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Dossier

Les avatars du formalisme russe et soviétique
en Europe et aux États-Unis (1915-1968)

Metamorphoses of Russian and Soviet formalism
in Europe and in the United-States (1915-1968)
Stanisław Fiszer

Résumés

 Dans la préface de la Théorie de la littérature (1965), Roman Jakobson affirme que c’est grâce au Cercle linguistique de Prague fondé en 1926 que les idées du formalisme russe « sont entrées dans la circulation mondiale ». En partant de cette affirmation, l’auteur de l’article cherche à établir les modes de diffusion des idées en question entre 1915 et 1968. Ensuite, il observe les facteurs sociaux et politiques qui ont facilité ou freiné leur circulation en Europe et aux États-Unis. Finalement, il étudie leurs transformations par rapport aux idées originelles.

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Texte intégral

  • 1 Théorie de la littérature. Textes des Formalistes russes réunis, présentés et traduits par Tzvetan (...)

1Dans la préface de La Théorie de la littérature, Roman Jakobson affirme que « c’est surtout par l’intermédiaire du groupe russo-tchèque, formé à Prague en 1926, à l’image du Cercle moscovite, que ces idées vivifiantes [des « formalistes » russes] sont entrées dans la circulation mondiale »1. Autant les idées en question sont relativement bien connues, autant leur mode de diffusion et de transformation dans les aires culturelles concernées l’est beaucoup moins. Il convient donc de l’examiner tout en observant le contexte socio-politique de l’époque. Pour mener cette enquête, nous allons puiser sa matière principalement dans des ouvrages et des articles du courant formaliste qui jalonnent la période entre 1915, la date de naissance du formalisme russe, et les années 1960, où celui-ci, après son passage aux États-Unis, inspire directement ou indirectement, les structuralistes français pour ressurgir en même temps en Europe centrale et en Union soviétique.

  • 2 Jan Niecisław Baudoin de Courtenay (1845-1929), dont les membres de la Société pour l’étude de la l (...)
  • 3 Tzvetan Todorov, « Présentation », dans Théorie de la littérature, op. cit., p. 22.
  • 4 D’après un compte-rendu du Cercle linguistique de Moscou portant sur l’année académique 1918-1919, (...)
  • 5 Pendant la période sur laquelle porte notre article, Saint-Pétersbourg a changé trois fois de nom : (...)

2Faute de pouvoir étudier le formalisme dans son ensemble, c’est-à-dire en ce qui concerne la Russie dans la linguistique et la théorie de la littérature, nous nous concentrons sur cette dernière. Ce choix n’est pas pour autant tout à fait arbitraire car le lien entre la linguistique d’inspiration saussurienne2 et la poétique, très fort les premières années de l’existence du formalisme russe, s’est petit à petit distendu, si bien que les formalistes n’avaient plus besoin d’un « appui particulier de la part de la linguistique »3 pour développer leurs théories littéraires. D’ailleurs, ce qui témoigne de ce changement de méthodologie et, en partie, d’objet d’études est le nombre croissant de publications consacrées à la littérature au détriment de celles portant sur la linguistique à proprement parler4. En tout cas, pour scruter la façon dont les idées des formalistes ont traversé les frontières de la Russie, il faut tout d’abord examiner comment elles ont circulé entre les deux capitales : Saint-Pétersbourg5 et Moscou tout en gagnant du terrain dans ce vaste pays.

Le Formalisme russe : naissance, croissance, déclin (1915-1930)

  • 6 C’est à l’initiative d’Ossip Brik, soutenu par un groupe de jeunes chercheurs, qu’on doit la public (...)

3Le formalisme russe est né de deux cénacles littéraires : le Cercle linguistique de Moscou qui s’est formé en 1915 et la Société pour l’étude de de la langue poétique (OPOÏAZ) de Saint-Pétersbourg. À la tête du Cercle de Moscou se trouve Roman Jakobson (1896-1982). Parmi ses membres et sympathisants citons Ossip Brik (1888-1945), Boris Tomachevski (1890-1957), Nicolaï Troubetskoï (1890-1938). L’OPOÏAZ compte parmi ses chercheurs les plus actifs Viktor Chklovski (1893-1984), Boris Eikhenbaum (1886-1959), Lev Iakoubinski (1892-1945), Iouri Tynianov (1894-1943). Même si, au début de leur existence, le premier cénacle s’oriente davantage vers la recherche linguistique, le deuxième vers la recherche littéraire, les adhérents de tous les deux coopèrent étroitement et échangent leurs idées lors des conférences, séminaires et manifestations culturelles. Ils publient aussi ensemble dans des périodiques et des recueils d’articles6. Ce travail collectif fait la force des formalistes, surtout face à leurs adversaires qu’ils doivent affronter dès les premières années de leur activité.

  • 7 B. Eikhenbaum, « La Théorie de la méthode formelle », dans Théorie de la littérature, op. cit., p.  (...)
  • 8 B. Eikhenbaum dit à ce propos : « […] nous nous sommes […] heurtés aux traditions de la science aca (...)

4Parmi ces derniers figurent d’abord les symbolistes que les formalistes combattent pour des raisons esthétiques et tactiques. En effet, les poètes et les théoriciens du symbolisme russe, tels qu’Andreï Biely (1880-1934), Valeri Brioussov (1873-1924), Viatcheslav Ivanov (1866-1949), représentent les tendances métaphysiques et occultistes dans la poésie et, à l’instar du linguiste Aleksandr Potebnia (1835-1891), justifient le rôle dominant de l’image-symbole. C’est pourquoi « libérer le mot poétique des tendances philosophiques et religieuses de plus en plus prépondérantes chez les symbolistes était le mot d’ordre qui rassembla le premier groupe de formalistes »7. Pourtant, la victoire sur les symbolistes a également permis à ceux-ci de déblayer le terrain et d’asseoir leur autorité dans le domaine de la pensée théorique tout en accentuant leur présence sur la scène culturelle très mouvementée en ce temps de bouleversements sociaux et politiques. Pour faire progresser leurs propres conceptions, les formalistes luttent en même temps contre les épigones et éclectiques en théorie de la littérature, autrement dit contre ses approches biographiques, psychologiques, philosophiques ou sociologiques8 : ils incarnent un rationalisme qui s’énonce avec « le nouveau pathos du positivisme » et prêchent l’autonomie du texte littéraire pour l’étudier d’une manière purement « scientifique ».

  • 9 Roman Jakobson définit ainsi la notion de « littéralité » : « L’objet de la science littéraire n’es (...)
  • 10 Voir à ce propos Viktor Chklovski, « L’art comme procédé » (1917), dans Théorie de la littérature, (...)
  • 11 Roman Jakobson s’est lié d’amitié avec Vladimir Maïakovski et Velimir Khlebnikov, alors qu’Ossip Br (...)
  • 12 « La révolution que soulevait les futuristes (Khlebnikov, Kroutchenykh, Maïakovski) contre le systè (...)

5Dans leur combat d’avant-garde les formalistes ont un allié de taille, à savoir les poètes futuristes : Velimir Khlebnikov (1885-1922), Alexeï Kroutchenykh (1886-1968), Vladimir Maïakovski (1893-1930). Les premiers sont en phase avec les deuxièmes parce que les uns et les autres partagent les mêmes conceptions esthétiques. Les futuristes bousculent les conventions et les habitudes langagières en transgressant souvent les règles grammaticales, syntaxiques, logiques, et en introduisant beaucoup de néologismes et de mots profanes. Les procédés qui distinguent le langage poétique du langage non poétique correspondent à la notion de « littéralité » (literaturnost’) que les formalistes donnent à la propriété proprement littéraire de la langue9. C’est la « défamiliarisation » (ostranenie) qui sert de critère de la « littéralité » : elle dérange les formes de perception habituelles et automatiques et par là-même renouvelle la sensibilité linguistique du lecteur10. Pour souligner leur proximité avec les futuristes qui ont évincé les symbolistes de la scène littéraire et pour propager leurs propres idées, les formalistes nouent avec eux des amitiés11 et participent à des manifestations et des soirées littéraires communes. D’ailleurs, ils recourent fréquemment à des provocations et des formes d’expression propres aux poètes futuristes : slogans, aphorismes et mots d’ordre destinés à déranger les « philistins » et les conservateurs de toute espèce. Maïakovski en personne encourage les formalistes à publier leurs textes théoriques dans la revue LEF (Levy Front Iskousstv, 1923-1925), tribune artistique des futuristes. Ce qui anime et rapproche ceux-ci et ceux-là est aussi l’esprit révolutionnaire12.

  • 13 Voir à ce propos Ossip Brik, « T.n. Formal’ny metod », LEF, 1, 1922, p. 213-215.

6Du point de vue strictement chronologique, les deux courants nés avant 1917, ne peuvent pas être considérés comme un produit de la révolution, mais ils sont portés par la vague révolutionnaire de cette époque. Certains formalistes se sont engagés dans l’activité politique : Iakoubinski est membre du parti bolchevique, Brik est commissaire politique de l’Académie des Arts de Moscou puis, comme cofondateur de LEF, fait partie de la rédaction de cette revue d’extrême gauche. Cependant le Zeitgeist révolutionnaire transparaît avant tout à travers le programme des formalistes. Ils se déclarent ouvertement rationalistes et matérialistes. Ils manifestent leur enthousiasme pour l’industrialisation du pays et prônent le « productivisme littéraire »13. Leur approche de l’œuvre littéraire témoigne de l’empirisme et d’une certaine « technicité ».

7Les formalistes avaient beau être proches des idées révolutionnaires, ils ont été attaqués par les marxistes ou plutôt par des représentants et propagandistes des autorités bolcheviques. Quelque paradoxale que cette campagne anti-formaliste puisse paraître, elle s’explique par l’intransigeance des formalistes sur l’autonomie de la littérature et leur refus catégorique de sa fonction référentielle. L’opposition à l’étude sociologique des phénomènes culturels en général et des phénomènes littéraires en particulier, ainsi que la mise en question de leur dimension représentative n’ont pas pu être tolérées par ceux pour qui la culture devait servir la cause prolétarienne. Dans son ouvrage Literatoura i revolioutsia [Littérature et révolution] (1923), Lev Trotski (1879-1940) constate :

  • 14 Lev Trotski, Littérature et révolution (1923), trad. du russe Pierre Frank, Claude Ligny et Jean-Ja (...)

Si on laisse de côté les faibles échos des systèmes idéologiques antérieurs à la Révolution, la seule théorie qui se soit opposée au marxisme en Russie soviétique les dernières années, est la théorie formaliste de l’art. Ce qui est paradoxal ici, c’est que le formalisme russe était étroitement lié au futurisme russe et que, lorsque celui-ci, du point de vue politique, capitula devant le communisme, le formalisme manifesta de toutes ses forces une opposition théorique au marxisme14.

8Dans la suite du chapitre V de son livre, Trotski nuance ses attaques contre les formalistes et montre de l’intérêt pour la démarche méthodologique qui se veut « scientifique » et qui pourrait s’avérer « utile » dans une certaine limite, mais il ridiculise la prétention de séparer la littérature du contexte social au sens large du terme. D’autres attaques, beaucoup plus virulentes, qui ont suivi celle de Trotski, ainsi que la « capitulation » forcée du mouvement futuriste contribuent sans doute à l’évolution de la pensée formaliste et au mode de sa circulation.

  • 15 Dès 1923, le passage en question est préconisé par Viktor Jirmounski (1891-1971), id., « K voprosu (...)
  • 16 En 1927, Boris Eikhenbaum écrit un article « Literatura i literaturny byt » [La littérature et ses (...)
  • 17 Dans la biographie Lev Tolstoï, Leningrad, 1928, Boris Eikhenbaum renoue en partie avec la traditio (...)

9De fait, dans la deuxième moitié des années 1920, les formalistes effectuent bon gré mal gré le passage de l’avant-garde artistique à l’avant-garde scientifique15. Certes, leur champ d’action se rétrécit à la suite de ce changement de situation, mais en même temps ils peuvent se consacrer à la clarification et à l’approfondissement de leurs concepts qui auparavant manquaient souvent de précision. D’autre part, une faible résistance d’historiens universitaires de la littérature renforce l’influence des formalistes au sein des institutions académiques telles que l’Institut d’État de l’Histoire de l’Art à Petrograd. C’est aussi à cette époque que, sous le feu des critiques marxistes, les cénacles de Moscou et de Petrograd cherchent à établir une analogie entre le langage et d’autres formes d’activité sociale pour concilier leur approche formaliste de la littérature avec son approche sociologique16, voire biographique17. Bien que les résultats de ces recherches soient partiels et insatisfaisants pour les formalistes eux-mêmes et pour leurs adversaires, ils préfigurent déjà les travaux des cercles structuralistes de Prague et de Varsovie. De toutes les façons, le stalinisme sonne le glas du courant formaliste qui s’éteint quasi définitivement en Union soviétique à partir de 1930.

Le Cercle linguistique de Prague (1926-1952) et le Cercle de Varsovie (1934-1939)

  • 18 Parmi ces textes en russe citons Piotr Bogatyriov et Roman Jakobson, Slovianskaïa filologia v Rossi (...)
  • 19 À ce propos mentionnons une initiative des chercheurs polonais qui ont entrepris la traduction des (...)
  • 20 Parmi ces articles, les plus importants sont : Nina Gourfinkel, « Les nouvelles méthodes d’histoire (...)

10Le contexte des années 1920 et 1930 ne favorise pas le rayonnement du formalisme russe en dehors de l’Union soviétique du fait même de la fermeture des frontières du pays et de son relatif isolement politique et culturel sur la scène internationale. La connaissance des travaux du Cercle linguistique de Moscou et de l’OPOÏAZ reste très fragmentaire. Certains textes paraissent en Europe centrale et occidentale en langue originelle18 que les intellectuels d’autres pays, surtout non slaves, ne connaissent guère. D’ailleurs, même en Union soviétique l’accès à la pensée formaliste est difficile, car ses représentants l’exposent lors des conférences et séminaires qui ne débouchent pas souvent sur des publications en raison des difficultés d’ordre matériel. Très peu nombreuses sont également les traductions des travaux des formalistes au cours de cette période19 et il faut attendre les années d’après la Deuxième Guerre mondiale pour que leur nombre augmente considérablement. D’ailleurs, la traduction seule n’est pas une garantie de réception sans que le climat général ne s’y prête. Quelques articles en langues étrangères qui résument les acquis méthodologiques des cénacles de Moscou et de Saint-Pétersbourg n’ont guère amélioré la connaissance de ceux-ci à l’étranger20.

  • 21 Exilé à Prague dès 1920, Roman Jakobson consacre l’un de ses premiers ouvrages à la versification t (...)
  • 22 Nikolaï Troubetskoï, exilé entre 1920 et 1922 à Sofia, en 1922 obtient un poste à l’université de V (...)
  • 23 Voir à ce propos Roman Jakobson, My Futurist Years, New York, 1992, p. 86.
  • 24 Slovo a slovesnost, 2, 1936.

11Combattu par tous les moyens en Union soviétique, le formalisme trouve un terrain propice à son développement en Tchécoslovaquie. Dans l’entre-deux-guerres, Prague est devenue un centre important de recherches littéraires et linguistiques en Europe centrale stimulé par la présence des émigrés russes, dont les formalistes Piotr Bogatyriov (1893-1971), Roman Jakobson21, Sergeï Kartsevski (1884-1955), Nikolaï Troubetskoï22. Ils collaborent étroitement avec les chercheurs tchèques parmi lesquels Bohuslav Havranék (1893-1978), Jan Mukařovský (1891-1975), Bohumil Trnka (1895-1989), René Wellek (1903-1995). Vilém Mathesias (1882-1945), cofondateur et directeur du Cercle de Prague, qui a présidé la séance inaugurale de ce dernier le 6 octobre 1926. Durant les premières années de leur activité, les adhérents du cénacle se réunissent régulièrement au Café Derby, le lieu de sociabilité privilégié et le cadre idéal pour faire valoir leurs idées23. Dans un recueil d’articles paru en 1936 et consacré au dixième anniversaire du Cercle24, les auteurs soulignent un travail collectif de tous ses membres et une méthodologie commune qui anime leurs recherches appliquées principalement à l’analyse du langage poétique de l’avant-garde tchèque.

  • 25 Dans son article « La scuola linguistica di Praga » (1933), écrit en tchèque mais paru d’abord en i (...)
  • 26 Il est significatif que l’éditorial programmatique, paru en 1935 dans le premier numéro Slovo et sl (...)
  • 27 Il est à noter que le terme « structure », dans son sens linguistique, apparaît pour la première fo (...)
  • 28 Outre Victor Erlich cité dans la note 4, on peut mentionner parmi les défenseurs de la lignée : for (...)
  • 29 L’article de Tomaš Glanc, « Une généalogie du structuralisme », Communications, 103, 2018, p. 197-2 (...)

12En réalité, juste au début de l’activité de l’« école de Prague », son programme ressemble grosso modo à celui des formalistes russes. Pourtant, avec le temps et la radicalisation du climat social, on observe un changement de paradigme. Dans son « Introduction » à la traduction en tchèque de O teorii prozy [Sur la théorie de la prose] (1925) de Chklovski, parue en 1934, Mukařovský parle favorablement des principes méthodologiques de l’auteur, mais en même temps il déplore l’absence des facteurs extralinguistiques qui influent sur le langage littéraire. Il synthétise ceux-ci notamment dans son ouvrage Estetická funkce, norma a hodnota jako sociálni fakty [Fonction esthétique, norme et valeur comme faits sociaux] (1936). Contrairement à l’approche strictement formaliste de la littérature, qui nie toute fonction référentielle de cette dernière, Mukařovský et ses collègues praguois étudient le langage littéraire en tant que système de signes : n’étant ni autonome, ni décontextualisé, il dépend d’autres systèmes de signes, non linguistiques, qui englobent la langue. Ainsi, suivant une longue tradition philosophique et esthétique tchèque qui remonte à l’époque de Jan Hus25, ils situent l’usage de la langue dans le processus social le plus large possible26. Pour ces représentants d’une approche sémiotique et structurale27 avant la lettre, l’étude de la littérature consiste dans la recherche d’une interaction et d’une relation dialectique entre le style d’un écrivain donné, sa personnalité, le temps et le milieu dans lesquels il évolue. À cause de ce changement de la perspective méthodologique, certains commentateurs d’aujourd’hui, en désaccord avec Roman Jakobson, René Wellek et d’autres chercheurs encore28, mettent en question la lignée formalisme russe – structuralisme tchèque29. Toujours est-il que dans leurs travaux tardifs, Eikhenbaum, Jakobson et Tynianov annoncent déjà, comme nous venons de le voir, la transformation de la méthodologie formaliste, qui s’est finalement opérée dans les années 1930 au Cercle de Prague.

  • 30 Sur Franciszek Siedlecki voir Artur Hellich, « Żywa nauka Franciszka Siedleckiego » [La science viv (...)
  • 31 Fondé en 1918, Skamander était un groupe de poètes polonais expérimentaux, qui, outre Julian Tuwim, (...)
  • 32 Il s’agit de Roman Jakobson, Noveïchaïa rousskaïa poezia. (Nabrosok piervyï). Velimir Khlebnikov [L (...)
  • 33 Franciszek Siedlecki consacre aux formalistes russes Rosyjska szkoła formalna 1914-1934 [L’École du (...)

13En raison du caractère académique de ses travaux publiés en majorité en russe et en tchèque, celui-ci est relativement peu connu et surtout méconnu en Occident avant la Deuxième Guerre mondiale. En revanche, il rayonne en Europe centrale et en particulier en Pologne grâce à ses publications et aux congrès internationaux des slavistes dont le premier s’est tenu à Prague en 1929, le deuxième à Varsovie en 1934. C’est à l’université de cette dernière ville auprès de Koło Polonistów [Cercle d’étudiants en langue et en littérature polonaises] qu’en 1934 s’est constitué un groupe de jeunes chercheurs appelé Cercle de Varsovie. Il comprend, entre autres, Kazimierz Budzyk (1911-1964), Dawid Hopensztand (1904-1943), Franciszek Siedlecki (1906-1942), Stefan Żółkiewski (1911-1991). Ce qui les unit, est, outre leur radicalisme politique, l’intérêt pour le formalisme russe et le structuralisme tchèque. Dès 1934, Siedlecki30 collabore avec Julian Tuwim (1894-1953), poète de Skamander31 : tous les deux se passionnent pour les futuristes russes, notamment Khlebnikov et Maïakowski. Ils les traduisent en polonais et s’inspirent de leur esthétique avant-gardiste dans leur propre travail littéraire politiquement et socialement engagé. Lors de sa visite à Prague en 1929, Tuwim a noué des liens d’amitié avec Jakobson. Lors de son séjour à Paris en 1934, Siedlecki s’est procuré dans une librairie russe une brochure de Jakobson sur Khlebnikov32. Sous l’effet de cette lecture, il échange des lettres avec le linguiste dans les années 1936-1941. Quant à ses propres travaux théoriques, Siedlecki écrit Studia z metryki polskiej [Études sur la métrique polonaise] (1937). Dans cet ouvrage, il tente d’adapter d’une manière originale la poétique des formalistes russes33 aux vers polonais.

  • 34 Sur Dawid Hopensztand voir Michał Mrugalski, « Le ʻʻformalismeʼʼ polonais et l’héritage du formalis (...)
  • 35 Dawid Hopensztand, « Mowa pozornie zależna w kontekście Czarnych skrzydeł », dans Kazimierz Budzyk (...)
  • 36 Le régime de sanacja ou d’« assainissement » avait été instauré en Pologne par le maréchal Józef Pi (...)

14Une affinité avec le Cercle de Prague se manifeste dans les articles de Hopensztand34, qui se situent entre l’analyse formelle du texte littéraire et son analyse sociologique d’inspiration marxiste. Ainsi, dans « Mowa pozornie zależna w kontekście Czarnych skrzydeł » [Le discours indirect libre dans le contexte des Ailes noires] (1937)35, il montre que la forme du roman de Juliusz Kaden-Bandrowski (1885-1944), écrivain polonais proche du régime de sanacja36, devient sa signification. À en croire Hopensztand, cette dernière opère à travers quatre types d’analogies qui lient la morphologie du roman aux formes du gouvernement, aux projets politiques mis en œuvre, à l’idéologie et à l’idiolecte. En conclusion de son article, l’auteur affirme qu’un effacement apparent du narrateur au profit des protagonistes par le biais du discours indirect libre traduit un pseudo-pluralisme politique et un parlementarisme fantoche de la Deuxième République (1918-1939).

15Le Cercle de Varsovie, à la suite des pertes subies pendant l’occupation allemande, a pratiquement cessé d’exister, même si lors des premières années après la guerre les survivants ont cherché à perpétuer certaines idées de ses anciens membres. Le Cercle de Prague, déjà affaibli par le décès de Troubetskoï en 1938 et l’exil de Jakobson et Wellek en 1939, était en butte à de constantes attaques idéologiques à l’époque stalinienne. En 1952, sans être officiellement dissous, il suspend son activité.

Le formalisme centre-est européen et le New Criticism américain

  • 37 Ivor Amstrong Richards formule les principes de sa critique littéraire dans deux ouvrages théorique (...)
  • 38 John Crow Ransom est considéré comme un fondateur du mouvement New Criticism, dénomination tirée de (...)
  • 39 Parmi les poètes sudistes qui appartenaient à l’école de New Criticism et qui formaient à l’univers (...)
  • 40 Le close reading ou « lecture attentive » dont les principes sont formulés par I. A. Richards (cf. (...)
  • 41 Ce sont Monroe Beardsley (1915-1985) et William K. Wimsatt qui dans leur essais The Intentional Fal (...)
  • 42 Cleanth Brooks (1906-1994), l’un des principaux représentants des New Critics, dans son essai The F (...)
  • 43 Le groupe des Fugitives valorisait le Sud agraire contre le Nord industriel. Certains de ses membre (...)

16Dans la seconde moitié des années 1930, un mouvement littéraire influencé par le critique anglais Ivor Amstrong Richards (1893-1979)37, lui-même inspiré selon toute vraisemblance par le formalisme russe, a émergé aux États-Unis. Ce mouvement porte le nom de New Criticism d’après le titre éponyme d’un recueil d’essais de John Crowe Ransom (1888-1974)38. Les New Critics, et ce d’autant qu’ils sont souvent poètes eux-mêmes regroupés dans le cénacle sudiste The Fugitives39, ressemblent à plusieurs égards aux formalistes russes. Tout comme eux, en réaction contre la critique littéraire subjective, ils se focalisent sur l’étude de la poésie moderniste. Ils revendiquent l’autonomie des œuvres littéraires et défendent leur approche « scientifique » à l’aide d’une lecture « objective » qu’ils qualifient de close reading40. Les New Critics récusent également toute fonction référentielle du texte littéraire pour se concentrer sur ses propriétés structurales. Par conséquent, ils remettent en question les approches biographiques, historiques ou didactiques qu’ils jugent accessoires. Ils rejettent, en particulier, l’intention de l’auteur, qui, par sa nature insondable, est taxée d’« illusion intentionnelle »41. Enfin, ils éliminent de l’étude littéraire un lecteur réel dont l’« illusion affective »42, en raison de sa subjectivité, ne peut qu’aller à l’encontre d’une lecture impartiale faite par un lecteur « idéal », c’est-à-dire celui qui est censé interpréter une œuvre littéraire en étudiant uniquement sa forme inséparable de sa signification. Pourtant, ce qui distingue la majorité des New Critics américains des formalistes russes et des structuralistes tchèques imprégnés d’idées manifestement progressistes, est leur conservatisme agrarien tourné vers le passé43.

  • 44 Manfred Kridl témoigne de son vif intérêt pour le formalisme russe dans son ouvrage Wstȩp do badań (...)
  • 45 Manfred Kridl, « Russian Formalism », The American Bookman, 1, 1944, p. 19-30.
  • 46 Theory of Literature a été publié en français seulement en 1971 sous un titre maladroit Théorie lit (...)
  • 47 Dans la version originale, il est question de ʻʻlarge agreement in literary theory and methodologyʼ (...)

17Ne serait-ce que pour cette raison, la similitude des deux théories littéraires n’a pas abouti à une collaboration entre les New Critics et quelques ténors du formalisme slave exilés aux États-Unis. Ceci dit, les chercheurs américains pouvaient se familiariser avec le formalisme russe grâce aux publications de leurs collègues venus d’Europe centrale. Ainsi, le Polonais Manfred Kridl (1882-1957), professeur de l’université de Wilno44, en 1944, trois ans après son arrivée aux États-Unis, a publié un article intitulé « Russian Formalism »45. L’un de rares exemples d’une symbiose entre la pensée proche de New Criticism et la pensée d’inspiration formaliste est Theory of Literature (1949)46, rédigée par Austin Warren (1899-1986) conjointement avec René Wellek qui avait réussi à émigrer aux États-Unis à la veille de la guerre. De leur première rencontre en 1939 à l’université d’Iowa, les deux auteurs constatent une « large convergence d’opinions sur la théorie de la littérature et la méthodologie »47. En 1944, ils commencent à travailler ensemble sur la Théorie de la littérature. Chacun apporte sa pierre à l’édifice : Wellek sa connaissance du formalisme russe et du structuralisme tchèque, Warren celle de New Criticism. Toutefois, leur théorie n’expose pas uniquement différents aspects formels de l’œuvre littéraire : elle constitue un compromis entre son analyse intrinsèque et extrinsèque. Par là-même, elle est plus proche du structuralisme praguois que du formalisme russe dont les adeptes, du moins dans les premières années de leur activité, niaient ostensiblement le lien entre le texte littéraire d’une part, la biographie et la psychologie de son auteur, la société, le monde des idées et des arts et leur histoire d’autre part. En explorant toutes les facettes de l’œuvre littéraire, Wellek et Warren élaborent une théorie qui certes est éclectique, mais correspond mieux aux attentes du milieu universitaire. De toute façon, Theory of Literature traduite en plusieurs langues a permis à un large public de se familiariser avec les idées d’inspiration formaliste, qui y occupent une place considérable.

18Une autre rencontre décisive, porteuse elle aussi d’une grande complicité et amitié, a eu lieu en 1942 à New York où Roman Jakobson enseignait à la New School for Social Research. Pour Claude-Lévi-Strauss, également réfugié aux États-Unis, les cours de Jakobson auxquels il assistait, étaient une véritable découverte intellectuelle :

  • 48 Claude Lévi-Strauss, De près et de loin, Paris, Odile Jacob, 1988, p. 63.

J’étais à l’époque – se souvient-il des années plus tard – une sorte de structuraliste naïf. Je faisais du structuralisme sans le savoir. Jakobson m’a révélé l’existence d’un corps de doctrine déjà constitué dans une discipline : la linguistique que je n’avais jamais pratiquée. Pour moi, ce fut une illumination48.

  • 49 Parmi ces ouvrages mentionnons ceux parus dans les années 1940-1950 et dont les titres sont évocate (...)
  • 50 Claude Lévi-Strauss, Roman Jakobson, L’Homme, n° 1, 1962.

19La révélation de la méthodologie qui manquait à ses préoccupations et intuitions, a permis à Lévi-Strauss de l’introduire dans l’anthropologie qu’il pratiquait : en 1945 il a rédigé un article programmatique « L’analyse structurale en linguistique et en anthropologie » suivi d’une série d’ouvrages49 qui ont révolutionné cette dernière et, du point de vue méthodologique, précipité la naissance du structuralisme en France dans pratiquement toutes les sciences humaines. Dans le domaine littéraire à proprement parler, Roman Jakobson et Claude Lévi-Strauss ont analysé ensemble, en 1962, le sonnet « Les Chats » de Baudelaire. Les cosignataires de l’article paru dans une revue d’anthropologie L’Homme50 expliquent leur travail commun par le fait que le linguiste perçoit les structures dont l’analogie est frappante avec celles que découvre l’ethnologue dans les mythes. Leur approche formelle du poème est néanmoins colorée de psychanalyse qui en ce temps-là a commencé à gagner du terrain en France.

Une vague montante du structuralisme français (1945-1966)

  • 51 Louis-Jean Calvet, Pour et contre Saussure, Paris, Payot, 1975, p. 124.
  • 52 Voir, à ce propos, les notes 20 et 27.

20La circulation d’idées ne peut pas se résumer à celle des hommes qui les incarnent. Toujours est-il que leurs contacts plus ou moins fortuits jouent un rôle particulièrement important dans le transfert des concepts d’inspiration formaliste. Pour preuve, la rencontre d’Algirdas Julien Greimas (1917-1992) avec Roland Barthes (1915-1980). Leurs destins se sont croisés à Alexandrie en 1949 où les jeunes chercheurs enseignaient le français à l’université. Greimas, né en Russie, formé en Lituanie et en France, initie Barthes à la linguistique saussurienne, et, probablement, aux arcanes du formalisme russe dont tous les deux s’inspirent dans leurs travaux ultérieurs. L’influence du premier sur le deuxième est telle que l’un de leurs amis dira plus tard : « Barthes a trouvé le chemin de Greimas, comme saint Paul le chemin de Damas »51. Dès son retour à Paris, Barthes travaille sur Le Degré zéro de l’écriture, un recueil de textes paru intégralement en 1953. L’ouvrage est intéressant à plus d’un titre. Premièrement, il témoigne d’une approche de la littérature qui oscille entre la sociologie teintée de marxisme et la linguistique structurale. Deuxièmement, cette double approche fait penser aux formalistes russes de la fin des années 1920 et à ceux des cercles praguois et varsovien : il n’est pas exclu que Barthes se soit familiarisé avec eux en lisant les traductions de leurs travaux et les articles à leur sujet publiés dès avant la guerre en France et en Occident52. Considérons, par exemple, deux textes : « L’écriture du Roman » et « Triomphe et rupture de l’écriture bourgeoise » dans lesquels Barthes cherche à établir une relation entre le langage littéraire et les conditions historiques de son usage. Ainsi, l’utilisation du passé simple, inconnu de la plèbe, serait l’expression caractéristique de la bourgeoisie montante au XVIIe siècle dans sa prétention à l’universalité. D’après Barthes, cette prétention s’est effondrée dans la seconde moitié du XIXe siècle, à la suite des révolutions de 1848, pour laisser place à une pluralité d’écritures. En conséquence, le passé simple de narration classique a été remplacé par d’autres temps verbaux, comme le passé composé ou le présent.

  • 53 François Dosse dit à ce propos : « Un Roland Barthes qui se définit comme sartrien dans l’immédiat (...)
  • 54 Roland Barthes, « Les deux critiques », dans Essais critiques, Paris Seuil, 1964, p. 251.
  • 55 Claude Lévi-Strauss, « La structure et la forme », Cahiers de l’Institut des sciences économiques a (...)

21Il faut néanmoins attendre le début des années 1960 pour voir le basculement de Barthes dans le structuralisme au sens strict du mot. D’après certains historiens, le basculement en question est dû au détachement de Barthes de la philosophie engagée du Sartre de l’immédiat après-guerre et à l’émergence de nouvelles tendances dans le milieu intellectuel53. Dans ses Essais critiques publiés en 1964, mais rédigés entre 1953 et 1963, il donne la définition de celui-ci et prône l’analyse « immanente » des textes littéraires : celle-ci implique « un travail qui s’installe dans l’œuvre et ne pose son rapport au monde qu’après l’avoir entièrement décrite de l’intérieur, ou, comme on dirait aujourd’hui, dans sa structure »54. Dans d’autres endroits de ses Essais, Barthes convoque les précurseurs du structuralisme, parmi lesquels Nikolaï Troubetskoï et Vladimir Propp. Ce dernier, dont la célèbre Morphologie du conte (1928) n’est parue en français qu’en 1965, a été introduit en France par Claude Lévi-Strauss : en 1960, il lui consacre un article enthousiaste et polémique à la fois55. Encouragé de la sorte, Barthes a publié en 1963 un essai Sur Racine. Il y étudie l’œuvre du dramaturge classique en employant une méthode manifestement proche de celle du chercheur formaliste russe qui réduit les centaines de personnages des contes de fée russes à sept catégories de protagonistes abstraits, chacun ayant une sphère d’action spécifique. Dans son analyse d’Andromaque, par exemple, Barthes agence les diverses configurations des forces et des passions selon le schéma : à la fidélité d’Andromaque (Sujet) envers Hector (qui, par rapport à elle, est à la fois le Donateur et le Destinataire) - s’oppose le désir et le pouvoir de Pyrrhus (dont elle est l’Objet) ; au cours de la pièce, Hermione (qui agit au nom de son père Ménélas), - revendique en vain son droit sur Pyrrhus (Objet menacé de son désir jaloux), alors qu’Oreste, mandaté par les Grecs pour obtenir le fils d’Hector, mais prisonnier de sa passion pour Hermione, devient le jouet de celle-ci.

22Propp est donc incontestablement une source d’inspiration du structuralisme français qui prend rapidement la forme de la « narratologie ». Son manifeste est L’Analyse structurale des récits publié en 1966 dans le numéro 8 de la revue Communications. Préfacé par Barthes lui-même, le recueil contient les articles des principaux structuralistes de l’époque, dont Claude Bremond (1929-2021), Umberto Eco (1932-2016), Gérard Genette (1930-2018), Algirdas Greimas, Tzvetan Todorov (1939-2017). Dans cette publication mémorable, le modèle fonctionnel de Propp est diversement interprété, transformé, complété.

  • 56 Algirdas Julien Greimas, Sémantique structurale. Recherche de méthode, larousse, 1966.

23La même année, Algirdas Greimas a publié chez Larousse La Sémantique structurale, recherche de méthode56. Dans cet ouvrage il reprend les conclusions de l’auteur de la Morphologie du conte et présente sa propre version du modèle construit par celui-ci.

  • 57 Cité d’après François Dosse, Histoire du structuralisme, op. cit., p. 324.
  • 58 Tzvetan Todorov, « La description de la signification en littérature », Communications, n° 4, 1964, (...)

24On ne saurait ignorer le rôle des revues dans la circulation des idées structuralistes en général et de celles qui sont venues d’Europe centrale et orientale en particulier. Elles constituent un lieu de sociabilité, de débats et de combats important avant que ceux-ci ne soient relayés par la presse hebdomadaire et quotidienne. Elles affichent souvent leur ambition pluridisciplinaire tout en soulignant le caractère dominant de la linguistique parmi les sciences, comme tel était le cas du formalisme russe à ses débuts. Ainsi, dans le numéro 1 des Langages, nous lisons : « L’étude du langage est fondamentale pour les sciences humaines, pour les philosophes, les psychanalystes, les littéraires et cette exigence appelle une large information scientifique … »57. Les revues diffusent les thèses structuralistes formulées lors de nombreux colloques et séminaires universitaires. Enfin et surtout, elles accueillent des transfuges d’Europe centrale : Tzvetan Todorov, venu de Sofia à Paris en 1963 et recommandé à Roland Barthes par Gérard Genette, a publié son premier article en français dans le numéro 4 de Communications. Cet article intitulé « La description de la signification en littérature » représente une méthode résolument formaliste et bien que son auteur accorde une place aux facteurs sociaux ou nationaux, il affirme qu’ils restent « hors de l’analyse littéraire proprement dite »58. Quant à la revue Tel Quel à caractère transdisciplinaire, mais principalement littéraire, elle alimente la vague montante du structuralisme de 1962 à 1966. Outre Barthes qui se lie d’amitié avec Philippe Sollers (1936-), parmi les collaborateurs de Tel Quel il y a Julia Kristeva (1941-), un autre transfuge bulgare venu en France en 1965. La collaboration entre toutes ces personnes est renforcée par l’appartenance de la revue à la maison du Seuil, éditrice également de l’œuvre de Barthes.

  • 59 Les auteurs de ce recueil apparaissent dans l’ordre suivant : B. Eikhenbaum, V. Chklovski, R. Jakob (...)

25Ce sont aussi les Éditions du Seuil qui en 1965 ont publié la Théorie de la littérature, c’est-à-dire les textes des formalistes russes traduits et présentés par Tzvetan Todorov et préfacés par Roman Jakobson. Les quatorze textes de huit auteurs59 sont choisis de façon à intéresser non seulement les spécialistes, mais encore un public plus large, attentif aux idées venues d’Europe orientale dans ces temps de dégel entre l’Est et l’Ouest. Todorov signale une conséquence importante pour le contenu du livre :

  • 60 Tzvetan Todorov, « Présentation », dans Théorie de la littérature, op. cit., p. 24.

[…] c’est la théorie de la prose qui y occupe la première place, et non celle du vers, qui aurait davantage souffert de la traduction, quand elle n’aurait pas abouti à l’incompréhension. Le système phonologique et prosodique du russe est trop différent de celui du français pour que le lecteur non initié puisse l’appréhender sans peine60.

  • 61 Ibid, p. 26.

26La théorie de la littérature a exercé une forte influence sur les structuralistes français qui, pour la première fois, avaient accès à un éventail d’articles formalistes assez représentatif. En présentant les derniers textes de la première partie du recueil, qui suivent un ordre chronologique, Todorov constate : « C’est surtout dans les articles qui ont marqué la dernière phase du mouvement que […] Tynianov développe les idées reprises par le structuralisme. Certaines d’entre elles (dans l’article « De l’évolution littéraire ») attendent toujours une élaboration et une application plus large »61.

  • 62 Bakhtine présente son concept de dialogisme et de roman polyphonique dans La Poétique de Dostoïevsk (...)
  • 63 Julia Kristeva, Semiotikè. Recherche pour une sémanalyse, Paris, Éditions du Seuil, 1969, p. 146. L (...)

27Ces « élaboration » et « application » sont dues, entre autres, à l’égérie du structuralisme français, Julia Kristeva. En 1966, dans le cadre d’un séminaire universitaire consacré à Mikhaïl Bakhtine et sa théorie du « dialogisme »62, elle forge le concept d’« intertextualité », repris et développé ensuite par Roland Barthes, Gérard Genette ou Michel Riffaterre (1924-2006). Afin de déplacer l’accent de la théorie littéraire vers le caractère productif et dynamique du texte littéraire jusque-là considéré d’une manière statique par le structuralisme français, Kristeva affirme que « tout texte se construit comme mosaïque de citations, tout texte est absorption et transformation d’un autre texte »63. Dans une optique diachronique, la littérature peut être considérée comme une série d’ouvrages qui puisent leurs formes et procédés dans des œuvres du passé plus ou moins lointain.

  • 64 Voir Victor Chklovski Rozanov, Petrograd 1921.
  • 65 Voir Iouri Tynianov, Dostoïevski i Gogol’ (K teorii parodii) [Dostoïevski et Gogol (Au sujet de la (...)
  • 66 En 1966, l’article de Gérard Genette « Proust palimpseste » publié dans Figures I, Paris, Éditions (...)

28Pour élucider le processus par lequel tout texte peut se lire comme intégration et transformation d’un ou de plusieurs textes antérieurs, les structuralistes français ont adopté, grosso modo, deux points de vue différents. Le premier évoque le modèle de l’évolution littéraire, qualifié de « marche de cheval », élaboré par Victor Chklovski64. Selon lui, à chaque époque, il y a plusieurs formes et courants littéraires et artistiques qui coexistent, mais l’un d’entre eux prévaut. Les autres, relégués au second plan, subissent l’influence de l’esthétique dominante tout en luttant contre elle. Quand les ouvrages de celle-ci perdent de leur originalité et entrent dans le canon, l’un des courants secondaires devient à son tour dominant. Ce qui sert à désacraliser et à révolutionner les paradigmes littéraires antérieurs est, d’après Tynianov, la parodie65. Or, celle-ci ainsi que le pastiche, le travestissement burlesque et d’autres formes d’expression ludique ou satirique, qui transgressent les normes esthétiques en vigueur, sont regardées par certains structuralistes, tels que Barthes ou Genette66, comme un moteur de jeux et de transformations littéraires en tous genres.

  • 67 Lucien Goldman, Pour une sociologie du roman, Paris, Gallimard, 1964, p. 345.

29À l’opposé de leur explication intrinsèque se situe leur interprétation extrinsèque de Lucien Goldman (1913-1970), par ailleurs le directeur de thèse de Kristeva. Sous l’influence du structuralisme, ce marxiste construit sa propre théorie qu’il désigne par le nom de « structuralisme génétique ». Suivant cette théorie « les structures de l’univers de l’œuvre sont homologues aux structures mentales de certains groupes sociaux ou en relation intelligible avec elles »67. À certains égards, la théorie de Goldman se rapproche de celle de Bakhtine, l’ancien sympathisant des formalistes, qui affirme :

  • 68 Cité d’après Tzvetan Todorov, Qu’est-ce que le structuralisme. 2. Poétique, Paris, Éditions du Seui (...)

L’artiste prosateur évolue dans un monde rempli de mots d’autrui au milieu desquels il cherche son chemin… Tout membre d’une collectivité parlante trouve non pas des mots neutres « linguistiques », libres des appréciations et des orientations d’autrui mais les mots habités par des voix autres. […] Tout mot de son propre contexte provient d’un autre contexte, déjà marqué par l’interprétation d’autrui. Sa pensée ne rencontre que des mots déjà occupés68.

30La polyphonie bakhtinienne qui implique un dialogue de l’auteur et de ses personnages avec le monde extérieur, met en jeu la multiplicité des « voix » qui correspondent à la pluralité des intérêts sociaux. En effet, dans les romans de Dostoïevski chaque personnage épouse la cause d’une couche sociale ou d’une communauté. La structure dialogique représente donc leur confrontation, sans que l’auteur tranche en faveur de l’une d’entre elles. Après tout, l’analyse de la structure romanesque se greffe sur une sociologie de la culture et sur celle des classes, très attentive aux contradictions et aux conflits dont la littérature est l’un des lieux de révélation.

La renaissance du structuralisme en Europe centrale et en Union soviétique (1956-1968)

  • 69 C’est le cas, par exemple, de František Travniček, l’auteur de Český jazykozpytný strukturalismus v (...)
  • 70 C’est Mikuláŝ Bakoŝ qui a publié en tchèque la première anthologie du formalisme russe au monde sou (...)
  • 71 Milan Jankovič, Zdeněk Pešat, Milan Jankovič (dir.), Struktura a smysl literárního díla [Structure (...)

31À l’époque stalinienne, en Tchécoslovaquie certains membres du Cercle de Prague font leur auto-critique69, dont la plus retentissante est celle de Jan Mukařovský. D’autres poursuivent leurs recherches structuralistes, mais la censure les empêche de publier leurs résultats. Les détracteurs du structuralisme le considèrent, à tort, comme un pur produit du formalisme russe et comme tel le jugent incompatible avec l’idéologie marxiste. La campagne déchaînée contre les structuralistes a néanmoins contribué à la canonisation de leurs théories dans le milieu d’opposition. Paradoxalement, ce sont les récents apostats du formalisme, rejoints bientôt par les marxistes révisionnistes, tels que Robert Kalivoda (1923-1989) et Felix Vodička (1909-1974), qui, au début du dégel, réactualisent et vulgarisent plusieurs travaux du Cercle de Prague pour entreprendre sa lente réhabilitation. Dans les années 1960, elle aboutit à une véritable renaissance du structuralisme en Tchécoslovaquie. Aussi bien les anciens adeptes de cette école, comme le Slovaque Mikuláŝ Bakoŝ (1914- 1972)70, que ses nouveaux adeptes, comme Miroslav Červenka (1932-2005), Květoslav Chvatík (1930-2012) ou Milan Jankovič (1931-2019), cherchent à approfondir sa théorie et à l’appliquer en esthétique et en histoire littéraire. Ils débattent également du rôle du formalisme russe dans l’évolution du structuralisme praguois d’avant-guerre. Le volume d’hommages à Jan Mukařovský publié en 196671, à l’occasion de ses 75 ans, est particulièrement intéressant à cet égard. La plupart des auteurs sont d’accord pour dire que la rencontre de ce chercheur avec le formalisme russe a accéléré son évolution scientifique dans la deuxième moitié des années 1920 tout en lui permettant de construire une solide base méthodologique. Pourtant, comme nous l’avons déjà constaté, ses collègues du Cercle de Prague et lui ont fait évoluer les conceptions de l’OPOÏAZ et du Cercle de Moscou vers la sémiotique bien avant que celle-ci n’apparaisse en Occident. En effet, pour eux, les signes linguistiques renvoient plus ou moins indirectement à un contexte global des signes qui constituent la structure de la vie sociale.

  • 72 Entre 1956 et 1962, Jakobson a visité Moscou trois fois à l’invitation du Comité international des (...)

32Roman Jakobson, ayant déjà affirmé auparavant la proximité de l’école de Prague et du formalisme russe, a sans doute jugé superflu de prendre part au débat sur le rôle de ce dernier dans la naissance et le développement du structuralisme tchèque. En revanche, soupçonné de sympathies communistes à l’époque du maccarthysme, il se rend à plusieurs reprises en Europe centrale et orientale en tant que slaviste américain invité à des congrès, conférences et séminaires organisés par ses anciens collègues et leurs héritiers : il visite Prague, Bucarest, Varsovie, Moscou72. En 1955, il devient membre de l’Académie serbe des sciences et arts, quatre ans plus tard – de l’Académie polonaise des sciences. En 1966, il participe avec Algirdas Greimas à un colloque international de sémiotique à Kazimierz Dolny en Pologne. Bien qu’alors il se consacre presque exclusivement à ses recherches linguistiques, son ascendant sur les théoriciens de la littérature dans les pays du bloc soviétique ne fait aucun doute.

  • 73 Soutenue en 1962, la thèse de Michał Głowiński fut publiée en 1963 sous le titre Poetyka Tuwima a p (...)
  • 74 Michał Głowiński, Aleksandra Okopień-Sławińska, Janusz Sławiński Zarys teorii literatury, Warszawa, (...)
  • 75 Ibid., p. 16.
  • 76 Das literarische Kuntstwerk (1931), a été traduit en français sous le titre L’œuvre d’art littérair (...)

33Il est significatif que le premier ouvrage considéré comme manifeste du structuralisme polonais d’après-guerre, soit une thèse de doctorat sur la poétique de Julian Tuwim73, écrite sous la direction de Kazimierz Budzyk, ancien membre du Cercle de Varsovie. Son auteur, Michał Głowiński (1934-), déploie dès 1958 son activité à l’Institut de recherches littéraires de l’Académie polonaise des sciences. En 1962, ses collègues, Janusz Sławiński (1934-2014) et Aleksandra Okopień-Sławińska (1932-), et lui, - ont publié Zarys teorii literatury [L’Esquisse de la théorie de la littéraire]74. Il s’agit d’un manuel académique dans lequel les auteurs s’inspirent à la fois du formalisme et du marxisme. D’une part, ils considèrent l’œuvre littéraire comme un système immanent, entièrement organisé dans lequel chaque élément constructif entre en relation avec tous les autres et remplit ainsi une fonction bien déterminée par rapport à l’ensemble. D’autre part, ils avancent que l’œuvre « appartient […] au domaine de faits sociaux parce qu’elle constitue un moyen de communication de l’auteur avec son lecteur »75. L’importance accordée au lecteur dans la réception du texte littéraire et la production de son sens évoque également Das literarische Kunstwerk (1931)76, l’étude phénoménologique de Roman Ingarden (1893-1970), qui est une autre source d’inspiration de La théorie de la littérature. L’influence de celle-ci, plusieurs fois rééditée en Pologne, sur les jeunes générations d’étudiants et de chercheurs ne s’est pas démentie au cours des décennies ultérieures.

34À l’ère du dégel, le structuralisme se développe également à l’université d’Adam Mickiewicz à Poznań grâce à Edward Balcerzan (1937-), auteur de plusieurs ouvrages théoriques, entre autres, sur la poésie de Vladimir Maïakovski et, depuis 1964, rédacteur en chef du bimensuel Struktury. À la fin des années 1960, le structuralisme polonais combine les caractéristiques du formalisme russe, du structuralisme tchèque et français avec les traditions du Cercle de Varsovie. Réaction à l’esthétique officielle de la période stalinienne, il doit son succès à plusieurs facteurs, tels que le rôle des personnalités scientifiques remarquables et l’institutionnalisation de recherches qui donnent lieu à de nombreux séminaires, colloques et ouvrages théoriques désormais classiques. Ajoutons à cela une aura de scientificité qui résulte de la méthodologie héritée des pères de ce mouvement.

  • 77 Parmi les membres de cette École figurent, entre autres, Mikhaïl Gasparov (1929-2009), Viatcheslav (...)

35Même après la campagne contre le formalisme dans les années 1920-1930, ces traditions sont restées vivantes en Union soviétique ; et c’est dans celles-ci que puise directement Iouri Lotman (1922-1993). Né à Petrograd, le futur fondateur de l’École de Tartu-Moscou77, a parmi ses professeurs à l’université d’État de Léningrad les adhérents du formalisme, en particulier Vladimir Propp : dans le séminaire de ce dernier, il a fait l’un des premiers exposés de sa vie. Boris Eikhenbaum dont les commentaires pour les éditions académiques d’écrivains russes dissimulent à peine l’attachement constant aux idées de l’OPOÏAZ, enseigne à la Faculté de lettres où Lotman, la guerre terminée, reprend ses études interrompues par sa mobilisation en 1940. Ses premiers travaux universitaires sont encore très marqués par l’orthodoxie stalinienne. L’arrivée au pouvoir de Nikita Khrouchtchev, en 1953, a finalement permis de diminuer les contraintes de cette dernière et de renouer avec le formalisme.

  • 78 Lotman dit à ce propos : « Ainsi, nous ne désapprouvons pas la démarche des théoriciens du mouvemen (...)

36À l’automne 1960, Lotman a commencé une série de conférences sur la théorie de la littérature à l’université de Tartu. Ces Lektsii po strouktoural’noï poetike [Cours de la poétique structurale], publiés en 1964, donnent naissance à la revue Troudy po znakowym sistemam [Travaux sur les systèmes de signes] (1964-1992), la véritable tribune des sémioticiens soviétiques. Dans son ouvrage, Lotman cite les travaux de Chklovski, Jakobson, Tomachevski et tout en soulignant leur apport méthodologique, il prend ses distances avec eux78. Il leur reproche en particulier d’avoir considéré l’œuvre littéraire comme un assemblage mécanique de procédés formels. En réalité, il reprend et développe dans l’esprit structuraliste les idées de Iouri Tynianov, l’auteur des Problemy stikhotvornogo iazyka [Questions du langage poétique] (1924). Pour celui-ci, tout comme pour Lotman, chaque changement du paradigme littéraire résulte d’un écart par rapport aux normes esthétiques en vigueur, l’écart étant occasionné principalement, comme nous l’avons vu, par la parodie. Ce processus, loin d’être autonome, dépend des forces de l’histoire. En partant de ce principe, Lotman insiste sur la relation de la forme en soi du texte littéraire aux facteurs extratextuels, notamment en ce qui concerne l’effet artistique produit sur le lecteur : 

  • 79 Ibid., p. 72.

L’approche structurale de l’œuvre littéraire implique le fait que tel ou tel procédé est considéré non pas comme une donnée matérielle mais comme une fonction avec deux ou multiples éléments. L’effet artistique du procédé est toujours une relation, par exemple, une relation du texte aux attentes du lecteur, aux normes esthétiques de l’époque, aux clichés habituels, aux lois du genre. Au-delà de ces liens l’effet artistique n’existe pas79.

37Les travaux ultérieurs de Lotman ne font que confirmer l’approche structurale du texte littéraire laquelle prend progressivement la forme de la sémiotique de la culture.

38Lotman et ses collègues de l’École de Tartu-Moscou, ainsi que les structuralistes polonais ont pu assez librement développer et enrichir leurs idées dans les années qui suivent le dégel khrouchtchévien, alors que les principaux structuralistes tchèques ont été interdits de publication et pratiquement réduits au silence après le Printemps de Prague en 1968. C’est aussi à ce moment symbolique de l’histoire que nous voudrions terminer notre courte revue des courants plus ou moins apparentés au formalisme russe et soviétique.

Conclusion

39La circulation des idées formalistes russes et soviétiques en Europe centrale et en Occident montre à l’évidence que les bouleversements historiques peuvent aussi bien la freiner que la faciliter. Même si le stalinisme a provisoirement mis fin à l’existence du formalisme en URSS, la révolution bolchévique avait déjà auparavant provoqué l’émigration vers Sofia et Prague de quelques adhérents importants de ce courant de pensée. Dans les années 1930, celui-ci a influencé le structuralisme polonais. La montée du nazisme a entraîné à son tour l’exil en Amérique du Nord des structuralistes centre-européens cités dans l’article. La guerre froide a déterminé certains d’entre eux à continuer leur activité en France et à visiter l’Europe de l’Est à l’occasion des congrès des slavistes et de nombreux colloques et séminaires qui faisaient ressusciter l’intérêt pour le formalisme russe lors du dégel khrouchtchévien. C’est pourquoi, outre les modes et les instruments de communication scientifique habituels, tels que les revues, les publications savantes et de vulgarisation, ainsi que les traductions de ces dernières, les relations personnelles nouées au gré des événements historiques ont joué un rôle non négligeable dans la diffusion des idées formalistes à travers l’Ancient et le Nouveau Continent.

  • 80 Parmi ces ramifications, on peut mentionner le Cercle linguistique de Copenhague, fondé en 1931 par (...)

40Au cours de notre étude, nous avons démontré l’existence des liens entre le formalisme et le structuralisme. Pourtant, nous n’allons pas jusqu’à prétendre qu’il y ait un simple rapport de cause à effet entre le premier et le deuxième et qu’on puisse situer celui-ci dans une continuité indiscutable : Moscou-Prague-Varsovie-Paris en passant par New York, sans compter de multiples ramifications80. En réalité, la circulation des idées d’inspiration formaliste a contribué à leurs constantes adaptations et redéfinitions dues à leur croisement avec d’autres courants de pensée. Le structuralisme tchèque se rattache à la rigoureuse tradition philosophique qui remonte au moins aux travaux de Bernard Bolzano (1781-1848). D’un autre côté, le Cercle de Prague constitue un aboutissement des recherches menées depuis longtemps en Bohême et dont l’un des traits caractéristiques est l’accent mis sur l’analyse linguistique du texte. Le structuralisme polonais des années trente, tout comme l’École néo-positiviste de Lwów-Varsovie, est une réaction contre les idées d’inspiration romantique qui occupent une place importante dans la Pologne des années 1918-1939. Par leur rationalisme, les deux structuralismes se rapprochent de certains courants d’avant-garde dans la littérature. Les deux sont aussi méconnus en Occident avant la Deuxième Guerre mondiale, surtout en raison de la barrière linguistique et de la situation « périphérique » des deux pays où ils se développent.

41En parlant de l’expansion du courant formaliste après la guerre, il faut néanmoins distinguer les théories de la littérature plus ou moins influencées par celui-ci et celles, comme la théorie de New Criticism, qui, par leurs conceptions y ressemblent sans en être probablement inspirées de façon directe. Cette convergence d’idées, plus apparente au fond que réelle, a pourtant facilité la collaboration entre quelques New Critics américains et les représentants du structuralisme venus d’Europe centrale. Tout cela nous fait penser que la circulation du formalisme russe et soviétique ne se résume pas à une série de publications, dont les idées novatrices ont été véhiculées par des intellectuels de plusieurs disciplines, mais qu’elle correspond à un certain style de réflexion que la communauté scientifique internationale s’est approprié tout en le transformant et réinventant.

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Notes

1 Théorie de la littérature. Textes des Formalistes russes réunis, présentés et traduits par Tzvetan Todorov. Préface de Roman Jakobson, Paris, Édition du Seuil, 1965, p. 11.

2 Jan Niecisław Baudoin de Courtenay (1845-1929), dont les membres de la Société pour l’étude de la langue poétique (OPOÏAZ) étaient les élèves, est une autre source d’inspiration des formalistes. Cet éminent linguiste polonais est considéré comme un précurseur de la théorie linguistique de Ferdinand de Saussure (1857-1913) et du structuralisme.

3 Tzvetan Todorov, « Présentation », dans Théorie de la littérature, op. cit., p. 22.

4 D’après un compte-rendu du Cercle linguistique de Moscou portant sur l’année académique 1918-1919, sur 20 articles et communications au total, 15 ont été consacrés à l’histoire et à la théorie de la littérature et seulement 5 à la linguistique. Voir à ce propos Victor Erlich, Russian Formalism. History - Doctrine, New Haven and London, Yale University Press, 1981, p. 64.

5 Pendant la période sur laquelle porte notre article, Saint-Pétersbourg a changé trois fois de nom : entre 1914 et 1923, il portait celui de Petrograd, entre 1924 et 1990 celui de Leningrad pour redevenir Saint-Pétersbourg en 1991.

6 C’est à l’initiative d’Ossip Brik, soutenu par un groupe de jeunes chercheurs, qu’on doit la publication du premier recueil d’études collectif sur la théorie du langage poétique (Pétrograd, 1916).

7 B. Eikhenbaum, « La Théorie de la méthode formelle », dans Théorie de la littérature, op. cit., p. 36.

8 B. Eikhenbaum dit à ce propos : « […] nous nous sommes […] heurtés aux traditions de la science académique et aux tendances de la critique. Durant nos années d’études, l’histoire académique de la littérature se limitait de préférence à l’étude biographique et psychologique d’écrivains isolés (qui n’étaient bien sûr que ʻʻles grandsˮ) », ibid., p. 66.

9 Roman Jakobson définit ainsi la notion de « littéralité » : « L’objet de la science littéraire n’est pas la littérature mais la littéralité, c’est-à-dire ce qui fait d’une œuvre donnée une œuvre littéraire », idem, « La nouvelle poésie russe » (1919), dans Questions de poétique, Paris, Éditions du Seuil, 1973.

10 Voir à ce propos Viktor Chklovski, « L’art comme procédé » (1917), dans Théorie de la littérature, op. cit., p. 76-96.

11 Roman Jakobson s’est lié d’amitié avec Vladimir Maïakovski et Velimir Khlebnikov, alors qu’Ossip Brik a cofondé la revue futuriste LEF [Front de gauche des arts].

12 « La révolution que soulevait les futuristes (Khlebnikov, Kroutchenykh, Maïakovski) contre le système poétique du symbolisme fut un soutien pour les formalistes, parce qu’elle donnait un caractère plus actuel à leur combat », Boris Eikhenbaum, « La théorie de la méthode formelle », dans Théorie de la littérature, op. cit., p. 36.

13 Voir à ce propos Ossip Brik, « T.n. Formal’ny metod », LEF, 1, 1922, p. 213-215.

14 Lev Trotski, Littérature et révolution (1923), trad. du russe Pierre Frank, Claude Ligny et Jean-Jacques Marie, Paris, Union générale d’éditions, 1964, p. 78.

15 Dès 1923, le passage en question est préconisé par Viktor Jirmounski (1891-1971), id., « K voprosu o formal’nom metode » [Au sujet de le méthode formelle], in Oscar Walzel, Problema formy v poezii [Le problème de la forme dans la poésie], trad. russe, Petrograd, 1923, p. 3-23.

16 En 1927, Boris Eikhenbaum écrit un article « Literatura i literaturny byt » [La littérature et ses principes], Na literatournom postou, 1927, dans lequel il étudie le lien qui existe entre l’écrivain d’une part, son public et le marché du livre d’autre part. L’année suivante, Viktor Chklovski publie Material i stil’ v romane L’va Tolstogo Voïna i Mir [Les matériaux et le style dans le roman de Léon Tolstoï Guerre et Paix], Moscou, 1928, où l’œuvre épique de l’écrivain est analysée en termes de tension entre les classes sociales et le genre littéraire. La même année, Roman Jakobson et Iouri Tynianov rédigent ensemble un article « Voprosy izoutchenia ïazyka i literatoury » [Questions sur l’enseignement de la langue et de la littérature], Novy Lef, 1928, p. 26-37, dans lequel ils montrent la relation entre la théorie de la littérature et d’autres sciences, entre autres, l’histoire.

17 Dans la biographie Lev Tolstoï, Leningrad, 1928, Boris Eikhenbaum renoue en partie avec la tradition d’une monographie critique en analysant l’œuvre de l’écrivain en relation avec sa vie.

18 Parmi ces textes en russe citons Piotr Bogatyriov et Roman Jakobson, Slovianskaïa filologia v Rossii za gody voïny i revoloutsii [La philologie slave en Russie les années de la guerre et de la révolution], Berlin, 1923 ; Otcherki po poetike Pouchkina [Essais sur la poétique de Pouchkine, recueil d’articles de Piotr Bogatyriov, Viktor Chklovski, Boris Tomachevski], Berlin, 1923 ; Viktor Chklovski, Khod Konia, Moscou-Berlin, 1923 ; Nikolaï Troubetskoï, « O metrike tchastouchki » [Sur la métrique des couplets folkloriques russes], Viorsty, 11, p. 205-223.

19 À ce propos mentionnons une initiative des chercheurs polonais qui ont entrepris la traduction des formalistes russes : Viktor Jirmounski, Wstęp do poetyki [L’Introduction à la poétique], Archiwum tłumaczeń, 1, Varsovie, 1934 ; Z zagadnień stylistyki [Les questions de la sylistique, ce recueil d’articles comprend, outre ceux de Léo Spitzer et Karl Vossler, deux études de Viktor Vinogradov], Archiwum tłumaczeń, 2, Varsovie, 1937 ; Rosyjska szkoła formalna, 1914-1934 [L’École formaliste russe], Archiwum tłumaczeń, 3, Varsovie 1939 [ce numéro sous presse n’est pas paru en raison du déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale, le 1er septembre 1939].

20 Parmi ces articles, les plus importants sont : Nina Gourfinkel, « Les nouvelles méthodes d’histoire littéraire en Russie », Le Monde slave, 6, 1929, p. 234-263 ; Roman Jakobson, « Über die heutigen Voraussetzungen der russischen Slavistik », Slavische Rundschau, 1, 1929, p. 682-684 ; Boris Tomachevski, « La nouvelle école d’histoire littéraire en Russie, Revue des études slaves, 7, 1928, p. 226-240 ; A. Voznesenski, « Die Methodologie der russischen Literaturwissenschaft », Zeitschrift für slavische Philologie, 4, 1927, p. 226-240 ; id, « Problem of Method in the Study of Literature in Russia », Slavonic Review, 6, 1927, p. 168-177 ; Viktor Jirmounski, « Formprobleme in der russsiche Litteraturwissenchaft », Zeitschrift für slavische Philologie, 1, 1925, p. 117-152.

21 Exilé à Prague dès 1920, Roman Jakobson consacre l’un de ses premiers ouvrages à la versification tchèque : O tchechskom stikhe v sopostavlenii s rousskim, Berlin, 1923.

22 Nikolaï Troubetskoï, exilé entre 1920 et 1922 à Sofia, en 1922 obtient un poste à l’université de Vienne où il reste jusqu’à son décès tout en collaborant avec le Cercle de Prague.

23 Voir à ce propos Roman Jakobson, My Futurist Years, New York, 1992, p. 86.

24 Slovo a slovesnost, 2, 1936.

25 Dans son article « La scuola linguistica di Praga » (1933), écrit en tchèque mais paru d’abord en italien et dans Formalnaïa chkola i sovremennoe rousskoe literatourovedenie [L’école formelle et la critique littéraire russe contemporaine] (1935), l’ouvrage paru en 2011 à Moscou, Roman Jakobson met en avant les précurseurs du structuralisme tchèque, tels que Jan Hus, prédicateur et réformateur tchèque du début du XVe siècle, les penseurs des XIXe et XXe siècles, dont Ignác Jan Hanuš, élève d’August Schleicher, Vincenc Zahradník, élève de Bernard Bolzano et Tomáš Masaryk, l’auteur des Fondements de la logique concrète (1885), devenu en 1918 le premier président de la Tchécoslovaquie.

26 Il est significatif que l’éditorial programmatique, paru en 1935 dans le premier numéro Slovo et slovesnost, Mukařovsky met l’accent sur le lien entre la langue et la stratification sociale. Pour corroborer sa pensée, il cite Marksizm i Filozofia iazyka [Le Marxisme et la philosophie du langage] (1929) de Valentin Volochinov qui considère le langage comme un système de signes socialement construit.

27 Il est à noter que le terme « structure », dans son sens linguistique, apparaît pour la première fois dans le premier volume des Travaux du cercle linguistique de Prague (8 volumes en français entre 1929 et 1939) édité à l’occasion du premier Congrès international des slavistes, qui s’est tenu à Prague en 1929.

28 Outre Victor Erlich cité dans la note 4, on peut mentionner parmi les défenseurs de la lignée : formalisme russe – structuralisme tchèque – structuralisme français, Jan Broekman, Structuralism : Moscow, Prague, Paris, Dordrecht - Holland/Boston – USA, D. Reidel Publishing Company, 1974 et Terry Eagleton, Litterary Theory. An Introduction, Welley-Blackwell, 1983.

29 L’article de Tomaš Glanc, « Une généalogie du structuralisme », Communications, 103, 2018, p. 197-211, traduit du russe par Stéphanie Cirac et Philippe Roussin, présente différents points de vue sur l’héritage du formalisme russe, mais son auteur penche plutôt vers l’opinion selon laquelle l’influence de celui-ci sur le Cercle de Prague était problématique.

30 Sur Franciszek Siedlecki voir Artur Hellich, « Żywa nauka Franciszka Siedleckiego » [La science vivante de Franciszek Siedlecki], Pamiętnik Literacki, 112, 2021, p. 131-161.

31 Fondé en 1918, Skamander était un groupe de poètes polonais expérimentaux, qui, outre Julian Tuwim, comprenait Jarosław Iwaszkiewicz, Jan Lechoń, Antoni Słonimski et Kazimierz Wierzyński.

32 Il s’agit de Roman Jakobson, Noveïchaïa rousskaïa poezia. (Nabrosok piervyï). Velimir Khlebnikov [La poésie moderne russe. (Premier essai). Velimir Khlebnikov], Prague, 1921.

33 Franciszek Siedlecki consacre aux formalistes russes Rosyjska szkoła formalna 1914-1934 [L’École du formalisme russe 1914-1934], l’ouvrage dont la publication annoncée en 1939 n’a pas eu lieu en raison du déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale.

34 Sur Dawid Hopensztand voir Michał Mrugalski, « Le ʻʻformalismeʼʼ polonais et l’héritage du formalisme russe », traduit de l’anglais par Jérémie Conan et Philippe Roussin, Communications, 103, 2018, p. 213-231.

35 Dawid Hopensztand, « Mowa pozornie zależna w kontekście Czarnych skrzydeł », dans Kazimierz Budzyk et al., Prace ofiarowane Kazimierzowi Wójcickiemu [Travaux offerts à Kazimierz Wójcicki], Wilno, Warszawa, DKP, 1938, p. 371-406. Kazimierz Wójcicki est considéré comme un précurseur du « formalisme » polonais.

36 Le régime de sanacja ou d’« assainissement » avait été instauré en Pologne par le maréchal Józef Piłsudski après son coup d’État de mai 1926. Sous les apparences d’institutions démocratiques, le régime se durcit dans les années 1930 pour déboucher sur une dictature dite des « colonels » après la mort de Piłsudski en 1935.

37 Ivor Amstrong Richards formule les principes de sa critique littéraire dans deux ouvrages théoriques : The Principles of Lierary Criticism (1924) et Practical Criticism (1929).

38 John Crow Ransom est considéré comme un fondateur du mouvement New Criticism, dénomination tirée de son essai paru en 1941.

39 Parmi les poètes sudistes qui appartenaient à l’école de New Criticism et qui formaient à l’université de Vanderblit le groupe de Fugitives, figurent, outre John Crowe Ransom, fondateur du groupe, ses élèves Donald Davidson (1893-1968), Allen Tate (1899-1979, Robert Penn Warren (1905-1989).

40 Le close reading ou « lecture attentive » dont les principes sont formulés par I. A. Richards (cf. la note 37) et son élève William Empson (1906-1984) s’apparente à l’explication de textes pratiquée en France.

41 Ce sont Monroe Beardsley (1915-1985) et William K. Wimsatt qui dans leur essais The Intentional Fallacy (1946) dénoncent l’intention de l’auteur. 

42 Cleanth Brooks (1906-1994), l’un des principaux représentants des New Critics, dans son essai The Formalist Critics, affirme que l’effet produit par la poésie sur le lecteur ne peut pas être considéré comme un instrument d’analyse littéraire. Une critique identique est exprimée dans l’ouvrage The Affective Fallacy (1949) écrit en commun par M. Beardsley et W. K. Wimsatt (cf. la note 41).

43 Le groupe des Fugitives valorisait le Sud agraire contre le Nord industriel. Certains de ses membres, ouvertement racistes, manifestaient une sympathie pour Mussolini et Hitler.

44 Manfred Kridl témoigne de son vif intérêt pour le formalisme russe dans son ouvrage Wstȩp do badań nad dziełem literackim [L’introduction à l’étude de l’œuvre littéraire] (1936) où il cite à maintes reprises Jakobson, Chklovski, Jirmounski. En tant que professeur de l’université de Wilno, il ne cessait d’encourager ses élèves à appliquer la méthodologie formaliste à l’étude de la littérature polonaise. En 1948, Kridl sera nommé professeur à l’université Columbia où il enseignera jusqu’à sa retraite en 1956.

45 Manfred Kridl, « Russian Formalism », The American Bookman, 1, 1944, p. 19-30.

46 Theory of Literature a été publié en français seulement en 1971 sous un titre maladroit Théorie littéraire, Paris, Éditions du Seuil.

47 Dans la version originale, il est question de ʻʻlarge agreement in literary theory and methodologyʼʼ, René Wellek and Austin Warren, Theory of Literature, New York, Harcourt, Brace and World Inc.,1949, p. VI.

48 Claude Lévi-Strauss, De près et de loin, Paris, Odile Jacob, 1988, p. 63.

49 Parmi ces ouvrages mentionnons ceux parus dans les années 1940-1950 et dont les titres sont évocateurs de la méthode utilisée par Lévi-Strauss : Les structures élémentaires de la parenté (1949), l’Anthropologie de la parenté (1958).

50 Claude Lévi-Strauss, Roman Jakobson, L’Homme, n° 1, 1962.

51 Louis-Jean Calvet, Pour et contre Saussure, Paris, Payot, 1975, p. 124.

52 Voir, à ce propos, les notes 20 et 27.

53 François Dosse dit à ce propos : « Un Roland Barthes qui se définit comme sartrien dans l’immédiat après-guerre va peu à peu se détacher de sa philosophie pour participer pleinement à l’aventure structuraliste », idem, Histoire du structuralisme, t. I : Le champ du signe, Paris, Éditions La Découverte, 2012, p. 21.

54 Roland Barthes, « Les deux critiques », dans Essais critiques, Paris Seuil, 1964, p. 251.

55 Claude Lévi-Strauss, « La structure et la forme », Cahiers de l’Institut des sciences économiques appliquées, n° 7, 1960, p. 3-36. Dans son article « Le message narratif » publié en 1964 dans le numéro 4 de la revue Communications, Claude Bremond reprend à son compte une partie des critiques formulées par Lévi-Strauss, même s’il défend les fondements de La Morphologie du conte de Propp. 

56 Algirdas Julien Greimas, Sémantique structurale. Recherche de méthode, larousse, 1966.

57 Cité d’après François Dosse, Histoire du structuralisme, op. cit., p. 324.

58 Tzvetan Todorov, « La description de la signification en littérature », Communications, n° 4, 1964, p. 36.

59 Les auteurs de ce recueil apparaissent dans l’ordre suivant : B. Eikhenbaum, V. Chklovski, R. Jakobson, V. V. Vinogradov, I. Tynianov, O. Brik, B. Tomachevski, V. Propp. 

60 Tzvetan Todorov, « Présentation », dans Théorie de la littérature, op. cit., p. 24.

61 Ibid, p. 26.

62 Bakhtine présente son concept de dialogisme et de roman polyphonique dans La Poétique de Dostoïevski, trad. d’Isabelle Kolitcheff, préface de Julia Kristeva, Paris, Éditions du Seuil, 1970. La première édition de l’ouvrage en russe date de 1929.

63 Julia Kristeva, Semiotikè. Recherche pour une sémanalyse, Paris, Éditions du Seuil, 1969, p. 146. Le terme d’« intertextualité » apparait pour la première fois dans un article « Le mot, le dialogue et le roman », daté par l’auteur de 1966 : il a été repris dans Semiotikè.

64 Voir Victor Chklovski Rozanov, Petrograd 1921.

65 Voir Iouri Tynianov, Dostoïevski i Gogol’ (K teorii parodii) [Dostoïevski et Gogol (Au sujet de la théorie de la parodie], Petrograd, 1921.

66 En 1966, l’article de Gérard Genette « Proust palimpseste » publié dans Figures I, Paris, Éditions du Seuil, 1966, p. 39-67, annonce déjà la notion d’« intertextualité » qui, plus tard, est développée dans Palimpsestes. La littérature au second degré, Paris, Éditions du Seuil, 1982.

67 Lucien Goldman, Pour une sociologie du roman, Paris, Gallimard, 1964, p. 345.

68 Cité d’après Tzvetan Todorov, Qu’est-ce que le structuralisme. 2. Poétique, Paris, Éditions du Seuil, 1973, p. 44.

69 C’est le cas, par exemple, de František Travniček, l’auteur de Český jazykozpytný strukturalismus ve světle Stalinova učeni o jazyce [Le structuralisme linguistique tchèque à la lumière de la théorie linguistique de Staline], Prague, Slovanské nakladatelství, 1951.

70 C’est Mikuláŝ Bakoŝ qui a publié en tchèque la première anthologie du formalisme russe au monde sous le titre Teória literatúry [Théorie de la littérature], Trnava, 1941.

71 Milan Jankovič, Zdeněk Pešat, Milan Jankovič (dir.), Struktura a smysl literárního díla [Structure et signification de la production littéraire], Prague, Čekoslovenský spisovatel, 1966.

72 Entre 1956 et 1962, Jakobson a visité Moscou trois fois à l’invitation du Comité international des slavistes et de ce fait était un personnage important non seulement sur le plan scientifique, mais encore diplomatique.

73 Soutenue en 1962, la thèse de Michał Głowiński fut publiée en 1963 sous le titre Poetyka Tuwima a polska tradycja literacka [La Poétique de Tuwim et la tradition littéraire polonaise].

74 Michał Głowiński, Aleksandra Okopień-Sławińska, Janusz Sławiński Zarys teorii literatury, Warszawa, 1962.

75 Ibid., p. 16.

76 Das literarische Kuntstwerk (1931), a été traduit en français sous le titre L’œuvre d’art littéraire, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1983.

77 Parmi les membres de cette École figurent, entre autres, Mikhaïl Gasparov (1929-2009), Viatcheslav Ivanov (1924-2005), Boris Ouspenski (1937-), Vladimir Ouspenski (1930-2016), Aleksandre Piatigorski (1929-2009), Vladimir Toporov (1928-2005).

78 Lotman dit à ce propos : « Ainsi, nous ne désapprouvons pas la démarche des théoriciens du mouvement formaliste des années 1920 sans pourtant adhérer à leurs travaux. Leurs études comportent certainement beaucoup d’apports précieux. Cela concerne en premier lieu les travaux de Tynianov qui restent toujours peu compris et souvent qualifiés de ʻʻformalistesʼʼ sans qu’il y ait de véritables fondements à cela », Iouri Tynianov, Lektsii po strouktoural’noï poetike, dans A. D. Kochelev (éd.), I. M. Lotman i tartousko-moskovskaia semioticheskaia chkola [I. M. Lotman et l’école sémiotique Tartu-Moscou], Moscou, Gnozis, 1994, p. 23.

79 Ibid., p. 72.

80 Parmi ces ramifications, on peut mentionner le Cercle linguistique de Copenhague, fondé en 1931 par Louis Hjemslev (1899-1965) à l’instar du Cercle linguistique de Prague avec lequel le linguiste danois collaborait avant la guerre.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Stanisław Fiszer, « Les avatars du formalisme russe et soviétique
en Europe et aux États-Unis (1915-1968) »
Revue d’histoire culturelle [En ligne], 7 | 2023, mis en ligne le 15 décembre 2023, consulté le 19 avril 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rhc/6958 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/rhc.6958

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Auteur

Stanisław Fiszer

Maître de conférences habilité en Civilisation et littérature polonaises à l’université de Lorraine. Centre de recherche sur les cultures et littératures européennes (CERCLE). Auteur de L’Image de la Pologne dans l’œuvre de Voltaire, Oxford, 2001, 2013 ; il a codirigé Cultures juives. Europe centrale et orientale. Amérique du Nord, Paris 2012, Réécritures de l’Histoire en Europe centrale et orientale après 1989, Nancy, 2017, Science et littérature. Inspirations réciproques. Europe centrale et orientale (XIXe-XXIe siècles), Paris, 2020. stanislaw.fiszer@univ-lorraine.fr

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