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La politisation de l'inclusion numérique

Personnes âgées et exclusion numérique

Une approche critique
Older Adults and Digital Exclusion. A Critical Approach
Justine Grosperrin-Legrand, Banassa Bamba et Aline Chassagne
p. 30-39

Résumés

Dans une société où se développent nouvelles technologies et usages digitaux, différents acteurs, dont les pouvoirs publics, tentent d’enrayer l’« exclusion numérique » des personnes âgées. Cet article porte sur leurs usages et non-usages en matière de technologies numériques. Afin de les appréhender, nous avons adopté une approche compréhensive, ainsi qu’une méthodologie qualitative. Au total, 30 personnes ont été interrogées par entretiens semi-directifs. Cet article entend tout d’abord mettre en évidence les pratiques plurielles, hétérogènes, que font les personnes âgées du numérique. Leurs usages du téléphone portable, de l’ordinateur et de la tablette numérique sont mis en perspective avec les difficultés d’usages rencontrées, parfois palliées par l’aide d’une tierce personne. Ces résultats nous permettent de discuter la notion d’« exclusion numérique », bien souvent associée au vieillissement, et de réinterroger la pertinence d’une volonté sociétale en faveur de l’« inclusion numérique » des personnes âgées, alors même qu’elles expriment parfois un manque d’intérêt pour les nouvelles technologies, et/ou en subissent les effets pervers.

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Texte intégral

  • 1 Caisse nationale d’assurance vieillesse (Cnav) (2020), Référentiel autonomie numérique, <https://ww (...)
  • 2 Commission européenne, L’inclusion sociale, Document de politique transversale française, projet de (...)

1Dans une société où le numérique occupe une place croissante et dans laquelle se développent réseaux sociaux, applications, interfaces et démarches administratives dématérialisées, pouvoirs publics, acteurs associatifs et médico-sociaux soutiennent l’« inclusion numérique » des citoyen·ne·s, en particulier âgé·e·s. Ainsi, un fort engagement s’est mis en place depuis une dizaine d’années contre la « fracture numérique », amenant plus d’un quart des personnes âgées de plus de 60 ans en situation d’« exclusion numérique »1, celle-ci constituant un « facteur aggravant d’isolement social » (Pitaud, Deschamps 2021). L’inclusion numérique des ainé·e·s suppose en premier lieu leur inclusion sociale, concept pensé dans ses dimensions politique, sociale et éthique (Bouquet 2015). Sa définition entretient en effet un lien étroit avec le cadre de la politique européenne entendant lutter contre l’exclusion sociale. Selon la Commission européenne2, elle résulte d’un processus permettant « aux personnes en danger de pauvreté et d’exclusion sociale de participer à la vie économique, sociale et culturelle et de jouir d’un niveau de vie décent ». En ce sens, l’inclusion se rapporte donc à l’acte d’insérer socialement des individus au sein d’une société porteuse de valeurs contribuant à définir les modalités de cette même inclusion.

2L’inclusion numérique entend favoriser l’égalité d’accès et d’usage des nouvelles technologies de l’information et de la communication (Bouquet 2015), d’autant plus auprès des personnes âgées, a priori davantage concernées par la fracture numérique causée par des écarts en termes d’accès aux équipements numériques et d’usages. Dans cette perspective, l’on constate, par exemple, une part accrue d’innovations et d’évaluations en matière d’usage du numérique dans les modes de vie et d’habitats des personnes vieillissantes (Aloulou et al. 2013 ; Ertner 2019 ; Pitaud, Deschamps 2021). Dans le sillage de l’inclusion numérique des aîné·e·s, les nouvelles technologies sont également susceptibles d’être vectrices d’implication citoyenne et d’inclure davantage les personnes âgées dans la cité via des projets participatifs (Pennec 2008). Cette volonté forte de les « connecter » au numérique est accompagnée d’une médiation du rapport entretenu par les aîné·e·s aux objets numériques réalisée par des tiers, en particulier des proches, mettant en exergue le rôle des socialisations ascendantes dans les usages faits du numérique et dans son appropriation (Caradec, Eve 2002). Mais si les technologies numériques destinées au grand public peuvent avoir un effet bénéfique sur l’inclusion sociale des personnes âgées, à l’échelle de la société, de la cité ou des réseaux de sociabilité, celles qui leur sont plus spécifiquement dédiées s’accompagnent d’effets pervers et sont porteuses de paradoxes au regard de situations de dépendance qui les stigmatisent et constituent une porte ouverte à leur exclusion (Gucher 2012, Brugière 2011). On ne peut d’ailleurs penser la notion d’inclusion indépendamment de celle d’exclusion, en tant qu’antagoniste sémantique. Cette dernière caractérise un phénomène processuel de mise à l’écart aux indicateurs multiples, à savoir économiques, sociaux, politiques (en rapport avec les institutions), mais également en matière de numérique, en lien avec le manque d’accès aux équipements, aux savoirs et savoir-faire digitaux ; l’exclusion numérique des personnes âgées est susceptible d’avoir un fort impact sur la disqualification sociale pouvant s’accompagner de la perte des liens sociaux relatifs à l’entourage proche ou plus éloigné (Pitaud, Deschamps 2021).

3La littérature existant à propos des relations établies entre personnes âgées et technologies numériques, dont nous n’avons donné ici qu’un aperçu non exhaustif, contraste l’image d’une vieillesse déconnectée, sans jamais vraiment questionner explicitement les notions mêmes d’inclusion et d’exclusion numériques. Nous nous interrogeons donc en ce sens et dans une perspective socio-anthropologique qui se veut critique : ne présume-t-on pas l’exclusion numérique et sociale des personnes âgées ? Les technologies numériques signifient-elles quelque chose pour elles ou, a contrario, ne présentent-elles pour celles-ci aucun intérêt ? Souhaitent-elles réellement s’engager dans l’« inclusion numérique » impulsée par les acteurs qui la promeuvent ? Celle-ci ne se constitue-t-elle pas, dans une société qui se numérise de plus en plus, comme une nouvelle injonction au « bien veillir » (Gangbè, Ducharme 2006 ; Alaphilippe 2009), modèle normé de vieillissement « réussi » ? Au regard de ce questionnement critique, peu balayé par la littérature sociologique, nous proposerons dans cet article des pistes de réflexion visant à répondre à la problématique suivante : en quoi les usages et non-usages du numérique des personnes âgées rencontrées permettent de réinterroger leur présumée « exclusion numérique » ? Pour ce faire, nous mobiliserons un matériau qualitatif recueilli par des entretiens dans le cadre d’une recherche plus générale portant sur l’habitat des personnes vieillissantes, tout en questionnant nos choix méthodologiques ainsi que nos propres représentations. Nous nous intéresserons tout d’abord aux usages et non-usages de nos enquêté·e·s quant aux technologies numériques leur permettant de communiquer, de chercher et recevoir des informations ou encore se distraire, telles que l’Internet, le téléphone mobile ou le smartphone, l’ordinateur portable, ou encore la tablette. Nous discuterons ensuite les notions d’inclusion et d’exclusion numériques en mettant en perspective nos résultats, qui identifient à la fois les difficultés liées à leur appropriation et à leur manipulation, mais aussi le manque d’intérêt exprimé à leur égard. En somme, il s’agira de réinterroger la pertinence de telles notions au regard de ce qui se révèle être des pratiques hétérogènes.

Appréhender les rapports entretenus par les personnes âgées au numérique à travers l’enquête socio-anthropologique

4Les données nous permettant de discuter des rapports entretenus par les personnes âgées au numérique et aux nouvelles technologies sont issues d’une recherche socio-anthropologique, portée par le Centre hospitalier universitaire de Besançon. L’objectif principal de cette recherche visait à comprendre leurs modes de vie au sein d’habitats ordinaires et intermédiaires (Nowik, Thalineau 2014) à l’échelle d’un territoire. Deux terrains d’investigation ont permis le recueil de données : trois quartiers limitrophes au centre d’une ville moyenne (plus de 100 000 habitants), ainsi qu’un dispositif d’habitat intermédiaire ouvert au public depuis 2013, situé dans une commune d’environ 14 000 habitants. La méthodologie de recherche reposait sur une approche qualitative, avec la conduite d’entretiens semi-directifs compréhensifs (Kaufmann 1996), mais aussi une approche visuelle et sensible, par le biais de prises d’images réalisées par nos enquêté·e·s (234 photos au total, donnant à voir leurs espaces de vie, activités et réseaux de sociabilité) et de photo elicitation interviews (Collier 1967), entretiens menés avec pour support leurs propres photographies. Au total, 30 personnes ont été interrogées : 27 personnes âgées de 65 à 90 ans, et trois personnes travaillant au sein du dispositif d’habitat intermédiaire (une hôtesse, une responsable territoriale et un directeur).

Tableau – Caractéristiques sociodémographiques des personnes âgées.

Tableau – Caractéristiques sociodémographiques des personnes âgées.
  • 3 L’identité de chaque enquêté·e mentionné·e dans l’article a été anonymisée.
  • 4 « Logement ordinaire » et « habitat intermédiaires » sont mentionnés dans les tableaux sous les for (...)

5Parmi les personnes âgées rencontrées3 (17 femmes, 10 hommes), 16 vivent au sein d’un « logement ordinaire »4 (au sens commun et hors institution) et 11 au sein d’un dispositif d’habitat intermédiaire géré par un bailleur social. Ce tableau recensant différentes caractéristiques sociodémographiques inhérentes aux enquêté·e·s dresse le premier constat d’une corrélation entre le type d’habitat occupé et la répartition des catégories socioprofessionnelles. Les professions intermédiaires sont occupées par des personnes âgées vivant en logement ordinaire, tandis que les ouvrier·ère·s résident en habitat intermédiaire, lequel propose des loyers modérés, ce qui peut être mis en lien avec la catégorie sociale qui y réside. Comme le montre Hélène Leenhardt (2017), ce type de dispositif, déployé sur le territoire national, propose des logements « accessibles à des personnes aux revenus modestes » ainsi qu’aux « personnes en situation de précarité » (ibid. : 17). Plus encore, il permet aux résident·e·s de bénéficier des services d’une hôtesse, compris dans leur loyer, en charge de veiller à leur sécurité, leur bien-être, de les aider (démarches administratives, courses) si nécessaire et d’animer, par le biais d’activités collectives, leur quotidien. Ensuite, nous pouvons constater que plus de la moitié de notre échantillon est composée par des personnes âgées vivant seules (18 sur 27), dont la grande part est féminine (15 femmes). La moyenne d’âge des personnes interrogées est d’environ 75 ans ; mais leurs âges étant compris entre 65 et 90 ans, elles sont a priori issues de différentes générations. Quel que soit leur âge, ces personnes font état, lors de l’entretien, de leurs problèmes de santé actuels ou de ceux rencontrés par le passé, dont certains susceptibles de compliquer – et il s’agit là d’une supposition – la prise en main et l’usage des outils technologiques numériques (arthrose, problèmes de vue ou mémoriels…).

6La fermeture des institutions hébergeant les personnes âgées au point culminant de la pandémie de Covid-19 a compliqué l’accès aux dispositifs d’habitat intermédiaire. Nous avons donc procédé dans un premier temps au recrutement des enquêté·e·s âgé·e·s vivant dans des logements ordinaires, par téléphone puisque les mesures gouvernementales préconisaient de limiter les contacts avec les personnes âgées. 30 entretiens semi-directifs ont été menés au total (dont 16 réalisés par téléphone et trois par visioconférence, auprès des personnels du dispositif d’habitat intermédiaire). Ils abordaient différentes thématiques permettant d’appréhender les modes d’habiter des enquêté·e·s : leur vécu de la crise sanitaire (espaces, liens sociaux, déplacements, activités…), leur parcours résidentiel (logements occupés avant le logement actuel…) ; le logement habité (conditions d’entrée, description, (ré)aménagements…) ; leur quartier (mobilité, services de proximité…), leurs réseaux de sociabilité (famille, amis, voisins, professionnels…) et les activités de la vie courante (dont celles liées aux nouvelles technologies). Les personnes travaillant au sein du dispositif d’habitat intermédiaire ont quant à elles été interrogées sur leur parcours professionnel, leur rôle au sein de la structure, son organisation, leur rapport aux résident·e·s âgé·e·s et plus particulièrement sur la distribution des tablettes faite par l’organisme d’Habitation à loyer modéré (HLM) gestionnaire du dispositif. Sept enquêté·e·s âgé·e·s se sont ensuite porté·e·s volontaires pour produire des photographies (282 au total) représentant leurs espaces de vie ou tout autre espace investi. Pour ce faire, un appareil photographique jetable leur a été dispensé.

7L’analyse des données présentées dans cet article, réalisée par deux chercheuses formées en sociologie, en anthropologie et aux méthodes qualitatives, ainsi que par une étudiante en master 2 de sociologie, a consisté en un recoupement thématique des différents entretiens (semi-directifs, photo-élicitation), en faisant particulièrement émerger les discours portant sur les usages et non-usages des technologies numériques (téléphone portable ou smartphone, ordinateur, tablette). Cette analyse s’est également enrichie avec la mise en perspective d’un rapport de satisfaction produit en 2023 par le bailleur social gérant le dispositif d’habitat intermédiaire, recensant les usages et motifs de non-usages des tablettes numériques distribuées aux résident·e·s.

8Mener nos premiers entretiens par téléphone est un choix qui, a posteriori, nous interroge : l’occultation de la visioconférence ne traduit-elle pas la présupposition qu’une personne âgée ne saurait maîtriser une interface virtuelle autre que celle du téléphone portable ? Dispenser un appareil photographique jetable à nos enquêté·e·s leur servant à mettre en images leur mode d’habiter peut également être questionné, d’autant plus après avoir effectué, avec elles et eux, un retour d’expérience méthodologique sur son utilisation. Bien que s’étant prêté·e·s au jeu d’un dispositif jugé « obsolète » par certain·e·s d’entre elles et eux, leur préférence pour leur téléphone portable a été clairement exprimée. Sur les sept volontaires-photographes, cinq ont avoué qu’ils et elles se seraient senti·e·s plus à l’aise avec leur propre téléphone portable. Doit-on comprendre qu’il leur est moins aisé de manipuler un appareil photographique jetable que d’utiliser leur téléphone portable, ou smartphone, dont ils et elles semblent aujourd’hui avoir totalement assimilé l’usage ? Notre enquête prouve qu’ils et elles disposent de davantage de ressources que ce que nous pensions alors, ce qui interroge nos propres représentations de chercheuses.

Être ouvert·e à l’autre, être ouvert·e au monde et s’amuser : les apports du numérique dans le quotidien des personnes âgées

Contrastes et nuances dans un monde connecté

9Les personnes âgées sont-elles réellement démunies face aux nouvelles technologies et à la numérisation de la société ? L’exclusion numérique se présenterait comme une réalité avérée pour les ainé·e·s, écrivent Pitaud et Deschamps (2021), impliquant que ces dernières n’aient pas accès aux technologies numériques et à l’Internet et/ou qu’elles ne disposent pas des savoirs et savoir-faire nécessaires à leur usage, surtout lorsqu’elles n’ont pas grandi avec. Mais au-delà du fait que leur prétendue exclusion numérique se constitue comme un phénomène processuel, et donc non figé ou fixe, nos données nous amènent à constater que nos enquêté·e·s utilisent les nouvelles technologies afin de communiquer avec leur entourage, de s’instruire, ou de se divertir en jouant à des jeux. 88 % des 60-69 ans et 71 % des 70 ans et plus disposeraient soit d’un ordinateur, d’une tablette ou d’un smartphone (CRÉDOC : 2021) ; si seulement 1/6e de notre échantillon possède simultanément un téléphone portable, un ordinateur et une tablette, une large majorité de personnes (21 sur 27), âgée de 65 à 90 ans, en possède au moins deux, dont 8 hommes et 13 femmes. Nos résultats corroborent non seulement ces statistiques, mais montrent qu’une grande part de nos enquêté·e·s ne possède pas seulement un outil technologique mais plusieurs. Pour ce qui est de l’Internet, les aîné·e·s de plus de 70 ans seraient moins équipé·e·s que les autres, sans pour autant être exclu·e·s de son usage, « avec une connexion à Internet, pour les plus équipés, quotidienne ou quasi-quotidienne » (Pitaud, Deschamps 2021 : 42). Moins de la moitié de nos enquêté·e·s (11 sur 27) disent l’utiliser, mais plusieurs, comme nous allons le voir, maîtrisent les applications courantes. D’ailleurs, nous constatons que les femmes âgées, souvent considérées davantage exclues de l’usage du numérique que les hommes (ibid. 2021), s’approprient au même titre les technologies numériques que sont le téléphone mobile, l’ordinateur portable et la tablette digitale. Ainsi, la prétendue « exclusion numériques » des aîné·e·s nous semble, au regard de nos résultats, nécessaire à nuancer.

Le téléphone portable, l’ordinateur et la tablette comme outils de préservation du lien social et de navigation sur l’Internet

10Le lien entretenu à l’autre, et surtout à l’entourage, semble être ce qui importe le plus à nos enquêté·e·s dans l’usage fait des technologies numériques. Jugé « pratique » et « plus agréable », l’utilisation du téléphone mobile permettrait un contact plus humain et synchrone que l’ordinateur ou la tablette. La plupart des personnes interrogées en possession d’un téléphone portable (21 sur 27, dont 12 femmes et 9 hommes âgé·e·s entre 65 et 90 ans) évoquent des échanges téléphoniques avec leurs proches, en particulier les femmes (9), qui communiquent davantage que les hommes (1) avec leurs enfants et petits-enfants. Cet usage passe généralement par l’intermédiaire d’applications et/ou d’interfaces connectées au réseau Internet telles que Facebook, Messenger, Whatsapp, Google.

11L’ordinateur apparaît également comme vecteur de lien social. Plus de la moitié des personnes âgées interrogées (15 sur 27) dit en posséder un, dont 13 (7 femmes et 6 hommes) vivent en habitat ordinaire et 2 (2 femmes) en habitat intermédiaire. Il semble tout d’abord à même de favoriser la proximité spatiale et sociale des individus : chez monsieur Larimar (67 ans), qui vit dans un logement ordinaire, on utilise l’ordinateur en famille et dans la même pièce : « Des fois on se retrouve, les quatre, chacun avec son ordi, autour de la table ». L’ordinateur permet également de lier et/ou de préserver des contacts avec autrui par le biais de certaines applications telles que Facebook et/ou Messenger, à l’instar du téléphone mobile. C’est également le cas dans le cadre de relations de longue distance : « Je ne pourrais pas m’en passer, c’est quand même un lien avec tout le monde, avec le monde, avec mon fils… », confie madame Mica (70 ans), dont l’enfant vit à l’étranger. La tablette, quant à elle, semble utile à madame Gneiss (80 ans) pour l’organisation de visioconférences avec sa famille, en raison de la taille de l’écran, elle qui souffre de problèmes de vue. La navigation sur Internet, laquelle mobilise l’usage des trois outils mentionnés (le téléphone mobile, l’ordinateur portable et la tablette numérique), concerne 19 enquêté·e·s (13 femmes et 6 hommes) sur 27, tous types d’habitat et de catégories socioprofessionnelles confondu·e·s. Si l’Internet permet, comme l’a suggéré Simone Pennec (2008), d’entretenir les liens avec l’entourage, il est également utilisé par certain·e·s enquêté·e·s pour effectuer des recherches, obtenir des informations (sur leur santé, des œuvres littéraires et leurs auteurs, des sorties et évènements culturels) avec leur ordinateur : « Je fais des recherches […] sur Google, sur mon ordi », nous dit madame Mica (70 ans). C’est également par le biais de l’Internet qu’il est possible de consulter les mails, le courrier, ou encore le compte en banque. Son usage semble enfin être utile, selon certaines femmes, dans le cadre leur alimentation, comme le dit madame Corail (76 ans), qui commande et fait ses courses en ligne : « Les courses je les fais en drive. Je commande sur Internet », ou madame Grenat, 74 ans, qui y trouve ses recettes de cuisine : « Des recettes, oh je trouve que c’est génial ! ».

12Nous avons donc pu constater, d’une part, que les contacts établis par le biais du téléphone mobile ou de l’ordinateur avec les proches sont fortement entretenus par les femmes ; par contre, nous n’avons pas décelé d’usage genré quant à ceux établis entre nos enquêté·e·s et leurs amis ou leurs voisins. Si trois personnes disent en revanche utiliser leur téléphone ou leur ordinateur pour établir des liens avec des associations, deux sont des hommes, qui font d’ailleurs partie de la même association œuvrant dans la réinsertion professionnelle : monsieur Larimar (67 ans), ancien psychologue du travail, et monsieur Onyx (69 ans), architecte à la retraite. D’autre part, les personnes retraitées ayant recours à ces outils numériques dans le but de communiquer avec autrui (famille, amis, voisins) sont issues de toutes catégories socioprofessionnelles, avec 9 professions intermédiaires, 3 cadres, 2 artisans et 9 ouvrier·ère·s. Enfin, le lieu d’habitat, qu’il soit ordinaire ou intermédiaire, ne semble pas déterminant vis-à-vis de la nature des usages faits de l’ordinateur, du téléphone portable ou de la tablette numérique. Nous verrons toutefois que l’utilisation en elle-même de cette dernière est corrélée au dispositif d’habitat intermédiaire.

Jouer, se distraire : la tablette numérique, une initiative institutionnelle à l’usage détourné par les personnes âgées

13En France et au-delà, certaines maisons de retraite emploient les nouvelles technologies afin de maintenir les liens sociaux de leurs résident·e·s, les accompagnant notamment dans l’apprentissage et l’acceptation de ces nouveaux modes de communication (Cornet, Carré 2008 ; Schuster, Hunter 2019 ; Zamir et al. 2020). L’« inclusion numérique » prônée dans nos sociétés occidentales est donc impulsée au cœur de la vie des personnes âgées, jusqu’au sein de leur habitat. Des tablettes numériques ont été distribuées par l’organisme gérant le dispositif d’habitat intermédiaire investigué aux onze résident·e·s interrogé·e·s ; une action locale financée par la Caisse d’assurance retraite et de santé au travail (CARSAT) en 2020 ayant pour principale motivation de mesurer l’intérêt des personnes âgées pour le numérique tout en leur fournissant un outil pour les accompagner dans leur quotidien : On a fait le choix de l’utiliser [le dispositif d’habitat intermédiaire] comme site-test, pour mesurer si, effectivement, si le déploiement du numérique était quelque chose […] d’utile et d’intéressant pour les seniors et pour nous (monsieur Péridot, directeur de la structure). Il poursuit : « Ce qu’il faut c’est qu’on leur apporte quelque chose dans leur quotidien, que ça ait une plus-value pour eux ». À noter que cette action s’est inscrite, malgré elle, dans le contexte pandémique relatif à la Covid-19 qui a pu tenir un rôle non négligeable dans l’appropriation et l’usage des outils numériques pour le lien social.

14L’usage de la tablette apparaît donc fortement corrélé au type d’habitat de nos enquêté·e·s, dans la mesure où parmi celles et ceux vivant en habitat ordinaire (16 au total), seul monsieur Laroche (80 ans), horloger à la retraite et marié, nous informe disposer d’une tablette numérique, acquise pour jouer et consulter des photos. Ces sept hommes et huit femmes qui en sont dépourvu·e·s, âgé·e·s entre 67 et 86 ans, ne semblent donc pas en nécessiter l’usage, possédant toutes et tous au moins un téléphone mobile et/ou un ordinateur leur conférant un accès à l’Internet. Quant aux onze résident·e·s, deux d’entre elles et eux bénéficient d’une tablette distribuée par le bailleur, ainsi que d’une tablette personnelle, acquise avant le don de l’organisme logeur.

15En mai 2022, soit deux ans après la distribution des tablettes, un « rapport de satisfaction » s’est vu produire par le bailleur social afin de déterminer les motivations et les freins à l’utilisation de cet outil et de mieux comprendre les usages numériques des résident·e·s, dont fait l’objet une application spécialement conçue par le bailleur en partenariat avec une entreprise conceptrice. Installée sur chaque tablette distribuée, celle-ci devait permettre aux personnes âgées de créer et de fortifier les liens sociaux entre résident·e·s via une messagerie instantanée créée à cet effet. Les ainé·e·s pouvaient également y consulter leurs quittances de loyer numérisées, autrefois remises aux locataires par le bailleur en format papier. Leur numérisation s’explique en outre par la volonté assumée du bailleur de dématérialiser ces documents administratifs, en adéquation avec une tendance sociétale plus générale prônant la « mise au numérique ». En mettant en perspective les résultats du rapport de satisfaction produit par la structure et ceux que nous avons recueillis par le biais des onze résident·e·s interrogé·e·s, nous pouvons recenser différents usages faits de la tablette : elle permet à sept personnes (5 femmes et 2 hommes) de communiquer avec des proches via les réseaux sociaux (tels que Facebook ou Messenger), à trois de chercher des informations, ou encore à une femme de réaliser des achats. Mais surtout, elle constitue un outil de divertissement pour six enquêté·e·s qui disent s’adonner aux jeux en ligne ou encore au très prisé Scrabble, auquel Mesdames Galène (65 ans), Basalte (89 ans) et Alios (75 ans) nous disent jouer « tous les jours ». Ainsi, il semble intéressant de remarquer que l’usage de la tablette s’avère situé au niveau du jeu, du divertissement, et de la communication via les réseaux sociaux, au détriment, d’ailleurs, de la fonction principale de l’application conçue dédiée à la communication entre résident·e·s.

Des personnes âgées connectées : pour une réinterrogation de la notion « d’exclusion numérique » n

Difficultés d’usage ou manque d’intérêt ?

16Malgré l’aisance avec laquelle certain·e·s enquêté·e·s emploient les outils numériques, certaines personnes âgées interrogées font face à des complications dans l’utilisation des technologies. Plusieurs d’entre elles et eux ont évoqué des dysfonctionnements, des difficultés d’utilisation ou un malaise vis-à-vis d’un outil numérique. Si ces désagréments concernent autant le téléphone portable que l’ordinateur et la tablette, certains sont davantage liés à l’outil en lui-même ou aux capacités (pouvant être mises à mal selon l’état de santé) des personnes interrogées. Une personne déplore un problème technique survenu avec son téléphone mobile ; en ce qui concerne l’ordinateur, trois enquêté·e·s déclarent ne pas utiliser le leur, dont deux pour cause de panne au moment de l’entretien. Il en va de même pour la tablette : sur les trois personnes confiant ne pas en user, une explique qu’un dysfonctionnement de l’appareil est en cause, ce qui corrobore les données issues du rapport de satisfaction produit par le bailleur, lequel met en avant des problèmes techniques, d’ergonomie et de prise en main compliquant l’usage des tablettes. Les personnes âgées peuvent se trouver freinées par d’autres réticences, comme la crainte d’endommager l’appareil, de se faire escroquer ou pirater, ou d’effectuer une mauvaise manipulation, et nous partageons particulièrement le constat de Pitaud et Deschamps (2021) selon lequel les problèmes de santé peuvent être à l’origine de complications concernant l’usage des nouvelles technologies. Les problèmes cognitifs et physiques (moteurs, visuels…) constituent en effet des obstacles face à l’usage des nouvelles technologies (Gucher 2012). C’est ce que nous a donné à comprendre le cas de madame Galène (65 ans) qui dit avoir des problèmes de vue et souffrir de troubles de la mémoire après la survenue d’un accident vasculaire cérébral (AVC). De ce fait, elle nous a confié devoir parfois limiter le temps passé sur sa tablette parce qu’elle a « mal aux yeux ».

17Vincent Caradec (2001) a mis en lumière le fait que certaines personnes s’estiment trop âgées pour user des nouvelles technologies. Mais une personne telle que madame Olivine, âgée de 90 ans et qui ne déplore aucun problème cognitif ou physique, se sent-elle « trop âgée » pour utiliser les nouvelles technologies ou n’y voit-elle seulement aucun intérêt ? Marc-Éric Bobillier-Chaumon et Raluca Oprea Ciobanu (2009) avancent que certaines personnes âgées conscientes de leur propre finitude accordent une importance toute relative quant au fait d’apprendre à utiliser les nouvelles technologies. Madame Olivine, dit avoir rendu « il y a un bout de temps déjà » la tablette à l’hôtesse, expliquant ce non-usage par le fait d’être âgée : « À mon âge moi maintenant, non mais faut reconnaître quand même hein, moi je peux plus, j’enregistre plus comme les jeunes hein ». Pourtant, elle dit avoir déjà utilisé sa tablette pour jouer à des jeux avant de la rendre, ce qui remet en question son explication quant au délaissement de l’outil numérique. N’exprime-t-elle pas finalement un désintérêt pour les technologies numériques ? Madame Basalte (89 ans), quant à elle, mentionne le fait que son ordinateur s’était récemment « bloqué » ; il nous semble intéressant de noter que, bien qu’il ait été réparé par une tierce personne, elle dit ne pas s’en servir – et rien ne laisse supposer qu’elle lui ait substitué l’usage d’une autre technologie –, ce qui amène à penser qu’elle ne lui trouve aucune utilité. Ainsi, expliquer le non-recours à un outil technologique par le fait d’être âgé·e ou par le dysfonctionnement de l’appareil peut traduire le fait que la technologie ne représente rien aux yeux de la personne (Caradec 2001), ou le moyen de se distancier d’un usage parfois fortement incité par la société, comme l’a déjà abordé Lucie Delias (2021) à propos des ruses utilisées par certaines personnes âgées voulant échapper aux injonctions à se « connecter ». Des stratégies relatives à l’« identité d’âge » sont donc par exemple mises en œuvre par certaines personnes âgées afin de « contourner, négocier et remettre en question les injonctions à utiliser Internet pour effectuer certaines démarches » (ibid. : 9) administratives.

18Il semble également intéressant de se questionner sur le décalage existant entre les intérêts des personnes âgées et ceux que leur prêtent les institutions. Nous avons pu voir que les résident·e·s du dispositif d’habitat intermédiaire privilégient le jeu plutôt que l’application installée sur les tablettes permettant de communiquer entre elles et eux, et nous nous questionnons : ces personnes ne pourraient-elles pas le faire avec un téléphone mobile ou un ordinateur portable ? L’application installée sur les tablettes constitue-elle réellement une « plus-value » dans leur quotidien, pour reprendre les propos tenus par monsieur Péridot, dans son discours aux tonalités institutionnelles sur l’exclusion numérique des aîné·e·s ? Si aucun·e de nos enquêté·e·s n’a prétendu le contraire lors de nos entretiens, cela n’a pour autant pas été affirmé par quiconque. Nous avons seulement pu constater qu’ils et elles n’utilisent pas la tablette pour en faire l’usage ayant motivé sa distribution. Le propos de monsieur Tuffeau (69 ans), pour qui, sans tablette et sans application, « la communication [présentielle] ne pose pas de problème », nous semble intéressant pour mettre en évidence le fait que le numérique en tant que médiateur de liens sociaux ne convainc pas toujours, ne se substituant pas nécessairement à la communication présentielle – non virtuelle –, et pour interroger, de fait, son usage comme frein à la supposée « exclusion numérique » des personnes âgées.

La claviste, 2023, ©Grosperrin-Legrand.

La claviste, 2023, ©Grosperrin-Legrand.

Pallier les difficultés d’usage grâce à une tierce personne : entre aide et rapport de dépendance

19Afin de contourner les difficultés parfois posées par les outils numériques aux utilisateur·rice·s, l’aide d’une tierce personne peut être sollicitée pour en faciliter l’usage et s’assurer de « rester en phase avec son temps » (Pitaud, Deschamps 2021). Les technologies numériques peuvent donc se constituer comme support de sociabilités et peuvent impliquer de nouvelles formes de sociabilité, comme c’est le cas en ce qui concerne l’hôtesse et les résidents du dispositif d’habitat intermédiaire. Si les principales missions qui lui sont attribuées consistent, en premier lieu, à aider et soutenir les résident·e·s dans leur quotidien (en les aidant à « faire leurs papiers » ou en allant leur faire « quelques courses », par exemple) et à veiller à leur sécurité et à leur bien-être (en étant attentive aux chutes et autres incidents de santé, en outre) elle s’est vue considérée comme la personne de référence en matière d’aide au numérique depuis la distribution des tablettes. Ce rôle qu’elle a acquis s’inscrit dans une « démarche d’accompagnement du vieillissement » soutenue par le bailleur afin de favoriser « une plus grande accessibilité au numérique », comme en témoigne monsieur Péridot : Nous, dans la démarche d’accompagnement du vieillissement, on se dit y a une population sur laquelle il faut qu’on travaille à leur permettre une plus grande accessibilité au numérique, c’est les seniors. Ainsi, l’hôtesse se voit sollicitée par certain·e·s résident·e·s pour la consultation des quittances de loyer : C’est compliqué et on n’y arrive pas [rires] […] ouais, pour les quittances de loyer, alors c’est A. [l’hôtesse] qui nous le fait des fois quand on veut les chercher et après elle nous les sort (madame Cornaline, 75 ans). La familiarisation quant aux outils technologiques des personnes âgées bénéficiant de l’aide de tierces personnes se fait également avec le soutien des proches (Caradec 2001 ; Caradec, Eve 2002). En ce sens, monsieur Péridot prend appui sur sa propre expérience : On est un certain nombre à avoir des parents qui sont du même âge que nos clients seniors, et on sait que c’est parfois compliqué d’utiliser le smartphone ou l’ordinateur et c’est nous qui sommes obligés de faire des démarches. Nous nous interrogeons quant à la manière dont nos enquêté·e·s ont appris à utiliser les outils numériques : par le biais de leurs enfants ? De leur femme ou de leur époux ? De leurs ami·e·s ? Ou bien seul·e·s ? Si nous ne disposons pas de réponse à ces questions pour tou·te·s, nous savons que Mesdames Galène (65 ans) et Alios (75 ans), résidant en habitat intermédiaire, peuvent compter sur leur époux pour utiliser leur tablette, tandis que monsieur Laroche, vivant dans un logement ordinaire, a pu quant à lui se faire aider d’« un copain » lorsqu’il s’est mis à l’ordinateur : « Je me suis déjà mis à l’ordinateur, c’était pas évident, mais c’est mon copain […] qui m’a mis le pied à l’étrier ». Madame Jaspe (77 ans) s’est vue faire appel à son fils pour qu’il répare son ordinateur en panne : « J’ai un problème d’ordinateur en ce moment. Donc un de mes fils va venir me dépanner ». Cet exemple – le seul identifié – est révélateur de ce que Caradec (2001) considère être des socialisations ascendantes au regard du rapport de transmission enfant-parent, ou petits-enfants-grands-parents.

20Ce type de médiation comporte cependant des limites en termes d’effets bénéfiques produits quant à la familiarisation et à l’appropriation des outils numériques. En sociologie des usages, la notion d’appropriation renvoie à un processus « à la fois individuel et collectif (cognitif, culturel et social) dans la relation aux objets techniques » (Latzko-Toth, Proulx 2015 : 24), et implique la maîtrise cognitive et technique d’un minimum de savoirs et de savoir-faire permettant éventuellement une intégration significative et créatrice [d’une] technologie dans la vie quotidienne de l’individu ou de la collectivité (Proulx 2001 : 142). Cela interroge donc le rôle des tierces personnes dans le rapport de dépendance – et de non-appropriation – entretenu par les personnes âgées à autrui dans la réalisation de certaines tâches nécessitant l’usage du numérique. Mesdames Gabbro (65 ans) et Cipolin (78 ans) disent par exemple ne pas se servir de leur tablette parce que l’hôtesse n’y aurait pas installé toutes les applications ou réglé un problème technique. Il en va de même pour la consultation des quittances de loyer et de l’aide requise et fournie par l’hôtesse. Les technologies numériques, dont l’introduction a été motivée par l’amélioration des conditions de vie des résident·e·s du dispositif d’habitat intermédiaire, et plus largement des populations âgées, peuvent avoir des « effets pervers ». Il faut toutefois prendre en considération le fait que les technologies numériques proposées au grand public et celles qui sont « adaptées » au vieillissement ne produisent pas les mêmes effets auprès des ainé·e·s. Catherine Gucher (2012) a mis en évidence les paradoxes soulevés dans les relations personnes âgées-nouvelles technologies dédiées au « bien vieillir et [au] lien social ». Leurs apports en matière de sécurité, d’assistance et de sociabilité se payent au prix du stigmate (Goffman 1963) et de la dépendance, ceux-là mêmes qui contribuent à l’exclusion numérique des aîné·e·s. Amandine Brugière (2011) souligne, quant à elle, le fait que les technologies visant à pallier la perte en autonomie des personnes âgées apparaissent stigmatisantes dans leur conception même et leur design ; c’est le cas pour les « technologies simplifiées » (telles que l’ordinateur simplifié ou le téléphone à grosses touches) : Ces offres restreintes ont maintenu une vision de la vieillesse comme une moindre capacité à faire, à apprendre, à inter­agir. Personne ne souhaite adopter des dispositifs qui même s’ils sont fonctionnels, renvoient une image dévalorisante de soi-même (Brugière 2011 : 185). Les technologies adressées au grand public (le téléphone et l’ordinateur portables, la tablette numérique) exigent quant à elles de posséder certaines compétences, qui ne sont pas toujours à la portée de personnes âgées dépendantes en termes de santé, mais aussi de ressources matérielles et sociales ; c’est en cela qu’elles peuvent être stigmatisantes et excluantes. Il est possible que le numérique mette nos enquêté·e·s ayant recours à l’aide d’une tierce personne face à leurs propres difficultés, risquant de les marginaliser et de les isoler davantage (Pitaud, Deschamps 2021). Un « effet miroir » pouvant avoir l’impact inverse de celui souhaité par les pouvoirs publics et autres acteurs soutenant la nécessité de l’« inclusion numérique » des personnes âgées dans une société connectée. Mais nous avons pu voir que les objets numériques constituent un support de socialisation, à l’instar des boundary objects, ces « objets-frontière » qui, selon Bobillier-Chaumon et al. (2014), ont été introduits au sein de maisons de retraite afin de tisser des liens entre résident·e·s. Les effets des technologies apparaissent donc ambivalents, à la fois bénéfiques et stigmatisants, auprès d’une population âgée, du reste hétérogène.

En conclusion

21Les pratiques hétérogènes des personnes âgées en matière de numérique nous amènent à penser qu’elles composent avec, d’une part, leurs capacités et d’autre part, avec leurs envies. Nous avons pu constater qu’une grande partie de nos enquêté·e·s est à l’aise avec l’tilisation du téléphone portable, et que certain·e·s s’accommodent fort bien de l’utilisation d’ordinateurs et de tablettes afin de rester connecté·e·s au monde qui les entoure, ou pour se divertir. L’« exclusion numérique » des ainé·e·s, en ce qu’elle renvoie des représentations qui associent celles-ci au non-usage du numérique, est donc à contraster. La diversité des usages que font nos enquêté·e·s du numérique et les ruses utilisées afin de s’en distancier, et ce par choix, réinterrogent les discours institutionnels et médiatiques. Les résultats obtenus questionnent la pertinence de l’introduction de plus en plus importante des nouvelles technologies pour lutter contre l’exclusion sociale des personnes âgées par le biais de l’« inclusion numérique ». D’abord parce que le numérique engendre des difficultés d’utilisation, qui peuvent, certes, être atténuées par l’intervention d’une tierce personne œuvrant à aider les individus à s’approprier et à utiliser les technologies numériques ; or, cette aide peut avoir un effet stigmatisant pour la personne qui en bénéficie, pouvant la renvoyer à un sentiment d’incapacité. Ensuite, parce que les nouvelles technologies ne convainquent pas nécessairement en tant qu’outil de médiation des liens sociaux, comme nous avons pu le constater avec l’application installée sur les tablettes numériques des résident·e·s du dispositif d’habitat intermédiaire. Ainsi, les actions portées par les acteurs luttant contre l’exclusion numérique (et donc sociale) des personnes âgées sont susceptibles d’introduire, dans leur quotidien, des équipements perçus sans intérêt ou pouvant être, comme l’ont montré Gucher (2012) ou Brugière (2011), stigmatisants. Aussi nos résultats remettent-ils en cause la pertinence d’une volonté politique de mettre en œuvre une « inclusion numérique à tout prix », dans une société où le non-usage des technologies devient intenable (Delias 2021), quitte à ce qu’elle génère davantage de stigmates. Et puisque les technologies (adaptées mais aussi grand public) révèlent des représentations ambivalentes, voire négatives, de la vieillesse (Brugière 2011), nous nous questionnons. L’inclusion numérique ne tend-elle pas, finalement, vers une injonction supplémentaire au « bien vieillir » (Gangbè, Ducharme 2006 ; Alaphilippe 2009) ? Ici, cette injonction sommerait d’une manière plus ou moins explicite les personnes âgées à se « connecter », à s’adapter coûte que coûte à une société de plus en plus digitalisée. Elle ne laisserait pas d’autre choix à nos aîné·e·s que de se conformer au « bien vieillir » en tant que modèle défini par des valeurs morales et des critères normés (être actif·ve et en bonne santé), sous peine de payer le prix fort du stigmate, alors même qu’il n’est pas toujours en adéquation avec ce que sont les personnes âgées et la manière dont elles souhaitent vieillir.

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Notes

1 Caisse nationale d’assurance vieillesse (Cnav) (2020), Référentiel autonomie numérique, <https://www.lassuranceretraite.fr/portail-info/files/live/sites/pub/files/PDF/referentiel-autonomie-numerique.pdf>.

2 Commission européenne, L’inclusion sociale, Document de politique transversale française, projet de loi des finances pour 2011.

3 L’identité de chaque enquêté·e mentionné·e dans l’article a été anonymisée.

4 « Logement ordinaire » et « habitat intermédiaires » sont mentionnés dans les tableaux sous les formes « LO » et « HI ».

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Table des illustrations

Titre Tableau – Caractéristiques sociodémographiques des personnes âgées.
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Titre La claviste, 2023, ©Grosperrin-Legrand.
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Pour citer cet article

Référence papier

Justine Grosperrin-Legrand, Banassa Bamba et Aline Chassagne, « Personnes âgées et exclusion numérique »Revue des sciences sociales, 70 | 2023, 30-39.

Référence électronique

Justine Grosperrin-Legrand, Banassa Bamba et Aline Chassagne, « Personnes âgées et exclusion numérique »Revue des sciences sociales [En ligne], 70 | 2023, mis en ligne le 12 décembre 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/revss/10704 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/revss.10704

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Auteurs

Justine Grosperrin-Legrand

Laboratoire de Sociologie et d’Anthropologie (LaSA), Université de Franche-Comté
justine.grosperrin[at]edu.univ-fcomte.fr

Banassa Bamba

Laboratoire de Sociologie et d’Anthropologie (LaSA)
Université de Franche-Comté
banassa.bamba1[at]gmail.com

Aline Chassagne

Laboratoire de recherche intégratives en neurosciences et psychologie clinique (LINC)
Université de Franche-Comté
aline.chassagne[at]univ-fcomte.fr

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Droits d’auteur

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