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Comptes rendus

John M. MacKenzie, A Cultural History of the British Empire

New Haven, Yale U.P., 2022
Jean-Pascal Daloz
Référence(s) :

John M. MacKenzie, A Cultural History of the British Empire, New Haven, Yale U.P., 2022, xv-418 p.

Texte intégral

1John MacKenzie s’est affirmé outre-Manche comme une figure majeure des études sur l’Empire britannique. On lui doit bien des monographies et des ouvrages collectifs traitant de multiples facettes du sujet (telles que la propagande, l’armée, l’architecture ou le rapport à la nature). Depuis une quarantaine d’années, il est par ailleurs le maître d’œuvre de la collection « Studies in Imperialism » aux Presses de l’Université de Manchester, qui peut se targuer d’avoir publié près de deux centaines de titres et couvre un spectre extrêmement large (concernant également d’autres puissances coloniales).

2L’approche culturelle a toujours été une préoccupation centrale chez cet universitaire écossais, se démarquant de la littérature conventionnelle qui tendait à privilégier le point de vue des colonisateurs et à raisonner de manière plutôt éclatée, région par région. Lui s’est intéressé de longue date aux colonisés, aux mentalités, aux (fausses) représentations, et ce dans une perspective globale, comparative, dynamique (des rêves initiaux de suprématie à leur effondrement). Ce qui fait toutefois l’originalité de cet ouvrage-ci est qu’il se veut expressément une histoire culturelle de l’Empire britannique. Il s’agit d’une utile synthèse, fort savante, due à un auteur paraissant avoir tout lu.

3Ceci étant, John MacKenzie a conscience que son choix des thèmes abordés est loin d’être exhaustif et qu’il y entre un part d’arbitraire. Le livre propose en premier lieu une réflexion autour du cérémonial. L’ambition britannique était d’impressionner, mais aussi de conférer un fort sentiment d’unité, tâchant de développer chez les peuples colonisés la conviction qu’ils étaient partie prenante d’un ensemble global. Sur ce plan, la célébration simultanée aux quatre coins de la planète des grands événements liés à la royauté (couronnements, jubilés, anniversaires des souverains) était censée jouer un rôle essentiel, de même que les spectaculaires festivités accompagnant les tournées officielles ou l’intronisation des vice-rois des Indes. Cependant, il s’est souvent avéré qu’il existait déjà toute une tradition cérémonielle dans les territoires colonisés et que les dignitaires locaux comme les populations étaient plus réceptifs à certains ingrédients du cru (les éléphants en Asie du Sud, par exemple) qu’aux éléments allogènes (uniformes, chevaux, parades bien ordonnées et fanfares occidentales). En fait, les Britanniques ont souvent eu tendance à entremêler culture importée et culture rencontrée, à des fins de légitimation

4L’auteur consacre ensuite deux chapitres à la thématique du sport. Il faut dire qu’elle ne manque pas de fascinantes illustrations qui interrogent. Le cas du polo, d’origine indienne mais que les colonisateurs vont codifier, et dont la pratique élitiste va se diffuser dans la majeure partie de l’Empire, n’est pas peu frappant. Et que dire du subtil cricket, quintessence s’il en est de l’anglicité (avec tous ses rituels, y compris les tea-breaks dans le club house, son obsession des statistiques, son très riche vocabulaire) appelé à devenir le sport national de l’Inde comme de nombreuses îles des Caraïbes. John MacKenzie traite de la problématique du sport sous toutes sortes d’angles : de son rôle dans le développement des identités communautaires et nationales, de l’exclusivisme (de race, de classe voire de caste) en lien avec la question des contacts physiques ou pas, de la très rare mixité (le tennis constituant une exception), des onéreuses installations requises souvent, de l’adaptation à divers climats (du Canada à la Polynésie), des tabous éventuels (un ballon de football en cuir animal posait problème aux yeux des Hindous), de l’enracinement (le rugby s’imposant d’autant mieux en Nouvelle-Zélande qu’il s’inscrivait dans la continuité d’un sport traditionnel maori), du capitanat (longtemps impensable pour un indigène, aussi performant fût-il).

5Le reste du livre concerne les arts et les médias. L’auteur scrute d’abord les évolutions en matière picturale : de la recherche de thèmes exotiques, mais s’appuyant sur des canons européens éprouvés, à la quête de formes plus originales ; des portraits de notables et scènes héroïques (arrivée des pionniers, célèbres batailles…) à la représentation d’indigènes, non sans une certaine dignité parfois. Plus originales sont les pages relatives à l’utilisation de la peinture à des fins militaires, topographiques, ou visant à attirer des colons. Il est souligné au passage que l’intérêt pour les arts traditionnels aura été un phénomène davantage français que britannique.

6Vient ensuite un chapitre dédié à la statufication des « héros de la colonisation » (gouverneurs, généraux, explorateurs, etc.), sur place ou en métropole. On sait que certaines statues ont dû être enlevées et transportées à la veille des indépendances par crainte de destructions ou de dégradations. John MacKenzie ne manque pas de mentionner à cet égard les tendances iconoclastes actuelles avec leurs spectaculaires déboulonnages. Il évoque aussi des cas étonnants, comme cette statue de Gandhi assez mal vue au Ghana, car on reprochait au Mahatma d’avoir sous-entendu lors de sa période sud-africaine que les Indiens étaient autrement plus civilisés que les Noirs, même si tous souffraient du joug européen.

7L’importance de l’essor de la photographie se voit également analysée, d’un point de vue à la fois technique et culturel. Elle permit assurément de mieux faire connaître les divers territoires de l’Empire ainsi que leurs populations, contribuant à une meilleure appréhension de la différenciation des « races », au risque d’abonder dans les stéréotypes. L’auteur montre comment des assistants formés sous la période coloniale deviendront des photographes produisant des images assez novatrices aux lendemains de celle-ci.

8Il consacre assez logiquement un chapitre à la presse, dont l’objectif fut à ses débuts de propager la langue, les valeurs de la civilisation britannique, par-delà la diffusion d’informations pratiques (comme les annonces d’arrivées et de départs de navires ou les nouvelles relatives aux aménagements en cours). Avec l’avènement du télégraphe et de l’agence Reuters, les journaux allaient fortement contribuer à la mise en évidence d’un Empire global. Il reste que, en bien des endroits, la presse va très vite se diversifier, des titres en langues vernaculaires apparaissant, qui devaient jouer un rôle non négligeable dans la montée des idéaux nationalistes. Sont étudiés ici des phénomènes de censure, ceux-ci étant d’ailleurs fréquemment appelés à devenir encore plus sévères une fois les indépendances acquises.

9Un chapitre sur le théâtre se révèle particulièrement instructif en matière d’analyse culturelle. Il y est tout d’abord question d’édification de bâtiments dédiés à l’art dramatique, de troupes professionnelles itinérantes passant de capitale en capitale, mais aussi de clubs d’amateurs blancs. Dans les régions du monde ayant leur propre tradition (théâtre d’ombres, de marionnettes, opéra chinois notamment) les locaux vont souvent bouder le répertoire importé, si tant est qu’ils soient conviés à assister aux représentations. De leur côté, toutefois, les missionnaires (à travers des pièces édifiantes auxquelles participaient les indigènes et surtout l’enseignement) allaient contribuer à faire naître un certain intérêt. Étonnamment, Shakespeare (volontiers dépeint comme relevant du « colonialisme culturel » par plus d’un intellectuel) va susciter un véritable engouement en Inde, dans les milieux estudiantins et auprès d’un public relativement instruit. Néanmoins, une veine satirique devait également contribuer à l’éveil des esprits dans un sens anti-impérialiste.

10Enfin, John MacKenzie consacre un dernier chapitre au cinéma et à la radio. Des salles de projection étaient souvent réservées au public d’origine européenne, mais des séances de projection pouvaient aussi être organisées dans les campements de travailleurs indigènes, par exemple. Ceci pose la question de ce qui devait être montré. Les actualités ont vite été perçues comme dangereuses, car potentiellement porteuses de messages d’émancipation. Il n’était ainsi pas neutre de voir un boxeur blanc défait par un noir, ou encore des mouvements de grève en métropole. Il est à noter que le cinéma hollywoodien (qu’il s’agisse des films de gangsters, des westerns ou de la représentation de séductrices très émancipées) allait être considéré avec force suspicion. La préférence était donnée à des long-métrages porteurs d’un discours de propagande en bon anglais (avec l’accent requis). Quant à la radio, elle aura permis la diffusion simultanée de messages à destination de l’ensemble de l’Empire (les vœux de Noël du souverain, des discours officiels). Cependant, notamment dans les dominions, elle aura rapidement contribué aussi à l’essor d’identités spécifiques (canadienne ou australienne, par exemple) sur fond de concurrence entre des stations locales et la BBC.

11En définitive, ce qui ressort de cette histoire culturelle est un certain sentiment d’ambivalence, de complexité, parfois de confusion. Le spécialiste britannique se montre souvent assez prudent, évoquant des hypothèses. Il est frappant de constater à cet égard que nombre de ses développements se voient précédés du mot perhaps, même si ce qui se trouve démontré et explicité tout au long du texte concerne l’échec de la tentative de créer une culture hégémonique et bien des évolutions d’une génération à l’autre.

12On ajoutera qu’en dépit de l’âge vénérable de l’auteur, cet ouvrage s’inscrit clairement dans les préoccupations et la tonalité du moment. Il y est beaucoup question non seulement des lectures « postcoloniales », mais encore de gender biases (le monde colonial étant traditionnellement présenté d’un point de vue masculin, mettant l’accent sur les valeurs viriles). L’analyse se focalise nettement sur les images véhiculées ayant contribué à l’entretien de clichés, à la domination des peuples colonisés, avant que les nouveaux dirigeants de ceux-ci ne s’emparent des vecteurs étudiés ici et ne les retournent à leur avantage, sur un mode tout aussi performatif.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Jean-Pascal Daloz, « John M. MacKenzie, A Cultural History of the British Empire »Revue d’histoire culturelle [En ligne], 7 | 2023, mis en ligne le 01 novembre 2023, consulté le 19 avril 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rhc/6499 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/rhc.6499

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Auteur

Jean-Pascal Daloz

Directeur de recherche au CNRS (UMR SAGE, Strasbourg) – Faculty Fellow, Center for Cultural Sociology, Yale University

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