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Comptes rendus

François Dosse, Les vérités du roman. Une histoire du temps présent

Paris, Les Éditions du Cerf, 2023
Marie-Claude Genet-Delacroix
Référence(s) :

François Dosse, Les vérités du roman. Une histoire du temps présent, Paris, Les Éditions du Cerf, 2023, 676 p.

Texte intégral

1L’histoire de la littérature actuelle, celle du temps présent, invite l'historien François Dosse à traiter de la fiction en littérature et en histoire contemporaine : l'écriture du récit et celle de la mise en intrigue ont en commun de partager « les vérités du roman ». Dans ce jeu de miroir discursif et réflexif réapparaît le sujet qui avait disparu de l'écriture des historiens et de celle des romanciers durant la période dominée par le structuralisme. Ce retour au monde subjectif, à la temporalité du réel existentiel vécu, définit un régime d'historicité fondé sur une forme commune de présentisme que l'auteur a observée et analysée dans les œuvres contemporaines des historiens aussi bien que dans celles des écrivains.

  • 1 Dominique Viart, « Historicité de la littérature contemporaine », dans Dominique Viart et Laurent D (...)

2Dans sa longue introduction méthodologique, sur laquelle je concentrerai ce compte-rendu, François Dosse constate qu'il se passe manifestement quelque chose du côté du roman et plus précisément du côté de l'écriture romanesque, qui est passée d'une « écriture pure évidée, blanche, durant le période structuraliste à une écriture transitive qui abolit la ligne de partage entre fiction et non fiction » et « qui fait naître nombres d'hybrides, nés du mariage incestueux entre enseignements des sciences humaines et sociales, et exigences littéraires, entre réel et imaginaire, entre connaissances et rhétorique stylistique » (p. 9). Cette vitalité retrouvée de l'expression romanesque met au défi l'histoire et les sciences humaines dans leurs tentatives pour explorer, comprendre et exprimer le temps présent et le monde social. L’historien de la littérature Dominique Viart1 parle de « fictions critiques » et de « roman-témoin » pour les différencier du roman historique classique et des narrations documentaires de l'enquête orale. L'histoire s'écrit toujours au présent, les historiens le répètent à l’envi depuis Benedetto Croce : mais s’il en va de même pour la littérature, les modes d'écriture de l'une et de l'autre ont un rapport différent à la vérité en dépit de leur commune participation au tournant phénoménologique actuel (p. 13). Aussi le présent relève-t-il d'un nouveau regard, d'une nouvelle conception de l'opération historiographique ouvrant un champ d'investigation commun aux historiens et aux romanciers.

3Pour éclairer ce lien entre le passé et le présent, François Dosse s’appuie sur les œuvres de plusieurs chercheurs (p. 15-19). Le philosophe Georges Didi-Hubernam, dans son ouvrage Devant l'image (Paris, Minuit, 2000), a observé que l’épaisseur temporelle du présent favorise les capacités heuristiques de l'anachronisme. De son côté, l’historienne Nicole Loraux estime féconde la pratique de l'analogie par les anthropologues. Elle ne s'inscrit pas dans une démarche généalogique, mais invite à revenir au présent pour y repérer les marques d'antiquité de notre modernité : « à la base de cette quête, l'helléniste postule une hétérochronie, une coalescence des temps constitutifs de notre contemporanéité riche en pluralité des régimes d'historicité » (p. 17). Et l'hypothèse de l’historien Henri Rousso « selon laquelle le temps présent serait assignable à la dernière catastrophe en date ouvre à l'inspiration historienne et littéraire à une multitude de narrations sous forme de "revenances", de spectres, de fantômes du passé qui viennent hanter le présent » (p. 18). Des jeux de miroirs entre passé et présent sont ainsi créées, qui explique la part importante dans la production littéraire « d’une forme de poétique de la spectralité », telle que l’illustre Tous les matins du monde de Pascal Quignard.

  • 2 Cyril Lemieux, « Philosophie, psychanalyse, sociologie. Un autre regard sur les origines de la poli (...)

4Tout cela a conduit à des diagnostics pessimistes sur « la fin de l’histoire » ou « la fin de la littérature », associés à une crise du rapport entre passé, présent et avenir. L'enquête menée par l'auteur au cœur de la littérature française contemporaine démontre qu'il n'en est rien. Au contraire, la vitalité de l'expression romanesque en France se caractérise par un présentisme qui renoue avec le réel. Il se propose de l'étudier pour contredire une multitude d'ouvrages (il en donne une bibliographie ironique p. 20) qui, depuis 2000, annoncent le décès de la littérature française. Il précise ensuite les deux phases de son voyage historien au sein de la littérature française contemporaine. Dans un premier temps, il se concentre sur la relation entre écriture historienne et écriture littéraire et sur la porosité de leur frontière pour constater un commun régime d'historicité. Il s'agit de prendre en compte le problème épistémologique que pose la description du rapport entre littérature et histoire à partir de points de contact comme le présentisme ou d'autres formes d'analogies, ou encore en s’inspirant du concept de « conversionnisme » défini par Cyril Lemieux2 à propos des relations entre philosophie et sciences humaines. Dans une deuxième étape, François Dosse montre que la littérature française peint un tableau lucide du temps présent à partir d'enquêtes qui scrutent la société, son fonctionnement renouant avec « l'appréciation de Stendhal selon laquelle le roman est la médiation privilégiée pour parvenir à la vérité du monde » (p. 22). Ainsi se rapprochent historiens et romanciers dans ce commun attachement au contrat de vérité pour dire le monde.

5Le livre est constitué de deux parties, mais si son exposé est très clair et bien construit, il n’en procède pas moins par l’analyse d’une suite de cas qu’il est impossible d’énumérer en détail dans un compte-rendu. La première partie, divisée en huit chapitres, aborde la question de la frontière entre littérature et histoire, entre fait et fiction. Les problèmes que posent le franchissement et la porosité de cette frontière sont mis en lumière par l’examen des controverses qui ont suivi la publication des Bienveillantes de Jonathan Littell et de quelques autres auteurs (Haenel, Vuillard, Binet). Il se tourne ensuite vers les historiens, examinant leur rapport à la fiction et au roman (Boucheron, Jablonka, Artières, Audouin-Rouzeau, Régine Robin), concluant sur l’uchronie et l’histoire contrefactuelle. Sont ensuite abordé les défis que posent aux romanciers l’écriture des guerres du XXe siècle (Claude Simon, Jean Rouaud, Jean Echenoz, Pierre Lemaître, Olivier Guez, Jean Hatzfeld, Mathias Énard, Olivier et Jean Rolin, Éric Vuillard et bien d’autres), puis celui non moindre de « l’écriture adossé au trauma » (Kertész, Appelfeld, Modiano, Perec, Semprun, Anne Berest, etc.). Il infléchit ses propos vers la problématique des lieux de mémoire dans le chapitre VI, « Du moment mémoriel à la mélancolie », dans lequel il illustre le rapprochement que permet le basculement historiographique réalisé par la nouvelle histoire sociale de la mémoire en prenant appui sur les textes de Pierre Senges, Nicole Caligaris, Pascal Quignard, Gérard Macé, Pierre Bergougnioux et Pierre Michon. Le chapitre suivant, qui vise à démontrer « la fécondité actuelle des échanges entre histoire et fiction » rompt avec la séquence d’analyses qui précède en proposant un vaste panorama historiographique pour mettre en lumière les rapprochements entre écritures fictionnelle et historienne. Cette partie se termine sur « Deux expériences complémentaires de la temporalité », celle que permet la conception bergsonienne d’un passé « contemporain » d’un présent qu’il a été, et celle qu’introduit la psychanalyse avec le refoulement d’un passé qui revient pour faire éclater l’approche continuiste du temps et de la temporalité et engendrer une hétérochronie (André Green) : l’expression littéraire apparaît alors comme « le miroir brisé de notre régime d’historicité, une manière d’exprimer notre rapport au temps et notre quête de sens lorsque le sens téléologique a disparu » (p. 298).

6La deuxième partie, intitulée « La littérature : une histoire du temps présent », constitue une sorte de manuel thématique de la littérature post-structuraliste et s'égrène en quatorze chapitres d’une densité telle qu’il est encore plus difficile de les résumer que ceux de la première partie. Les trois premiers sont consacrés à des structures éditoriales et à leur impact sur la production littéraire : « L'écurie Minuit », la collection « Terre humaine » et l’« effervescence » des revues et des nouvelles maisons d’édition : Verdier, Verticales, Actes Sud, P.O.L., Inculte, ou encore L’Arbalète, abritée par Gallimard qui a aussi créé en son sein des collections novatrices. Après une étude du phénomène Houellebecq, qualifié d’« entomologiste du monde moderne » vient une série de chapitres thématiques, analysant le traitement littéraire de la ville, du travail, de la société française dans ses marges et ses maux, de l'écosystème et l'éco-poétique, de la littérature d'enquêtes judiciaires, dans lesquels les approches du quotidien des littéraires et des historiens sont mises en parallèle. Un chapitre est dévolu au roman noir, un autre au transhumanisme. Les trois derniers chapitres traitent de l’écriture de soi, en s’intéressant d’abord à la biographie puis au jeu complexe du rapport du « je » de fiction au « je » de l’autofiction (à travers la controverse Laurens-Darrieusecq), pour s’achever sur une confrontation entre le « je » romancier (l’auto-sociobiographie d’Annie Ernaux) et le « je » de l’égo-histoire, véritable écriture de soi des historiens.

7Une rapide conclusion rappelle qu'il est erroné d'opposer fiction et vérité et que, depuis Thucydide, le fait d’insister sur la valeur de l'histoire comme poétique du savoir ne doit pas affaiblir son régime d'historicité. La littérature est une source essentielle de vérités et elle est devenue « l'archive du temps présent, d'un temps de glissement ». La grande fresque sur « les vérités du roman » qui est présentée dans ce panorama d'« une histoire du temps présent » impressionne par sa richesse et sa complexité érudites, et par la monumentalité de sa composition et de son style. Le livre présente une thèse forte et la défend en s’appuyant sur des sources immenses et parfaitement maîtrisées. Mais, parce que l’on est quelque part entre un essai critique et un travail universitaire, il n’est pas facile à lire ou à utiliser, le lecteur étant laissé à lui-même : l’absence d’index des noms, de chronologie des œuvres, de notices biographiques, de bibliographie, etc., nous prive de repères qui auraient facilité la lecture et la compréhension de cette œuvre en miroir.

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Notes

1 Dominique Viart, « Historicité de la littérature contemporaine », dans Dominique Viart et Laurent Demanze, (dir.), Fins de la littérature, tome 2, Historicité de la littérature contemporaine, Paris, Armand Colin, 2012.

2 Cyril Lemieux, « Philosophie, psychanalyse, sociologie. Un autre regard sur les origines de la politique moderne », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2014/1, 69e année, p. 169-183.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Marie-Claude Genet-Delacroix, « François Dosse, Les vérités du roman. Une histoire du temps présent »Revue d’histoire culturelle [En ligne], 7 | 2023, mis en ligne le 15 décembre 2023, consulté le 24 avril 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rhc/6688 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/rhc.6688

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Auteur

Marie-Claude Genet-Delacroix

Professeur émérite à l'Université de Reims-Champagne-Ardennes

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