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Comptes rendus

Carole Aurouet, Marie-Claude Cherqui et Laurent Véray (dir.), Musidora, qui êtes-vous ?

Paris, Éditions de Grenelle, 2022
Philippe Gumplowicz
Référence(s) :

Carole Aurouet, Marie-Claude Cherqui et Laurent Véray (dir.), Musidora, qui êtes-vous ?, Paris, Éditions de Grenelle, 2022, 274 p.

Texte intégral

1Il ne fallait pas moins d’une vingtaine de contributeurs pour cerner les différents aspects de la personnalité de Musidora, « muse-artiste, femme et vamp […] amenée à figurer pour toujours au firmament des étoiles du cinéma mondial », ainsi que la présentent Carole Aurouet, Marie-Claude Cherqui et Laurent Véray, codirectrices et codirecteur de cet ouvrage. « Personnalité » : le mot est réducteur tant le propos général de ces communications est de couvrir l’ensemble d’un parcours qui chemine au confluent des images animées et des lettres, ce qui présuppose le rappel des rôles interprétés par cette artiste, la réception et la projection littéraire qu’en ont fait ses contemporains, notamment les surréalistes. Fruit d’un colloque organisé en 2020 par ses éditeurs de 2022, l’ouvrage ne néglige aucune des difficultés rencontrées par l’artiste au cours de sa carrière, pas plus que l’usage que fit la postérité de ses périples. Ajoutons à la documentation apparemment exhaustive (photographies, fac-similés de lettres dont un envoi à André Breton, tableaux de l’artiste à qui aucun art ne semblait étranger), une édition somptueuse sur papier glacé.

2Née Jeanne Roques à Paris en 1889, Musidora (nom de scène emprunté au roman Fortunio de Théophile Gauthier) fut donc cette première vamp du cinéma muet, restée dans l’imaginaire collectif à travers cette image de femme masquée, regard brûlé, lèvres épaisses, regard cruel, dotée d’une plastique irréprochable mise en valeur par le maillot de soie noire dessiné par Paul Poiret. Un ensemble de signes voué à enflammer des fantasmes auquel les jeunes surréalistes ne pouvaient rester indifférents. On la voit courant sur les toits de Paris dans le film de Louis Feuillade Les Vampires (1915) dans lequel elle interprète le rôle principal. Derrière l’image enregistrée sur pellicule, il y a l’actrice qui se démultiplie dans les théâtres parisiens, essayant de percer, dans les multiples opérettes dont l’étude reste à faire, dans les grandes revues parisiennes qu’un article présente curieusement comme un genre en voie d’obsolescence au début du siècle et dans le monde du cinéma naissant. Pendant la Grande Guerre, elle se produit dans des films patriotiques, mais aussi expérimentaux. Elle s’aventure dans la voie de la réalisation à partir de 1916. Musidora figure parmi les premières femmes à s’engager dans un métier auparavant chasse gardée des hommes ce qui, au passage, doit être mis en perspective avec les places laissées vides du fait de la mobilisation des hommes. A été conservé le souvenir des femmes assemblant des pièces pour des obus dans les usines, mais l’activité de Musidora dans ce que les historiens appellent aujourd’hui le front domestique, élargit la perspective à d’autres champs de l’activité sociale. Elle s’essaie également, avec de grandes pertes financières à la clé, à l’aventure risquée de la production cinématographique, en adaptant un roman du jeune Pierre Benoît. Reste ce que l’on peut appeler la vie sociale que l’on ne peut dissocier de la vie mondaine. Musidora fait la connaissance de Colette dans une revue du Ba-Ta-Clan en 1912, rencontre d’où naît une amitié que seule la mort de l’écrivaine pourra dénouer. Un article évoque cette amitié qui débouche sur le phalanstère féminin du Chalet suisse durant la guerre, avec son organisation au cordeau dont la finalité était de laisser Colette travailler à son œuvre sans être importunée par les soucis domestiques. Une organisation du travail propice ou prétexte à des combinaisons et des aménagements amoureux que l’on imagine. Sa personnalité inspire la verve onirique des surréalistes qui écrivent une pièce à son intention : Le trésor des jésuites (Aragon voit en elle une dixième muse « maléfique et merveilleuse »). Sa carrière sera longue et bien remplie. La Deuxième Guerre mondiale lui avait offert l’opportunité d’un surcroit d’activités (ces carrières artistiques qui démarrent ou redémarrent à l’occasion des guerres devraient donner matière à d’intéressants objets d’études). Changement de cap après-guerre : on retrouve Musidora dans des comédies de boulevard et des vaudevilles bourgeois. Jeannes Roques meurt en 1957.

3Une vie menée tambour-battant émaillée de pertes d’argent, de peines d’amour. La postérité s’est nourrie de Musidora et a contribué à la persistance de sa présence sous différentes formes, notamment à la télévision, où elle a fait l’objet d’une émission de Jean-Christophe Averty qui a relevé sa naissance dans une famille émancipée, progressiste, peut-être proche des milieux libertaires et, par sa mère, qui essaiera d’ailleurs de la régenter plus tard, proto-féministes.

4Une vie au carrefour de genres artistiques (de la scène à l’écrit en passant par l’image), au carrefour également de milieux dans un monde du spectacle qui découvre la médiatisation. L’indifférence au scandale qui ravit les surréalistes ne doit pas faire oublier que Musidora incarne, à la manière d’une borne témoin, un moment de l’émancipation féminine, qu’il s’agisse de la mise en spectacle de son corps ou des difficultés liées à une carrière. Rien d’étonnant à ce que l’université se soit penchée sur son cas, sur son œuvre, sur ce qu’elle représentait. Tout juste pourrait-on regretter que cet intérêt ait tant tardé.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Philippe Gumplowicz, « Carole Aurouet, Marie-Claude Cherqui et Laurent Véray (dir.), Musidora, qui êtes-vous ? »Revue d’histoire culturelle [En ligne], 7 | 2023, mis en ligne le 01 novembre 2023, consulté le 19 avril 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rhc/6530 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/rhc.6530

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Auteur

Philippe Gumplowicz

Professeur émérite de musicologue – Université Evry Paris Saclay – Laboratoire RASM-CHCSC

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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