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Comptes rendus

Olivier Christin, Servane Dargnies-de Vitry et François-René Martin (dir.), Esthétique et Républiques. Une anthropologie des images

Paris, Le Bord de l'Eau, coll. « Bibliothèque républicaine », 2022, 341 p.
Marie-Claude Genet-Delacroix
Référence(s) :

Olivier Christin, Servane Dargnies-de Vitry et François-René Martin (dir.), Esthétique et Républiques. Une anthropologie des images, Paris, Le Bord de l'Eau, coll. « Bibliothèque républicaine », 2022, 341 p., 25 €.

Texte intégral

1Dans une longue introduction, les auteurs présentent leur problématique : transhistorique et transnationale, elle entend analyser « la question des relations entre innovation artistique, condition des artistes et nature du gouvernement » (p. 6), qui se pose du XVIIIe siècle à nos jours d'une manière ou d'une autre dans les régimes démocratiques et sous toutes les latitudes, à partir d’une polémique politico-artistique parisienne typique du XIXe siècle. Celle-ci oppose les deux formes de gestion des arts incarnées par deux directeurs des Beaux-Arts, le républicain Charles Blanc en 1848 et en 1870-1873, et le monarchiste Philippe de Chennevières en 1873-1878. Du point de vue des auteurs, cette simple controverse de 1876-1877 témoigne « de la vigueur des luttes symboliques qui accompagnent les Révolutions de la fin du XVIIIe siècle... qui ne cessent de ressurgir au cours de l'histoire dans des termes qui ne changent qu'en apparence. » (p. 7). L'actualité prouve que les régimes républicains n'en ont pas fini « avec leurs statues, leurs symboles, leurs mises en images » et que c'est leur force de résister ainsi à toute « police des regards »...

2Issu de plusieurs rencontres pluridisciplinaires qui eurent lieu au Colégio de Mexico, aux Beaux-Arts de Paris et à l’École du Louvre, ce livre (les communications sont données comme des « chapitres ») s'est donné des objectifs à première vue simples : « comprendre la place des enjeux esthétiques dans les révolutions européennes et américaines de la fin du XVIIIe siècle à la fin du XIXe siècle » (p. 7). Mais la tâche se révèle difficile du fait de la conjonction de trois problèmes historiographiques complexes. Le premier est dû à la « force des catégories de la pensée politique classique et à l'influence durable qu'elles ont exercée sur les manières de concevoir les relations entre les arts et la politique depuis Aristote » (p. 8). Le second est la difficulté intrinsèque du « projet d'écrire une histoire des relations entre formes artistiques et nature des régimes au temps des révolutions » (p. 12). Le troisième, dont la polémique de 1876-1877 apparaît comme la véritable matrice, est la nécessité d’une enquête systématique sur les symboles, emblèmes et allégories des régimes démocratiques. Grâce à « l'extraordinaire chantier ouvert par l'historiographie depuis près de cinquante ans sur l'art et la République en France, depuis la Révolution » (p. 14), les auteurs ont cherché à ne pas « porter sur l'histoire un regard myope qui réduirait la circulation des choix artistiques, des langages politiques et figuratifs des Républiques de la fin du XVIIIe siècle à la fin du XIXe siècle, à la copie effrénée ... de modèles venus du centre parisien » (p. 16). En effet, « l'image de la République se cherche ainsi tout au long de l'histoire européenne et américaine, dans d'innombrables tentatives faites de remplois, d'inventions sans lendemain, d'hybridations que la comparaison entre l'Europe et les Amériques porte pleinement au jour. Ces tentatives sont la matière de ce livre » (p. 17).

3L’ouvrage ne prétend pas proposer un « corpus exhaustif » : il est composé de monographies indépendantes les unes des autres tant du point de vue historique que géographique, écrites par des spécialistes qui s 'appuient sur des sources très diverses et il est impossible de rendre compte de chacune d’entre elles. On se contentera d’évoquer très rapidement les sujets des seize communications publiées ici. Rosa Maria Dessi (« République ou monarchie ? Le bon gouvernement de la ville et du prince selon Gilles de Rome (v. 1280) et Ambrogio Lorenzetti (1328-1343) », p. 19-49) analyse avec précision l’impact sur la société politique siennoise des concepts aristotéliciens réintroduits par Gilles de Rome et Thomas d’Aquin et les relie à la naissance d’une iconographie paradoxale où une figure princière exprime la Commune de Sienne. François-René Martin s’interroge ensuite sur « La calomnie et la discorde dans l'atelier de l'artiste » en scrutant le tableau de Jean Broc intitulé « L'École d'Apelle », exposé en 1800 au Salon à Paris : le choix de ce sujet, canonique depuis Botticelli, montre que l’artiste revendique une liberté de jugement et de parole qui fait du champ de l’art un terrain du combat politique (p. 51-72). Laurent Baridon s’appuie sur une très riche iconographie pour étudier l'effet de la satire visuelle sur la recherche d'une esthétique républicaine (« Marianne et la culture visuelle satirique, L'ironie contre l'allégorie (1830-1848) » p. 73-94) : il constate que, même si les évènements de 1848 ont rendu l’allégorie républicaine plus sérieuse, la tradition satirique a continué à « troubler une imagerie républicaine qui retrouvera sa force avec la Commune » (p. 94). Stéphan Soulié prolonge cette problématique en centrant son étude sur « La Constitution de 1848 en images. L'impossible enchantement iconographique (1848-1851) » et constate l’impossibilité de trouver une iconographie qui obtienne une adhésion unanime (p. 95-111). Pour clore ce cycle d’études consacrées à la France des années 1800-1848, Margot Renard s'intéresse à l’œuvre de l’historien français le plus lu dans la première moitié du XIXe siècle, Louis-Pierre Anquetil : écrite à la demande de Bonaparte, son histoire de France en 14 volumes paraît sans illustrations en 1804-1805. Mais l’illustration pénètre peu à peu l’édition française et quatre éditions illustrées paraissent entre 1838 et 1848, ce qui permet aux éditeurs de jouer sur l’image pour donner à l’œuvre une coloration politique particulière (« Images du roi et images du peuple. Les Rééditions illustrées de L'Histoire de France d'Anquetil à l'épreuve des convictions politiques des éditeurs », p. 113-131).

4Les chapitres suivants nous entraînent hors de France et d’abord en Amérique du Sud. Fàbio d'Almeida et Carlos Lima Jûnior (« Des allégories pour la république, l'iconographie républicaine au Brésil en trois images », p. 133-153) s'interrogent sur l'existence de deux systèmes allégoriques parallèles pour un seul corps : mais celui-ci est encore impossible à déterminer dans son attribution et sa lecture, une population en majorité composée de métisses ou d’afro-descendants étant difficilement représentée par une femme blanche inspirée par la tradition classique. Georges Lomné (« Figurer la Colombie. Une poétique de l'indépendance (1784-1830 », p. 155-172) se tourne pour sa part vers les débuts de la Colombie où, dès l’insurrection de Miranda, l’hésitation dans « la complexité d'un premier matin » (p. 156) entre « l’Indienne-Liberté » et une image républicaine d’inspiration franco-américaine est violemment percutée par la stature napoléonienne du Libertador Bolivar. Un autre « premier matin » est celui du jeune État fédéral suisse, lorsque la nouvelle constitution de 1848 ouvre une nouvelle ère après les troubles qui ont culminé avec la guerre civile de 1847 : Olivier Lamon décrit, non sans humour, la fortune iconographique du vainqueur, le général Dufour, mais bien vite il fallut, ne serait-ce que pour illustrer le texte de la nouvelle constitution et représenter graphiquement le Conseil Fédéral, élaborer une grammaire visuelle pour traduire en image la nouvelle dynamique politique (« Révolution et réconciliations. L'iconographie républicaine du jeune État fédéral helvétique (1848-1874) », p. 173-190).

5Cinq chapitres sont consacrés au Mexique : Priscila Pilatowsky (« Le républicanisme visuel, Iconographies de la réforme, Mexique 1856-1872 », p. 191-208) montre que la période de la réforme est aussi celle d’hésitations, qui traduisent en fait l’incertitude politique (monarchie ou république, libéralisme ou conservatisme), si bien que l’allégorie politique de la liberté reste liée aux héros et non à une figure qui guiderait le peuple. Angélica Velàzquez-Guadarrama concentre son étude sur la peinture, et sur la façon dont l’usage de la métaphore permet de donner une traduction esthétique à la constitution de 1857, notamment à travers les œuvres des peintres de l’Académie de San Carlos, que ce soit pour offrir l’image du peuple ou celle du héros Miguel Hidalgo (« La métaphore, le peuple et le héros. République et peinture au Mexique, 1857-1859 », p. 209-226). José Alberto Moreno Chávez étudie un épisode à la fois singulier et fondamental pour le jeune État mexicain, le couronnement solennel de la Vierge de Guadalupe qui donna lieu à une véritable bataille culturelle : en fin de compte, censés réconcilier la république libérale et les valeurs conservatrices et monarchiques du catholicisme ultramontain, le couronnement, son rituel et la rénovation de la Collégiale qui en a été le décor ont surtout permis le renforcement de ces dernières (« Entre Monarchie et République, le conflit du Couronnement de Guadalupe en 1895 », p. 227-248). Dans le cinquième chapitre, Inès Yujnovsky élargit le champ en analysant l’esthétique des cartes postales éditées non seulement au Mexique mais aussi en Argentine pour le centenaire, en 1910, des indépendances sud-américaines. La carte postale est un nouveau media en pleine expansion depuis que l’Union Postale Universelle a autorisé, en 1907, l’écriture d’un message au revers d’une image. L’intérêt d’une telle comparaison est qu’elle révèle, au-delà des identités nationales propres, la large diffusion d’un modèle générique, celui des bienfaits de la république qui amène paix, prospérité et modernité (« Esthétique et République dans les cartes postales du Centenaire du Mexique et de l'Argentine », p. 249-266).

6Les derniers chapitres nous ramènent dans l’espace européen et français, bien qu’Olivier Christin garde un pied en Amérique (du Nord, cette fois) puisqu’il commente les considérations d’Alexis de Tocqueville dans le second tome de la Démocratie en Amérique pour mieux comprendre comment les arts figuratifs vont pouvoir construire une grammaire visuelle permettant de rendre compte du nouveau vocabulaire abstrait qu’a suscité l’expérience politique des nouveaux États républicains (« "Des mots abstraits qui agrandissent la pensée". Les architectures morales des Révolutions, 1770-1800 », p. 267-282). Claire Barbillon nous invite à réfléchir sur les problèmes, notamment esthétiques, posés par l’entreprise de « Monumentaliser la République dans l'espace urbain en France au XIXe siècle. Formes et types d'une allégorie sculptée, de Soitoux aux Frères Morice, entre les IIe et IIIe Républiques » (p. 283-295). Servane Dargnies-de Vitry se tourne vers les relations entre « Paysage et République autour de 1848, une politique des formes » pour démontrer que si Charles Blanc n’a pas réussi à créer un art républicain officiel, il a réussi, par sa défense du paysage, à donner à l’esthétique républicaine la possibilité de s’incarner dans des sujets inattendus. In extremis, et puisqu’en France tout se termine par des chansons, la musique fait une brève, mais savoureuse et originale apparition, avec Romain Benini (« La République mise en voix. Enquête sur les chansons républicaines du premier XIXe siècle », p. 313-332) : au terme de l’enquête, il conclut que les chansons populaires républicaines dépassent l’imagerie et la rhétorique traditionnelles pour être « le relais naturel de l’expression démocratique », reprenant le mot de Baudelaire sur Pierre Dupont dont la poésie « exhale … le goût infini de la République ».

7La grande richesse de ce volume, qui nous entraîne vers les horizons les plus variés et qui est pourvu d’une abondante illustration, fait que l’on est d’autant plus déçu par l’absence, incompréhensible, d’une conclusion, absence que l’intérêt de l’introduction est loin de compenser. Pourtant, la présence, dans presque tous les articles, de références à Maurice Agulhon, le jeu des hésitations entre formes traditionnelles classiques et formes nouvelles, la concurrence des styles, les modalités du dialogue entre politiques et artistes, la dialectique de l’espace public et du privé ou de l’intime, les problématiques qui traversent tous ces chapitres, si disparates qu’ils paraissent au premier abord, ne manquent pas et appelaient un mot de la fin. Ce regret ne doit cependant pas détourner les lecteurs de ce beau travail.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Marie-Claude Genet-Delacroix, « Olivier Christin, Servane Dargnies-de Vitry et François-René Martin (dir.), Esthétique et Républiques. Une anthropologie des images »Revue d’histoire culturelle [En ligne], 7 | 2023, mis en ligne le 15 novembre 2023, consulté le 19 avril 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rhc/6579 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/rhc.6579

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Auteur

Marie-Claude Genet-Delacroix

Professeur émérite à l’Université de Reims Champagne Ardennes

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