavich que « l’une des principales raisons pour lesquelles l’histoire culturelle résiste autant à la normalisation est qu’elle se trouve prise dans une sorte de no man’s land entre interprétations et explications causales » (p. 4, notre traduction), voyant dans les difficultés à définir le champ de la culture un geste avant tout programmatique.

15 Michel Espagne, « La notion de transfert culturel », Revue Sciences/Lettres, n° 1, 2013. URL : https://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rsl/219 (consulté le 3 juillet 2023). Prenant l’exemple des transferts culturels franco-allemands, il précise que même s’il s’agit, pour l’analyste, de « supposer pour un moment fugitif l’existence d’un système qu’on baptisera Allemagne ou France […] on s’attachera immédiatement à montrer que ces entités sont élaborées à partir d’importations. » (p. 3).

16 Paul Gilroy, The Black Atlantic: Modernity and Double Consciousness, Londres, Routledge, 1993, p. 150.

17 Michel Espagne, Les Transferts culturels franco-allemands, Paris, PUF, 1999, p. 1.

18 Ibid., p. 12.

19 Voir dans ibid., les pages 149-152 consacrées à Franz Boas. Franz Boas, Race, Language and Culture, New York, The Macmillan Company, 1940.

20 Ibid., p. 13. Voir par exemple l’étude récente sur la musique dans le numéro : « Les transferts culturels franco-allemands dans la vie et la création musicales de 1870 à 1914 », Revue germanique internationale, n° 36, 2022, et celles des rapports entre transferts culturels et anthropologie sociale dans le numéro « L’horizon anthropologique des transferts culturels », Revue germanique internationale, n° 21, 2004.

21 Tony Bennett, « Cultural Studies: A Reluctant Discipline », Cultural Studies, vol. 12, n° 4, 1998, p. 528-545.

22 Voir par exemple Walter Moser, « Pour une grammaire du concept de « transfert » appliqué au culturel », dans Pascal Gin, Nicolas Goyer, Walter Moser (dir.), Transfert : Exploration d’un champ conceptuel, Ottawa, Les Presses de l’Université d’Ottawa, 2014, p. 49-75.

23 La généalogie du terme d’hybridité a déjà été faite. L’introduction du récent ouvrage dirigé par Frank Heidemann et Alfonso De Toro New Hybridities offre un état des lieux des débats qui entourent l’usage de ce terme. Frank Heidemann, Alfonso De Toro (dir.), New Hybridities: Societies and Culture in Transition, Passagen, Hildesheim, Georg Olms Verlag, 2006, p. 9-17. Les travaux d’Alfonso De Toro ont plus largement examiné l’évolution des sens conférés à la notion d’hybridité depuis ses origines biologiques et zoologiques jusqu’aux théories culturelles modernes qui en ont évacué cette dimension. Voir par exemple Alfonso De Toro, « Jenseits von Postmoderne und Postkilonialität. Materialien zu einem Modell der Hybridität und des Körpers als transrelationalen, transversalem und transmedialem Wissenschaftskonzept », dans Christoph Hamann, Cornelia Sieber (dir.), Räume der Hybridität. Postkoloniale Konzepte in Theorie und Literatur, Georg Olms Verlag, 2002, p. 15-52.

24 Pour un panorama des controverses liées aux notions d’hybridité et de métissage, voir Alexis Nouss, Plaidoyer pour un monde métis, Paris, Textuel, 2005 ; Robert C.J. Young, Colonial Desire: Hybridity in Theory, Culture and Race, Londres, Routledge, 1995. Christine Chivallon s’appuie sur l’ouvrage d’un autre penseur des Subaltern Studies, Paul Gilroy, pour exposer le paradoxe de l’étude de l’hybridité. Sa critique repose sur une vision qui opposerait l’hybridité à la pureté alors même que ces auteurs n’ont pas d’approche essentialiste de leur objet d’étude. Christine Chivallon, « La diaspora noire des Amériques. Réflexions sur le modèle de l’hybridité de Paul Gilroy », L’Homme, n° 161, 2002, p. 51-73.

25 Loïc Wacquant, « Succès et misère des concepts “prêts-à-penser”. Quelques réflexions sur l’invention de l’“underclass” urbaine », La Pensée, vol. 413, n° 1, 2023, p. 28-38.

26 Homi Bhabha, Les Lieux de la culture…, op. cit., p. 212-213.

27 Ibid., p. 214-216.

28 Michel Espagne, « La notion de transfert culturel », art. cité, p. 1.

29 Alexandre Fontaine, Michel Espagne, « Passé, présent et futur de la notion de transferts culturels », traverses, n°1, 2019, p. 173. URL : https://www.academia.edu/38970753/04_2019_Entretien_avec_Michel_Espagne_Passé_présent_et_futur_de_la_notion_de_transfert_culturel_Traverse_revue_dhistoire_1_2019_(consulté le 24 juin 2023).

30 Ibid., p. 173.

31 « Les commerçants transportant des marchandises ont toujours véhiculé également des représentations ou des savoirs. Les traducteurs, les enseignants spécialistes d’une aire culturelle étrangère, les émigrés politiques, économiques ou religieux, les artistes répondant à des commandes, les mercenaires, constituent autant de vecteurs de transferts, et il convient de tenir compte de leurs différentes médiations. » Michel Espagne, « La notion de transfert culturel », art. cité, p. 2.

32 Michaela Wolf, « The Third Space in Postcolonial Representation », dans Sherry Simon, Paul St-Pierre (dir.), Changing the Terms: Translating in the Postcolonial Era, Ottawa, University of Ottawa Press, 2000, p. 134.

33 « C’est dans l’émergence des interstices – dans le chevauchement et le déplacement des domaines de différences – que se négocient les expériences intersubjectives et collectives d’appartenance à la nation, d’intérêt commun, ou de valeur culturelle ». Homi Bhabha, Les Lieux de la culture…, op. cit., p. 32.

34 Michel Espagne, Les Transferts culturels franco-allemands, op. cit., p. 8.

35 « Un tel art ne se borne pas à rappeler le passé comme une cause sociale ou un précédent historique ; il renouvelle le passé et le reconfigure comme un espace « interstitiel » contingent, qui innove et interrompt la performance du présent » Homi Bhabha, Les Lieux de la culture…, op. cit., p. 42.

36 Michel Espagne, « Les transferts culturels franco-allemands », art. cité, p. 32.

37 Gerhard Wagner, « Two Nations in the Third Space: Postcolonial Theory and the Polish Revolution », dans Karin Ikas, Gerhard Wagner (dir.), Communicating in the Third Space, Londres, Routledge, 2008.

38 Ibid., p. 37 (nous traduisons).

39 Michel Espagne, « La notion de transfert culturel », art. cité, p. 1.

40 Katie Walsh, « British Expatriate Belongings: Mobile Homes and Transnational Homing », Home Cultures, vol. 2, n°3, p. 123-144.

41 Michel Espagne, « Les transferts culturels franco-allemands », Perspectives germaniques, Paris, PUF, 1998, p. 23.

42 Ibid., p. 32.

43 Alexandre Fontaine, Michel Espagne, « Passé, présent et futur de la notion de transferts culturels », art. cité, p. 174.

44 Michel Espagne « Les transferts culturels franco-allemands », art. cité, p. 22-23.

45 Christoph Katler, Postcolonial People…, op. cit., p. 100-177.

46 Paul Gilroy considère par exemple aussi la diaspora noire qui traverse l’espace atlantique comme un modèle hybride. Paul Gilroy, L’Atlantique noir. Modernité et double conscience [1993], trad. Charlotte Nordmann, Paris, éditions Amsterdam, 2017.

47 Cette thèse est le point de départ du texte de James Clifford Routes, Travel and Translation in the Late Twentieth Century, Cambridge, Harvard University Press, 1997. 

48 Enzo Traverso, « Cosmopolitisme et transferts culturels », art. cité, p. 72.

49 Michael Werner, « Préface », dans Patricia-Laure Thivat, Culture et émigration. Le théâtre allemand en exil aux USA, 1933-1950, Paris, Art et Primo, 2003, p. 5.

50 Homi Bhabha, Les Lieux de la culture, op. cit., p. 32.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Claire Demoulin, « À qui appartient l’hybridité culturelle ? »Revue d’histoire culturelle [En ligne], 7 | 2023, mis en ligne le 25 décembre 2023, consulté le 19 avril 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rhc/7494 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/rhc.7494

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Auteur

Claire Demoulin

Claire Demoulin est chercheuse post-doctorante et enseignante à l’université de Yale. Son premier ouvrage provisoirement intitulée Les Émigrés, le jazz et Hollywood, paraîtra en 2024 aux éditions de l’AFRHC. Ancienne boursière Fulbright, elle mène des travaux sur les réseaux d’émigrés à Hollywood, les circulations artistiques transatlantiques et les transferts culturels. Elle est membre de l’Institut Convergences Migrations et du conseil d’administration de l’Association Française de Recherche sur l’Histoire du Cinéma. Yale University ; claire.demoulin@yale.edu

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