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Comptes rendus

Jeanne Guérout et Xavier Mauduit (dir.), Histoire des préjugés

Paris, Les Arènes, 2023
André Rauch
Référence(s) :

Jeanne Guérout et Xavier Mauduit (dir.), Histoire des préjugés, Paris, Les Arènes, 2023, 470 p., 24 €.

Texte intégral

1Dans ce drôle de livre, drôle mais érudit, des historiennes et historiens de renom sont allés chasser plus d’une cinquantaine de nos préjugés qui, pour la plupart, stigmatisent des groupes humains. Présentés par Jeanne Guéroult et Xavier Mauduit, ils composent une histoire à partir de petits essais. Sous leur forme de stéréotypes ou de partis pris, les préjugés peuplent ou organisent nos conceptions de l’autre, de l’étranger ou de l’étrange, autant dire de l’Étranger, sous couvert de distinctions raciales, sociales, de genres, etc. Certains d’entre eux relèvent de superstitions aisément reconnaissables, d’autres se glissent insidieusement ou frauduleusement dans nos interprétations des événements, insolites ou récurrents, nos commentaires des mœurs ou des croyances. Ce livre est donc porteur d’un message ou même d’une mission. À l’heure du complotisme et des diffusions intempestives par les réseaux sociaux, les auteurs de ce livre veulent faire acte de mémoire afin de lever ce qui souterrainement, secrètement, dicte nombre de nos jugements et de nos actes. Voilà qui n’est pas rien.

2À commencer par le choix des titres. Au-delà de la pertinence et du sérieux de ces remarquables analyses, nul ne peut rester insensible aux intitulés : « Les pauvres vivent sur le dos des riches » (Gérard Noiriel), « La Mauresque s’en va toujours seins nus » (Christelle Taraud), « Les aristocrates sont réactionnaires » (Antoine de Baecque), « Les intellectuels sont déconnectés du réel » (Xavier Mauduit), « Les Russes ont besoin d’un homme à poigne » (Charlotte Thomas), « Les réfugiés profitent du système » (Delphine Diaz). Lancées à l’emporte-pièce, ces déclarations à elles seules alertent le lecteur sur la nature même de ce qu’est un préjugé : une « vérité » qui s’impose d’emblée, sans discussion, c’est-à-dire sans discussion possible, mais qui se partage aisément. De belle manière le livre que dirigent Jeanne Guérout et Xavier Mauduit déconstruit ces partages de croyances qui composent, souvent à notre insu, nos lectures de la réalité.

3D’ailleurs le préjugé n’appartient à personne en particulier, c’est un essaim d’avis, d’idées établies sans établissement, qu’une formule éclair, une expression « toute faite », un adage même, inscrivent dans nos esprits comme une évidence qui n’a pas besoin d’histoire. C’est précisément cette contre-vérité que les auteurs et les autrices de ce livre s’emploient à démonter en pistant l’origine, ou le moment-clef, de l’histoire de chacun d’entre eux. Voilà tiré le fil qui amène un préjugé à déterminer des idéologies ou des opinions actuelles. D’où nous vient le succès du slogan « Les riches gouvernent la France », se demande Jean-Noël Jeanneney ? Il apparait en 1934 dans une déclaration d’Édouard Daladier, mais celle-ci n’était-elle pas présente bien avant ? On parlait autrefois de « féodalités », car l’éthymon de « riche » signifie « puissant », plus récemment on a glosé sur les « deux-cents familles », qu’on croit pouvoir dénombrer. Le compte y est-il ?

4Redoutant toute contextualisation susceptible d’affaiblir son martelage, le préjugé échapperait à l’histoire ou à l’historien, qui sait ? S’il reste valide quoi qu’il advienne, s’il se dérobe à toute généalogie, qu’à cela ne tienne, c’est qu’il est une vérité de la sagesse de nos anciens. Avec « les Tsiganes [sont] des voleurs de poules », Adèle Sutre montre à quel point la formule s’impose dans les esprits : cela va de soi, tout le monde le sait, comment pourrait-il en être autrement ? Qui pourrait en douter ? Le préjugé n’a qu’une vérité, il ne tolère pas même l’exception. Le contrexemple lui apporterait d’ailleurs une preuve supplémentaire. Florent Quellier rappelle qu’ils sont nombreux ceux qui imaginent que les végétariens sont des gens tristes. Voilà qui obéit à une logique : cuisson à l’eau, légumes crus, salades de fruits sans sucre ne préparent pas le palais aux délices d’un festin. Et pourtant la valorisation de la viande rouge, le goût de sa préparation devraient attirer notre attention sur les déterminismes historiques qui donnent au régime végétarien sa triste figure. De même « Les gros manquent de volonté » annonce Jeanne Guérout, mais cela saute aux yeux lorsque sont portés aux nues des régimes minceur et leurs effets espérés sur la silhouette. Démonter le préjugé exige de le contextualiser, de le recontextualiser dans l’histoire, celui du gros et du gras, par exemple, mais aussi de le dénicher dans le regard malveillant jeté sur la personne. Éventuellement, comme le fait l’autrice, plonger dans l’histoire longue, qui précède les régimes saisonniers, celle du roi Louis VI, rebaptisé Louis le Gros.

5Le préjugé est généralement fondé sur le souci de réduire, d’affaiblir et bien-sûr de déprécier l’autre, n’importe quel autre, en le dégradant (« Les Allemands sont des ploucs » signale Ruth Florack, ou en écho : « Les Français sont arrogants et mal élevés » rapporte Diana Cooper-Richet) ; on cherche aussi à ridiculiser un goût en le fustigeant : « Les femmes qui se parfument sont dangereuses » rappelle Eugène Briot. Le préjugé peut déprécier les habitus, travestis en « vices », de tout un peuple ou de civilisations entières en stigmatisant d’un bloc tous les individus qu’elles rassemblent ou mélangent : c’est ainsi que « Les Africains n’ont pas d’histoire » se souvient Bénédicte Savoy ; ou encore « Les Italiens ne savent pas se battre » provoque Catherine Brice. Le propre du préjugé, c’est de livrer, d’emblée, une vue négative, dépréciative du groupe humain qu’il stigmatise. Le racisme, l’ostracisme, le sexisme s’y alimentent de bon cœur. C’est aussi ce qui fait leur attrait, osera-t-on dire.

6Mais le propre de ce livre est encore ailleurs : ses auteurs nous montrent que le préjugé vient en héritage, comme un legs de notre histoire, un comptoir de manières de voir autour desquelles nous nous fédérons. Mieux encore : en ouvrant la fenêtre sur d’autres réalités que celle des groupes humains, on aperçoit des couleurs ou des animaux, commente Michel Pastoureau. Les arts (Martial Poirson), la langue (Bernard Cerquiglini), le soin ou la prévention de santé (Jean-Noël Fabiani Salmon) font partie de la sélection. Tous ses auteurs nous rendent attentifs à l’horizon que le préjugé porte dans notre regard, nos inquiétudes, nos angoisses.

7Nul n’ose l’avouer : est-on victime de ses préjugés ? Pas si sûr. Il faut chercher à qui le crime profite (autre préjugé sans doute), en saisir une part de pertinence. Le préjugé libère l’orgueil de son locuteur : si « Les Arabes sont violents » analyse Jean-Pierre Filiu ou que « Les intellectuels sont déconnectés du réel » (Xavier Mauduit nous rappelle le rassemblement qui se fit autour du « J’accuse » publié par L’Aurore), ceux et celles qui partagent la même opinion ou le même avis se hissent au-dessus des « vices » qu’ils incriminent. C’est dire qu’aucun préjugé n’est neutre, qu’il y a un profit à tirer du préjugé. Et qu’il existe des profiteurs pour en jouir. En ce sens le préjugé en dit long sur l’ambition ou la volonté de puissance de celui qui le partage, le répète, en fait une vérité, la sienne.

8Jeanne Guérout et Xavier Mauduit ont ainsi rassemblé d’éminent(e)s spécialistes d’histoire, médiévale et contemporaine, culturelle et sociale, politique et économique, de la littérature, des religions, du féminisme, de l’art, des couleurs. Les voilà unis pour inviter leur large lectorat, spécialisé ou non, à fouiller l’histoire certes, mais surtout à décrypter les menaces que fomentent les préjugés, les dangers dont ils sont les vecteurs, bref à nous alarmer contre les « fake news », les réseaux sociaux et le complotisme, ces tyrannies contemporaines du préjugé. Un livre à lire avant que la nuit ne tombe !

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Pour citer cet article

Référence électronique

André Rauch, « Jeanne Guérout et Xavier Mauduit (dir.), Histoire des préjugés »Revue d’histoire culturelle [En ligne], 7 | 2023, mis en ligne le 15 novembre 2023, consulté le 19 avril 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rhc/6623 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/rhc.6623

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Auteur

André Rauch

Université de Strasbourg

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