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Comptes rendus

Yann Forestier, Changer l’école ou la sauver. Une politique médiatique

Paris, PUF, coll. « Éducation et société », 2023
Bénédicte Girault
Référence(s) :

Yann Forestier, Changer l’école ou la sauver. Une politique médiatique, Paris, PUF, coll. « Éducation et société », 2023, 256 p.

Texte intégral

  • 1 Yann Forestier, L’École, exception médiatique. La presse face aux enjeux des changements pédagogiqu (...)

1Avec Changer l’école ou la sauver. Une polémique médiatique, Yann Forestier offre à un plus large public les résultats de sa thèse, soutenue en 2014 sous la direction de Jean-Noël Luc et Brunot Poucet1. Passer de 778 pages de texte à moins de 200 pages est un défi périlleux en termes d’écriture comme de choix et l’effort est à saluer.

2La thèse et le livre partent d’un même paradoxe : alors que l’École et son public ont connu de profondes transformations aux enjeux complexes et multiples depuis les années 1960, les débats médiatiques sur la question scolaire épousent une structure immuable qui recycle les mêmes argumentaires opposant ceux pour qui il faut « changer l’École » en la réformant et ceux qui appellent à « sauver » une École des savoirs, de l’exigence et de l’autorité qui serait mise en péril par les tenants de la rénovation pédagogique. L’objectif du chercheur est alors de montrer comment s’est construite cette polarisation et d’expliquer sa permanence. Son hypothèse est que le retour cyclique des mêmes argumentaires résulterait « de leur correspondance aux attentes et aux contraintes des médias » (p. 22). Histoire des politiques éducatives et histoire des médias sont donc étroitement imbriquées. On observe en effet une concordance des temporalités autour des années 1960, avec d’une part la question de la démocratisation de l’enseignement et ses conséquences qui deviennent un objet de polémique, et d’autre part, l’élargissement de l’espace public sous l’effet de l’entrée dans l’ère des masses avec un rôle prescripteur déterminant conféré à quelques titres de la presse imprimée généraliste exerçant un magistère moral qui lui assure une position dominante. De la thèse, le livre conserve la rigueur dans la présentation et la justification de la source (la presse imprimée généraliste), du corpus (7 700 textes issus d’une douzaine de quotidiens et hebdomadaires nationaux) et de la méthode. Dans le souci de ne pas perdre le lecteur dans la succession des multiples projets de réformes, aboutis ou non, qui se sont succédé tout au long de la période, l’auteur structure son propos autour de trois images filées qui caractérisent les évolutions des configurations médiatiques : le salon, l’arène et le cirque.

3La première partie analyse comment se substitue le modèle de « l’arène » dans un temps d’incertitudes ouvert par mai 1968 à celui du « salon » associé à un certain consensus réformateur sur la nécessité de changer l’école qui caractérisait la période antérieure. Des salons du XVIIIe, Yann Forestier retient comme attributs « un lieu où se rencontraient un petit nombre de personnalités liées par des liens d’interconnaissances forts, rassemblés autour de valeurs commune et d’une figure tutélaire (Hubert Beuve-Méry au Monde, Pierre Brisson au Figaro) » (p. 39). Occultant l’hospitalité et la mixité mises en lumière par les travaux d’Antoine Lilti, l’auteur insiste sur la capacité partagée de ces deux espaces, le salon et le journal, de reformuler dans le langage mondain les enjeux politiques entretenant la sociabilité d’une élite limitée. Ce modèle éclate en 1968. Du point de vue médiatique, les « chroniqueurs universitaires » laissent la place à ceux qui vont devenir les journalistes éducation, les sources institutionnelles cèdent le pas aux témoins et aux acteurs « de terrain » avec une part croissante des reportages et des enquêtes qui supplantent un journalisme d’enregistrement. La part des intervenants exerçant une responsabilité au ministère est ainsi significativement divisée par quatre entre les années 1960 et les années 1980. Le traitement statistique du corpus montre que de nouvelles préoccupations s’imposent dans les années 1970 avec l’envolée des articles dénonçant une situation qui se dégrade et l’émergence de nouvelles questions comme l’échec scolaire et le malaise enseignant. S’imposerait alors le modèle de l’arène qui se singularise par une part importante de mise en scène de la conflictualité. La polarisation des positions sous l’effet de mai 68 libère une parole conservatrice qui assimile agitation, rénovation pédagogique, laxisme et menace gauchiste. Le deuxième chapitre montre comment la presse tire parti de cette politisation du débat alors même que les différentes forces politiques sont dans l’incapacité de clarifier leurs projets éducatifs. La presse relaie un discours conservateur, déconnecté des enjeux réels des réformes du fait d’une montée en généralisation où la réalité n’est que secondaire, sans que les journalistes assurent la médiatisation attendue entre des réformes de plus en plus techniques et des acteurs de plus en plus nombreux. Filant l’image de l’arène, l’auteur consacre le dernier chapitre au moment critique du débordement par la foule qui sort du contrôle des organisateurs alors submergés. Ce moment critique est celui des réformes lancées par Savary, doublées par la publication d’une série d’essais sur l’école déplorant la décadence du savoir et de l’autorité en raison de l’action néfaste des « pédagogues ». À partir de l’analyse de plusieurs centaines d’articles articulés à l’évolution du monde de la presse (avec par exemple les conséquences du rachat du Figaro par le groupe Hersant en 1975), l’auteur met en lumière la dissymétrie de ces controverses dans laquelle le camp antipédagogiste a la main tandis que les « réformateurs » restent cantonnés à un travail de justification. Le passage de Jean-Pierre Chevènement rue de Grenelle crée un consensus autour du discours conservateur rebaptisé alors « républicain ». Cette partie illustre combien la presse, qui se voudrait un lieu neutre de l’espace public mais qui est aussi un lieu de reconnaissance, en donnant la parole aux deux camps quelles que soient les outrances, est une puissante instance de légitimation.

4La seconde partie, organisée également en trois chapitres, s’attache à la période 1986-2008, marquée par une reprise en main du spectacle par la presse. C’est la figure du cirque que l’auteur choisit pour caractériser la nouvelle configuration unificatrice de la période. Par rapport à l’arène, le cirque est un espace plus contrôlé dans lequel se répètent les mêmes numéros avec des repères familiers qui sont autant de ficelles bien connues du public. Cette partie s’ouvre par une analyse de la crise que traverse alors la presse écrite généraliste et les ajustements opérés par les rédactions (évolution des maquettes, de l’organisation du travail, de la place des éditorialistes…) au prisme des questions éducatives. Dans ce cadre, le numéro bien rodé qui oppose les « pédagogues » aux « républicains » permet régulièrement à l’éducation de faire la une. Ainsi la séquence haute en couleurs du passage de Claude Allègre au ministère (juin 1997-mars 2000) fait rejouer les argumentaires des décennies précédentes, le pédagogue Philippe Meirieu incarnant la cible du discours antipédagogiste, à l’instar de Louis Legrand en 1983. Le schéma argumentatif des antipédagogistes fait dans le chapitre 5 l’objet d’une analyse sémiologique précise que synthétise avec clarté un tableau (p. 170). Le dernier chapitre, consacré à la succession de quatre ministres de droite entre 2002 et 2008 (Luc Ferry, François Fillon, Gilles de Robien et Xavier Darcos), est celui de la mise en échec par la presse de la récupération du discours antipédagogiste par les responsables politiques. L’auteur montre comment, face à une mobilisation grossière des valeurs conservatrices, la presse se ressaisit de son rôle de médiation entre les discours publics et les faits en mettant au jour la déconnexion entre les déclarations et la réalité, que ce soit sur la lecture globale, les Travaux personnels encadrés (TPE) ou le collège unique. L’auteur voit alors s’imposer un journaliste plus critique faisant appel à des chercheurs et des chercheuses (Agnès Van Zanten, Stéphane Beaud…) ou des hauts fonctionnaires de l’opposition soumettant à l’analyse la politique gouvernementale.

5Les trois « essais » qui font office de conclusion complètent et actualisent la recherche doctorale d’un point de vue chronologique (l’effet de la révolution numérique et des réseaux sociaux de ces quinze dernières années sur la polémique analysée), méthodologique (avec une micro-analyse de la réception, angle mort de la thèse, de la polémique médiatique auprès d’une trentaine d’enseignants au moment de la réforme du collège en 2015) et historiographique, avec un plaidoyer pour la presse comme « source clé pour l’historien » (p. 247). Ce dernier essai, à mettre en regard avec la préface confiée à Pascal Ory, témoigne de la volonté du chercheur de s’inscrire dans le champ de l’histoire culturelle en se démarquant de l’histoire de l’éducation.

6Le format synthétique de l’ouvrage, le choix de la source circonscrite à la presse imprimée généraliste et l’objet qui oblige à croiser les historiographies foisonnantes de l’histoire de l’éducation et des médias, laissent évidemment au fil de la lecture l’impression d’un certain nombre de zones d’ombre. En faire l’inventaire serait un procès injuste. Partons plutôt du projet intellectuel de l’auteur résumé dans la dernière phrase du livre : « Cerner et caractériser des groupes sociaux à partir de la culture qu’ils partagent : c’est là toute l’ambition d’une histoire culturelle définie comme une histoire sociale des représentations » (p. 258). Résolument du côté de l’histoire des représentations et des imaginaires sociaux, le livre n’a en effet pas pour objet le réel des politiques éducatives mais bien l’analyse des discours et des images et donc des enjeux symboliques, parfaitement réalisée dans son analyse du discours antipédagogiste et de sa légitimation par la presse. Cependant, si les conservateurs sont bien saisis dans leur diversité avec l’identification de grandes figures (Pierre Gaxotte, Alain Decaux, Guy Bayet, Jacqueline de Romilly, Alain Finkielkraut, Jean-Claude Milner…) et leur ancrage institutionnel (Académie française, Sociétés des agrégés...), les « réformateurs » sont insaisissables à partir des années 1970, à l’exception de ceux qui sont pris directement pour cibles (Legrand et Meirieu) par le camp adverse. Au milieu du livre (p. 111), à partir de l’analyse de son corpus pour l’année 1984, l’auteur opère un glissement en passant de la catégorie de ceux qui veulent « sauver l’école » à celle de ceux qui « aiment l’école », la plupart non spécialistes de l’éducation mais que rassemblent un habitus partagé et une identité fondée sur le prestige de leurs parcours et titres scolaires. Ce groupe social réunirait éditorialistes, intellectuels, universitaires, cadres des associations des parents d’élèves et professeurs les plus titrés. La thèse de l’auteur est qu’en « s’engageant pour la sauvegarde d’un modèle scolaire, ils défendent des positions sociales déjà fragilisées qui y sont étroitement liées » (p. 113). Cette hypothèse faisant des argumentaires un marqueur social et identitaire est convaincante. On regrette cependant la dissymétrie du traitement des deux camps en présence. Sur les raisons de l’incapacité des réformateurs à se rendre audibles, le lecteur reste en partie sur sa faim. Malgré cette frustration, l’ouvrage est une démonstration rigoureuse des effets sociaux et politiques des polémiques médiatiques et apporte un éclairage essentiel sur « ce fait culturel majeur » (p. 257) qu’est l’incapacité de la société française à se doter d’un projet éducatif partagé.

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Notes

1 Yann Forestier, L’École, exception médiatique. La presse face aux enjeux des changements pédagogiques (1959-2008), Thèse de doctorat soutenue le 19 juin 2014 sous la direction de Jean-Noël Luc et Bruno Poucet, Université Paris-Sorbonne, 927 p.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Bénédicte Girault, « Yann Forestier, Changer l’école ou la sauver. Une politique médiatique »Revue d’histoire culturelle [En ligne], 7 | 2023, mis en ligne le 15 novembre 2023, consulté le 18 avril 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rhc/6639 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/rhc.6639

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Auteur

Bénédicte Girault

CY Paris Cergy Université, UMR 9022 « Héritages : Culture/s, Patrimoine/s, Création/s »

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

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