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Comptes rendus

Emmanuelle Sempère, L’Épreuve du fantôme dans la littérature des Lumières

Paris, Classiques Garnier, 2023
Occitane Lacurie
Référence(s) :

Emmanuelle Sempère, L’Épreuve du fantôme dans la littérature des Lumières, Paris, Classiques Garnier, 2023, 663 p.

Texte intégral

  • 1 Michel Foucault, « L’œil du pouvoir », in Dits et écrits, 1954-1988. II. 1976-1988, Paris, Gallimar (...)

1Au XVIIIe siècle, le mot « fantôme » paraît désigner des réalités si protéiformes qu’il paraît parfois peu aisé de les relier entre elles. L’Épreuve du fantôme dans la littérature des Lumières se donne précisément pour but saisir les liens souterrains qui continuent d’unir tous les objets auxquels s’étend ce signifiant, dans une période qui pourrait pourtant sembler, de prime abord, peu propice aux apparitions. À l’époque des Lumières, les fantômes paraissent avoir perdu le milieu favorable à leur manifestation, du moins si l’on se fie à l’idée qu’il est coutume de se faire de cette période. Entre l’âge baroque et les spectres romantiques encore à venir, le XVIIIe siècle, tout illuminé par la raison philosophique, ne semble laisser que peu de place aux caches sombres, aux tombeaux ouverts et aux visions nocturnes – c’est du moins en ces termes que Michel Foucault situe la rupture que constitue l’Âge classique dans l’« Œil du pouvoir1 ». Pourtant, le fantôme continue de hanter les textes, comme le démontre l’autrice, tout en connaissant un déplacement passionnant dans ses significations.

2La grande qualité du livre d’Emmanuelle Sempère réside, en effet, dans sa capacité à montrer ce qui fait système dans l’emploi du mot fantôme et révéler l’importance cardinale de celui-ci dans le grand réagencement des valeurs et des savoirs au temps des Lumières. Souvent mobilisée dans les sources pour sa charge métaphorique, cette figure est étudiée par l’autrice pour sa dimension herméneutique, de nature à pointer un tournant dans l’histoire des idées. Le nom, observe-t-elle, décrit une « dérive lexicographique », au sein d’une série de champs du savoir dont l’analyse en termes critiques, satiriques voire médicaux montre à quel point le fantôme prend, à l’âge classique, l’apparence d’une limite entre le normal et le pathologique. Lorsque celui-ci est invoqué dans un texte, sa présence signale tantôt une pathologie physique (tache oculaire, défaut de vision ou cauchemars provoqués par un régime alimentaire néfaste, p. 294), tantôt une pathologie du discours (superstition, mensonge d’un tyran ou vaine considération morale), ou bien une pathologie de la perception (hallucination ou fausse apparition).

3L’Épreuve du fantôme a donc vocation à examiner cet espace liminal dans lequel persiste le fantôme à l’époque des Lumières et les modalités de cette existence paradoxale. Car le fantôme n’est pas que la figure repoussoir d’une rationalité militante, elle fonctionne également comme une épreuve pour la pensée. Si les liens entre fantôme, simulacre, illusion, hallucination ou folie en viennent à se resserrer dans l’espace sémantique que ces noms ont en partage, le fantôme, lui, contient une dimension presque expérimentale. Celui-ci signale un effort de la raison contre elle-même, contre une préconception dont celle-ci doit désormais triompher. À ce titre, l’autrice identifie cinq épreuves qu’impose l’apparition d’un fantôme au champ social dans lequel celle-ci se produit, donnant lieu aux cinq parties qui composent le livre – le champ des savoirs, les valeurs morales, l’expérience sensible, la production et la réception artistiques puis romanesques. Chacun des chapitres de cette enquête d’histoire des idées est nourri d’exemples divers et riches, sortant des sentiers battus de la littérature des Lumières – bien que ne négligeant pas les ouvrages centraux de la période – au profit d’une acception plus large de cet espace intellectuel et littéraire, incluant des ouvrages issus des sciences expérimentales. C’est par exemple le cas des travaux de Boissier de Sauvages, médecin montpelliérain, dans sa Nosologie méthodique (p. 296) qui s’attache à investir le signifiant « fantôme » d’un sens médical pour l’inclure à sa symptomatologie de la folie humaine.

4Le fantôme, démontre l’autrice, est plus largement le symptôme d’une dialectique à l’œuvre dans la pensée du XVIIIe siècle. Partout où le fantôme se manifeste, celui-ci signale un trouble dans le régime du visible. Le fantôme devient alors une épreuve prompte à révéler la réalité, un mécanisme de dévoilement de la vérité. Paradoxalement, son apparition acquiert une puissance heuristique, l’ombre conditionnant la manifestation de la lumière.

5Plus qu’un mécanisme rhétorique, le fantôme agit comme un opérateur épistémique propre à ouvrir la voie à de nouveaux types de savoirs. Sans sombrer dans l’anachronisme ni la lecture téléologique (et sans non plus surinterpréter L’Épreuve du fantôme), plusieurs textes cités paraissent s’apparenter à des questionnements propres à l’anthropologie. Ainsi, les encyclopédistes Jaucourt, dans l’article « Oracle de Sérapis » et Boulanger, pour l’entrée « Hébraïque [langue] », font appel à la notion de fantôme pour rapprocher les simulacres par lesquels s’entretient le pouvoir dans différentes civilisations et dans différentes périodes historiques. La machine lumineuse des prêtres babyloniens procède des mêmes manipulations appliquées aux contes populaires égyptiens ou des oracles auxquels Fontenelle prête la même source qu’aux songes et aux fantômes :

Le simulacre porte de façon très explicite le projet des Lumières : si le fantôme est « méprise », il est aussi mensonge et tromperie ; la lecture anthropologique de l’origine et du fonctionnement des « fantômes » de l’esprit s’articule, voire conduit à une analyse politique qui dénonce un pouvoir qui manipule l’erreur (p. 81).

6Le fantôme, comme emblème de l’erreur forte, de l’illusion puissante qui peut séduire, au sens premier du terme, l’esprit, fusse-t-il gagné à la rationalité des Lumières (p. 56), désigne une faillite de la perception que les penseurs emploient volontiers à des fins spéculatives, et, ce faisant, ébauchent une forme d’anthropologie politique mêlée de psychologie. Il y a quelque chose de très moderne à traduire des récits anciens en expériences commensurables par ses contemporains, métamorphosant une éventuelle condescendance évolutionniste en quête d’une expérience partagée (p. 59 et suivantes). Il faut pour autant se garder de toute généralisation. L’intuition anthropologique a tôt fait de redevenir une conception évolutionniste de la raison dès lors que le fantôme est mobilisé en matière morale. Diderot, par exemple, entend faire du fantôme l’incarnation (c’est un comble) des « idées fausses » fruits de la « mauvaise éduction » (p. 71). Le « fantôme de vertu » désigne une forme d’éthique « embarquée » faite de normes et de valeurs non questionnées à l’origine de certains sentiments. Parmi eux, le remords fait parfois l’objet d’une conception médicale comme chez Julien Offray de La Mettrie qui le décrit comme une vertu imprimée dans le cerveau, se manifestant sous la forme d’un fantôme (p. 167). En matière historique, le fantôme est une puissance évocatrice de l’histoire, voire-même l’histoire qui s’engendre elle-même quand il est question de grands personnages confrontés à des spectres – autant d’observations qu’il est aisé de rapprocher, a posteriori, de catégories psychanalytiques telles que le surmoi ou le refoulé.

De même, si le fantôme partage avec le spectre un effet de surgissement spectaculaire et de scandale, le vague de sa forme rappelle qu’il émane de l’intériorité et qu’il est fait, là encore, de matériaux psychiques. Cependant, quoiqu’évanescent et insensible, le fantôme confirme […] l’avènement d’une civilisation de l’image. C’est en termes de visible et d’invisible que se pense une dialectique de la vérité et de l’illusion auparavant portée, essentiellement, par le récit ou l’histoire. (p. 361)

7Moins morbides que sensibles, les fantômes des Lumières valent moins par leur relation à la mort que par leur relation à la vérité ou à l’existence, catégories primordiales de la philosophie du XVIIIe. Si bien que la dissipation des spectres par leur explication, et donc la dissipation du faux, devient la métaphore du programme politique des Lumières.

8Cette archéologie de la figure fantomatique qu’opère L’Épreuve du fantôme intéressera également les chercheuses et chercheurs en culture visuelle. Emmanuelle Sempère a bien conscience de participer d’une « photologie » derridienne en produisant une enquête sur l’histoire de la vision. Le fantôme ressortissant d’une expérience fondamentalement visuelle, cette somme que constitue L’Épreuve du fantôme permet une réflexion sur le rapport au visible. Trahison de la vision par elle-même, le fantôme donne à voir un rapport suspicieux au sensible et au corps, capable d’agir au détriment d’un sujet qui hérite de défauts (physiques ou intellectuels) incorporés. De la même manière que le sujet politique doit gagner son autonomie par l’effort de la raison contre l’opinion qui obscurcit sa pensée, l’individu doit débarrasser son regard de ce qui le hante. Dans les deux cas, il revient à la philosophie d’exorciser les fantômes, métaphoriques ou physiologiques, en résistant aux séductions qui la guettent (p. 73). Le fantôme, métaphore dialectique de la construction rationnelle, exige dans tous les cas, un exercice constant de la lucidité, vertu cardinale des moralistes, et qualité tant intellectuelle que visuelle par excellence.

Qu’est alors le « fantôme » : la vapeur elle-même, insaisissable et évanescente, ou l’une de ses configurations particulières, moment d’illusion qui semble lui donner une existence propre ? (p. 273)

9Ainsi, « [la] physique du fantôme [passant par] une physiologie de l’idée fausse » (p. 281) ouvre singulièrement sur les questionnements qui hanteront le long XIXe siècle médiatique et le basculement qu’il augure dans le régime des images et de la vision.

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Notes

1 Michel Foucault, « L’œil du pouvoir », in Dits et écrits, 1954-1988. II. 1976-1988, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2001, p. 190‑207.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Occitane Lacurie, « Emmanuelle Sempère, L’Épreuve du fantôme dans la littérature des Lumières »Revue d’histoire culturelle [En ligne], 7 | 2023, mis en ligne le 15 décembre 2023, consulté le 19 avril 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rhc/6838 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/rhc.6838

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Auteur

Occitane Lacurie

Doctorante en études visuelles à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (École des Arts de la Sorbonne)

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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