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Comptes rendus

Giulio Tatasciore, Briganti d’Italia. Storia di un immaginario romantico

Rome, Viella, 2022, 327 p.
Cesare Esposito
Référence(s) :

Giulio Tatasciore, Briganti d’Italia. Storia di un immaginario romantico, Rome, Viella, 2022, 327 p.

Texte intégral

1La publication de la thèse de Giulio Tatasciore, consacrée aux représentations des brigands du XIXe siècle est sans aucun doute une contribution remarquable à l’histoire de l’imaginaire du crime. Les dernières décennies ont été prolifiques en matière de travaux sur la représentation de la criminalité (notamment Dominique Kalifa, Anne-Emmanuelle Demartini, Frédéric Chauvaud et Philippe Artières) et celle-ci continue à alimenter les débats et réflexions sur ses multiples visages et déclinaisons. Inscrit dans ce contexte, l’ouvrage de Tatasciore offre un parcours à travers le mythe du brigand appuyée sur un travail précis et documenté. Tantôt intrépide et révolutionnaire, tantôt effrayant et infernal, le brigand est une figure typique du Romantisme, un modèle protéiforme aux connotations variées. Le livre de Tatasciore met en lumière la complexité de l'histoire des représentations du brigandage. Le récit d'un siècle d'histoire des imaginaires de la criminalité – plus précisément d’une icône de la criminalité du XIXe siècle – est habilement condensé en quatre chapitres, encadrés par un ample préambule et un épilogue retraçant les déclinaisons du mythe à l’époque contemporaine.

2De l'Europe d'Ancien Régime à l'Italie unifiée, l'auteur aborde le sujet en traversant les différents contextes politiques, sociaux et culturels au sein desquels l'imaginaire du brigand naît, mûrit et, au lieu de s'éteindre, se transforme en de nouveaux imaginaires. La majeure partie de l’ouvrage est consacrée à l’analyse des représentations nord-européennes autour de la figure du brigand – essentiellement à travers les sources littéraires et iconographiques – témoignant de son rôle déterminant dans la construction de l’imaginaire du crime entre 1770 et 1848. La recherche est conduite autour de la notion du sublime, le plaisant sentiment d’horreur propre des imaginaires du Romantisme du XVIIIe et XIXe siècle. Loin d’être le représentant d’une criminalité commune et ordinaire, tels que le mendiant ou le bohémien, le brigand est surtout un personnage pittoresque : charismatique, effrayant, prométhéen et diabolique en même temps, le brigand incarne le sens du sublime. Il est plus qu’un homme, il est un orage qui suscite fascination et terreur.

3Parmi les principaux artistes et écrivains qui illustrent l'univers du crime et contribuent à la construction du bandit romantique, Tatasciore discerne deux modèles fondamentaux : Salvator Rosa et Friedrich Schiller. La présence de Rosa est en effet constante dans le livre de Tatasciore. Ses toiles représentent le sublime un siècle avant la formulation du concept même. Les brigands de Rosa séduisent les romantiques, offrant des images dont Schiller devient le messager. Die Räuber de Schiller (1782) constitue la première référence pour les représentations successives des brigands. Karl Moor, protagoniste héroïque et rebelle de la pièce schillérienne, oscillant entre grandeur et horreur, connaît un formidable succès dans l'Europe du XVIIIe siècle, au point que la pièce entière est traduite et remaniée par plusieurs auteurs, de La Martelière et Pixérécourt jusqu’à Saverio Mercadante et Giuseppe Verdi. Le lien conceptuel Rosa-Schiller donne ainsi naissance au phénomène que Tatasciore appelle la « banditti mania » (chapitre I), à savoir la diffusion d'un véritable goût pour la figure du brigand. Le brigand s'enracine notamment dans le roman gothique et le discours autour de la littérature gothique est révélateur des ambiguïtés inhérentes au personnage du brigand : le révolutionnaire et vengeur ténébreux Rinaldo Rinaldini créé par Vulpius s'oppose au contre-héros d'Ann Radcliffe, le tyrannique brigand-ogre Montoni. C'est donc dans ses multiples traits parfois contradictoires que réside toute l'originalité du mythe des brigands, miroir des contradictions de l’Europe à l'aube de la Révolution. Transgresseur face à la société et à ceux qui l’incarnent, le brigand est un criminel superbe qui, par sa lutte titanesque contre le vieux monde, exprime les aspirations et les peurs de toute une époque.

  • 1 Traduction libre du rédacteur. Version originale : « mondi sommersi ».
  • 2 Idem : « dove vive un popolo di assassini ».

4Les chapitres II et III, qui constituent la colonne vertébrale de l'ouvrage et la principale clef de lecture proposée par Giulio Tatasciore, donnent à voir les caractères folkloriques du brigand. L’auteur présente des contextes où la représentation du brigand est étroitement liée aux conflits politiques sanglants et aux guerres civiles. Criminalité et politique se mêlent dans le type du brigand en Vendée puis en Espagne et en Calabre. En effet, dans l’imaginaire politique propre aux guerres révolutionnaires, le brigand a toujours un rôle de pivot : il est la cristallisation de la barbarie et de l’opposition armée tant face à la Révolution que face à Napoléon. La figure du brigand qui émerge de la Révolution, de l'Empire et de la Restauration évolue peu à peu vers un protagoniste des « mondes submergés »1 (chapitre II), obscurs et mystérieux. Néanmoins, le type du brigand n’appartient pas seulement à la sphère des ennemis politiques : dans les témoignages des observateurs français, le brigand représente l’esprit de l’homme naturel, rural et sauvage. Il est un être extraordinaire et effrayant qui habite des terres indomptées telles que la Calabre « où vit un peuple d’assassins »2 (p. 115).

  • 3 Idem : « classe di briganti ».
  • 4 Idem : « l’ultimo dei briganti ».
  • 5 Idem : « l’ombra di Montecristo incombe ».

5La fascination et la terreur demeurent ainsi des constantes dans cette nouvelle figure de brigand-sauvage qui change ainsi de physionomie. Plus exotique et plus stéréotypé que le Karl Moor schillérien, ce brigand renouvelé incarne la nature brute et primordiale de l'homme. Il s'agit d'un modèle polysémique qui se décline en une série d’antithèses opposant l'héroïque Hernani de Victor Hugo aux redoutables assassins de Vidocq et de Balzac. Un parallèle est établi entre cette littérature – qui glorifie ou dénonce la carrière du criminel – et l’imaginaire du brigand faisant partie d'un monde voué au délit, une « classe des brigands »3 extraordinaire et dangereuse à la fois. Inscrit dans ce contexte, le brigand acquiert un caractère plus marqué. Criminel sublime et intrigant, à la fois comique, effrayant et exotique, le brigand exprime une puissance satanique, il est un mythe de la contre-société criminelle. La représentation du brigand culmine dans les sujets historiques de Scott, les descriptions exotiques de Cooper, les récits sociaux de Sue, pour aboutir au personnage de Luigi Vampa créé par Dumas. Au même moment où, en 1825, les autorités papales arrêtent et emprisonnent le brigand Gasparrone, considéré comme « le dernier des brigands »4 (chapitre III), « l'ombre de Montecristo se profile »5 (p. 197).

  • 6 Idem : « regni del male ».
  • 7 Idem : « epitome della criminalità ferina e cannibale ».

6Après avoir déconstruit les logiques des représentations franco-européennes du brigand, étroitement liées aux enjeux politiques, sociaux et culturels, Giulio Tatasciore analyse le rôle de protagoniste joué par le brigand dans les imaginaires politiques de l’Italie du Risorgimento. Désormais défini par des traits et des habillements bien connus – notamment le chapeau à la Hernani ou à la calabraise –, le brigand est inséparable du scénario des révolutions et des guerres d'indépendance italiennes. À la suite d'Hernani, le brigand apparaît dans les romans de Guerrazzi et d'Azeglio et représente un modèle pour les initiatives révolutionnaires de Pisacane et Garibaldi. Mais dès l'Unité, la dimension révolutionnaire du brigand semble très vite désuète et dépassée. En parallèle aux dynamiques politiques italiennes, le brigand est associé aux imaginaires des « royaumes du mal »6 (chapitre IV). Au cours de la guerre civile qui frappe le Midi italien, la politique du Royaume souhaite évacuer la dimension bienveillante qui caractérise la représentation populaire du brigand en le rapprochant plutôt des bandes sanguinaires nommés « chauffeurs » et « chouans ». Le brigandage, vidé de son inspiration politique, s'impose alors comme phénomène à combattre, comme une confrérie maléfique, un « épitomé de la criminalité féroce et cannibale »7 (p. 263).

7Au terme de la lecture de ce travail, on ne peut qu’être impressionné par le dynamisme de l’analyse renforcée par la proposition d’un ample regard à plusieurs niveaux. S'inscrivant d'une part dans un contexte historiographique consacré à l’histoire de la représentation du mal et d'autre part dans le fil de recherches dédiées au brigandage – notamment italien, mais pas uniquement – comme phénomène politique, ce livre croise des disciplines et des perspectives très variées, employant sources politiques, littéraires, artistiques – de la peinture au daguerréotype – et mêmes géographiques. Si le thème central est bien celui de l’étude des représentations du crime, celles-ci sont toujours analysées dans leur contexte politique, culturel et social. Cela constitue donc un important apport à l’histoire du crime et en particulier du brigand, des peurs sociales et des imaginaires politiques. Tatasciore, bien conscient de la limite de son ouvrage, admet lui-même que le domaine juridique a été sacrifié en faveur d’une recherche principalement politique et culturelle. Néanmoins, le livre de Giulio Tatasciore, se prêtant à plusieurs niveaux de lecture, met en lumière, dans une langue élégante, un imaginaire polysémique et par conséquent difficile à déconstruire ; le livre de Giulio Tatasciore est, en somme, une formidable incitation à la recherche.

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Notes

1 Traduction libre du rédacteur. Version originale : « mondi sommersi ».

2 Idem : « dove vive un popolo di assassini ».

3 Idem : « classe di briganti ».

4 Idem : « l’ultimo dei briganti ».

5 Idem : « l’ombra di Montecristo incombe ».

6 Idem : « regni del male ».

7 Idem : « epitome della criminalità ferina e cannibale ».

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Pour citer cet article

Référence électronique

Cesare Esposito, « Giulio Tatasciore, Briganti d’Italia. Storia di un immaginario romantico »Revue d’histoire culturelle [En ligne], 7 | 2023, mis en ligne le 01 novembre 2023, consulté le 14 juillet 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rhc/6484 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/rhc.6484

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Auteur

Cesare Esposito

Scuola Normale Superiore, Pisa / Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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