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Comptes rendus

Patricia Richard-Principalli, Littérature enfantine et communisme. L'exemple de L'École et la Nation (1961-1970)

Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, 2023
Erwan Caulet
Référence(s) :

Patricia Richard-Principalli, Littérature enfantine et communisme. L'exemple de L'École et la Nation (1961-1970), Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, 2023, Collection « Études sur le Livre de Jeunesse », 277 p., 15 p. d’illustrations couleur

Texte intégral

1Le livre que publie Patricia Richard-Principalli analyse le positionnement communiste sur le livre pour enfants, avant le tournant des années 1970 qui fait émerger la notion de « littérature de jeunesse ». Il le fait en examinant la proposition originale et à bien des égards précurseur de L’École et la Nation EN, la revue communiste à destination du monde éducatif, publiée de 1951 à 1999 – et, plus particulièrement, des chroniques « livres pour enfants » renommées de Natha Caputo et Bernard Épin, dans les années 1960. Elles sont saisies dans le temps long des relations entre le PCF et le livre pour enfants et dans le contexte des évolutions politiques et sociétales, éducatives et culturelles du XXe siècle et de l’après-guerre, afin d’en restituer l’épaisseur. L’ouvrage, issu du dossier d’HDR de Patricia Richard-Principalli, comporte de riches illustrations en couleurs, qui rendent concrètes et palpables les expériences en matière de livres pour enfants évoquées, de même que les annexes ; cela fait regretter l’absence d’index, qui aurait valorisé complémentairement les nombreux acteurs évoqués dans le livre.

  • 1 Voir sa thèse : La Semaine sainte d’Aragon : un roman du « passage », Paris, L’Harmattan, 2000.

2L’ouvrage relève de questionnements didactiques et de sciences de l’éducation : Patricia Richard-Principalli, par ailleurs spécialiste d’Aragon1, est membre du Laboratoire Interdisciplinaire de Recherches en didactique, Éducation et Formation. C’est aussi un livre d’histoire, lu comme tel. Il contribue en effet à la connaissance du monde communiste par son éclairage sur cette déclinaison particulière de la contre-culture communiste, celle des propositions en matière de littératures pour enfants, de didactique, de pédagogie : quelle place pour les livres et la lecture, entre plaisir et instruction, alors que le livre pour enfants (et l’accès à la culture qu’il offre) est considéré comme un levier moral et de formation (et édifiant) ? Quelle littérature donner à lire aux jeunes ? Quelles valeurs doit-elle véhiculer et diffuser ? Etc.

3Si le livre est, in fine et fondamentalement, une analyse des chroniques de Natha Caputo et de Bernard Épin, il en montre cependant toute l’épaisseur et la singularité par leur remise en perspective sur le temps long et via plusieurs échelles de contextualisation : sa focale se resserre progressivement sur l’analyse de ces chroniques en quatre parties et en réalité deux temps, faisant de l’ouvrage autant une analyse de L’EN et de ces textes qu’une synthèse sur les enjeux du livre pour enfants dans le monde communiste.

4Le premier temps de l’ouvrage reconstitue et résume, via ses deux premières parties, les principaux jalons nécessaires pour appréhender l’expérience que représentent L’EN et les chroniques de Caputo et Épin. Soit, dans la première partie du livre et un premier chapitre, le contexte politique et idéologique qui va de la Libération aux années 1960. Puis, dans un second chapitre, les expériences communistes en matière de littérature enfantine sur le temps long, dans un souci de donner de la profondeur de champ à l’analyse de L’EN : sont présentées les expériences développées dans le mouvement ouvrier en amont, celles mises en place dans l’Entre-deux-Guerres, l’articulation entre le cadrage soviétique en matière de littérature enfantine des Congrès des écrivains soviétiques de 1934 puis de 1954 (riches extraits des rapports de Samouil Marchak et Boris Polevoï en annexes) et leurs répercussions en terme d’initiatives françaises ; entre les deux congrès le contexte et l’inflexion propres à la Guerre froide sont restitués. Les chapitres suivants poursuivent la description de l’écosystème communiste en matière de littérature enfantine. D’abord avec une présentation de la maison d’édition communiste pour enfants La Farandole, créée dans la foulée et vraisemblablement en conséquence du Congrès des écrivains soviétiques de 1954. Ensuite avec un sondage de la place, marginale, faite à cette littérature en dehors des secteurs spécialisés, dans Les Lettres françaises, le grand hebdomadaire culturel communiste. Si le journal Vaillant est évoqué, et son importance soulignée, un chapitre dédié aurait peut-être pu compléter cette minutieuse restitution d’ensemble de l’écosystème communiste en matière de littérature enfantine (d’autant que L’EN va accueillir dans ses colonnes deux anciens de Vaillant, Madeleine Bellet et Gérard Rieu).

5La deuxième partie de l’ouvrage inscrit L’EN, ses caractéristiques et son positionnement dans les évolutions éducatives et culturelles des années 1950-1960, sur fond d’émergence progressive de la catégorie du « livre pour enfants », dynamiques auxquelles la revue contribue. L’essor de cette nouvelle catégorie est au cœur du second chapitre, quand le premier restitue les refontes des systèmes d’enseignement français dans l’après-guerre vers le collège unique, et le positionnement et les propositions communistes et de L’EN en la matière. Le troisième chapitre présente la revue proprement dite, son histoire et ses caractéristiques, dans ces contextes : sa création au cœur de la Guerre froide, son positionnement dans le cadre des luttes politiques et éducatives de la période, son opposition à l’officielle Éducation nationale, la place qu’elle réserve à la littérature pour enfants (chroniques régulières), ses propositions en matière de bibliothèque scolaire ou de livres de prix contre celles de L’Éducation nationale, le rôle qu’y joue Natha Caputo…

6L’argumentation débouche alors sur le second mouvement de l’ouvrage : l’analyse des chroniques de littérature pour enfants de L’EN. Un premier chapitre est consacré à une reconstitution générale des valeurs transversales qui innervent ces chroniques quelle que soit la période et donnent son grain et son sel à la revue (laïcité, philosoviétisme, progrès social et scientifique, paix et fraternité). Sont ensuite analysées les déclinaisons spécifiques de la critique. Dans les années de Guerre froide d’abord, avec l’examen des chroniques de Luce Langevin, Madeleine Bellet et Georges Rieu, ancrées dans ce contexte singulier et marquées par une logique de combat et leur identité communiste, sur fond de vote de la loi de juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. Puis, dans la dernière partie du livre, le travail de Caputo et de Épin et l’infléchissement qu’ils représentent dans L’EN, dans le contexte de l’après-Staline et de l’aggiornamento du PCF. L’autrice fait de leur travail et notamment de celui de Caputo le condensé de la réflexion communiste et de L’EN en matière de littérature enfantine, une forme d’épure en la matière et d’un certain positionnement littéraire (réalisme social optimiste, fraternel, soucieux d’une société plus juste ; attention portée à la formation du futur citoyen par un savoir émancipateur et de qualité, attention au patrimoine et à une culture universelle…). Elle pointe pour terminer tout l’intérêt réflexif et miroir dans les débats actuels autour de la littérature pour la jeunesse de cette expérience de l’EN et de ses positions et propositions.

7Dans cet ouvrage, Patricia Richard-Principalli a donc essentiellement cherché à restituer les positionnements et la réflexion communistes, de L’EN et de Caputo et Épin en matière de littérature enfantine. Cette orientation la conduit à se centrer sur une analyse de contenu de L’EN, une analyse de contenu étoffée d’entretiens avec Pierre Juquin – chargé du secteur de l’enseignement au PCF – et Bernard Épin. Même si cela est induit par cette orientation, l’historien peut néanmoins regretter que des sources d’archives ne soient pas mobilisées, celles de la revue, de ses acteurs – Caputo notamment –, du PCF… : ces autres sources possibles sur le sujet n’existent peut-être pas, ou plus, ou ne sont pas consultables ou pertinentes, mais ce point aurait pu être précisé, d’autant que plusieurs passages du livre y appellent (ainsi la question de la transposition en France des orientations soviétiques en matière de livres pour enfants énoncées lors des congrès des écrivains soviétiques, alors que la note 33, p. 48 fait état d’une décision du secrétariat général du PCF en 1955 sur un projet de programme d’édition de livres pour enfants et les jeunes en amont de la création de La Farandole et en aval du deuxième congrès des écrivains soviétiques).

  • 2 Par exemple : Nathalie Ponsard, Lectures ouvrières à Saint-Etienne du Rouvray, Paris, L’Harmattan, (...)

8Au terme de la lecture, on en vient aussi à s’interroger sur la réception de ces différentes propositions. Quels effets, quelle pénétration de ce travail littéraire de la revue et de ses plumes ? Quelle reprise dans les milieux enseignants, communistes ou non ? Une analyse de cet « aval » (via, peut-être, pour commencer, le courrier des lecteurs ?) compléterait utilement le tableau proposé au-delà des rares indices que l’autrice donne, et pourrait être aussi l’occasion de replacer ces propositions dans les expériences de lecture en milieu communiste2.

9Enfin l’ouvrage attire l’attention sur diverses personnalités de la littérature de jeunesse en plus de celles de L’EN : Georges Sadoul par exemple, dans l’Entre-deux-Guerres, Marc Soriano ou Pierre Gamarra après-guerre. Un travail spécifiquement consacré à ces figures prolongerait utilement le livre. Le profil de Gamarra ainsi apparaît transversal : il permet de tenir ensemble la littérature pour enfants dont il est une des figures dans les milieux communistes, celle pour adultes (il est un des principaux romanciers communistes de l’après-guerre) ainsi que le travail critique et d’histoire littéraire communiste (il est critique littéraire, rédacteur en chef de la revue Europe…). De même que la revue permet d’interroger les choix et les propositions communistes en matière de littérature pour enfants, il serait intéressant d’aborder les choix et les propositions de Gamarra en la matière comme plus largement dans sa « carrière » d’écrivain et de critique communiste.

10On le voit à ces différentes remarques, les pistes de rebonds ne manquent pas au terme de ce petit ouvrage stimulant et riche. Ce sont autant d’appels à poursuivre ce chantier de restitution des expériences communistes en matière de jeunesse, à L’EN et au-delà.

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Notes

1 Voir sa thèse : La Semaine sainte d’Aragon : un roman du « passage », Paris, L’Harmattan, 2000.

2 Par exemple : Nathalie Ponsard, Lectures ouvrières à Saint-Etienne du Rouvray, Paris, L’Harmattan, 2007.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Erwan Caulet, « Patricia Richard-Principalli, Littérature enfantine et communisme. L'exemple de L'École et la Nation (1961-1970) »Revue d’histoire culturelle [En ligne], 7 | 2023, mis en ligne le 15 décembre 2023, consulté le 18 avril 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rhc/6851 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/rhc.6851

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Auteur

Erwan Caulet

Docteur en Histoire (Université Paris-I), professeur d’Histoire-Géographie (lycée Curie, Saint-Lô, Manche), chercheur associé au Centre d'histoire sociale des Mondes contemporains (Paris-I-CNRS) ; membre de l’ADHC.

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