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Introduction

L’inclusion

Réduire le grand écart du vieillissement et du numérique ?
Christophe Humbert, Hervé Levilain et Géraldine Goulinet-Fité
p. 6-17

Notes de l’auteur

Christophe Humbert et Hervé Levilain ont contribué à part égale à la rédaction de cet article. Ils sont donc co-premiers auteurs, l'ordre d'apparition de leurs noms respectifs respectant l'ordre alphabétique.

Texte intégral

Penser ensemble révolution et inclusion numériques

  • 1 Ce néologisme, proposé par Boullier (2016 : 6) veut marquer le fait que le numérique percole et est (...)
  • 2 Ce dossier sur l’inclusion numérique fait suite au colloque « Sociétés inclusives et avancée en âge (...)

1La nécessité de l’inclusion numérique des populations qui en sont le plus éloignées, semble s’imposer aujourd’hui comme une évidence dans le débat public, tant le numérique devient de plus en plus pervasif (Boullier 2016)1 et travaille aujourd’hui chacune des dimensions de l’existence contemporaine2. Comparable, selon certains, aux grandes ruptures technologiques provoquées par l’invention de la machine à vapeur ou de l’électricité (Cardon 2019), la « révolution numérique » en cours viendrait « remodeler la société et le travail, le capitalisme et la culture, la démocratie et même, pour les plus exaltés, l’espèce humaine » (Jarrige 2015 : 14). Dans des sociétés qui se numérisent de plus en plus, où l’accès aux administrations publiques, à un médecin, à sa banque, aux commerces et aux services, passe par des formats numériques fortement évolutifs, la maîtrise actualisée des outils et interfaces dédiés devient l’un des éléments primordiaux d’une vie en société, conditionnant l’inclusion sociale. Plus encore, l’acquisition d’une « culture numérique » (Cardon 2019) deviendrait primordiale, dans la mesure notamment où les formes mêmes de la vie sociale, les « réseaux sociaux », privés et professionnels, se « virtualisent ». Le numérique concrétise ainsi des imaginaires, produit des espaces habitables et habités par nous et nos « doubles », composés de fragments codés de données nous concernant (Doueihi 2013).

  • 3 L’exclusion numérique des personnes âgées, étude réalisée par l’institut CSA pour Les Petits Frères (...)

2Face à cette emprise nouvelle du numérique sur les formes de vie contemporaines, tous les individus ne sont pas égaux. C’est ainsi que, s’il ne faut sans doute pas préjuger de la maîtrise que peuvent en avoir les plus jeunes et de la portée égale de leur « culture numérique », de nombreux constats convergent pour souligner l’ampleur et la spécificité de la problématique du numérique chez les plus âgés. Une étude réalisée par l’institut CSA pour les Petits Frères des Pauvres a ainsi montré que 27 % des personnes de 60 ans et plus n’utilisaient jamais Internet en 2018, ce qui a amené le président de l’association à souligner que lutter contre l’isolement de nos aînés […], c’est aussi lutter contre leur exclusion numérique devenue un facteur aggravant d’isolement dans notre société ultra-connectée3.

3Pour autant, si elle prend chez les personnes les plus âgées, une ampleur et une dimension spécifiques incontestables, la problématique de l’inclusion numérique peut aussi s’analyser au regard des caractéristiques plus générales du numérique. C’est ainsi que, par exemple, avant de regarder ses relations à l’âge, la question de l’inclusion numérique peut être pensée d’abord dans ses liens à la dématérialisation à marche forcée des bureaucraties. Substituant aux formulaires papiers, aux envois postaux et à l’interface des guichets (Weller 1999), des circuits et des interfaces numériques, cette dématérialisation vient générer un « non-recours » (Warin 2016) et transforme radicalement les formes d’accès à l’universel (Levilain 2017). De même, la question de l’inclusion numérique des personnes âgées peut se lire aussi comme la forme spécifique d’une interrogation plus générale sur les effets du numérique sur les agencements marchands (commerce en ligne) ou les pratiques de santé (e-santé). Il faut enfin rappeler que la question de l’inclusion numérique répond aussi à un processus de modernisation bureaucratique qui s’est renforcé et accéléré, en interaction avec la dissémination des architectures de réseau (ADSL, 4G et, plus largement, Internet) mais aussi, plus récemment, la pandémie de Covid-19. Le numérique a en effet largement été mobilisé ou appelé à l’être pour répondre à la crise, par exemple pour permettre aux résidents de maisons de retraite de maintenir un lien social « virtuel » (Lemaire et al. 2023), ouvrant ainsi la voie à de nouvelles approches alternatives de la vie sociale et économique (Hantrais, Allin, Kritikos 2020).

4Ainsi, autant qu’elle répond à une problématique spécifique de distance au numérique qui serait liée à l’âge ou même à un effet de génération, la question de l’inclusion numérique relève aussi d’un effet du moment (Kessler, Masson 1985) ; au fait que la révolution numérique accélère, faisant peser sur les individus des exigences nouvelles d’ajustement à ses formats. Et, s’il ne s’agit pas de contester que les personnes âgées soient plus en difficulté face à cette révolution numérique (sans qu’elles le soient de manière systématique et uniforme), il faut aussi préciser que leurs difficultés sont à la fois multiformes, difficiles à établir et évolutives tout en rappelant, aussi, qu’elles ne leur sont pas spécifiques. C’est ainsi que, par exemple, de nombreux parents semblent en difficulté face aux usages, constatés ou supposés, du numérique par leurs enfants et que, parfois, dans une même fratrie, les aînés font état de leur incompréhension des pratiques des plus jeunes. Il y a ainsi une dynamique du numérique qu’il faut penser et intégrer dès lors que, par exemple, Facebook est devenu le « truc des parents » et TikTok celui des pré-ados ; que les vocaux remplacent les appels et les applis les MMS ; que les émojis font office de réaction et de réponse et que, plus globalement, les dispositifs, codes et formats évoluent sans cesse et, avec, les différents prérequis de l’usage du numérique.

Rester en prise d’un monde qui se numérise

5Mais, de ce point de vue, si cette dynamique du numérique expose chacun·e à une forme de « vieillissement » accéléré, celle-ci est redoublée chez les personnes dont l’écart initial au numérique est d’autant plus grand qu’elles sont plus « âgées » et que leur parcours fait qu’elles ne sont pas ou peu socialisées à celui-ci. Peu exposées au numérique à l’école ou dans leur carrière professionnelle, si ce n’est tardivement et dans des formats datés et différents de ceux d’aujourd’hui, celles-ci n’ont pas connu cette socialisation spécifique qui se fait aujourd’hui largement par frottement (de Singly 2016) ; dans l’exposition aux usages et dans l’apprentissage diffus par les autres (pairs, proches, enfants) ou par soi-même (didacticiel). Ce défaut de socialisation à ce que fait le numérique se trouve souvent corrélé à une difficulté à agir sur et interagir avec l’instrument, en raison d’une dextérité faible (geste tactile, souris ou stylet) et d’une difficulté à comprendre les relations entre le geste, l’action et l’usage.

6Cet écart initial au numérique est amplifié par l’effet de la dynamique d’un numérique qui impose ses formats à un nombre toujours plus grand d’activités, qui redéfinit régulièrement ses formats (changement du design des sites ou du mode d’identification) et impose de nouvelles activités (acquérir un smartphone, consulter sa messagerie ou son compte, etc.).

  • 4 Pour une analyse proche, voir Levilain (2020).

7De ce point de vue, au regard d’une lecture sociologique du vieillissement au grand âge comme distance et étrangeté au monde (Caradec 2007), la question se pose de savoir si le numérique n’ajoute pas l’écart d’un monde qui, se numérisant, devient plus difficile à comprendre et offre de moins en moins de prises pour y agir. Ceci implique que le vieillissement doit, aujourd’hui, moins se lire comme un écart grandissant sous l’effet de l’âge à un monde relativement stable, que comme un écart composé et qui se donne autant dans la transformation du monde que dans un effet propre de l’avancement en âge. Cette lecture implique de penser aussi cet écart comme un lieu d’activité (Becker 2002) qui consiste à (se) situer dans un monde évolutif et à donner, prendre ou garder prise sur celui-ci. Dans cette perspective, « l’inclusion numérique » désigne l’activité qui vise à réduire l’écart (réel ou supposé) entre des personnes et le numérique au regard de la place qu’il prend dans les sociétés contemporaines. En cela, on peut lire aussi l’inclusion numérique comme une forme d’articulation entre des parcours et trajectoires de personnes, d’objets (numériques) et de la société (qui change)4.

8Au point de départ de ce numéro se trouve un constat : celui d’une inclusion numérique qui est venue se placer au centre de l’action publique, qui organise le design des agencements sociotechniques ou leur implémentation, mais qui est aussi une préoccupation ordinaire des personnes elles-mêmes et de leurs proches. À la mise en forme et au déploiement de dispositifs répond ainsi le souci que peuvent avoir des proches de faire accéder une personne âgée au numérique (p. ex. en offrant un téléphone mobile à un parent), de lui faire faire (p. ex. en lui envoyant, à distance, un lien) ou de l’aider à faire (p. ex. en lui montrant comment envoyer un texto). Dans cette lecture, l’inclusion doit ainsi être décrite du point de vue des acteurs ; en tant qu’elle est une nécessité incontournable pour l’action publique et une valeur ou un principe supérieur commun pour les professionnels et les acteurs ordinaires. Ceci impose de décrire la positivité des différentes actions menées, la manière dont elles sont mises en œuvre et les dispositifs mis en place ; éventuellement ce qu’elles ratent ou leurs échecs. Mais, dans tous les cas, il s’agit plus d’investiguer l’inclusion numérique que son extérieur, son antérieur ou son négatif : l’exclusion numérique. Il importe moins dans cette perspective de définir a priori l’inclusion numérique, que de prendre en compte la variété des dispositifs et manières de faire qui, en réponse à un souci du numérique et des personnes âgées, viennent fabriquer l’inclusion numérique de ces dernières.

9À l’instar des articles proposés dans ce numéro, il s’agit alors de décrire et d’analyser le modus operandi de cette inclusion et de la penser comme une activité située, mettant aux prises des personnes (les personnes âgées, seules ou en groupe, des proches, des professionnels, etc.), des problèmes formulés d’une certaine manière, des formats d’action et d’intervention, parfois même des dispositifs (site Internet, console, etc.).

10L’intérêt que nous portons à l’inclusion numérique ne relève donc pas d’une valeur mais d’un constat double : celui d’une place nouvelle du numérique dans les sociétés contemporaines et celui d’une réorientation de l’action publique vers l’inclusion et, plus spécifiquement, celle des personnes âgées. Cette perspective vient renouveler certaines lectures plus anciennes des relations entre vieillissement et nouvelles technologies, en mettant au centre la pervasivité d’un numérique dont les formats s’imposent à de nombreuses activités, pour mieux préciser ses enjeux pour le vieillissement. Renouvellement plus que rupture : saisi au travers de ses objets ou de ses dispositifs sociotechniques, le numérique n’est pas ontologiquement différent et relève des mêmes logiques que les technologies de l’information et de la communication (TIC) et autres Nouvelles Technologies (NT). On y retrouve ainsi des personnes âgées qui ne sont pas toujours seules face à ces objets ou encore, des lectures par l’appropriation qui font apparaître les mêmes effets de trajectoire ou de (dis)continuation identitaire (cf. revue de littérature ci-après). Ce qui n’interdit pas de relever plusieurs différences : celle d’un numérique qui se déploie plus largement et devient action publique, celle d’une injonction et d’une exposition plus fortes à celui-ci, celle d’une inclusion par le numérique constituée en souci et préoccupation. Ce qui se joue ainsi dans l’inclusion numérique dépasse la seule question des objets et des usages (même si elle la recoupe), car elle participe d’une tentative de donner et garder prise sur le monde (Caradec 2018), à hauteur de ce que le numérique fait à celui-ci. Il s’agit donc de remettre au centre la dynamique même d’un numérique qui, parce qu’il bouleverse radicalement les formes mêmes de la socialité − les manières de faire société − devient le lieu d’une activité sociale, élargie et multiforme ; le lieu d’une fabrique de l’inclusion numérique. De ce point de vue, si elle ne rompt pas avec elle, l’approche que nous proposons vient renouveler la problématique des relations entre vieillissement et nouvelles technologies.

TIC et vieillissements : usages, effets, impacts. Une revue de la littérature

11Nous faisons le choix ici de rendre compte de manière narrative de la littérature francophone, tout en la mettant en regard avec certains travaux publiés à l’international, interrogeant de manière corrélée les thématiques du vieillissement et des technologies. Ne prétendant pas à l’exhaustivité, nous proposons une classification des modes d’appréhension théorique de la double thématique des vieillesses et/ou du vieillissement et des technologies, dans les travaux des sciences sociales francophones des deux dernières décennies, tout en discutant brièvement leurs apports et leurs limites sur le plan heuristique, en regard de notre problématique.

12Les études portant sur l’acceptabilité sociale a priori des TIC sont développées déjà depuis la fin des années 1980, proposant plusieurs modèles de prédiction des usages, dont le Technology Acceptance Model (Davies 1989). La notion d’acceptabilité sociale vise à rendre compte du degré potentiel d’acceptation d’une technologie par l’utilisateur avant son usage réel et effectif (Terrade et al. 2009). Les recherches en ergonomie prospective rendent compte de l’utilité et l’utilisabilité perçues par les personnes âgées d’un dispositif donné, afin d’améliorer leur qualité de vie en institution (Bobillier Chaumon et al. 2014a), ou à domicile afin de soutenir l’autonomie fonctionnelle (Bobillier Chaumon et al. 2014b). L’enjeu consiste notamment à rendre compte des « systèmes d’activités » des protagonistes du maintien à domicile afin de définir si et comment les dispositifs peuvent s’y insérer de manière signifiante (ibid.) ; ou à prédire l’intention d’usage des personnes âgées en référence à des « normes subjectives » (Reerink-Boulanger et al. 2010). Ces approches ont l’intérêt de prendre en compte le futur usager tant dans sa subjectivité, que dans les réseaux de socialisation dans lesquels il s’inscrit. Les limites en regard de notre ambition analytique sont aisées à percevoir : il ne s’agit pas tant de saisir la « mise au numérique » des personnes âgées en train de se faire, que de définir les conditions nécessaires à l’acceptation d’une technologie donnée, pour laquelle il est posé comme préalable qu’elle apportera une plus-value en termes de santé, bien-être et/ou de soutien à l’autonomie fonctionnelle.

13Les travaux français en sociologie du vieillissement ont pour une large part mobilisé le concept d’usage, considérant ceux-ci dans le contexte d’activité des individus, lesquels investissent les objets techniques de significations subjectives (Mallein, Toussaint 1994). C’est Vincent Caradec qui initie cette approche, en analysant les logiques familiales et identitaires de l’usage des technologies du quotidien par les personnes âgées, telles que la télécommande, le magnétoscope, l’ordinateur, etc. (Caradec 1997, 1999, 2001). Concernant les « technologies du bien-vieillir et du lien social », Catherine Gucher (2012) s’inspire largement de Caradec, en montrant que l’appropriation de ces dispositifs se trouve corrélée à la continuité identitaire des personnes âgées. Selon qu’elles s’intègrent dans le quotidien telle une canne ou une technologie déjà largement employée comme le téléphone, permettant un « lien vital » entre la personne âgée et ses enfants (Caradec, Le Borgne-Uguen 2005), ou qu’elles viennent rompre ladite continuité identitaire, tel un brise-vitre, elles généreront des usages, des non-usages (le médaillon de téléalarme rangé dans le tiroir), voire des rejets (Gucher 2012). Les nouvelles technologies constituent potentiellement un « marqueur d’étrangeté » au monde d’aujourd’hui pour les non-initiés (Pennec 2008), tout en générant la crainte d’un plus grand enfermement au domicile pour les « dépendants », dans lequel les soignants n’interviendraient plus que pour les toilettes et les repas (Clément, Mantovani 2005). Les besoins exprimés par les personnes âgées vont en cela souvent à l’encontre des finalités imaginées par les ingénieurs, celles-ci privilégiant les dispositifs permettant de « faire venir à soi ce qu’on ne peut plus aller chercher seul ailleurs, [tout] en gardant un lien avec son quartier et les mondes du dehors » (Pennec 2012 : 143). Ainsi, elles tendraient à préférer, en extrapolant sur la base des propos de l’autrice, un objet de type « tablette » par exemple, lui permettant de garder un contact avec ses petits-enfants via une interface de lien social, à d’autres comme des dispositifs anti-chutes de type téléassistance. Les usages technologiques constituent inversement un analyseur des vécus du vieillissement, qu’il s’agisse de la télévision en France métropolitaine (Caradec 2003) ou des TIC et des technologies pour la santé et l’autonomie (TSA) à La Réunion, entre vieillissement fataliste, passif et combatif (Klein 2019).

14L’apport heuristique de ces travaux se situe dans le fait d’entrer en finesse dans les mondes vécus des personnes âgées, de leurs proches et des professionnels, pour saisir les logiques d’usage et de non-usage des technologies suivant une perspective relationnelle et identitaire. Cela fait écho aux travaux internationaux, ayant montré comment l’usage et le non-usage des technologies se trouvaient corrélés aux images et expériences du vieillissement (Formosa 2013 ; Holgersson, Söderström 2019). Les limites de ces travaux font écho aux critiques ayant trait à la notion d’usage en elle-même : le fait que l’objet technique se trouve relégué au statut d’objet exogène, amenant à exclure de l’analyse de l’innovation sociotechnique les rapports de pouvoir structurant le social, ainsi que dans l’opposition entre technique et usager (Jauréguiberry, Proulx 2011) ; alors que d’autres courants théoriques montrent bien comment la technologie et le vieillissement ne sont pas antagonistes mais co-constitués, comme nous y reviendrons plus loin.

15Du point de vue des sciences de l’information et de la communication, le numérique est objet de médiatisation et de médiation. Envisagées en tant que dispositifs sociotechniques (Coutant, Domenget 2014), les technologies de l’information et de la communication telles que définies par Serge Proulx (2005) suivent une double logique. L’une séculaire consistant en un encodage et une dématérialisation de supports matériels, s’inscrivant dans un principe de rationalité et de démarche gestionnaire (Romeyer 2008). L’autre, plus actuelle depuis l’arrivée d’Internet, conditionne de nouvelles formes de transmissions et de partages d’information, vectrices de différentes formes et pratiques de sociabilité en ligne (Vigouroux-Zugasti 2017, Goulinet-Fité 2020) leur attribuant ainsi un « projet communicationnel d’amélioration du lien social » (Rebillard 2007 ; Jauréguiberry, Proulx 2011). Étudiée dans ses usages et ses pratiques, la société numérique (Compiègne 2011) bouleverse ainsi les formes classiques d’interactions où les notions d’espace (privé/public, coprésence/distance, etc.) et de temps (discussion synchrone/asynchrone, décalage horaire, etc.) reconfigurent les schèmes relationnels et identitaires, à la fois individuels et collectifs (Granjon 2004).

16Les travaux en sciences de l’information et de la communication portant sur la thématique de l’inclusion numérique associée à celle du vieillissement questionnent notamment le concept de littératie informationnelle (Le Deuff 2015). La notion de care numérique est également mobilisée, permettant notamment d’interroger si, et en quoi, des échanges en ligne entre professionnels de la gérontologie via un système d’information favorisent une communication vectrice de sollicitude (Goulinet-Fité 2020). Ces travaux proposent une vision de l’inclusion numérique à partir du « prendre soin de soi et de l’autre », au travers d’un processus de capacitation, en agissant sur les capabilités (Gradoz, Hoibian 2019) acquises par les compétences, le soutien et l’accompagnement. Ceci se retrouve dans la recherche d’informations en ligne, s’appuyant sur un ensemble de compétences techniques (savoir utiliser les outils), structurelles (savoir chercher de l’information, confiance numérique) et stratégiques (savoir organiser les informations cherchées dans un but précis) participant à un agir communicationnel guidé par la confiance dans un tiers numérique, lequel s’appuie sur le maintien d’une médiation humaine (Delias 2021). Ces travaux permettent de rendre compte des modalités de mise au numérique des personnes âgées, incluant les finalités inhérentes aux dispositifs, en termes du « prendre soin » mentionné.

  • 5 Il s’agit de dispositifs « de concertation regroupant des acteurs publics, privés, des entreprises, (...)

17D’autres auteurs ont cherché à restituer la manière dont des innovations sociotechniques impactent les organisations de santé et de soins (et assimilées), redéfinissant (ou non) les modes de traitement des usagers âgés. Ceux-ci s’inscrivent dans la filiation théorique de la sociologie de l’innovation, de la santé et des organisations, croisant pour certains les care studies et la sociologie du vieillissement. Il est notamment démontré que les usages de la télémédecine, ne sont, en eux-mêmes, ni humanisants ni déshumanisants pour le sujet âgé, mais dépendent des contextes organisationnels dans lesquels ils se déploient, générant tantôt la sollicitation du patient par le spécialiste, tantôt son effacement (Mathieu-Fritz et al. 2012). Le déploiement d’une valise de télémédecine en EHPAD, si elle ne génère pas de transformations majeures quant à l’accompagnement médicalisé des résidents, engendre des « bénéfices collatéraux », amenant les mondes des urgences médicales et celui de l’EHPAD à se rencontrer et à développer un langage commun pour échanger (Gaglio 2018). C’est sous l’angle de bénéfices collatéraux également que les effets positifs du déploiement d’un système d’information pour la coordination gérontologique sur un territoire sont analysés, ceux escomptés en matière de pouvoir décisionnaire accru pour les personnes âgées n’étant pas significativement vérifiés (Humbert 2020, 2022a). La perspective d’équiper les résidents d’EHPAD de bracelets de géolocalisation met en exergue les promesses d’un « care technologique », visant à libérer les humains du dilemme moral entre assurer la sécurité des résidents souffrant de troubles cognitifs et respecter leur liberté d’aller et venir (Morey 2020). D’autres encore montrent que les modus operandi de recrutement des usagers dans les living labs santé et autonomie5 ne sont pas stabilisés, la participation des personnes âgées aux process de conception n’amenant que des effets marginaux (Berthou, Gaglio 2020).

  • 6 Il s’agit de la traduction que nous proposons de care that fits. Celle-ci est en partie insatisfais (...)

18Le point commun de plusieurs des analyses proposées réside dans le dévoilement de l’écart souvent marqué entre des promesses technologiques ou des attentes fortes à l’égard de l’innovation, en termes de gain de qualité de vie, santé, liberté ou autonomie pour les personnes âgées, avec le déploiement et l’appropriation finale (ou provisoire) des dispositifs par les usagers (principalement les professionnels), les attentes se trouvant souvent déçues (van Hout et al. 2018). Pearl Morey (2022) montre par exemple comment les industriels construisent leur rhétorique commerciale au sujet des dispositifs de « traçage » de résidents d’EHPAD (par GPS entre autres), sur la promesse d’une conciliation entre liberté de circuler et sécurisation des personnes souffrant de troubles cognitifs. Cependant, en regardant de plus près les usages in situ (en plus de nombreux cas de non-usage et d’abandon), selon les valeurs impulsées par la direction, les pratiques tendent souvent vers le pôle sécuritaire au détriment de la liberté de circuler. Les usages font ainsi l’objet de négociations, qui se jouent dans les interactions entre acteurs et actants (objets techniques) au sein des organisations étudiées (cf. notamment Orlikowski 2000, 2007) et ne relèvent quasiment jamais d’une simple mise en application d’un script prédéfini. Ces usages négociés vont alors favoriser ou non un « soin adapté »6 (Pols 2012). Ces approches tiennent compte de la dimension diachronique du déploiement des innovations qui manquait le plus souvent aux précédentes, en traitant de l’amont (attentes, promesses, scripts) autant que de l’aval (appropriation, usages). Elles permettent de saisir la place des personnes âgées dans les interactions au sein des dispositifs sociotechniques, même quand celles-ci ne font pas directement usage des technologies numériques déployées.

19Cette revue de la littérature fait ainsi apparaître que les travaux en sociologie du vieillissement croisant celle des usages tendent à focaliser sur la relation de l’usager à la technique et à l’analyser sur un mode relativement statique. Elle souligne aussi que les travaux en sciences de l’information et de la communication prennent peu en compte le contexte sociétal des innovations mais aussi la manière dont ces processus d’innovation impactent les organisations, les individus et les tiers. Les approches de sociologie de l’innovation présentées précédemment dépassent ces limites. Mais leur focale organisationnelle les conduit à penser en termes de transformations et d’effets induits (en particulier pour l’organisation) le déploiement ou l’implémentation de ces dispositifs au risque de ne plus voir les individus que comme des (non-)usagers de ces agencements sociotechniques. La compréhension plus fine de la mise au numérique des personnes âgées au sein de ces organisations n’en constitue pas forcément ainsi la visée première. C’est à ces différentes limites qu’entend répondre l’idée d’une fabrique de l’inclusion numérique.

Une « fabrique » de l’inclusion en réponse à un monde qui se numérise

20Alors que la problématique du vieillissement et des nouvelles technologies se formule plutôt en termes d’usage, pour une personne donnée, d’un objet technique (ou même d’un dispositif sociotechnique), celle du numérique tel que nous l’abordons impose une lecture élargie au regard des caractéristiques mêmes de ce qui présente tous les traits d’une révolution, égale à celle amenée par l’imprimerie au xive siècle (Cardon 2019).

21L’écart que nous posons entre TIC et numérique est celui d’une centralité nouvelle et d’une transformation des capacités requises qui augmentent la distance pour les personnes qui en sont (socialement et temporellement) les plus éloignées et mettent en jeu la question de l’inclusion numérique et, en un sens, son exacerbation. Ce qui revient à dire que, si elle l’intègre, la question dépasse celle de l’appropriation ou de la domestication de « l’objet technique » : le numérique a, en effet, la dimension d’une transformation radicale qui met plus directement et plus fortement en jeu l’inclusion et la place des personnes dans le monde.

22Loin de se réduire à une boîte noire ou même à une chose stable, le numérique relève d’une logique de dissémination et d’imposition d’un format à un grand nombre d’activités. Des réseaux sociaux aux sites de rencontre, du e-commerce (ou « drive ») aux administrations dématérialisées (impôts, CAF, retraite, etc.), de l’usage d’un moteur de recherche à la gestion de ses données personnelles, de l’usage du mobile pour prendre et envoyer des photos/MMS à l’usage de la visio pour échanger avec des proches, du smartphone au robot et aux dispositifs de santé, on peut en effet avancer que la logique du numérique contient en même temps qu’elle dépasse ses usages spécifiques. Elle se déploie dans de nombreux dispositifs (des sites et des bornes), des opérations pratiques (déclarer/payer ses impôts) et des objets (smartphones, tablettes, ordinateurs, etc.). Cette pervasivité du format numérique vient se placer au centre de l’organisation de la vie sociale et, pour une part, performer celle-ci (l’entretien des relations avec les proches emprunte, de plus en plus, des formats numériques de même que des artefacts − photos, courrier − qui construisent un monde commun), quand ce n’est pas la vie nue, biologique et organique, elle-même (via la e-santé notamment). Il apparaît en cela nécessaire d’élargir le cadre de l’interrogation d’une lecture endogène, indexée sur la personne, d’usages pensés comme rapport à un objet stable, en lui intégrant celle des manières dont les personnes âgées et le numérique se rencontrent et s’ajustent (ou non).

23C’est à cet élargissement de la perspective que veut contribuer ce numéro sur la « fabrique de l’inclusion numérique des personnes âgées ». En mettant en effet au centre l’inclusion pour en faire une préoccupation commune, celle-ci échappe à l’écueil de la définition théorique globale au profit des définitions pratiques et en acte qui en sont données par les acteurs ou de celles propres aux différents auteurs. Si nous ne proposons ni ne retenons a priori aucune définition de l’inclusion numérique, c’est d’abord parce qu’il nous semble essentiel de partir de ce que font les acteurs ou de ce qu’ils disent de ce qu’ils font et des bonnes manières de faire, plutôt que d’imposer une autre définition de la situation ; du problème, de ses enjeux et des manières d’y répondre. En laissant ainsi ouverte la question de sa définition, la lecture proposée se situe au plus près de la conception que nous avons d’une inclusion numérique comme préoccupation commune, fondée sur le constat ordinaire et l’expérience partagée, qu’il devient difficile d’échapper au numérique dans les sociétés contemporaines.

24En parlant de fabrique, nous entendons mettre l’accent sur la pluralité de ses formats et lieux et donc, la nécessité d’approcher les différentes situations où quelque chose de l’ordre d’un rapprochement du numérique et/ou d’un ajustement à celui-ci sont en jeu. Sans prétendre donner ainsi la juste et entière mesure de ce que serait l’inclusion numérique, il s’agit de montrer la variété et la labilité de ses formes et gradients, en correspondance avec son importance et sa plasticité. L’intérêt porté à l’inclusion numérique n’implique en cela aucun préjugé quant à ses lieux, ses formes et son efficace.

25Cette interrogation sur la fabrique de l’inclusion numérique entend porter une lecture dynamique de l’e-inclusion des personnes âgées, qui consiste à interroger les manières dont le numérique, sous ses différentes formes et dans le jeu d’une activité sociale, prend place dans la vie des personnes, vient accompagner les moments clés de leurs parcours et s’inscrire dans leur écosystème de vie, en réponse à des changements d’état et des transformations de l’environnement (fermeture de commerces, confinement, absence ou départ de proches, etc.). C’est ainsi que, s’il s’agit bien de s’intéresser à la place prise par le numérique dans le « processus de réaménagement de la vie » (Clément, Mantonvani 1999), celui-ci est moins considéré au prisme unique d’une déprise et d’un travail de continuation lié à des épreuves identitaires, qu’inscrit au cadre d’une activité sociale élargie à des actants − acteurs et objets − multiples. Mais aussi et, indissociablement, comme une activité située et liée à un environnement mobile où des proches vont déménager ou décéder, les commerces vont changer, les services publics peuvent fermer, une pandémie peut imposer un confinement et un usage accru des réseaux sociaux et de la téléphonie mobile.

26Au regard de la pervasivité d’un numérique qui, dans ses différents formats, ne cesse de performer les activités ou même le monde, il nous semble essentiel de dépasser une lecture relativement duale et fixiste de la confrontation entre un usager (ou non-usager) et une technologie donnée, ou celle qui considère l’alignement (identitaire) d’un objet et d’une biographie. Il s’agit plutôt de décrire, plus largement, comment des parcours et trajectoires d’objets, de personnes mais aussi en un sens, celle du monde, peuvent et vont (ou non) se rencontrer, s’ajuster et s’articuler, par le jeu d’une activité (Levilain 2020). C’est ainsi que, sans méconnaître les difficultés que peuvent rencontrer des personnes dites âgées face à certains formats qui s’imposent (à travers une dynamique sociotechnique propre) ou sont imposés (au nom d’une « nécessaire modernisation de l’administration »), il s’agit aussi de replacer ces difficultés dans le cadre d’une transformation plus générale du monde sous l’effet du numérique. L’âge (avancé) y perd un peu de son évidence explicative et, pourrait-on dire, se retourne même en une cause et un motif de ce qui est fait et de ce pour quoi on le fait (ou non). La distance au numérique (comme la « résistance à la nouveauté ») y paraît ainsi moins liée, de manière consubstantielle, à l’âge qu’elle ne résulte d’un procès ; d’une activité continue, réalisée par les personnes pour s’y mettre (ou non, au nom de leur âge), mais aussi par leurs proches ou des bénévoles et professionnels (designer ou intervenant social) pour les y mettre, au nom d’un bien-vieillir supposant de garder prise sur un monde qui change, au risque de l’injonction si ce n’est même au nom d’un impératif plus impérieux et voulu indiscutable, lié à la santé.

Le numérique : de l’injonction à la médiation

27La mise en perspective des différentes contributions à ce numéro et des travaux ayant traité de la question des relations entre TIC et vieillissement fait apparaître quatre grandes orientations. Prenant acte du caractère relativement massif de cette mise au numérique des personnes âgées, la première de ces orientations porte ainsi son interrogation sur la relation entre injonction au bien-vieillir et injonction à l’inclusion numérique. Son caractère « critique » la rapproche de ce point de vue de la seconde orientation qui interroge, quant à elle, la mise au numérique au regard des logiques identitaires d’appropriation ou de rejet des outils dédiés. Dans la troisième orientation, ce sont cette fois les limites fonctionnelles et incapacités individuelles qui organisent la lecture relativement distanciée d’une inclusion numérique qui, encombrée de nombreux obstacles, apparaît peu effective. Enfin, la quatrième orientation fait ressortir l’importance des tiers, au sens large (État, proches, professionnels) pour une mise au numérique dont la fabrique n’est pas seulement locale ou liée aux propriétés des personnes mais procède aussi d’une mise à l’agenda politique et un travail d’accompagnement et/ou de médiation.

28Dans leurs analyses, Grosperrin-Legrand, Bamba et Chassagne montrent ainsi combien des actions menées par des acteurs souhaitant lutter contre l’exclusion numérique et sociale des personnes âgées peuvent générer du désintérêt, voire s’avérer stigmatisantes. Cette lecture montre le caractère paradoxal d’une intervention qui ne cible pas, a priori, des personnes « exclues » du numérique, mais finit par produire une forme de distance qui va à l’encontre de ses objectifs, simplement parce que les personnes âgées ont un usage différent de celui prévu pour elles, soit des jeux plutôt que de la visioconférence. Cela les amène à interroger l’inclusion numérique sous l’angle d’une injonction supplémentaire au « bien-vieillir », pour, nous ajoutons, ne pas devenir des « surnuméraires » (Billé, Martz 2010) qui s’écartent de la marche du progrès technologique, et partant, du monde. La relation entre vieillissement et technologie relève, dans le sens commun, de deux registres complémentaires : le premier met l’accent sur l’incompétence et la technophobie des usagers ; le second voit dans l’innovation technologique un moyen d’accompagner, voire de lutter contre le vieillissement. Lavenir précise ainsi que ce second « imaginaire » renvoie au paradigme du bien-vieillir et à une « double injonction » contemporaine faite aux personnes âgées, appelées à mobiliser les outils numériques pour discipliner leurs corps vieillissant. Cette injonction ne leur est pas propre : elle résonne avec celle adressée à toutes les classes d’âge de participer numériquement, de partager des informations afin de produire des données pour les besoins du capitalisme communicationnel (Proulx 2020). L’injonction au numérique faite aux personnes âgées peut être portée par leurs proches, enjoignant leur parent à s’équiper en téléassistance par exemple, afin de se rassurer eux-mêmes (Pitaud, Deschamps 2021).

29Se situant dans la filiation théorique des travaux de sociologie du vieillissement présentés précédemment, plusieurs auteur·e·s interrogent les logiques identitaires et sociales de l’appropriation des technologies, celles-ci pouvant tout aussi bien être vues comme une « mise au numérique ». Cette appropriation reste toutefois relative et largement liée aux usages que les individus peuvent et font réellement. L’ensemble des migrants subsahariens âgés interviewés par Niyonsaba font ainsi usage de certaines applications de leurs smartphones, pour rester « connectés » à leur pays d’origine, maintenir un lien avec des proches, s’informer ou retrouver des éléments de leur culture. On observe en filigrane l’idée que le numérique permet d’agir et renforce, en cela, le pouvoir d’agir : les propos des personnes abondent en verbes d’action (je vais, je fais…) et mettent en relation l’objet avec une finalité, même si celle-ci peut rester ouverte aux « surprises » de la navigation. Cela n’exclut pas, toutefois, des contraintes telles que, par exemple, le confinement lié à la pandémie de Covid-19 qui a poussé et motivé des personnes âgées à s’approprier des outils numériques pour faire leurs courses. On peut ici parler d’un numérique vecteur de pouvoir d’agir ou de pouvoir d’agir par le numérique (Castonguay et al. dans ce volume). Ces différentes contributions font ressortir le caractère dynamique du rapport au numérique des personnes âgées, qui fait l’objet d’apprentissages ou de demandes d’aide et qui évolue aussi au fil de ceux-ci et d’un « contexte », qui joue sur les motivations à s’y mettre et les usages qu’il faut en faire. Ce qui ne fait pas disparaître le poids des déterminants sociaux qui peuvent être des freins ou des facilitateurs à l’autonomie(-sation) numérique, comme le fait d’avoir utilisé un ordinateur durant sa vie professionnelle (Aouici, Gallou). Pour les non-initiés au numérique, le rattachement au passé et à ses valeurs, à un monde où le numérique n’a pas sa place, peut également être constitutif d’un non-usage (Klein). L’appartenance générationnelle joue évidemment et est corrélée chez les plus âgés à une plus faible littératie numérique (Colas, Delias). De même, le genre ou la classe sociale (Bourdeloie, Boucher-Petrovic 2014) différencient fortement les usages. Chez les femmes, en particulier, la trajectoire conjugale peut constituer un frein à l’autonomie numérique, dans la mesure où le numérique est souvent l’affaire des conjoints (Delias 2019).

30Dimension centrale de la « mise au numérique », les limitations fonctionnelles et cognitives sont aussi déterminantes des usages (Colas, Delias). Elles limitent d’abord ses usages autonomes : plusieurs des articles du numéro relèvent les effets d’une baisse de la vue, de l’ankylose des mains ou des difficultés à se remémorer certaines procédures (Aouci, Gallou). Les limitations cognitives et physiques relevées par Grosperrin-Legrand, Bamba et Chassagne, confirment d’autres analyses faites par ailleurs (Gucher 2012 ; Pitaud, Deschamps 2021). Mais, en tension de cette lecture défectologique des difficultés d’usage et de non-usages, on voit aussi apparaître, plus largement, des contournements par certaines personnes qui vont se faire aider sur certaines limites qu’elles rencontrent (Niyonsaba). Celles-ci peuvent être identifiées comme « techniques » mais peuvent aussi relever, parfois, d’une tension plus indéfinie où le faire s’oppose à la crainte de mal faire, à une anxiété liée au risque de commettre des erreurs (ibid. ; Aouici, Gallou) en particulier sur des questions administratives ou bancaires. S’ajoute à cela un sentiment d’insécurité quant au risque de fraude et à la protection des données personnelles (Castonguay et al.). Ceci rappelle combien la question numérique est corrélée à la dynamique de transformation du monde et, en regard, les difficultés à garder une prise sur celui-ci.

  • 7 L’emploi du féminin signifie ici que le genre est déterminant, conjugué à d’autres variables telles (...)

31Au-delà de ces déterminants sociaux ou de santé et facteurs identitaires qui situent le « problème » du côté de la personne, la « mise au numérique » se joue aussi dans les assignations identitaires et les stéréotypes négatifs portés en situation sur les rapports des personnes âgées au numérique. L’intériorisation de ces stéréotypes peut parfois amener celles-ci à s’auto-censurer (Colas, Delias). Le décalage entre ces assignations et la réalité des usages numériques des personnes âgées peuvent aussi conduire à l’échec relatif de certaines actions ou à leur réorientation. L’inclusion numérique a alors parfois un caractère d’imprévu, ce qui participe de l’émergence d’un ordre négocié (Lavenir) qui, en situation, redistribue les places de chacun tout en amenant une révision des attentes relatives au dispositif déployé. On retrouve les mêmes stéréotypes négatifs chez certaines professionnelles7 qui les mobilisent pour se prémunir de changements dans leurs pratiques, induits par la numérisation de la prise en soins (Klein). Là encore, la question de l’inclusion numérique apparaît largement liée au « contexte » et aux « situations » où elle est en jeu.

32S’il ne s’agit pas de méconnaître les effets composés des difficultés et incapacités sociales, physiques, psychologiques et cognitives, liées à l’avancée en âge, des craintes liées au numérique, ou, du côté des professionnels, des stéréotypes et enjeux, ceux-ci n’épuisent pas la question de l’inclusion numérique. Comme nous l’avons avancé précédemment, il s’agit en effet de décrire, en positif, comment les dispositifs et actions s’efforcent de faire avec ces difficultés pour mettre, malgré tout, au numérique.

33C’est ce que l’on retrouve chez plusieurs auteur·e·s qui s’intéressent à la place des tiers, aux médiations et aux modes d’accompagnement visant la « mise au numérique » des personnes âgées. Plusieurs contributions s’intéressent ainsi aux manières dont les dispositifs sont parfois amenés à prendre en compte et à s’ajuster à une situation qui n’est pas celle attendue en termes de participation (Lavenir) ou d’effets (Castonguay et al.). En regard de cette description bottom up de l’inclusion numérique, Rochot, Peng et Hou interrogent le rôle du « grand Tiers » (Lebrun, Volckrick 2005) que constitue l’État chinois, dans la mise à l’agenda politique d’un programme d’inclusion numérique des aînés, face au constat de l’exclusion sociale des personnes âgées en période pandémique. Celles-ci sont, en effet, pour une large part, incapables d’utiliser un smartphone pour y afficher le QR code leur permettant de circuler. Il est significatif de préciser que l’État chinois met l’accent sur la nécessité de développer la volonté des individus à s’approprier les technologies, la formation incombant certes aux agents de l’État, mais aussi aux citoyens âgés eux-mêmes (devant s’intégrer activement dans la smart society) et à leurs proches. L’injonction à l’inclusion numérique et, partant, à l’autonomie pour ce faire, se trouve ainsi largement « élargie au collectif » (Humbert 2018).

34Au regard de son importance, la dématérialisation des services publics français est relevée dans plusieurs contributions. La mise au numérique y devient presque obligée, ce qui implique un investissement accru des proches, voire de faire appel aux différents dispositifs de médiation et d’accompagnement contre le non-recours. Ce qui n’est pas sans conséquence : l’accompagnement à l’e-administration, entendu ici au sens de « faire à la place de », induit en retour une perte d’autonomie administrative pour les personnes âgées (Aouici, Gallou). De même, la non-appropriation du numérique induit un risque d’entretenir un rapport de dépendance à l’égard de tiers (Grosperrin-Legrand, Bamba, Chassagne). Inversement, selon ces mêmes auteures, bien qu’elles l’aient relevée de manière moins centrale, la médiation au numérique peut aussi permettre de soutenir des socialisations ascendantes, comme lorsqu’une personne appelle son petit-fils pour réparer son ordinateur en panne. L’entourage est ainsi central dans le processus d’usage ou de non-usage, mais aussi dans la transmission ascendante par les plus jeunes générations de la connaissance du « monde numérisé » et de ses valeurs (Klein). Certes, les différentes médiations ne produisent pas toujours l’effet attendu. Les personnes âgées vont parfois négocier les usages pensés pour elles des technologies introduites dans les EHPAD (Lavenir) ou les résidences-autonomie, préférant les jeux en ligne à l’intention initiale d’une appropriation de la visio (Grosperrin-Legrand, Bamba, Chassagne). Là aussi, le processus d’innovation échappe à ses instigateurs, les utilisateurs détournant les usages prescrits (Akrich 2006). Mais on voit aussi apparaître, ce faisant, la place nouvelle d’un numérique qui vient performer, tout à la fois, le monde, les relations, les personnes et, plus largement, la vie.

Perspectives pour la recherche

35Comme cette introduction programmatique s’est efforcée de le montrer, cette dynamique du numérique n’est pas sans conséquence sur les manières dont on peut penser, comme une « fabrique », la question de l’inclusion des personnes âgées. Dans le cadre du présent dossier, cette fabrique ressort ainsi de quatre logiques. Le premier cahier s’intéresse ainsi à « la politisation de l’inclusion numérique », sous l’angle d’un programme gouvernemental (Rochot, Peng, Hou) ou sous forme d’une approche critique de l’exclusion numérique des personnes âgées, en tant que « problème » politiquement et socialement construit (Grosperrin-Legrand, Bamba, Chassagne). S’ensuit un cahier traitant de « la dématérialisation : opportunités et limites », au prisme de la corrélation entre dépendance numérique et dépendance administrative (Aouici, Gallou), ainsi qu’entre commerce en ligne et pouvoir d’agir (Castonguay et al.). Les « contraintes et négociations » de l’inclusion numérique sont au centre du troisième cahier, Colas et Delias montrant notamment la performativité de la vieillesse, laquelle engendre des assignations identitaires qui accentuent la distance au numérique. Les résidents d’EHPAD, par leur attitude à l’égard des jeux vidéo qui leur sont proposés, amènent à une renégociation des finalités en termes d’e-inclusion, pensées par les instigateurs de la démarche (Lavenir). Le cahier « mise au numérique et médiations » propose des travaux traitant de l’influence de proches et professionnels à La Réunion dans les usages et non-usages d’outils numériques (Klein), ainsi que de la manière dont le numérique vient médier le rapport aux proches éloignés et plus largement au pays d’origine pour des migrants subsahariens âgés (Niyonsaba). La présentation d’un programme de recherche émergent, la « socio-gérontechnologie », vient clôturer ce dossier.

36Au terme de cette discussion des enjeux et lieux de l’inclusion numérique des personnes âgées, il nous semble plus utile d’ouvrir des perspectives pour des recherches futures que de chercher à conclure. C’est aussi ce à quoi nous invitent Wanka et Gallistl qui, dans leur article sur la « socio-gérontechnologie » amènent les éléments d’un programme de recherche à la croisée des Science and Technology Studies et de la gérontologie qui n’a que peu de résonance dans le monde francophone pour le moment. Se distanciant des perspectives analytiques cherchant à rendre compte de l’amélioration du bien-être ou de la santé grâce à la technologie, les auteur·e·s participant de ce courant avancent que le vieillissement et la technologie sont co-constitués. Des stéréotypes sur la vieillesse sont « inscrits » dans les scripts des technologies adaptées, modifiant le vécu de l’âge pour celles et ceux qui interagissent avec celles-ci, négativement (un dispositif visible de téléassistance constituant un stigmate de leur perte d’autonomie), mais aussi parfois positivement (la maîtrise d’un nouveau dispositif montrant que l’on est encore capable de s’adapter). Le rôle des outils technologiques au sein des agencements sociotechniques n’est ainsi jamais défini une fois pour toutes, mais toujours négocié in situ. En effet, les interactions et les configurations entre les personnes âgées, leurs proches et des dispositifs technologiques, de fait évolutives (décès du conjoint, évolution des troubles neurocognitifs, etc.), vont tantôt favoriser le soutien de l’autonomie, tantôt être vecteurs de dépossession de soi et de son chez-soi (Humbert 2022b). Selon cette perspective, face à l’accélération de la numérisation et du vieillissement démographique des sociétés occidentales, les notions binaires d’usage et de non-usage perdent de plus, très souvent, de leur pertinence heuristique. Des travaux ont montré en effet que des personnes âgées se considérant « non-usagers », étaient bien engagées dans des « pratiques technologiques », même par l’évitement. Cela passe par une demande faite à un proche de réaliser des démarches dématérialisées (Gallistl, Rohner, Hengl 2021), ou par des professionnelles faisant usage de la visio pour maintenir un lien social à distance en EHPAD, en période pandémique (Racin et al. 2023).

  • 8 Ce concept est pris ici au sens de Callon (1998 ; Muniesa, Callon 2013). L’auteur distingue la perf (...)

37En cela, prendre au sérieux la question de l’inclusion numérique ne revient pas à abandonner toute perspective critique : elle revient simplement à déplacer celle-ci sur le terrain de ses réalisations et performations, évitant ainsi le double piège de la technophobie et du solutionnisme technologique (Morozov 2013) et, tout autant, celui des discussions critiques en surplomb. En d’autres termes, la mise au numérique ne doit pas s’entendre seulement comme une médiation à un usage stable et localisé d’un objet fixe (boîte noire) mais doit s’intéresser, plus largement, à tous ses lieux et déployer tous les ressorts par lesquels le numérique et l’inclusion se réalisent mutuellement, c’est-à-dire se co-performent8 (Callon 1998 ; Muniesa, Callon 2013). Ce qui revient aussi à ajuster les analyses que l’on peut faire du numérique à la place qu’il prend dans le monde contemporain.

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Notes

1 Ce néologisme, proposé par Boullier (2016 : 6) veut marquer le fait que le numérique percole et est invasif : il est pervasif.

2 Ce dossier sur l’inclusion numérique fait suite au colloque « Sociétés inclusives et avancée en âge du Réseau d’Études Internationales sur l’Âge, la Citoyenneté et l’Intégration Socio-économique (REIACTIS) » qui a eu lieu à Metz en 2020. L’appel à contributions qui a suivi a permis de prolonger les échanges qui y ont été initiés sur les relations entre inclusion digitale et vieillissement.

3 L’exclusion numérique des personnes âgées, étude réalisée par l’institut CSA pour Les Petits Frères des Pauvres, 27 septembre 2018, <https://www.petitsfreresdespauvres.fr/informer/prises-de-positions/contre-l-exclusion-numerique-de-4-millions-de-personnes-agees>.

4 Pour une analyse proche, voir Levilain (2020).

5 Il s’agit de dispositifs « de concertation regroupant des acteurs publics, privés, des entreprises, des professionnels, des financeurs, des associations et usagers afin de concevoir et évaluer collectivement des solutions innovantes en technologie, organisation et service porteuses de nouvelles réponses pour les collectivités et la société », <https://www.atlanpolebiotherapies.com/agenda/living-lab-dispositif-pour-innover-et-valoriser-la-recherche>.

6 Il s’agit de la traduction que nous proposons de care that fits. Celle-ci est en partie insatisfaisante, au sens où la notion de care comprend tout en dépassant celle de « soin », incluant notamment la sollicitude et l’attention à autrui. Cela implique de penser le soin pris dans une relation interindividuelle et non comme un acte purement technique (Saillant 1999). Dans notre propos, les objets technologiques sont compris comme des parties prenantes de ces interactions et modifient le soin apporté, positivement (un dispositif de télésuivi infirmier qui rassure une personne donnée) ou négativement (ce même dispositif pouvant générer un sentiment de déshumanisation pour une autre personne, si celle-ci est étrangère au monde numérique).

7 L’emploi du féminin signifie ici que le genre est déterminant, conjugué à d’autres variables telles l’appartenance générationnelle et la position hiérarchique.

8 Ce concept est pris ici au sens de Callon (1998 ; Muniesa, Callon 2013). L’auteur distingue la performation de la « prophétie auto-réalisatrice » ou de la « performativité », car si les unes et les autres s’intéressent aux effets de réalisation du langage, la performation, au sens de Callon, se situe plus spécifiquement sur le versant du faire plutôt que du dire et s’intéresse aux arrangements entre acteurs et objets. Or, dans la mesure où ce travail est souvent collectif et en symétrie, il faut, selon lui, parler de co-performation.

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Pour citer cet article

Référence papier

Christophe Humbert, Hervé Levilain et Géraldine Goulinet-Fité, « L’inclusion »Revue des sciences sociales, 70 | 2023, 6-17.

Référence électronique

Christophe Humbert, Hervé Levilain et Géraldine Goulinet-Fité, « L’inclusion »Revue des sciences sociales [En ligne], 70 | 2023, mis en ligne le 12 décembre 2023, consulté le 24 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/revss/10739 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/revss.10739

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Auteurs

Christophe Humbert

PSInstitut/Laboratoire interdisciplinaire en études culturelles (LInCS)
Université de Strasbourg
humbert.chr[at]gmail.com

Articles du même auteur

Hervé Levilain

2L2S (CREAT)
Université de Lorraine
herve.levilain[at]univ-lorraine.fr

Géraldine Goulinet-Fité

Laboratoire de recherche en médiations, informations, communication, arts (MICA)
Université Bordeaux Montaigne
ggoulinet-fite[at]france-assos-sante.org

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Droits d’auteur

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