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Dossier

Ernest Hemingway et l’URSS : entre fascinations réciproques et instrumentalisation ratée

Ernest Hemingway and the USSR: between reciprocal fascinations and a failed instrumentalization
Cécile Vaissié

Résumés

Ernest Hemingway (1899-1961) est l’un des auteurs occidentaux ayant le plus marqué certaines catégories de Soviétiques, voire de post-Soviétiques, même s’il ne s’est jamais rendu en URSS. Les étapes et raisons de cette influence méritent d’être analysées, d’autant que celle-ci n’est pas que littéraire : elle implique aussi un style de vie, un rapport au monde, voire une certaine apparence physique. Elle a connu deux phases : la plus connue, qui démarre après la mort de Staline, et celle amorcée en 1934. La guerre d’Espagne qui se situe entre ces deux phases est donc une étape essentielle dans l’histoire des rapports entre Hemingway et l’URSS – ses lecteurs et ses écrivains, mais aussi ses services secrets et ses dirigeants. En effet, c’est juste avant, pendant et juste après cette guerre que les tentatives soviétiques pour instrumentaliser l’écrivain ont été les plus fortes. Le NKVD a considéré avoir recruté Hemingway, mais celui-ci n’a pas justifié ses espoirs, et Pour qui sonne le glas, son roman sur la guerre d’Espagne, n’a pas plu aux autorités soviétiques. Cela explique, en partie, à la fois les difficultés que la publication de ce roman a connues en URSS, les enjeux qui se sont noués autour de cette parution, et l’impact que ce texte y a eu. Il devient alors plus facile de distinguer ce que l’écrivain américain représentait, en URSS, pour la société et pour les dirigeants, et d’analyser l’écart si révélateur entre ces perceptions.

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Texte intégral

1Le 30 décembre 2022, la revue littéraire électronique russe Polka publie un classement des « écrivains étrangers du XXsiècle » : « Qui lisait-on en Russie » – et sans doute souhaite-t-elle ainsi rappeler, en cette période de guerre déclenchée par le Kremlin contre l’Ukraine, que « la littérature russe n’a jamais été coupée de la littérature mondiale1 ». Hemingway arrive en tête des soixante auteurs évoqués, juste devant Gabriel Garcia Marquez. Or, vers le milieu des années 1930 déjà – racontait le journaliste Ilya Ehrenbourg –, la revue Internatsionalnaïa litératoura (Littérature internationale) avait lancé un sondage sur l’écrivain étranger le plus populaire en URSS. La réponse avait été unanime : Hemingway2. Une continuité s’exprime là.

  • 3 « Zarubežnye pisateli XX veka : kogo čitali v Rossii », art. cité.

2De fait, Ernest Hemingway (1899-1961) est l’un des auteurs occidentaux ayant le plus marqué certaines catégories de Soviétiques, en particulier la génération des chestidesiatniki, les « hommes des années 1960 ». Le poète David Samoïlov a comparé la fascination soviétique pour cet écrivain américain au « byronisme », si présent dans la Russie du XIXe siècle3. Hemingway ne s’est pourtant jamais rendu en URSS où il était publié et invité. Les étapes et causes de son influence – qui ne semble pas avoir existé, à une telle ampleur, ailleurs dans le « bloc de l’Est » – méritent donc d’être analysées, d’autant que cette influence n’était pas que littéraire : comme le « byronisme », elle impliquait aussi un rapport au monde, un style de vie, voire une apparence physique.

3Elle a connu deux vagues : la plus connue, qui démarre après la mort de Staline, et celle, un peu oubliée, amorcée dès la première moitié des années 1930. La guerre d’Espagne se situe entre ces deux vagues et elle est essentielle dans l’histoire des rapports entre Hemingway et l’URSS – ses lecteurs et ses écrivains, mais aussi ses services secrets et ses dirigeants. En effet, c’est juste avant, pendant et juste après cette guerre que les tentatives soviétiques pour instrumentaliser l’écrivain ont été les plus fortes, et le NKVD a même considéré avoir recruté Hemingway. Celui-ci n’a toutefois pas justifié les espoirs, et Pour qui sonne le glas (For Whom the Bell Tolls), son roman sur cette guerre, a déplu aux autorités soviétiques. Cela explique les difficultés qui ont retardé la publication de ce texte en URSS, mais aussi, en partie tout au moins, l’impact qu’il y a eu et les enjeux qui se sont noués autour de lui. Il devient alors plus facile de distinguer ce que l’écrivain américain représentait, en URSS, pour la société et pour les dirigeants, et d’analyser l’écart si révélateur entre ces perceptions.

Un écrivain qui lit les classiques russes et est publié en URSS dès 1934

  • 4 Sylvia Beach (1887-1962), née aux États-Unis, a créé à Paris en 1919 la librairie Shakespeare and C (...)
  • 5 Ernest Hemingway, « Shakespeare and Company », Paris est une fête, Paris, Gallimard, 2012, e-book, (...)
  • 6 Ernest Hemingway, « Evan Shipman à la Closerie », Ibid., p. 159 / 347.

4Né dans l’Illinois en 1899, Ernest Hemingway se lance dans le journalisme aussitôt après le lycée. Il passe quelques mois en Italie avant la fin de la Première guerre mondiale, et cette expérience lui donnera la matière de son roman L’Adieu aux armes (A Farewell to Arms). Installé à Paris en 1921, il travaille pour le Toronto Star, parcourt une partie de l’Europe, rencontre de nombreux écrivains et écrit ses premières nouvelles. Il se plonge aussi dans la littérature russe du XIXsiècle : il racontera dans son livre posthume Paris est une fête (A Moveable Feast) comment Sylvia Beach4 lui a prêté les Récits d’un chasseur de Tourgueniev, Guerre et Paix de Tolstoï, ainsi que Le Joueur de Dostoïevski5. Ajoutant avoir ensuite lu « toutes les œuvres de Tourgueniev et toutes celles de Gogol [...] et les traductions anglaises de Tchekhov », il notera que, chez Dostoïevski, « certaines choses [...] vous enseignaient la fragilité et la folie, la méchanceté et la sainteté et les affres du jeu », alors que « Tourgueniev vous enseignait les paysages et les routes, et Tolstoï les mouvements de troupes, le terrain et les forces en présence, officiers et soldats, et le combat6 ».

5L’influence est d’abord celle de ces écrivains – et d’autres – sur le jeune auteur américain, et, en 2001, la Moskovskaïa Pravda signalera qu’une universitaire a trouvé dans la bibliothèque cubaine d’Hemingway de « nombreux livres d’écrivains russes et soviétiques », dont certains annotés. Elle a aussi repéré une liste des ouvrages que l’écrivain conseillait aux jeunes auteurs. Il y avait inclus de la littérature russe, mais aussi des classiques soviétiques : une partie de la trilogie biographique de Maxime Gorki ; Et l’acier fut trempé de Nikolaï Ostrovski ; Le Don paisible de Mikhaïl Cholokhov7. Sa connaissance de l’URSS était d’abord livresque.

  • 8 Mary V. Dearborn, Ernest Hemingway. A Biography, New York, Alfred A. Knopf, 2017, e-book, p. 172 /  (...)
  • 9 Petr Vajl’, Aleksandr Genis, 60-e. Mir sovetskogo čeloveka, Moscou, NLO, 1996, p. 70.
  • 10 Stephen Koch, Adieu à l’amitié. Hemingway, Dos Passos et la guerre d’Espagne, Paris, Grasset, 2005, (...)

6Hemingway publie ses premiers romans en 1926 : le mal-connu Torrents de printemps (The Torrents of Spring), rédigé en un peu plus d’une semaine8, et surtout Le Soleil se lève aussi (The Sun Also Rises), qui, traduit en français en 1933, paraîtra dans certains pays, dont l’URSS, sous le titre de Fiesta et restera, parmi les livres d’Hemingway, le préféré de nombreux Soviétiques9. L’action se déroule en France et en Espagne, et les personnages, avides de fêtes, de sensations et d’ivresses, sont représentatifs de cette « génération perdue » dont l’auteur est censé faire partie. Après ce premier succès commercial, le romancier s’installe en Floride et y termine L’Adieu aux armes qui paraît en 1929 et lui assure « une gloire définitive10 », d’abord aux États-Unis, puis en Europe occidentale, au fil des traductions (1938 pour l’édition française).

  • 11 L. Puškareva, « O pisatele Èrneste Xeminguèe », Voprosy literatury, II, 1993, p. 235.
  • 12 Né sous le nom d’Alexeï Pechkov, Maxime Gorki (1868-1936), prosateur et dramaturge, a connu Tchékho (...)
  • 13 Raisa Orlova, « Russkaja sud’ba Xeminguèja », art. cité.

7Déjà, notera une chercheuse russe, les textes d’Hemingway intéressent les critiques soviétiques11. En 1928, l’homme de lettres Maxime Gorki12 a recommandé à son secrétaire Piotr Krioutchkov de faire publier en russe l’un des récits du prosateur américain dont le nom a été mentionné pour la première fois dans la presse soviétique13, mais il faudra attendre 1934 pour que les textes d’Hemingway commencent à paraître en URSS. Or les traductions d’auteurs occidentaux y étaient nécessairement voulues, validées et contrôlées par des instances officielles qui cherchaient à rallier ainsi ces auteurs à la cause soviétique.

  • 14 Ludmila Stern, Western Intellectuals and the Soviet Union, 1920-1940. From Red Square to the Left B (...)
  • 15 Ibid. Ludmila Stern, « The All-Union Society for Cultural Relations with Foreign Countries and Fren (...)

8Selon la chercheuse Ludmila Stern, le Komintern avait entrepris de développer la propagande culturelle à l’étranger dès 1923-192414. Parallèlement, des organisations étaient chargées d’établir des contacts avec des auteurs et artistes étrangers, et trois d’entre elles ont été particulièrement efficaces. La MORP, Union internationale des écrivains révolutionnaires, créée en 1926 et affiliée au Komintern, ciblait les auteurs communistes et supervisait la revue mensuelle Internatsionalnaïa litératoura, qui, entre 1933 et 1943, est parue en russe, français, anglais et allemand. La VOKS, Société panunionique des relations culturelles avec l’étranger, existait depuis 1925 et ciblait les intellectuels non-communistes. La Commission étrangère de l’Union des écrivains soviétiques a été créée en 1935 pour remplacer la MORP : l’URSS voulait monter, avec des écrivains non communistes, un front proclamé « antifasciste ». Et l’Union des écrivains a alors repris en charge Internatsionalnaïa litératoura15.

  • 16 P. Toper, « Ivan Aleksandrovič Kaškin, 1899-1963 », dans Ivan Kaškin, Dlja čitatelja sovremennika. (...)
  • 17 « Kommentarij », Ivan Kaškin, Dlja čitatelja sovremennika…, op. cit., p. 548.
  • 18 Cécile Vaissié, Les Ingénieurs des âmes en chef. Littérature et politique en URSS (1944-1986), Pari (...)

9Ivan Kachkine (1899-1963) va créer le lien entre l’URSS et Hemingway. Traducteur de l’anglais, enseignant et chercheur en littérature, il s’est penché sur l’œuvre de l’écrivain américain dès la fin des années 1920 et, en 1934, fait paraître un premier recueil des récits de celui-ci, Mort dans l’après-midi : Kachkine a supervisé le collectif de traducteurs et rédigé l’article introductif16. Cette année-là, il publie également deux récits d’Hemingway dans Internatsionalnaïa litératoura et signe le texte les accompagnant17. Or 1934 est l’année du premier Congrès de l’Union des écrivains d’URSS : désormais, la littérature soviétique est pleinement dirigée par le Parti qui en définit les buts, les sujets et le style18. Quelles qu’aient été les raisons premières de l’intérêt de Kachkine pour Hemingway, le critique n’aurait pu promouvoir cette œuvre en 1934, sans l’approbation, voire une commande, de l’appareil idéologique du Comité central.

  • 19 « Kommentarij », Ivan Kaškin, art. cit., p. 549.
  • 20 « Pis’mo Èrnesta Xeminguèja k Ivanu Kaškinu. 19 avgusta 1935 g, Ki-Uèst, Florida », <http://www.nau (...)

10Que Kachine envoie alors ce recueil de nouvelles et l’un de ses articles à Hemingway confirme d’ailleurs qu’une « opération » a été lancée : les contacts avec des Occidentaux sont risqués pour les Soviétiques. L’écrivain américain reçoit ces textes le 19 août 193519 et remercie Kachkine le jour même dans une longue lettre : « C’est agréable de voir qu’une personne existe, qui comprend ce que l’on écrit. » Il précise toutefois, comme en réaction à certains propos du critique : « Je ne peux pas actuellement être communiste, parce que je ne crois que dans une chose : la liberté. » Et il ajoute ces phrases qui seront souvent citées en URSS : « L’écrivain est un Tzigane. Il ne doit rien à quelque gouvernement que ce soit. » Pragmatique, il termine : « Écrivez-moi si l’on me doit quelque chose pour mes livres, et je viendrai à Moscou. Nous choisirons des gens s’y connaissant en vin et boirons mes droits d’auteur [...]20. » La correspondance entre les deux hommes se poursuivra, mais ceux-ci ne se rencontreront jamais.

  • 21 Voir : Institut mirovoj literatury im. A. M. Gor’kogo Ran, Federal’naja arxivnaja služba Rossii & R(...)
  • 22 « Ivanu Kaškinu. 12 janvarja 1936 g, Ki-Uèst », <http://www.nau-band.ru/pisma/pismo32.html, consult (...)
  • 23 Nicholas Reynolds, Ernest Hemingway’s Secret Adventures. 1935-1961. Writer, Sailor, Soldier, Spy, N (...)
  • 24 Èrnest Xeminguèj, Fiesta, traduit de l’anglais en russe par V. Toper, Moscou, Gosudarstvennoe Izdat (...)
  • 25 Èrnest Xeminguèj, Proŝaj, oružie, traduit de l’anglais en russe par Evg. Kalašnikova, Moscou, Gosud (...)
  • 26 Catalogue de la Bibliothèque nationale de Géorgie (Tbilissi). Vu le 22 décembre 2022.
  • 27 Èrnest Xeminguèj, Na Fronte (Iz romana Proŝaj, oružie), traduit de l’anglais en russe par P. Oxrime (...)

11D’autres exemples en témoignent : les autorités soviétiques suivaient de près le comportement des intellectuels occidentaux qui les intéressaient21. Or Hemingway, jusque-là très peu politisé, commence à le devenir face aux conséquences meurtrières d’un ouragan en Floride, et, le 17 septembre 1935, il publie, dans la revue littéraire communiste New Masses, une attaque contre l’administration Roosevelt. Pour les idéologues soviétiques, c’est un geste positif, d’autant que, le 12 janvier 1936, l’écrivain américain signale ce texte, ainsi que « trois articles anti-guerre » parus dans Esquire, à son « cher Kachkine22 ». Celui-ci traduit et publie rapidement l’article de New Masses23. En outre – et cela confirme l’intérêt des idéologues du Parti pour Hemingway –, le roman Fiesta paraît en URSS en 1935 chez deux éditeurs24 et L’Adieu aux armes en 1936, avec une introduction de Sergueï Dinamov25, puis en 1937 chez Goslitizdat à un tirage de 20 000 exemplaires26, un extrait rebaptisé Le Front étant publié cette année-là dans la bibliothèque d’Ogonek à 50 000 exemplaires27. Des tirages importants pour un étranger encore inconnu.

  • 28 Sergej Dinamov, « Predislovie », dans Èrnest Xeminguèj, Proŝaj, oružie…, op. cit., p. 5-19.

12L’introduction28 de Sergueï Dinamov, critique et idéologue qui sera fusillé en 1939 à trente-huit ans, se veut – comme c’est la règle pour les éditions soviétiques d’auteurs occidentaux jugés non conformes, mais prometteurs –, non pas une analyse littéraire et stylistique, mais une sorte de « mode d’emploi », soulignant les réserves que ces textes doivent susciter chez un lecteur soviétique, ainsi que les raisons d’espérer, peut-être, en une évolution positive de leur auteur. Dinamov signale ainsi que les héros d’Hemingway n’ont « aucun but dans la vie ». Leur vie, c’est « le vin et les cocktails, les voyages sans buts, les aventures amoureuses et les spectacles ‘’qui excitent’’ comme les combats de taureaux ». Ils « boivent tous trop », et Hemingway « retourne constamment au thème de l’érotisme ». Néanmoins, des points seraient plus positifs. Ainsi, le romancier américain montre, dans L’Adieu aux armes, que « la guerre impérialiste » est dépourvue de sens » et que les ouvriers la haïssent. Il serait donc « un écrivain honnête », tout en restant « un écrivain bourgeois ». Le critique peut dès lors formuler les enjeux de l’intérêt que l’URSS manifeste pour le romancier américain : alors que des intellectuels occidentaux se joignent au « front populaire antifasciste », « vers où ira Hemingway ? »

13En juillet 1936, la guerre éclate en Espagne.

La guerre d’Espagne et des tentatives de manipulation

  • 29 Mary V. Dearborn, Ernest Hemingway…, op. cit., p. 364-365 / 705.
  • 30 Hans Schoots, Living Dangerously. A Biography of Joris Ivens, Amsterdam, Amsterdam University Press (...)
  • 31 Gilles Perrault, « Avant-propos », dans Roland Lewin, Simone Roche, Willi Münzenberg (1889-1940). U (...)
  • 32 Sean McMeekin, The Red Millionaire. A Political Biography of Willy Münzenberg, New Haven & Londres, (...)
  • 33 Thierry Wolton, Une histoire mondiale du communisme, tome 3, Les Complices, Paris, Grasset, 2017, e (...)
  • 34 Arthur Koestler, « Hiéroglyphes », Œuvres autobiographiques, Paris, Robert Laffont, Bouquins, 1994, (...)

14Dès cet été 1936, Hemingway rêve de se rendre en Espagne, un pays qu’il connaît et aime29. C’est alors qu’il rencontre le cinéaste néerlandais Joris Ivens (1898-1989) dont Hans Schoots rédigera une biographie approfondie30. Cet historien y raconte l’engagement d’Ivens dans le parti communiste, ses trois séjours en URSS dans les années 1930 – presque quatre ans au total – et son travail à Moscou au Mezhrabpom studio qu’avait créé et que dirigeait Willi Münzenberg. De ce dernier, alors numéro 1 du Komintern en Europe occidentale, l’avocat Gilles Perrault dirait qu’il « fit de l’art une propagande et de la propagande un art31 ». En particulier, grâce à l’argent de Moscou, Münzenberg avait lancé, d’abord à Berlin, puis ailleurs, des organisations sociales, mais aussi d’innombrables journaux, livres, films, maisons d’édition, entreprises culturelles et structures de diffusion cinématographique, devant véhiculer la propagande communiste et, si possible, s’autofinancer32. Ce « trust Münzenberg33 », pour reprendre l’expression d’Arthur Koestler, faisait travailler des artistes de talent et se dissimulait en partie derrière des personnalités mondaines qui « croyaient que le Komintern était une invention de Goebbels34 ».

  • 35 Hans Schoots, Living Dangerously…, op. cit., p. 8.
  • 36 Ibid., p. 108-109.
  • 37 Nicholas Reynolds, Ernest Hemingway’s Secret Adventures…, op. cit., p. xvii / 358.
  • 38 Stephen Koch, Adieu à l’amitié…, op. cit., p. 68. En revanche, Alex Vernon, maître de conférences e (...)

15Des débats ont porté sur l’influence que le Komintern a eue, ou non, sur Ivens pendant la guerre d’Espagne. Hans Schoots n’a aucun doute : Ivens « était un communiste endurci35 », alors « absolument fidèle au Parti, à ses organisations et à sa ligne politique36 » ; Nicholas Reynolds, historien américain et ancien de la CIA, n'hésite pas davantage : Joris Ivens était un « agent du Komintern37 », et Stephen Koch partage cet avis, même si Ivens a toujours nié avoir eu un lien avec le gouvernement soviétique38. Mais le cinéaste a longtemps été impliqué dans la propagande pro-soviétique et a entretenu des liens étroits avec Münzenberg et l’adjoint de celui-ci, Otto Katz.

  • 39 Hans Schoots, Living Dangerously…, op. cit., p. 108-109.
  • 40 Ibid., p. 117.
  • 41 Ibid., p. 124. Ernest Hemingway, Pour qui sonne le glas, traduit de l’anglais par Denise Van Moppès (...)
  • 42 Nicholas Reynolds, Ernest Hemingway’s Secret Adventures…, op. cit., p. 25 / 358.
  • 43 Leonid Maksimenkov, « Očerki nomenklaturnoj istorii sovetskoj literatury. Zapadnye piligrimy u stal (...)

16Arrivé à New York en février 1936, Ivens y rencontre rapidement de nombreux intellectuels, dont Ernest Hemingway. Il a aussi de bonnes relations avec Earl Browder, secrétaire général du PC américain, et Gerhard Eisler, représentant du Komintern aux Etats-Unis39. Il crée une organisation d’intellectuels – tous proches ou membres du PC, sauf Hemingway – pour produire le film qu’il tournera en Espagne : celui-ci doit convaincre l’opinion publique et le gouvernement américains de la nécessité de s'engager aux côtés des Républicains espagnols. Du travail d’influence par le cinéma, tel que le pratique Münzenberg depuis le début des années 1920. Or Hemingway s’implique très activement dans ce film : il offre 4 000 dollars pour un budget estimé à 18 000 dollars40, et accompagne Ivens sur le terrain, alors que les combats font rage. À Madrid, tous deux s’installent à l’hôtel Florida, mais le cinéaste a aussi portes ouvertes au Gaylord où séjournent Soviétiques et Kominterniens41. C’est là qu’il présente à Hemingway, entre autres Soviétiques42, Mikhaïl Koltsov, « correspondant spécial » de la Pravda, qui, d’après un chercheur russe actuel, organisait et dirigeait le Komintern en Espagne43.

  • 44 Jonathan Miles, The Nine Lives of Otto Katz, op. cit.
  • 45 Abraham Zalzman, Joris Ivens, Paris, Éditions Seghers, 1963, p. 62. Mary V. Dearborn, Ernest Heming (...)
  • 46 Stephen Koch, Adieu à l’amitié…, op. cit., p. 279.

17Ivens quitte définitivement l’Espagne le 17 avril 1937 et Hemingway le rejoint à New York pour écrire et enregistrer le commentaire du film. Les deux hommes projettent La Terre espagnole le 8 juillet à la Maison Blanche où ils ont été conviés par Eleanor Roosevelt, mais le président Roosevelt, présent, n’a pas l’intention d’engager son pays dans la guerre44. Puis Hemingway et Ivens partent à Hollywood, et plusieurs projections de La Terre espagnole ont lieu devant des stars mondiales45. Aucun gros distributeur n’acceptera toutefois de sortir le film aux Etats-Unis : celui-ci est un échec commercial relatif, mais une réussite sur le plan des dons et de la propagande46.

18Le romancier et le cinéaste sont de retour à New York le 17 juillet : le premier repartira rapidement en Espagne, alors qu’Ivens se rend en Chine – suivant ainsi, selon Stephen Koch, les instructions du Komintern47. Lorsque Franco l’emporte au printemps 1939, Hemingway a déjà quitté l’Espagne et Mikhaïl Koltsov a été rappelé en URSS où il sera arrêté et exécuté : il aurait été dénoncé par André Marty, communiste français nommé par le Komintern inspecteur général des Brigades internationales. Le 23 mars 1939, l’Américain écrit à Ivan Kachkine travailler à un nouveau roman48 : ce sera Pour qui sonne le glas (For Whom the Bell Tolls). Terminé en juillet 1940, ce livre paraît en octobre aux Etats-Unis et y est un triomphe : presque 900 000 exemplaires y sont vendus en trois ans49. Des traductions suivront, dont en français en 1948.

  • 50 À son sujet, voir : John Costello, Oleg Tsarev, Deadly Illusions, New York, Crown Publishers, Inc., (...)

19Ce roman raconte quatre journées dans la vie de guérilleros républicains qui luttent contre les « fascistes » et sont rejoints par un jeune Américain, Robert Jordan. Celui-ci est chargé par un général soviétique de faire sauter un pont et sacrifie sa vie pour bloquer les franquistes. Ce roman ne plaît toutefois ni aux communistes, ni aux autorités soviétiques, ni à certains anciens des Brigades internationales. En effet, Hemingway y montre la complexité de la situation en Espagne, y compris chez les Républicains, et il ne cache ni la présence de Soviétiques – son personnage de Karkov est inspiré par Mikhaïl Koltsov, et celui de Varloff, seulement mentionné, par Alexandre Orlov, chef du NKVD en Espagne50 –, ni leur rôle, ni leurs violences, ni leur mode de vie luxueux. André Marty y figure de façon très négative sous les traits d’André Massart, et Hemingway a adressé un clin d’œil à Kachkine en donnant le nom de celui-ci au dynamiteur qui a précédé Jordan.

Un recrutement raté et un roman qui ne paraît pas en URSS

  • 51 John Earl Haynes, Harvey Klehr, Alexander Vassiliev, Spies. The Rise and Fall of the KGB in America(...)
  • 52 Ibid., emp. 2853 / 10259.
  • 53 Ibid., emp. 2860 / 10259.

20En 2009, trois auteurs, dont un Russe, Alexandre Vassiliev, ayant eu accès officiellement à certaines archives du KGB/NKVD, publient un livre intitulé Spies. The Rise and Fall of the KGB in America. Ils y affirment que, à la fin de 1940 ou au début de 1941, Hemingway a accepté de collaborer avec le NKVD51. Celui-ci lui a donné un nom de code, Argo52, et notera, en 1948, que, sept ans plus tôt, « ‘Argo’ a été recruté pour notre travail sur des bases idéologiques53 ». Le mot de « recruté » est bien formulé.

  • 54 Nicholas Reynolds, Ernest Hemingway’s Secret Adventures…, op. cit., p. 82 / 358.
  • 55 Rgaspi (ex Rcxidni) 17 / 125 / 62/ p. 1-5, dans Arlen Bljum, Vladimir Volovnikov (dir.), Censura v (...)

21Parallèlement, les autorités soviétiques examinent Pour qui sonne le glas : le NKVD en a envoyé un exemplaire à Moscou en janvier 194154. En outre, Timoféï Rokotov (1895-1945), rédacteur en chef de Internatsionalnaïa litératoura, signale au Comité central la parution de ce roman et suggère de lui consacrer un article. Pour Rokotov – qui sera arrêté peu après et fusillé –, « certains chapitres dans lesquels l’auteur représente des Soviétiques [...] ont un intérêt réel ». Il y est ainsi dit que Mikhaïl Koltsov – Karkov – était « l’un des trois hommes les plus en vue en Espagne ». En revanche, un chapitre contient « des diffamations contre André Marty » : celui-ci aurait « pour manie de faire fusiller les gens ». Rokotov rappelle le succès du livre aux États-Unis, mais relève aussi que, pour certains anciens de la brigade américaine Lincoln, Pour qui sonne le glas « diffame l’Union soviétique, les brigades internationales, leurs dirigeants et le peuple espagnol55 ».

  • 56 Ibid. Ce qui est en gras l’est dans le texte originel.

22L’adjoint du responsable de l’Agitation et de la Propagande au Comité central transmet ce courrier à Jdanov le 6 février 1941, mais estime que « Hemingway montre les communistes de façon absolument inacceptable et déformée », alors que son héros américain « sacrifie sa vie pour la liberté du peuple espagnol ». Ce livre a donc pour « sens idéologique » de « montrer la supériorité morale de l’idéologie bourgeoise démocratique sur l’idéologie communiste » : « C’est pourquoi, même s’il montre de la compassion pour la lutte du peuple espagnol contre le fascisme, il ne doit pas être publié56. » Il ne le sera donc pas avant plusieurs années.

  • 57 « Telegramma v Moskvu. 27 ijunja 1941 g. », <http://www.nau-band.ru/pisma/pismo43.html, consulté le (...)
  • 58 Nicholas Reynolds, Ernest Hemingway’s Secret Adventures…, op. cit., p. 114-115 / 358.
  • 59 John Earl Haynes, Harvey Klehr, Alexander Vassiliev, Spies…, op. cit., emp. 2853 / 10259.

23L’Allemagne nazie envahit l’URSS le 22 juin 1941, et Hemingway annonce, cinq jours plus tard, se solidariser « à 100% avec l’Union soviétique57 ». Il aurait reçu peu après un télégramme du ministre soviétique des Affaires étrangères : Viatcheslav Molotov l’invite à visiter l’URSS et lui précise qu’une somme importante en roubles est à sa disposition – ses droits d’auteur pour ses livres publiés58. Il s’agit là d’un procédé classique pour faire venir / revenir en URSS des intellectuels occidentaux. En outre, en novembre 1941, le NKVD de Moscou rappelle à ses subordonnés de New York le cas Hemingway : « Cherchez une occasion pour qu’il puisse voyager à l’étranger dans des pays qui nous intéressent59. »

  • 60 Mary V. Dearborn, Ernest Hemingway…, op. cit., p. 427 / 705.
  • 61 John Earl Haynes, Harvey Klehr, Alexander Vassiliev, Spies…, op. cit., emp. 2860 / 10259.

24Mais, déjà, le romancier est proche d’officiels travaillant pour les services secrets américains60. Il rencontre néanmoins des officiers du NKVD à quatre reprises : deux fois, en septembre 1943, à La Havane ; une fois en juin 1944 à Londres ; une nouvelle fois à La Havane en avril 1945. « Depuis, il n’y a pas eu de tentatives pour établir une connexion avec ‘Argo’ », précisera en 1948 le NKVD qui ajoutera : « Pendant la période de ses contacts avec nous, ‘Argo’ ne nous a pas donné d’information politique, même s’il répétait son désir et sa volonté de nous aider61. »

  • 62 Entretien de l’autrice avec Alexeï Simonov, Moscou, 6 août 2004. Garrison Solsberi, « Ego knigi – p (...)
  • 63 Cécile Vaissié, Les Ingénieurs des âmes en chef…, op. cit., p. 93-97.

25L’écrivain Constantin Simonov (1915-1979) qui deviendra en septembre 1946 l’un des principaux dirigeants de l’Union des écrivains d’URSS a suivi la guerre d’Espagne avec passion, mais de loin, et ses écrits pendant la Seconde Guerre mondiale lui ont valu le surnom de « Hemingway soviétique62 ». Ayant la pleine confiance de Staline, il a été chargé d’une première mission confidentielle à l’étranger – il a passé cinq mois au Japon entre la fin 1945 et avril 1946 –, puis d’une seconde aux États-Unis entre avril et juin 1946, pour laquelle il avait reçu ses instructions de Viatcheslav Molotov, ministre des Affaires étrangères63. Au cours de ce voyage, Simonov a envoyé l’un de ses livres à Hemingway, mais n’a pas insisté pour rencontrer l’Américain.

26Celui-ci lui répond le 20 juin pour le remercier, lui raconte sa guerre, non sans quelques embellissements, lui parle de Kachkine, « le meilleur de tous les critiques et traducteurs à s’être occupés de moi », et lui assure qu’il aurait aimé « parler russe et voyager partout avec [Simonov] ». Au passage, il demande si Pour qui sonne le glas a été traduit en russe, et il écrit alors ce que répèteront à l’envi ceux souhaitant voir ce texte paraître en URSS : « On pourrait le publier avec quelques petits changements ou en enlevant quelques noms64. » Une autorisation semble donnée.

Inviter Hemingway en URSS ?

  • 65 Catalogue de la Bibliothèque nationale de Géorgie (Tbilissi). Vu le 22 décembre 2022.
  • 66 Raisa Orlova, Lev Kopelev, My žili v Moskve. 1956-1980, Ann Arbor, Ardis, 1988, p. 125. Institut mi (...)
  • 67 Rgani (ex Cxsd) 5 / 36 / 3 / p. 67-70, dans E.S. Afanas’eva et alii (dir.), CK KPSS i kul’tura. 195 (...)

27Après Au-delà du fleuve et sous les arbres (1950), dont une traduction paraîtra en URSS en 196165, Hemingway publie Le Vieil Homme et la mer (1952) qui lui vaut, en 1954, le prix Nobel de littérature. Staline est mort en mars 1953, et le Dégel commence presque aussitôt. L’Union des écrivains décide alors de créer plusieurs nouvelles revues, dont Inostrannaïa litératoura (Littérature étrangère), qui est censée renouer des liens, distendus par les purges et la guerre, entre les littératures soviétique et mondiale. Son rédacteur en chef, Alexandre Tchakovski, très impliqué dans la culture stalinienne, est chargé de cette ouverture, et c’est pourquoi il publie Le Vieil Homme et la mer dans le numéro 3 de 1955, sur la recommandation d’Ilya Ehrenbourg66. Comme en témoignage des changements et comme pour renouer un lien avec les années 1930. Mais l’époque est paradoxale et, dans une note du 4 janvier 1956, le Département de la culture du Comité central expose « l’incompatibilité des idées d’Ehrenbourg avec l’idéologie et la politique du PCUS dans le domaine de la littérature et de l’art ». Il reproche notamment au journaliste d’avoir exprimé « des enthousiasmes sans limite » sur Le Vieil Homme et la mer, un texte « naturaliste et bancal67 ».

  • 68 « Kommentarij », Ivan Kaškin, Dlja čitatelja sovremennika…, op. cit., p. 548.
  • 69 Cxsd 4 / 11 / 1 / 226 / p. 6-12, dans E.S. Afanas’eva et alii (dir.), Ideologičeskie komissii CK KP (...)

28Ce roman n’en est pas moins publié en livre la même année, comme le veut la pratique soviétique, et Ivan Kachkine signe, dans le numéro 4 de Inostrannaïa litératoura, « En relisant Hemingway », alors qu’il n’a rien fait paraître sur celui-ci depuis 193968. Va-t-il plus loin ? Dans une note du 25 janvier 1958, le Département de la culture du Comité central signale que « des traducteurs et des gens proches d’eux ont recommandé avec insistance aux éditeurs le roman d’Hemingway, Pour qui sonne le glas ». Mais la critique soviétique serait parfois trop complaisante pour certains auteurs occidentaux, dont Hemingway. Le Vieil Homme et la mer serait ainsi « une œuvre apolitique, imprégnée d’individualisme69 ». Pas question, donc, de publier Pour qui sonne le glas.

  • 70 « Borisu Pasternaku. Nojabr’ 1958 g., Ki-Uèst », <http://www.nau-band.ru/pisma/pismo72.html, consul (...)
  • 71 Mary V. Dearborn, Ernest Hemingway…, op. cit., p. 6 / 705.
  • 72 Raisa Orlova, « Russkaja sud’ba Xeminguèja », art. cité.

29Hemingway ne cherche pas à plaire aux autorités soviétiques. En novembre 1958, il écrit à Boris Pasternak qui vient de recevoir le prix Nobel de littérature et subit des attaques très violentes. Il le félicite pour son courage et lui exprime son « admiration sincère » pour Le Docteur Jivago. Il ajoute s’être « incliné, pendant toute [sa] vie consciente, devant les écrivains russes » : « Si je voulais être un autre, ce serait seulement un Russe, et pouvoir lire des livres en russe70. » Celui que Norman Mailer considère comme « le plus grand écrivain américain vivant71 » exprime là sa proximité avec la culture russe, tandis que de nombreux écrivains russes et/ou soviétiques reconnaîtront avoir été marqués par Hemingway, Iouri Dombrovski affirmant même qu’ils l’ont tous été, d’une manière ou d’une autre72. L’influence créative aura été réciproque.

30La publication à Moscou, en 1959, de deux tomes d’Œuvres choisies d’Hemingway, avec un tirage important (300 000 exemplaires), est donc un événement. Le premier volume (496 pages) inclut L’Adieu aux armes et une trentaine de nouvelles. Le deuxième (656 pages) contient les romans Fiesta, En avoir ou pas, Le Vieil Homme et la mer, ainsi que quatorze nouvelles, la pièce La Cinquième colonne, le scénario de La Terre espagnole et six reportages ou discours. Une absence saute aux yeux : celle de Pour qui sonne le glas, toujours inédit en URSS.

  • 73 André Marty a été exclu du PCF en décembre 1952, dans la logique des purges ordonnées par Staline p (...)
  • 74 Cxsd 4 / 18 / 1045 / p. 141-144, dans « Iz istorii izdanija v SSSR romana È. Xeminguèja Po kom zvon (...)

31Pourtant, la Litératournaïa Gazéta a annoncé en 1955 que la parution du roman était programmée, mais, affirmeront en 1960 de hauts fonctionnaires idéologiques, Simone Téry, journaliste française communiste qui a couvert la guerre d’Espagne pour L’Humanité, a « écrit à l’Union des écrivains d’URSS et protesté de façon catégorique contre la publication du roman d’Hemingway, ‘’un long pamphlet venimeux, dirigé contre le peuple espagnol73’’ ». Il n’est pas exclu que cette réaction de Simone Téry ait servi de prétexte, mais la question a été tranchée par le Comité central : la maison d’édition et la Litératournaïa Gazéta ont été informées de leur erreur74.

  • 75 Ivan Kaškin, « Èrnest Xeminguèj », dans Èrnest Xeminguèj, Izbrannye proizvedenija v dvux tomax. Tom (...)

32Ivan Kachkine a rédigé les commentaires et l’introduction des Œuvres choisies, et, dans cette introduction, il rappelle – comme Sergueï Dinamov en son temps, mais avec plus de finesse – qu’Hemingway est un « intellectuel bourgeois », mais qu’il a de la « compassion pour les gens simples et honnêtes », du talent et du charme. Le roman Pour qui sonne le glas serait toutefois « anarchisant » et bourré d’ « erreurs d’ordre individualiste75 ».

  • 76 Nicholas Reynolds, Ernest Hemingway’s Secret Adventures…, op. cit., p. 343 / 358.
  • 77 L. Puškareva, « O pisatele Èrneste Xeminguèe », art. cité, p. 235.

33La question se pose pourtant à nouveau d’inviter son auteur en URSS pour, peut-être, obtenir de lui, comme de Sartre cinq ans plus tôt, des interviews enthousiastes sur la construction communiste. Anastas Mikoyan, ministre des Affaires étrangères, s’est rendu chez l’écrivain américain à Cuba en février 1959, et a proposé de lui faire verser les droits d’auteur dus par l’URSS76. Puis l’écrivain Lev Kassil, de retour des États-Unis, signale dans la Litératournaïa Gazéta du 8 septembre 1959 qu’une importante personnalité américaine lui a demandé comment les Soviétiques réagiraient si le président Eisenhower était accompagné, lors de sa prochaine visite à Moscou, « par, par exemple, Ernest Hemingway ». D’après Lev Kassil, lui et d’autres ont répondu qu’Hemingway serait « reçu avec un énorme intérêt du cœur et une approbation générale77 ». Des arguments affectifs sont donc aussi utilisés dans ce qui serait, avant tout, une opération pour améliorer l’image de l’URSS en Occident.

  • 78 Ibid.
  • 79 Cxsd 11 / 1 / 634 / p. 130, dans « O priglašenii È Xeminguèja v SSSR (dokumenty) », Voprosy literat (...)

34Revenant sur les propos de Kassil, la Litératournaïa Gazéta déplore, le 17 octobre, que Newsweek ait écrit : « Hemingway qui se trouve actuellement dans la ville espagnole de Murcia avec son matador préféré Antonio Ordóñez a dit qu’il n’échangerait jamais les taureaux pour du borchtch ». La Litératournaïa Gazéta publie alors une lettre où l’écrivain assure : « Quand des travaux urgents seront terminés, je viendrai avec joie en URSS et, avec plus de joie encore, j’entraînerai mon ami Antonio Ordóñez, et peut-être que nous réussirons à organiser une corrida à Moscou ou dans un autre lieu adapté pour cela78. » Le 21 octobre, Sergueï Smirnov, rédacteur en chef de la Litératournaïa Gazéta, demande donc au Comité central l’autorisation d’inviter Hemingway et Antonio Ordóñez79.

  • 80 Cxsd 11 / 1 / 634 / p. 129, dans Ibid., p. 238.
  • 81 Cxsd 11 / 1 / 634 / p. 132, dans Ibid., p. 238, note 1.
  • 82 Cxsd 11 / 1 / 634 / p. 129, dans Ibid., p. 238.
  • 83 Cxsd 11 / 1 / 634 / p. 128, dans Ibid., p. 239.

35Deux hauts-fonctionnaires du Comité central expriment toutefois leur inquiétude : « Selon certaines informations, E. Hemingway peut refuser une invitation officielle à venir en URSS prochainement80. » Il a, en effet, déclaré à Associated Press ne pas s’apprêter à y aller dans l’immédiat81. La Litératournaïa Gazéta devrait donc « répondre avec retenue à la lettre » de l’écrivain et se dire seulement « prête à le recevoir s’il souhaite visiter l’URSS82 ». Les idéologues soviétiques craignent visiblement une rebuffade et, le 16 mai 1960, les deux responsables du Département de la culture au Comité central déclarent « inopportun » d’inviter en URSS Hemingway qui a déclaré « ne pas vouloir aller à l’étranger avant d’avoir terminé son nouveau roman83 ». Pas question de risquer une réponse négative, quelles qu’en soient les raisons.

Publier Pour qui sonne le glas ?

  • 84 Cxsd 4 / 18 / 1045 / p. 141-144, dans « Iz istorii izdanija v SSSR romana È. Xeminguèja… », art. ci (...)
  • 85 Cxsd 4 / 18 / 1045 / p. 140, dans Ibid., p. 243-244.
  • 86 Arlen Bljum, Vladimir Volovnikov (dir.), Censura v Sovetskom Sojuze…, op. cit., p. 310, note 3.
  • 87 Voir : Aleksandr Danièl’, « Samizdat : poiski opredelenija », Karta, 1994, n°5, p. 33-39. Ludmilla (...)

36La question de la parution, en URSS, de Pour qui sonne le glas a toutefois déjà été relancée. La Sovietskaïa Rossia du 19 février 1960 a ainsi annoncé que, après la visite de Mikoyan à Hemingway, la revue Neva a demandé à ce dernier, et obtenu, l’autorisation de publier le roman. Mais, trois semaines plus tard, des hauts fonctionnaires idéologiques estiment que Neva a fait une erreur : à en croire ce roman, la guerre d’Espagne aurait été imposée au peuple espagnol « par les machinations des communistes et de Moscou », et Hemingway y décrit de façon peu positive « les Soviétiques qui mènent une vie débridée dans un hôtel de Madrid84 ». Le Comité central déclare donc « inopportun » de publier Pour qui sonne le glas85. Il semble toutefois que, à ce moment-là déjà, le roman circule largement en samizdat86, mais l’ampleur de ce moyen de diffusion – un lecteur reproduit en quelques exemplaires un texte qui lui plaît, mais qui n’est pas diffusé officiellement – ne peut être mesurée aujourd’hui, autrement que par les souvenirs des contemporains87.

  • 88 Ernest Hemingway, Pour qui sonne le glas, op. cit., emp. 9078-9112 / 12480.
  • 89 Il’ja Èrenburg, « Ljudi, gody, žizn’ », Novyj Mir, 5, mai 1962, p. 96-154.
  • 90 Il’ja Èrenburg, « Ljudi, gody, žizn’ », Novyj Mir, 6, juin 1962, p. 106-152.

37En 1962, peu après le suicide d’Hemingway, des auteurs très officiels relancent la question de la publication. Leurs motivations peuvent varier, mais certains d’entre eux aiment vraiment l’œuvre d’Hemingway. Ils espèrent aussi que cette publication pourra contribuer à faire évoluer la littérature soviétique, et les crédibiliser dans leurs rapports plus fréquents avec des intellectuels occidentaux. Leurs démarches ont sans doute été, sinon initiées, du moins accélérées, par la parution dans Novy Mir des souvenirs d’Ilya Ehrenbourg : celui-ci – qui se devine dans Pour qui sonne le glas sous les traits d’un journaliste des Izvestia, non nommé, mais « avec des poches sous les yeux88 » – raconte la guerre d’Espagne dans les numéros 589 et 690 de 1962, et y évoque longuement Hemingway :

  • 91 Il’ja Èrenburg, « Ljudi, gody, žizn’ », Novyj Mir, 5, mai 1962, p. 126.

« Chaque personne a son écrivain préféré, et expliquer pourquoi on aime tel écrivain et pas tel autre, est aussi difficile que d’expliquer pourquoi on aime telle ou telle femme. De tous mes contemporains, celui que j’aimais le plus, c’était Hemingway91. »

  • 92 Cxsd 4 / 18 / 1045 / p. 135-138, dans « Iz istorii izdanija v SSSR romana È. Xeminguèja… », art. ci (...)
  • 93 Ibid.

38Le très officiel Alexandre Tchakovski ne prétend rien de tel, mais, le 5 juillet 1962, il signale au Comité central souhaiter publier dans sa revue Pour qui sonne le glas92. Certes, admet-il, ce roman a pour défaut « une mauvaise compréhension du rôle des militaires et des communistes soviétiques dans la guerre d’Espagne », mais il est « passionnément antifasciste ». En outre, Hemingway associe à André Marty tous les défauts de la période stalinienne et, « que ce soit un Soviétique, Karkov (M. Koltsov) qui lui tienne tête, joint aux circonstances tragiques et connues de la véritable biographie de Koltsov, prend désormais un sens symbolique, émotionnellement en lien direct avec l’orientation actuelle de notre parti93 ». De fait, Koltsov, exécuté en 1940, a été réhabilité en décembre 1954 et il est de nouveau publié.

  • 94 Cxsd 4 / 18 / 1045 / p. 139, dans « Iz istorii izdanija v SSSR romana È. Xeminguèja… », art. cité, (...)

39Deux jours plus tard, Alexandre Tvardovski, rédacteur en chef de Novy Mir, formule, pour sa revue, la même demande que Tchakovski. Comme celui-ci, il s’appuie sur la lettre qu’Hemingway a envoyée à Simonov en 1946 et qui vient d’être publiée dans les Izvestia : l’écrivain américain acceptait que certains passages soient coupés94.

  • 95 Konstantin Simonov, Glazami čeloveka moego pokolenija. Razmyšlenija o I.V. Staline, Moscou, Izdatel (...)

40Constantin Simonov, ancien rédacteur en chef de Novy Mir, n’a plus de rôle officiel dans le champ littéraire, mais il demeure très connu et est souvent chargé de recevoir des écrivains occidentaux – dont Sartre ou Arthur Miller. Or lui aussi propose au Comité central d’autoriser la publication de Pour qui sonne le glas, et il semble que sa requête ait été orale. Il racontera, dans les années 1970, avoir admiré Koltsov et n’avoir pas cru, en 1940, en sa culpabilité. Il en a parlé en 1949 avec Alexandre Fadéïev, le numéro 1 de l’Union des écrivains, et celui-ci lui a confié avoir signalé à Staline que de nombreux écrivains, lui compris, ne croyaient pas en la culpabilité de leur collègue. Staline a alors fait lire à Fadéïev les aveux extorqués au journaliste sous la torture, mais, d’après Simonov, Fadéïev, en 1949, n’avait toujours pas l’air convaincu de la culpabilité de Koltsov95. Ce qui se joue avec la publication de Pour qui sonne le glas, et qui n’est pas pleinement formulé, c’est donc aussi une sorte de réhabilitation historique de Mikhaïl Koltsov, après sa réhabilitation juridique : celui-ci demeure très admiré par des dirigeants littéraires.

  • 96 Al’bert Beljaev, « Na staroj ploŝadi », Voprosy literatury, 3, 2002, p. 244.
  • 97 Alex Vernon, Hemingway’s Second War…, op. cit., p. 145.
  • 98 Al’bert Beljaev, « Na staroj ploŝadi », art. cité, p. 244-246.
  • 99 L. Puškareva, « O pisatele Èrneste Xeminguèe », art. cité, p. 235-236. Cxsd 4 / 18 / 1045 / p. 132- (...)

41Albert Beliaïev qui travaillait alors au Département de la culture du Comité central reconnaîtra qu’il y avait déjà eu plusieurs tentatives pour publier ce roman, « mais, à chaque fois, un ‘’non’’ décidé de Dolores Ibárruri [...] avait bloqué toutes les nobles intentions96 ». Après celles de Simone Téry, les protestations d’une femme, d’une communiste, sont de nouveau avancées comme décisives. La Pasionaria se serait-elle reconnue dans le personnage de Pilar, comme le pense l’universitaire américain Alex Vernon97 ? En tout cas, elle vivait à Moscou d’où elle dirigeait le parti communiste espagnol, et elle estimait qu’Hemingway avait déformé le rôle de ce parti. Le Département de la culture va tenter de négocier avec elle98, et, en attendant, la traduction de Pour qui sonne le glas n’est diffusée que « sur liste spéciale99 » : seuls quelques élus, dont les convictions politiques sont censées être solides, y ont accès, à commencer par des membres du Parti et des responsables idéologiques.

  • 100 Cxsd 4 / 18 / 1045 / p. 132-134, dans Ibid., p. 248-251.
  • 101 Ibid.

42Le 9 novembre 1962, deux départements du Comité central consacrent une nouvelle note aux possibilités de publier ce roman plus largement. Rappelant les demandes de Tvardovski et Tchakovski, ils estiment possible de couper certains propos de Karpov sur Ibárruri et une phrase « sur la cruauté injustifiée d’un commandant de l’armée républicaine », désormais membre du Comité central du PCE100. Il faudrait aussi enlever ou adoucir des « détails naturalistes » et « des expressions grossières et cyniques », et parler, non de « l’intervention russe », mais de « la participation des Russes ». En outre, une introduction et une conclusion pourraient expliquer « les limites idéologiques connues du roman, ainsi que certaines erreurs d’appréciation », et les auteurs de cette note suggèrent de confier à Constantin Simonov la rédaction de cette introduction et la correction du roman101.

  • 102 Ibid., p. 251.
  • 103 Cxsd 4 / 18 / 1045 / p. 130-131, dans « Iz istorii izdanija v SSSR romana È. Xeminguèja… », art. ci (...)

43Ces propositions sont validées par les principaux idéologues de l’époque, et la maison d’édition Goslitizdat prépare donc la publication du roman dès décembre 1962102. Léonid Ilitchev, secrétaire du Comité central, signale le 27 novembre 1963 que ce travail éditorial est terminé, mais Dolores Ibárruri aurait de nouveau « déclaré que le roman d’Hemingway était anticommuniste et anti-peuple ». Ilitchev juge donc préférable de ne pas encore publier Pour qui sonne le glas103.

44Ce roman ne paraîtra qu’en 1968, dans le troisième volume des Œuvres complètes d’Hemingway en quatre tomes, publiées à 200 000 exemplaires et introduites par un texte de Constantin Simonov. Celui-ci y souligne les « principes éthiques élevés » que l’écrivain américain et ses personnages partageraient avec les Soviétiques104. En outre, dans son introduction au troisième tome, il évoque des erreurs dans Pour qui sonne le glas, mais affirme, comme en réponse à Simone Téry, que ce « remarquable roman » est écrit « avec un amour énorme pour le peuple espagnol105 ». Le roman a toutefois subi, pour cette édition, des coupures importantes, voire des « déformations du texte originel106 », et il faudra attendre 2015 pour que le texte intégral soit publié, dans une nouvelle traduction107.

Le pullover d’Hemingway

  • 108 Voir : Cécile Vaissié : « Des cravates à palmiers et du pull d’Hemingway aux jeans des pacifistes : (...)
  • 109 Irina Scherbakova, Bruits et couleurs du temps. Une famille dans le siècle soviétique, Bruxelles, A (...)

45La passion soviétique, voire russe, pour l’écrivain américain ne se limitait toutefois pas à la lecture de ses œuvres. Dès la fin des années 1950, une mode est apparue chez les hommes de l’intelligentsia des grandes villes : ressembler à Hemingway108, alors que les femmes cherchaient, plus classiquement, à imiter l’actrice Marina Vlady109. La photographie de « Hem » était alors accrochée aux murs de bien des appartements, à côté, souvent, de celles d’Akhmatova, de Pasternak et, plus tard, de Soljenitsyne. L’image retenue était celle de l’écrivain des années 1950, prématurément vieilli, pas celle du trentenaire, solide et actif, engagé dans la guerre d’Espagne. La barbe blanche de ce cinquantenaire évoque certains physiques russes et justifie le surnom de « Papa » : Hemingway était aussi une image paternelle. Or, des millions d’hommes ayant été tués en URSS, dans les guerres et les purges, la question du rapport des jeunes aux pères disparus y est devenue, dans les années 1960, une thématique sociale et artistique essentielle.

  • 110 Petr Vajl’, Aleksandr Genis, 60-e. …, op. cit., p. 65.
  • 111 Ibid., p. 64.
  • 112 Vasilij Aksenov, « Otvečaja na otvet », Kontinent, 44, 1985, p. 275-288.

46Ressembler à Hemingway était accessible à tous : il suffisait d’enfiler un gros pull, de laisser pousser sa barbe et de fumer la pipe, tout en affichant paradoxalement son « indifférence pour les vêtements110 ». Cette mode persiste aujourd’hui chez certains, comme en témoigne, par exemple, le physique de Dmitri Mouratov, journaliste et Prix Nobel de la paix 2021. Dans l’URSS poststalinienne, elle traduisait une rupture avec une certaine conception de « l’homme soviétique », ainsi qu’un rapport renouvelé aux États-Unis. Dans leur livre culte de 1996, Les Années 1960. Le monde de l’homme soviétique, Piotr Vaïl (1949-2009) et Alexandre Guénis (1953-), journalistes et écrivains, tous deux nés en URSS et émigrés en Occident, consacrent un chapitre à « l’Amérique » et expliquent que « le principal Américain dans la vie soviétique, c’était Ernest Hemingway » : après la parution de ses Œuvres choisies en 1959, « Amérique et Hemingway sont devenus synonymes en Russie ». Or, dans l’URSS des années 1960, « on ne connaissait pas l’Amérique, mais on croyait en elle111 » – et le prosateur Vassili Axionov aussi a expliqué le culte d'Hemingway en URSS par l'idéalisation du modèle américain112. En dépit de la propagande anti-américaine déchaînée notamment dans les années 1946-1953, voire grâce à elle. C’est donc aussi d’identités, réelles et rêvées, qu’il est ici question.

  • 113 Petr Vajl’, Aleksandr Genis, 60-e. …, op. cit., p. 64.
  • 114 Entretiens de Cécile Vaissié avec Larissa Bogoraz en 1999 pour : Cécile Vaissié, Une femme en dissi (...)
  • 115 Petr Vajl’, Aleksandr Genis, 60-e. …, op. cit., p. 64-65.

47D’après Vaïl et Guénis, les lecteurs soviétiques ont trouvé dans les livres d’Hemingway « des idéaux qui ont façonné la vision du monde de toute une génération113 », celle des chestidesiatniki, les « hommes des années 1960 », pour lesquels l’événement fondateur avait été le XXCongrès du Parti marquant en 1956 le début officiel de la déstalinisation. La dissidente Larissa Bogoraz se rappelait que l’œuvre d’Hemingway était alors perçue comme « un hymne à la liberté extérieure, à la liberté et au courage de l'être humain114 ». Ce qui primait, confirment Vaïl et Guénis, c’était, au-delà du physique de l’écrivain, son approche du monde et son style de vie115 : ses voyages, ses engagements politiques et ses amitiés, ses fiestas, ses parties de chasse en Afrique et de pêche à Cuba, l’affirmation d’une forme de virilité ; en un mot, sa volonté de vivre pleinement.

  • 116 Ibid., p. 66.
  • 117 Ibid.

48Sa prose était aussi comprise comme « une révolte du monde matériel contre une vie de l’esprit, dans laquelle le corps est absent ». En effet, son « monde » regorge d’objets, alors que « l’homme soviétique » vivait jusque-là, avant tout, « parmi les idées116 » – c’est-à-dire dans un bain idéologique. Surtout, chez Hemingway, le corps est source de plaisirs : dans ses œuvres, « on boit sans arrêt, on mange, on pêche des poissons, on tue des taureaux, on roule en voiture, on fait l’amour, on fait la guerre, on part à la chasse ». Et, quand on mange, c’est « parce que c’est bon », et non pour accroître sa force de travail et remplir le plan117. Après des décennies pendant lesquelles des millions d’êtres humains avaient été, en URSS, réduits à l’état de corps martyrisés, fusillés, déportés, épuisés par le travail, un renversement s’opérait dans les consciences, et la fascination pour cet écrivain en témoignait.

  • 118 Ibid., p. 68.
  • 119 Ibid., p. 70.

49Cette importance nouvelle accordée au corps et à la matérialité de la vie s’accompagnait d’une volonté d’authenticité : le refus du mensonge se trouve au cœur d’une certaine culture des années 1960118. Chez les chestidesiatniki, l’amitié, les relations interpersonnelles prenaient le pas sur les relations à l’État et au pouvoir, et devenaient « une source de la pensée sociale indépendante119 ».

  • 120 Vadim Nečaev, « Nravstvennoe značenie neoficial'noj kul'tury », Poiski, n°1, Long Island (USA), Det (...)
  • 121 Leonid Pliouchtch, Dans le carnaval de l'Histoire, Paris, Seuil, 1977, p. 57.

50Enfin, certains contemporains – dont l'écrivain Vadim Netchaïev120 et le dissident ukrainien Léonid Pliouchtch – ont expliqué la fascination pour Hemingway par le fait que la jeunesse soviétique se percevait, elle aussi, comme une « génération perdue ». Elle aussi aurait éprouvé du dégoût pour la morale, la politique et les objectifs prônés par l'État. Elle aussi aurait eu l'impression d'être laissée sur le bas-côté de l'histoire121. L’échec du projet soviétique était déjà patent.

Conclusion

  • 122 « Ivanu Kaškinu. 23 marta 1939 g, Ki-Uèst », art. cité.
  • 123 Raisa Orlova, « Russkaja sud’ba Xeminguèja », art. cité.

51Dans plusieurs courriers à ses interlocuteurs soviétiques, Hemingway a signalé – et sans doute pas uniquement par politesse – ses liens avec la littérature russe, ainsi que son intérêt pour les Russes et la langue russe. C’était le cas dans sa lettre à Pasternak en 1958, et, une vingtaine d’années plus tôt, l’écrivain racontait à Kachkine que les Espagnols en guerre le prenaient généralement pour un Russe122. Il semblait heureux de cette confusion, et sans doute de tels propos ont-ils accru sa popularité en URSS. Mais ce n’est pas tout. La critique Raïssa Orlova a relevé ce qu’avait déclaré son confrère américain Maxwell Geismar : « Les problématiques d’Hemingway sont plus russes qu’américaines123 », alors qu’elles semblent tellement américaines.

  • 124 Ibid.
  • 125 Stephen Koch, Adieu à l’amitié…, op. cit., p. 49-51.

52De fait, si le corps et la volonté de vivre avec intensité sont au cœur de l’œuvre d’Hemingway, d’autres thématiques y sont plus sombres. Ainsi, ses héros sont fondamentalement solitaires124, notait Orlova. En outre, plusieurs de ses romans se concentrent, soit sur cette « génération perdue » qui doit se redéfinir après une catastrophe majeure, soit sur une défaite magistrale, comme Pour qui sonne le glas, et elle engendre parfois la fin d’un monde, comme dans L’Adieu aux armes. Dès lors, la mort, la dépression et le suicide sont très présents dans les écrits d’Hemingway, comme ils l’étaient aussi dans sa vie125. Les chestidesiatniki, émergeant de décennies de violences, de compromissions et d’humiliations, pouvaient-ils ne pas être sensibles à ces thèmes ? Hemingway s’avérait plus fragile et complexe qu’il ne souhaitait le montrer. La génération poststalinienne l’était également, comme, peut-être, l’URSS toute entière. C’est aussi ce que révèlent cette passion pour Hemingway et la censure dont son roman majeur a été victime en URSS.

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Notes

1 « Zarubežnye pisateli XX veka : kogo čitali v Rossii », Polka, 30 décembre 2022, <https://polka.academy/materials/894?fbclid=IwAR1DAChV5HhbGeiZ9DsGFBjEGWonOpionZdD6HoEBR76kcfTph3rSwodFwA>, consulté le 21 mars 2023.

2 Raisa Orlova, « Russkaja sud’ba Xeminguèja », Voprosy literatury, 6, 1989, <https://voplit.ru/article/russkaya-sudba-hemingueya/>, consulté le 21 mars 2023.

3 « Zarubežnye pisateli XX veka : kogo čitali v Rossii », art. cité.

4 Sylvia Beach (1887-1962), née aux États-Unis, a créé à Paris en 1919 la librairie Shakespeare and Company qui est rapidement devenue un lieu de rencontres et de débats pour les intellectuels américains et français. Elle a également publié des livres importants, dont la première édition d’Ulysse de Joyce, en 1922.

5 Ernest Hemingway, « Shakespeare and Company », Paris est une fête, Paris, Gallimard, 2012, e-book, p. 65 / 347.

6 Ernest Hemingway, « Evan Shipman à la Closerie », Ibid., p. 159 / 347.

7 « Russkaja biblioteka Èrnesta Xeminguèja », Moskovskaja Pravda, 11 août 2001, <http://www.nau-band.ru/articles/russkaya-biblioteka-ernest-hemingway.html>, consulté le 21 mars 2023.

8 Mary V. Dearborn, Ernest Hemingway. A Biography, New York, Alfred A. Knopf, 2017, e-book, p. 172 / 705.

9 Petr Vajl’, Aleksandr Genis, 60-e. Mir sovetskogo čeloveka, Moscou, NLO, 1996, p. 70.

10 Stephen Koch, Adieu à l’amitié. Hemingway, Dos Passos et la guerre d’Espagne, Paris, Grasset, 2005, p. 32.

11 L. Puškareva, « O pisatele Èrneste Xeminguèe », Voprosy literatury, II, 1993, p. 235.

12 Né sous le nom d’Alexeï Pechkov, Maxime Gorki (1868-1936), prosateur et dramaturge, a connu Tchékhov comme Lénine. Soutenant les bolcheviks, mais inquiet de l’évolution politique en Russie, il a émigré en 1921, mais est progressivement revenu en URSS à partir de 1928 et est alors devenu, bon gré, mal gré, l’incarnation, à la fois, de la littérature officielle soviétique, et de l’instrumentalisation de celle-ci par Staline.

13 Raisa Orlova, « Russkaja sud’ba Xeminguèja », art. cité.

14 Ludmila Stern, Western Intellectuals and the Soviet Union, 1920-1940. From Red Square to the Left Bank, Londres et New York, Routledge, 2007, e-book.

15 Ibid. Ludmila Stern, « The All-Union Society for Cultural Relations with Foreign Countries and French Intellectuals, 1925-29 », Australian Journal of Politics and History, 45-1, 1999, p. 99-109. Michael David-Fox, Showcasing the Great Experiment. Cultural Diplomacy and Western Visitors to the Soviet Union, 1921-1941, New York, Oxford University Press, 2012.

16 P. Toper, « Ivan Aleksandrovič Kaškin, 1899-1963 », dans Ivan Kaškin, Dlja čitatelja sovremennika. Stat’i i issledovanija, Moscou, Sovetskij Pisatelej, 1977, p. 5-13.

17 « Kommentarij », Ivan Kaškin, Dlja čitatelja sovremennika…, op. cit., p. 548.

18 Cécile Vaissié, Les Ingénieurs des âmes en chef. Littérature et politique en URSS (1944-1986), Paris, Belin, 2008.

19 « Kommentarij », Ivan Kaškin, art. cit., p. 549.

20 « Pis’mo Èrnesta Xeminguèja k Ivanu Kaškinu. 19 avgusta 1935 g, Ki-Uèst, Florida », <http://www.nau-band.ru/pisma/pismo75.html>, consulté le 23 mars 2023.

21 Voir : Institut mirovoj literatury im. A. M. Gor’kogo Ran, Federal’naja arxivnaja služba Rossii & Rgali, Dialog pisatelej. Iz istorii russko-francuzskix kul’turnyx svjazej xx veka 1920-1970, Moscou, Imli Ran, 2002. Pour une « opération » plus tardive, voir aussi : Cécile Vaissié, Sartre et l’URSS, Le Joueur et les survivants, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2023.

22 « Ivanu Kaškinu. 12 janvarja 1936 g, Ki-Uèst », <http://www.nau-band.ru/pisma/pismo32.html>, consulté le 23 mars 2023.

23 Nicholas Reynolds, Ernest Hemingway’s Secret Adventures. 1935-1961. Writer, Sailor, Soldier, Spy, New York, William Morrow, 2018, e-book, p. 8, p. 11-12 / 358. Cette traduction n’a pas été retrouvée par l’autrice du présent article.

24 Èrnest Xeminguèj, Fiesta, traduit de l’anglais en russe par V. Toper, Moscou, Gosudarstvennoe Izdatel’stvo Xudožestvennaja Literatura, 1935. Le roman paraît également chez Goslitizdat : vu le 22 décembre 2022 dans le catalogue de la Bibliothèque nationale de Géorgie (Tbilissi).

25 Èrnest Xeminguèj, Proŝaj, oružie, traduit de l’anglais en russe par Evg. Kalašnikova, Moscou, Gosudarstvennoe Izdatel’stvo Xudožestvennoj Literatury, 1936.

26 Catalogue de la Bibliothèque nationale de Géorgie (Tbilissi). Vu le 22 décembre 2022.

27 Èrnest Xeminguèj, Na Fronte (Iz romana Proŝaj, oružie), traduit de l’anglais en russe par P. Oxrimenko, Biblioteka Ogonëk n°35-36, Moscou, Žurnal'no-gazetnoe ob''edinenie, 1937.

28 Sergej Dinamov, « Predislovie », dans Èrnest Xeminguèj, Proŝaj, oružie…, op. cit., p. 5-19.

29 Mary V. Dearborn, Ernest Hemingway…, op. cit., p. 364-365 / 705.

30 Hans Schoots, Living Dangerously. A Biography of Joris Ivens, Amsterdam, Amsterdam University Press, 2000.

31 Gilles Perrault, « Avant-propos », dans Roland Lewin, Simone Roche, Willi Münzenberg (1889-1940). Un homme contre. Actes du colloque international 26-29 mars 1992 Aix-en-Provence, Aubervilliers, le Temps des cerises, 1993, p. 10.

32 Sean McMeekin, The Red Millionaire. A Political Biography of Willy Münzenberg, New Haven & Londres, Yale University Press, 2003, e-book. Jonathan Miles, The Nine Lives of Otto Katz, Londres, Transworld books, 2010, e-book.

33 Thierry Wolton, Une histoire mondiale du communisme, tome 3, Les Complices, Paris, Grasset, 2017, e-book.

34 Arthur Koestler, « Hiéroglyphes », Œuvres autobiographiques, Paris, Robert Laffont, Bouquins, 1994, p. 772.

35 Hans Schoots, Living Dangerously…, op. cit., p. 8.

36 Ibid., p. 108-109.

37 Nicholas Reynolds, Ernest Hemingway’s Secret Adventures…, op. cit., p. xvii / 358.

38 Stephen Koch, Adieu à l’amitié…, op. cit., p. 68. En revanche, Alex Vernon, maître de conférences en anglais dans l’Arkansas, estime que Koch exagère la subordination d’Ivens au Komintern, mais Vernon reconnaît ne rien connaître aux missions du Komintern. Alex Vernon, Hemingway’s Second War. Bearing Witness to the Spanish Civil War, Iowa City, University of Iowa Press, 2011, p. 100.

39 Hans Schoots, Living Dangerously…, op. cit., p. 108-109.

40 Ibid., p. 117.

41 Ibid., p. 124. Ernest Hemingway, Pour qui sonne le glas, traduit de l’anglais par Denise Van Moppès, Paris, Gallimard, 2012, e-book, emp. 6016-6070 / 12480.

42 Nicholas Reynolds, Ernest Hemingway’s Secret Adventures…, op. cit., p. 25 / 358.

43 Leonid Maksimenkov, « Očerki nomenklaturnoj istorii sovetskoj literatury. Zapadnye piligrimy u stalinskogo prestola (Fejxtvanger i drugie) », Voprosy literatury, 2, 2004, p. 246.

44 Jonathan Miles, The Nine Lives of Otto Katz, op. cit.

45 Abraham Zalzman, Joris Ivens, Paris, Éditions Seghers, 1963, p. 62. Mary V. Dearborn, Ernest Hemingway…, op. cit., p. 382 / 705. Nicholas Reynolds, Ernest Hemingway’s Secret Adventures…, op. cit., p. 34 / 358. Alex Vernon, Hemingway’s Second War…, op. cit., p. 95. Hans Schoots, Living Dangerously…, op. cit., p. 130-132. Georges Sadoul, « Un maître du cinéma-vérité », dans Abraham Zalzman, Joris Ivens…, op. cit., p. 9-10.

46 Stephen Koch, Adieu à l’amitié…, op. cit., p. 279.

47 Ibid., p. 207.

48 « Ivanu Kaškinu. 23 marta 1939 g, Ki-Uèst » (http://www.nau-band.ru/pisma/pismo41.html, consulté le 23 mars 2023).

49 Mary V. Dearborn, Ernest Hemingway…, op. cit., p. 415 / 705.

50 À son sujet, voir : John Costello, Oleg Tsarev, Deadly Illusions, New York, Crown Publishers, Inc., 1993. Edward Gazur, Alexander Orlov: The FBI’s KGB General, New York, Carroll & Graf Publishers, 2001.

51 John Earl Haynes, Harvey Klehr, Alexander Vassiliev, Spies. The Rise and Fall of the KGB in America, New Haven & Londres, Yale University Press, 2009, e-book, emp. 2845 / 10259.

52 Ibid., emp. 2853 / 10259.

53 Ibid., emp. 2860 / 10259.

54 Nicholas Reynolds, Ernest Hemingway’s Secret Adventures…, op. cit., p. 82 / 358.

55 Rgaspi (ex Rcxidni) 17 / 125 / 62/ p. 1-5, dans Arlen Bljum, Vladimir Volovnikov (dir.), Censura v Sovetskom Sojuze. 1917-1991. Dokumenty, Moscou, Rosspen, collection « Kul’tura i vlast’ ot Stalina do Gorbačeva », 2004, p. 308-310.

56 Ibid. Ce qui est en gras l’est dans le texte originel.

57 « Telegramma v Moskvu. 27 ijunja 1941 g. », <http://www.nau-band.ru/pisma/pismo43.html>, consulté le 23 mars 2023.

58 Nicholas Reynolds, Ernest Hemingway’s Secret Adventures…, op. cit., p. 114-115 / 358.

59 John Earl Haynes, Harvey Klehr, Alexander Vassiliev, Spies…, op. cit., emp. 2853 / 10259.

60 Mary V. Dearborn, Ernest Hemingway…, op. cit., p. 427 / 705.

61 John Earl Haynes, Harvey Klehr, Alexander Vassiliev, Spies…, op. cit., emp. 2860 / 10259.

62 Entretien de l’autrice avec Alexeï Simonov, Moscou, 6 août 2004. Garrison Solsberi, « Ego knigi – pamjatnik emu », dans Konstantin Simonov v vospominanijax sovremennikov, Moscou, Sovetskij Pisatel’, 1984, p. 217.

63 Cécile Vaissié, Les Ingénieurs des âmes en chef…, op. cit., p. 93-97.

64 « Konstantinu Simonovu. 20 Ijunja 1946 g. », <http://www.nau-band.ru/pisma/pismo55.html>, consulté le 23 mars 2023).

65 Catalogue de la Bibliothèque nationale de Géorgie (Tbilissi). Vu le 22 décembre 2022.

66 Raisa Orlova, Lev Kopelev, My žili v Moskve. 1956-1980, Ann Arbor, Ardis, 1988, p. 125. Institut mirovoj literatury im. A. M. Gor’kogo Ran, Federal’naja arxivnaja služba Rossii & Rgali, Dialog pisatelej… op. cit., p. 623.

67 Rgani (ex Cxsd) 5 / 36 / 3 / p. 67-70, dans E.S. Afanas’eva et alii (dir.), CK KPSS i kul’tura. 1953-1957. Dokumenty, Moskva, Rosspen, collection : « Kul’tura i vlast’ ot Stalina do Gorbačeva », 2001, p. 467.

68 « Kommentarij », Ivan Kaškin, Dlja čitatelja sovremennika…, op. cit., p. 548.

69 Cxsd 4 / 11 / 1 / 226 / p. 6-12, dans E.S. Afanas’eva et alii (dir.), Ideologičeskie komissii CK KPSS. 1958-1964. Dokumenty, Moskva, Rosspen, collection « Kul’tura i vlast’ ot Stalina do Gorbačeva », 2001, p. 36-37.

70 « Borisu Pasternaku. Nojabr’ 1958 g., Ki-Uèst », <http://www.nau-band.ru/pisma/pismo72.html>, consulté le 23 mars 2023.

71 Mary V. Dearborn, Ernest Hemingway…, op. cit., p. 6 / 705.

72 Raisa Orlova, « Russkaja sud’ba Xeminguèja », art. cité.

73 André Marty a été exclu du PCF en décembre 1952, dans la logique des purges ordonnées par Staline parmi les dirigeants des PC européens, mais le roman d’Hemingway demeure alors très suspect aux yeux de nombreux communistes, car il dénonce le rôle de Marty, et donc de certains dirigeants du Komintern, et dévoile des aspects peu reluisants de la présence soviétique en Espagne.

74 Cxsd 4 / 18 / 1045 / p. 141-144, dans « Iz istorii izdanija v SSSR romana È. Xeminguèja Po kom zvonit kolokol (dokumenty) », Voprosy literatury, II, 1993, p. 240-243.

75 Ivan Kaškin, « Èrnest Xeminguèj », dans Èrnest Xeminguèj, Izbrannye proizvedenija v dvux tomax. Tom pervyj, Moscou, Gosudarstvennoe Izdatel’stvo Xudožestvennaja Literatura, 1959, p. 3-38.

76 Nicholas Reynolds, Ernest Hemingway’s Secret Adventures…, op. cit., p. 343 / 358.

77 L. Puškareva, « O pisatele Èrneste Xeminguèe », art. cité, p. 235.

78 Ibid.

79 Cxsd 11 / 1 / 634 / p. 130, dans « O priglašenii È Xeminguèja v SSSR (dokumenty) », Voprosy literatury, II, 1993, p. 236-237.

80 Cxsd 11 / 1 / 634 / p. 129, dans Ibid., p. 238.

81 Cxsd 11 / 1 / 634 / p. 132, dans Ibid., p. 238, note 1.

82 Cxsd 11 / 1 / 634 / p. 129, dans Ibid., p. 238.

83 Cxsd 11 / 1 / 634 / p. 128, dans Ibid., p. 239.

84 Cxsd 4 / 18 / 1045 / p. 141-144, dans « Iz istorii izdanija v SSSR romana È. Xeminguèja… », art. cité, p. 240-243.

85 Cxsd 4 / 18 / 1045 / p. 140, dans Ibid., p. 243-244.

86 Arlen Bljum, Vladimir Volovnikov (dir.), Censura v Sovetskom Sojuze…, op. cit., p. 310, note 3.

87 Voir : Aleksandr Danièl’, « Samizdat : poiski opredelenija », Karta, 1994, n°5, p. 33-39. Ludmilla Alexeyeva et Paul Goldberg, The Thaw Generation. Coming of Age in the Post-Stalin Era, Boston, Little, Brown and Company, 1990, p. 98-99. Ludmilla Alekseeva, Istorija inakomyslija v SSSR. Novejšij period, Benson, Vermont, USA, Khronika Press, 1984, p. 246. Voir aussi pour les spécificités du samizdat dans le « bloc » de l’Est : Hélène Camarade, Xavier Galmiche & Luba Jurgenson (dir.), Samizdat. Publications clandestines et autoédition en Europe centrale et orientale (années 1950-1990), Paris, Nouveau Monde Éditions, 2023.

88 Ernest Hemingway, Pour qui sonne le glas, op. cit., emp. 9078-9112 / 12480.

89 Il’ja Èrenburg, « Ljudi, gody, žizn’ », Novyj Mir, 5, mai 1962, p. 96-154.

90 Il’ja Èrenburg, « Ljudi, gody, žizn’ », Novyj Mir, 6, juin 1962, p. 106-152.

91 Il’ja Èrenburg, « Ljudi, gody, žizn’ », Novyj Mir, 5, mai 1962, p. 126.

92 Cxsd 4 / 18 / 1045 / p. 135-138, dans « Iz istorii izdanija v SSSR romana È. Xeminguèja… », art. cité, p. 244-246.

93 Ibid.

94 Cxsd 4 / 18 / 1045 / p. 139, dans « Iz istorii izdanija v SSSR romana È. Xeminguèja… », art. cité, p. 247.

95 Konstantin Simonov, Glazami čeloveka moego pokolenija. Razmyšlenija o I.V. Staline, Moscou, Izdatel’stvo « Pravda », 1990, p. 70-72.

96 Al’bert Beljaev, « Na staroj ploŝadi », Voprosy literatury, 3, 2002, p. 244.

97 Alex Vernon, Hemingway’s Second War…, op. cit., p. 145.

98 Al’bert Beljaev, « Na staroj ploŝadi », art. cité, p. 244-246.

99 L. Puškareva, « O pisatele Èrneste Xeminguèe », art. cité, p. 235-236. Cxsd 4 / 18 / 1045 / p. 132-134, dans « Iz istorii izdanija v SSSR romana È. Xeminguèja… », art. cité, p. 248-251.

100 Cxsd 4 / 18 / 1045 / p. 132-134, dans Ibid., p. 248-251.

101 Ibid.

102 Ibid., p. 251.

103 Cxsd 4 / 18 / 1045 / p. 130-131, dans « Iz istorii izdanija v SSSR romana È. Xeminguèja… », art. cité, p. 251-253. Après la mort de Staline, la censure de certains livres ou films s’explique parfois aussi, non par des arguments idéologiques, mais par l’opposition de personnes s’estimant impliquées dans ces œuvres. Par exemple, Tvardovski ne parviendra pas à publier dans Novy Mir le roman d’Alexandre Bek, Nouvelle affectation, parce que la veuve d’un ancien ministre estimait que Bek s’était inspiré, pour son personnage principal, de son défunt mari. Or le Comité central prétendra ne pouvoir offenser cette veuve en autorisant la publication. Voir le dossier de cette affaire : Jurij Burtin, « Vlast’ protiv literatury (60-e gody) », Voprosy Literatury, 2, 1994, p. 270-306.

104 Konstantin Simonov, « Dumaja o Xeminguèe… », Èrnest Xeminguèj, Sobranie sočinenij, Tom pervyj, Moscou, Gosudarstvennoe Izdatel’stvo Xudožestvennaja Literatura, 1968, p. 5-11.

105 Konstantin Simonov, « Ispanskaja tema v tvorčestve Xeminguèja… », Èrnest Xeminguèj, Sobranie sočinenij, Tom tretij, Moscou, Gosudarstvennoe Izdatel’stvo Xudožestvennaja Literatura, 1968, p. 5-16.

106 « Bibliografija » (http://www.kashkin-ia.ru/biblio.htm, consulté le 5 mars 2023). L. Puškareva, « O pisatele Èrneste Xeminguèe », art. cité, p. 235-236. Arlen Bljum, Vladimir Volovnikov (dir.), Censura v Sovetskom Sojuze…, op. cit., p. 310. Al’bert Beljaev, « Na staroj ploŝadi », art. cité, p. 244-246.

107 « Po kom zvonit kolokol bez kupjur », 2 septembre 2015, <https://godliteratury.ru/articles/2015/09/02/po-kom-zvonit-kolokol-bez-kupyur>, consulté le 5 mars 2023.

108 Voir : Cécile Vaissié : « Des cravates à palmiers et du pull d’Hemingway aux jeans des pacifistes : s’afficher autre en URSS (1946-1991) », François Hourmant & Erwan Sommerer (dir.), Vêtements, modes et résistance, Paris, édition Hermann, 2023, p. 33-48.

109 Irina Scherbakova, Bruits et couleurs du temps. Une famille dans le siècle soviétique, Bruxelles, Académie royale de Belgique, collection Regards, 2022, e-book, p. 144 / 233.

110 Petr Vajl’, Aleksandr Genis, 60-e. …, op. cit., p. 65.

111 Ibid., p. 64.

112 Vasilij Aksenov, « Otvečaja na otvet », Kontinent, 44, 1985, p. 275-288.

113 Petr Vajl’, Aleksandr Genis, 60-e. …, op. cit., p. 64.

114 Entretiens de Cécile Vaissié avec Larissa Bogoraz en 1999 pour : Cécile Vaissié, Une femme en dissidence. Larissa Bogoraz, Paris, Plon, 2000.

115 Petr Vajl’, Aleksandr Genis, 60-e. …, op. cit., p. 64-65.

116 Ibid., p. 66.

117 Ibid.

118 Ibid., p. 68.

119 Ibid., p. 70.

120 Vadim Nečaev, « Nravstvennoe značenie neoficial'noj kul'tury », Poiski, n°1, Long Island (USA), Detinetz Publishing Corp., 1979, p. 305-313.

121 Leonid Pliouchtch, Dans le carnaval de l'Histoire, Paris, Seuil, 1977, p. 57.

122 « Ivanu Kaškinu. 23 marta 1939 g, Ki-Uèst », art. cité.

123 Raisa Orlova, « Russkaja sud’ba Xeminguèja », art. cité.

124 Ibid.

125 Stephen Koch, Adieu à l’amitié…, op. cit., p. 49-51.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Cécile Vaissié, « Ernest Hemingway et l’URSS : entre fascinations réciproques et instrumentalisation ratée »Revue d’histoire culturelle [En ligne], 7 | 2023, mis en ligne le 15 décembre 2023, consulté le 19 avril 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rhc/7134 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/rhc.7134

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Auteur

Cécile Vaissié

Cécile Vaissié est professeure en études russes, soviétiques et postsoviétiques à l’Université Rennes 2 et membre du CERCLE (Université de Lorraine). Elle travaille notamment sur les rapports entre culture, société et pouvoir en URSS et dans la Russie postsoviétique. Ses deux derniers livres sont : Sartre et l’URSS. Le Joueur et les survivants, Presses Universitaires de Rennes, 2023, et Le Clan Mikhalkov. Culture et pouvoirs en Russie (1917-2017), Presses Universitaires de Rennes, 2019. Mail : cecile.vaissie@univ-rennes2.fr.

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