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Comptes rendus

Fei-Hsien Wang, Pirates and Publishers. A Social History of Copyright in Modern China

Princeton, Princeton University Press, 2019
Sylvain Lesage
Référence(s) :

Fei-Hsien Wang, Pirates and Publishers. A Social History of Copyright in Modern China, Princeton, Princeton University Press, 2019

Texte intégral

1Pirates and Publishers est un livre d’une importance considérable, largement passé, semble-t-il, sous le radar des chercheuses et chercheurs en histoire du livre. L’ouvrage de Fei-Hsien Wang envisage quantité d’enjeux de premier plan avec une facilité et un sens de la synthèse étourdissant. Si l’on croise au fil des pages des pirates, des détectives, des procès rocambolesques, l’ouvrage est construit autour d’une thèse robuste qui explore les linéaments du copyright en Chine.

2À travers son étude de la difficile adoption du copyright en Chine, Wang ne vise rien moins qu’éclairer la manière dont s’articulent l’action de l’État, de la loi et du marché dans la Chine contemporaine, depuis les derniers jours de l’Empire jusqu’à la collectivisation communiste. Les chemins sinueux de l’adoption de réglementations – et, surtout, de leur application – permettent en effet d’envisager une histoire très concrète des institutions étatiques et de la manière dont les acteurs intellectuels et économiques parviennent à s’en emparer, à les mobiliser à leur profit. Ce faisant, avec une grande décontraction, Wang dynamite plusieurs thèses classiques.

3Wang commence ainsi par remettre en cause l’idée de la législation antipiratage comme une importation occidentale, liée à des pressions récurrentes, que ce soit dans le contexte de la diplomatie de la canonnière à la fin du XIXe siècle, ou de la libéralisation de l’économie dans les années 1970-1980, qui culminent avec la signature par la République populaire de Chine de la Convention de Berne en 1992, préalable à son entrée à l’OMC en 2001.

4C’est ainsi une période de très profonde transformation du paradigme socio-politique qu’explore Wang, pendant laquelle les pratiques de lecture, la place des élites culturelles et la composition des acteurs de l’édition sont totalement rebattues.

5L’aspect sans doute le plus passionnant d’un livre qui, on l’aura compris, n’en manque pas, est sans doute d’envisager le copyright non pas comme un corpus de textes et de réglementations, ni même de se pencher sur leur application devant les tribunaux, mais de l’envisager comme une série de pratiques sociales, à la fois inscrites dans des pesanteurs historiques – avec une très nette inertie de traditions culturelles anciennes – et d’une grande plasticité et inventivité de la part des éditeurs.

  • 1 La pratique du colophon, ou zohan, est ainsi directement importée de Chine qui, jusqu’au milieu du (...)
  • 2 Ma traduction.

6Le premier chapitre revient sur les racines de la notion de « droits de reproduction », et les importantes nuances sémantiques qui l’entourent. Le terme chinois, banquan, est le fruit de l’élaboration d’un Japonais, Fukuzawa Yukichi, un samouraï qui devient l’un des plus importants intellectuels de l’ère Meiji (le « Benjamin Franklin japonais », p. 23) et cherche donc à sécuriser les revenus tirés de l’écriture. Il le fait en élaborant la notion de hanken en 1873 articulant très étroitement copyright et progrès économique, et en fait l’un des leviers de l’intégration du Japon au monde « civilisé » moderne. La notion fait reposer la protection de son travail non sur la propriété intellectuelle, mais sur la possession des bois gravés. Fukuzawa se mue en imprimeur et en véritable entrepreneur culturel, exerçant un contrôle total sur la production de ses propres livres – mais s’exposant ainsi encore plus aux effets de la reproduction non autorisée (p. 31). Cette protection est attestée par des sceaux dont la provenance est, elle issue de la tradition chinoise1 ! Ainsi, l’émergence du droit d’auteur en Chine plonge ses racines dans des circulations culturelles croisées particulièrement complexes entre la Chine et l’archipel japonais, mais aussi avec les pays occidentaux. Ainsi, « en Chine, la notion de cangban / possession de bois gravés apparus pendant l’Empire tardif, de même que la pratique d’apposer le sceau du propriétaire de ces bois comme garantie d’authenticité et de propriété, empruntées par le Japon de Tokugawa, sont devenues les ressources cruciales permettant à Fukuzawa de traduire et de mettre en pratique ce qu'il prétendait être une doctrine nouvelle et occidentale qui n'avait pas d'équivalent local » (p. 382).

7Car l’impulsion décisive dans l’adoption de cette nouvelle conception reste bien la politique d’ouverture décidée au début du XXe siècle. Le sens de circulation des livres entre la Chine et le Japon s’inverse en effet brutalement après 1895 et la défaite chinoise contre le Japon, qui pointe la nécessité d’entamer une modernisation à l’occidentale. Or, dans ce processus, le Japon (dont nombre de caractères sont empruntés au chinois) offre un raccourci vers l’Occident : pour importer massivement les connaissances occidentales, passer par le japonais permet non seulement de suppléer au manque de traducteurs maîtrisant les langues occidentales, mais également d’avoir directement accès à une sélection de textes permettant de penser la « modernité » occidentale. C’est dans ce contexte d’importation massive de termes neufs, forgés à partir de la traduction de termes japonais, que hanken apparaît comme banquan.

8Mais Wang va plus loin encore : alors que les premiers défenseurs du copyright insistent sur son origine étrangère et sa nécessité pour moderniser la Chine, la popularisation rapide du banquan montre que les libraires chinois ont perçu la manière dont cette notion faisait écho à des pratiques plus anciennes coutumières héritées des dynasties Ming et Qing contre la réimpression non autorisée.

9Le deuxième chapitre est consacré au marché de l’Apprentissage nouveau (New Learning). Le choc intellectuel provoqué par l’impératif de modernisation suscite une soif considérable de lecture : absorber les valeurs culturelles de l’Ouest se transforme en impératif pour les élites culturelles. Les réformes top-down du système bureaucratique impérial a ainsi des effets directs sur le marché du livre, en raison de la clientèle captive de candidats aux concours impériaux. Si le marché s’adapte à la nouvelle donne intellectuelle, une question demeure, cependant : s’agit-il d’une vraie ouverture ou faut-il y voir un effet d’aubaine ? Le flot de traductions est cependant considérable (899 traductions entre 1900 et 1904). Dans ce nouveau contexte, le marché se transforme et se professionnalise en profondeur : des éditeurs missionnaires, guidés par l’expansion de la bonne parole et qui distribuaient gratuitement leurs textes, se convertissent rapidement à l’édition commerciale (l’exemple de SDCK, à cet égard, est particulièrement fascinant : cet éditeur missionnaire fondé en 1887 se convertit très brutalement au modèle de l’édition commerciale, au point de devenir le premier éditeur à intenter un procès pour reproduction non autorisée en 1897, une pratique impensable dix ans auparavant).

10Wang montre finement l’intrication des facteurs technologiques et du cadrage juridique : ainsi, elle démontre comment les nouveaux éditeurs qui se lancent sur le marché du New Learning, qui investissent dans des presses modernes, peuvent certes imprimer en masse, mais se trouvent en retour plus exposés aux effets de la contrefaçon que des éditeurs traditionnels habitués à des tirages de quelques centaines d’exemplaires. Elle montre également (chap. 3) comment l’argument de la qualité, qui permet d’obtenir des autorités impériales des privilèges d’impression, peut se retourner contre les éditeurs. L’Académie impériale, puis le ministère de l’Éducation, accordent en effet des privilèges sur la base de la valeur socio-culturelle des livres ; les enjeux économiques sont ainsi mis sous le tapis, exposant les éditeurs à une contrefaçon exercée par les institutions étatiques elles-mêmes, au nom précisément de l’importance de ces ouvrages pour la modernisation du pays ! On suit ainsi l’élaboration progressive et compliquée des modalités pratiques de rémunération d’un copyright détaché de la possession des moyens de reproduction. L’intérêt de l’étude consiste ici à se pencher non pas sur les élaborations théoriques, mais sur les pratiques quotidiennes, par exemple les pratiques de certification du tirage et de contrôle des ventes.

11Ce sont sans doute les chapitres 5 et 6 qui s’avèrent les plus fascinants. Fidèle à son idée d’étudier de manière très concrète les modalités d’application du copyright, Wang montre la manière dont les éditeurs forment une guilde à Shanghai qui s’octroie des pouvoirs non prévus par le cadre légal. S’engouffrant justement dans les interstices de l’administration, les éditeurs s’appuient sur la densité du tissu local d’éditeurs pour réguler le secteur, à travers la mobilisation d’une force de détectives et des procédures d’arbitrage. Ainsi, les éditeurs font bien plus appel aux instances de la guilde – dépourvues de tout cadre légal – qu’ils ne saisissent les tribunaux. Les archives de ces conflits, que Wang étudie au ras du sol, sont particulièrement riches – ainsi des éditeurs qui, en dédommagement d’une contrefaçon, reçoivent des exemplaires piratés qu’ils s’empressent de recommercialiser pour leur propre profit (p. 183-184).

12La force de ces liens communautaires, qui assure l’efficacité de la régulation à Shanghai, constitue également la principale faiblesse de cette guilde. En effet, hors de Shanghai, les éditeurs se trouvent singulièrement dépourvus lorsqu’ils tentent de requérir l’assistance des autorités locales – qui plus souvent qu’à leur tour sont elles-mêmes les instigatrices de reproductions non autorisées. C’est l’objet du chapitre 6 qui analyse finement l’évolution du business de la piraterie, lequel se perfectionne jusqu’à constituer un deuxième réseau de commercialisation : les succès d’édition dans les grandes villes sont ainsi reproduits et diffusés dans les villes secondaires et les campagnes. Parasitisme ou complémentarité ? Wang montre bien que les éditeurs shanghaiens ne parviennent en tout cas pas à irriguer finement le territoire et que ce deuxième réseau assure une pénétration plus large. Beiping (Pékin) se tourne massivement vers la piraterie au moment où la ville perd son statut de capitale politique : le tissu d’imprimeurs, très sensible au contexte politique, se repositionne alors dans la contrefaçon. La guilde des éditeurs monte alors des opérations en recrutant d’anciens inspecteurs de police qui opèrent aux franges de la légalité. Plus que d’obtenir des condamnations – il faut pour cela des procès qui sont longs, coûteux et décevants – la Detective Branch cherche plutôt à négocier des arrangements. Face à l’impuissance de l’État à faire appliquer les règles de droit, les éditeurs démunis voient paradoxalement comme meilleure solution la mobilisation du langage de la sédition politique. Alors même qu’ils revendiquent une liberté d’action à Shanghai, ils se retrouvent ainsi à brandir au-dehors l’étendard de la lutte contre les écrits subversifs afin de susciter l’intérêt des autorités.

13Wang démontre de façon très convaincante que le bilan d’ensemble de la lutte contre la contrefaçon est décevant sur un plan économique : la lutte des éditeurs pour préserver leur gagne-pain leur coûte plus cher qu’il ne leur rapporte. Mais (et c’est sans doute là l’une des principales critiques que l’on peut émettre contre l’ouvrage), elle n’envisage pas les bénéfices que peuvent en tirer les éditeurs, au-delà du seul bilan financier. Sur un plan social et symbolique, on aurait aimé voir l’enquête se prolonger, voir par exemple en quoi cette solidarité organisée des éditeurs suscite l’émergence d’un esprit de corps, d’une identité commune.

14Par contraste avec ces chapitres, le dernier (« Un monde sans piraterie »), consacré aux transformations du régime de la propriété intellectuelle après la prise de pouvoir communiste de 1949, apparaît moins inédite. Sans grande surprise, on relève la difficulté du passage à une nouvelle économie culturelle, sous le contrôle de l’État, et la question délicate du salaire et du travail intellectuel en régime communiste. L’ouvrage dans son ensemble n’en reste pas moins remarquable dans son étude des modalités d’élaboration et d’application du copyright au ras du sol et au plus près des livres, analysées dans leur réalité matérielle et dans leur processus de fabrication. Une histoire très incarnée, rythmée par des exemples très précis, qui éclaire d’un jour neuf l’appropriation locale d’une norme internationale et le jeu des acteurs économiques dans un environnement juridique particulièrement incertain.

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Notes

1 La pratique du colophon, ou zohan, est ainsi directement importée de Chine qui, jusqu’au milieu du XIXe siècle, exerçait un rayonnement intellectuel sur toute l’Asie orientale et bénéficie d’une aura de prestige.

2 Ma traduction.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Sylvain Lesage, « Fei-Hsien Wang, Pirates and Publishers. A Social History of Copyright in Modern China »Revue d’histoire culturelle [En ligne], 7 | 2023, mis en ligne le 15 décembre 2023, consulté le 24 avril 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rhc/6653 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/rhc.6653

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Auteur

Sylvain Lesage

MCF histoire contemporaine, Université de Lille

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

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