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Comptes rendus

Jean-Paul Ameline (dir.), Paris et nulle part ailleurs. 24 artistes étrangers à Paris 1945-1972. Une exposition du musée national de l'Histoire de l'immigration, 27 septembre 2022 – 22 janvier 2023

Paris, Hermann Éditeurs, Palais de la Porte dorée, 2022
Marie-Claude Genet-Delacroix
Référence(s) :

Jean-Paul Ameline (dir.), Paris et nulle part ailleurs. 24 artistes étrangers à Paris 1945-1972. Une exposition du musée national de l'Histoire de l'immigration, 27 septembre 2022 – 22 janvier 2023, Paris, Hermann Éditeurs, Palais de la Porte dorée, 2022, 264 p.

Texte intégral

1Ce magnifique catalogue composé avec la plus grande rigueur et illustré avec le plus grand soin croise et associe des thématiques complexes qu'analyse Sébastien Gôkalp (directeur du Musée national de l'histoire de l'immigration) dans son avant-propos. Il se demande « s'il est pertinent d'étudier les artistes, leurs trajectoires et créations, pour comprendre les migrations ? » Il est vrai qu’à première vue, l'étude démographique du phénomène migratoire et celle du fait artistique de l'esthétique des œuvres d'artistes, fussent-ils étrangers, et des trajectoires de leurs carrières paraissent appartenir à deux domaines bien différents, sinon incompatibles, des sciences sociales. Mais l'histoire même du musée nous invite à réfléchir au sens des thématiques évoquées plus haut, car il fut créé à l'occasion de l'Exposition coloniale de 1931. En effet, dès sa création par l'architecte Albert Laprade, des salles avaient été destinées à des collections d'art contemporain. On comprend dès lors tout le sens du choix de ce musée pour recevoir cette exposition « Paris et nulle part ailleurs » : mettre en évidence l'étroite relation et les transferts qui s’opèrent entre l'art et les artistes, d’une part, et de l’autre les migrations, qu'elles soient coloniales ou encore post-coloniales, celles que l'on évoque actuellement avec l'expression de « soft-power ».

2Cet objectif de l'exposition est parfaitement atteint et la composition du catalogue rend compte de toutes les problématiques soulevées par cette dualité qu’analysent les historiens d'art qui contextualisent les conditions de vie des artistes étrangers à Paris. Paris est en effet depuis la Révolution française la capitale mondiale des arts et le restera jusqu'au milieu du XXe siècle. C'est autour de la Ruche et de Montparnasse que se concentrent les colonies d'artistes étrangers rassemblés dans « l'École de Paris », ainsi que l’a appelée André Warnod en 1925. Ce cosmopolitisme a fait l'objet de nombreuses expositions qui sont rappelées par Sébastien Gökalp dans son avant-propos et analysées par Jean- Paul Ameline dans sa riche introduction « Au rendez- vous des artistes » (p. 17-51). Organisateur de l'exposition, il a pendant trois ans rassemblé une importante équipe scientifique qui a contribué au choix de vingt-quatre artistes étrangers venus en France entre 1947 et 1967 (en fait dès 1928 pour Maria Helena Vieira da Silva ou 1938 pour Wilfredo Lam). Les œuvres ont pour la plupart été réalisées entre 1945 et 1972 à Paris. Il s’est appuyé pour opérer cette sélection sur des travaux généraux plus anciens qu'il avait dirigés pour le Centre Pompidou et qui traitaient de la présence des artistes étrangers à Paris de 1900 à 2005. Il propose une chronologie (placée en annexe, p. 179-215) qui mêle les informations personnelles sur chacun des vingt-quatre artistes aux données objectives (y compris juridiques et législatives) encadrant le fait migratoire du point de vue politique et social pour la période 1944-1972. Elle permet de bien mesurer le fait que la France accueille pendant cette période une nouvelle génération d'artistes étrangers, différente de celles qui l’ont précédée, et dont la présence dans les ateliers, les salons, les galeries et les expositions de l'avant-garde participe largement au renouveau de la vie artistique parisienne.

3Fanny Drugeon dessine une carte parisienne très suggestive (« A la croisée des chemins lieux de sociabilité à Paris », p. 53-73) dans son exposé sur les nombreux et divers lieux de sociabilité des artistes étrangers à Paris : ceux où ils se forment, écoles, ateliers, académies, instituts avec une mention particulière pour l’American Center ; ceux où ils se rencontrent et se distraient, les cafés et autres espaces de loisir de la vie nocturne ; ceux où ils logent, des hôtels, mais aussi la Ruche, et enfin les galeries et les salons où ils exposent. Mais Béatrice Joyeux-Prunel (« Toujours ailleurs. Portrait de l'artiste parisien en migrant, et de Paris en centre périphérique », p. 75-89) montre bien que cette présence des artistes étrangers et leur participation à la vie artistique parisienne ne doit pas être confondue avec une quelconque « centralité » de Paris, suggérant la restauration de son ancien statut de « capitale artistique ». Pour elle, c'est dans la circulation que les artistes se découvrent : « Paris est en fait un lieu où les artistes peuvent découvrir leurs propres origines [...] de même pour les artistes des anciennes colonies [...] et c'est encore en circulant qu'on réinvente la modernité artistique ». Paris jouerait plutôt un rôle de catalyseur ou pour reprendre son expression, de « chambre d’écho » de l’art et de la modernité.

4Après ces exposés liminaires, s’ouvre le catalogue proprement dit, qui concerne les œuvres d'art exposées des 24 artistes sélectionnés. Les reproductions des œuvres exposées réparties entre quatre grandes sections font toute la richesse du catalogue. Dans la première, on trouve les exilés volontaires, qui pour des raisons diverses mais souvent politiques, ont choisi de refaire leur vie artistique à Paris : les Argentins Antonio Segui et Alicia Penalba, l’Espagnol Eduardo Arroyo, le Monténégrin Dado, l’Haïtien Hervé Télémaque et la Hongroise Judith Reigl. Une deuxième section est intitulée « Hybridations », parce qu’elle regroupe les artistes pour lesquels se pose de façon aigüe le problème de la conciliation entre leur culture artistique d’origine et les « chocs visuels reçus dans le pays d’accueil ». On trouve là le Libanais Shafic Abboud, le Marocain Ahmed Cherkaoui, le Cubain Wilfredo Lam, l’Américiane Joan Mitchell, le Sénégalis Iba N'Diaye, la Portugaise Maria Helena Vieira da Silva, le Chinois Zao Wou-Ki. Un troisième groupe d’artistes est présenté dans la section « L’opacité du monde » : ce sont ces « visiteurs sans bagages » qui s’attachent aux objets et aux assemblages d’objets : l’Islandais Errô, le Japonais Tetsumi Kudo, l’Italienne Milvia Maglione, le Chilien Roberto Matta, le Suisse Daniel Spoerri. Enfin, une quatrième section rassemble sous le titre « Un langage universel » ces artistes qui ont choisi des transcender les frontières et les particularismes culturels pour s’exprimer par des créations universellement intelligibles, se réclamant de l’art optique ou de l’art cinétique : les Hongrois Victor Vasarely et Véra Molnar, l’Argentin Julio le Parc, les Vénézueliens Jesús Rafael Soto et Carlos Cruz-Diez, le Roumain André Cadere. Les reproductions des œuvres, en pleine page, sont d’excellente qualité.

5Outre la chronologie déjà mentionnée, les annexes comprennent de brèves biographies de chaque artiste, la liste détaillée des œuvres, des repères bibliographiques généraux ainsi que les crédits photographiques. Un ouvrage à la fois beau et utile qui apporte une réponse intelligente à une problématique originale.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Marie-Claude Genet-Delacroix, « Jean-Paul Ameline (dir.), Paris et nulle part ailleurs. 24 artistes étrangers à Paris 1945-1972. Une exposition du musée national de l'Histoire de l'immigration, 27 septembre 2022 – 22 janvier 2023 »Revue d’histoire culturelle [En ligne], 6 | 2023, mis en ligne le 15 mai 2023, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rhc/3531 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/rhc.3531

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Auteur

Marie-Claude Genet-Delacroix

Professeur émérite à l'Université de Reims

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