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Mise au numérique et médiations

Le rôle de l’entourage sur les usages technologiques des personnes âgées

Une recherche à l’île de La Réunion
The Role of the Entourage on the Technological Uses of Older Adults. Research on Reunion Island
Armelle Klein
p. 90-99

Résumés

La question de l’inclusion numérique des personnes âgées est au cœur des politiques publiques du vieillissement. D’une part, du point de vue de l’insertion sociale des personnes âgées et leur participation à un monde de plus en plus technicisé et d’autre part, cette préoccupation rejoint des questionnements profonds de santé publique concernant le recours de plus en plus important à des outils technologiques dans le cadre du soin et de l’accompagnement de l’avancée en âge. La description et l’analyse des situations d’usage ou de non-usage sont très éclairantes pour la compréhension du processus d’acceptation ou de rejet de la technologie. C’est ce que nous proposons d’étudier dans cet article en nous focalisant particulièrement sur le rôle de l’entourage et sur l’usage des technologies de l’information et de la communication et de la téléassistance. À partir d’une soixantaine d’entretiens semi-directifs réalisés sur l’île de La Réunion auprès de personnes âgées et d’aidant·e·s, l’objectif de cet article est d’interroger la manière dont l’entourage qu’il soit familial ou professionnel peut influer positivement ou négativement les usages. Notre corpus révèle des médiations facilitatrices ou au contraire freinantes et permet de mettre en perspective la dimension de médiation avec la diminution des solidarités familiales à La Réunion.

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Texte intégral

1La question de l’inclusion numérique des personnes âgées est un enjeu majeur des politiques publiques du vieillissement. D’une part, il s’agit de s’assurer de l’insertion sociale des personnes âgées notamment en ce qui concerne la dématérialisation des démarches administratives mais aussi de la participation à un monde de plus en plus technicisé et d’autre part, cette préoccupation, qui rejoint des questionnements profonds de santé publique, concerne le recours de plus en plus important à des outils technologiques dans le cadre du soin et de l’accompagnement de l’avancée en âge (Aouici, Peyrache 2021 ; Brami 2019 ; Okbani, Camaji, Magord 2022 ; Sisavath, Grenier, Bourque 2023). Les technologies de la santé et de l’autonomie (TSA) regroupent un ensemble vaste de solutions technologiques à destination des personnes en perte d’autonomie et de leurs aidant·e·s qu’elles ou ils soient formels ou informels. Les TSA sont de plus en plus sollicitées dans le cadre des plans d’accompagnement de la perte d’autonomie mais sont parfois imposées et déconnectées des besoins (Morey 2022). L’étude des usages et des non-usages permet d’éclairer l’ensemble des facteurs qui interviennent dans la décision de recourir ou non à un outil technologique. L’usage se différencie des notions d’adoption, d’utilisation et d’appropriation. L’adoption constitue le premier temps de l’usage et se résume à l’achat ou à la consommation. L’utilisation correspond au simple emploi d’un objet et l’appropriation renvoie à trois conditions sociales : une certaine maîtrise technique et cognitive de l’objet, une intégration aux pratiques courantes et une possibilité de détournements, de réinventions, voire de contributions directes des usagers à la conception de l’objet (Breton, Proulx 2012). À l’opposé, le non-usage s’apparente à des notions de refus et de résistance et peut se caractériser par de la non-adoption, de la non-utilisation et de la non-appropriation (Boudokhane 2006). L’usage et le non-usage sont marqués par un ensemble de contraintes externes liées à l’objet technologique, à l’environnement social et aux caractéristiques propres de l’usager (Breton, Proulx 2012). Ces différents éléments constituent le contexte d’usage (Jouët 1992). Cette décision d’usage ou de non-usage est donc un processus et le résultat d’une rencontre de facteurs qui influencent un positionnement individuel et/ou collectif. Il s’agit d’un mouvement, en permanente reconfiguration, au sein duquel ces différents facteurs, porteurs de valeurs subjectives plus ou moins objectivées par les individus, se rencontrent. L’usage et le non-usage répondent aussi à des logiques qui peuvent être utilitaires (lorsque l’on porte une appréciation positive ou négative sur l’utilité de l’objet) ; identitaires (quand on explique l’usage et le non-usage en référence à ce que l’on est) ; d’évaluation (lorsque l’on porte un jugement positif ou négatif sur les caractéristiques de l’objet) et de médiation (quand l’usage ou le non-usage est expliqué par l’intervention ou la non-intervention d’un tiers) (Caradec 2001). À partir de la grille de lecture de Simmel (1911), il utilise les figures du « pont » et de la « porte » pour analyser cette logique de médiation et comprendre lorsque l’entourage ou le médiateur est plutôt facilitateur dans l’usage (médiation de type « pont ») ou lorsque l’entourage est plutôt freinant dans les usages (médiation de type « porte »). Cette médiation sociale est donc directement liée à la structuration et aux caractéristiques des solidarités à destination des personnes âgées. La pertinence de ce cadre théorique réside dans la double approche en sociologie des usages et du vieillissement. Nous considérons que l’avancée en âge est caractérisée par des reconfigurations sociales spécifiques qui impactent directement les usages (Klein 2019) et que cette double approche permet d’en rendre compte.

2À partir d’une soixantaine d’entretiens semi-directifs réalisés sur l’île de La Réunion auprès de personnes âgées utilisatrices ou potentiellement utilisatrices de la téléassistance et des technologies de l’information et de la communication (TIC), d’aidant·e·s formel·le·s et informel·le·s, il est proposé une réflexion sur les contours de la logique de médiation Les personnes âgées réunionnaises de plus de 60 ans aujourd’hui ont connu à l’échelle de leur existence de fortes mutations socio-économiques en lien avec le développement rapide de l’île depuis la départementalisation de 1946 et surtout depuis les années 1960 (Sandron 2007). Elles ont connu des améliorations significatives de leurs conditions de vie en termes de santé, d’éducation et pour la vie quotidienne. Malgré cela, elles cumulent un certain nombre de vulnérabilités sanitaires, sociales et économiques. Les indicateurs sanitaires sont souvent de moindre qualité à La Réunion qu’en métropole. Par exemple, les maladies chroniques sont plus fréquentes à La Réunion à âge égal par rapport à la métropole, puisque 72 % des Réunionnais de 65 ans ou plus déclarent souffrir d’une maladie chronique, ce qui représente 14 points de plus que parmi les habitants de cet âge en métropole (Merceron, Thibault 2021). Par ailleurs, les personnes âgées réunionnaises sont davantage dépendantes et dépendantes plus jeunes. Elles sont aussi confrontées à des problèmes de pauvreté. Par exemple, en 2016, les pensions de retraite versées aux natifs de La Réunion résidant dans un département d’outre-mer sont inférieures de 28 % à celles de la France métropolitaine et de 15 % à celles des Antilles, faisant de La Réunion la région française la plus mal lotie en la matière (Sui-Seng 2022). L’explication de ce phénomène réside dans la faiblesse des taux d’activité pour ces générations ainsi que de la faible qualification des emplois occupés. Parallèlement, le minimum vieillesse accordé aux seniors à La Réunion concerne 17 % de la population des 62 ans ou plus, contre 4 % en métropole.

3En parallèle de ces améliorations, les personnes âgées ont vu se modifier les réseaux de solidarités. S’il est vrai que les références au passé, à son vécu et au parcours de vie sont des éléments clés de la construction de soi pour les personnes âgées et pour leur rapport au monde (Caradec 2012, Gucher 2012), les personnes âgées réunionnaises ressentent un fort sentiment de solitude et manifestent de véritables inquiétudes pour l’avenir et notamment dans le cas d’une entrée dans la perte d’autonomie. Ce constat rejoint celui du baromètre 2021 des Petits Frères des Pauvres qui fait clairement le lien entre la précarité, l’isolement social et l’exclusion numérique même s’il ne concerne que la France métropolitaine. Par ailleurs, il est révélé une aggravation significative de l’isolement social en quatre ans, quels que soient les cinq grands réseaux de sociabilité : réseau familial, réseau professionnel, réseau associatif, réseau amical et réseau de voisinage (Petits Frères des Pauvres 2021).

4Dans le contexte réunionnais de la vulnérabilité multidimensionnelle des personnes âgées, de la diminution des solidarités à destination des personnes âgées et de la forte incitation des politiques publiques de l’autonomie à recourir au numérique, il semble important d’amener une réflexion sur la place de la médiation dans les usages technologiques et de se demander dans quelle mesure la médiation sociale impacte ces usages. Les usages du numérique ont été principalement étudiés du point de vue des personnes âgées, mais le point de vue de l’entourage, qu’il soit constitué de proches et/ou de professionnel·le·s et la manière dont il influe les usages ou les non-usages des technologies, a été très peu documenté. La pertinence de cet article réside donc dans l’originalité de l’approche des usages médiés dans un contexte social particulier. Pour répondre à ces questionnements une première partie analysera les enjeux liés à l’état des solidarités familiales et intergénérationnelles à La Réunion. Une deuxième partie sera consacrée aux formes de médiation vertueuses qui conduisent aux usages et à l’appropriation. Enfin, une troisième partie s’intéressera, au contraire, au refus de médiation en discutant des représentations de la relation personnes âgées – technologies par les aidant·e·s formel·le·s ou informel·le·s.

Des solidarités familiales en mutation

5Dans le cadre de l’e-administration, il est admis que les risques de non-recours sont amplifiés en l’absence d’équipement numérique, par le manque de compétence numérique, par l’isolement relationnel et l’isolement territorial (Grellié et al. 2022). À La Réunion, certaines personnes âgées cumulent l’ensemble de ces freins. Nous proposons de détailler la question de l’isolement relationnel au prisme de l’évolution des solidarités familiales et intergénérationnelles sur l’île.

6La solidarité réunionnaise est un concept idéalisé et un substrat culturel et moral qui est très ancré dans les représentations des Réunionnais. Même si cette acception est régulièrement atténuée par les travailleuses et les travailleurs sociaux œuvrant dans le champ de la gérontologie, elle est très souvent évoquée au sein des entretiens pour justifier le fait de s’occuper d’un parent, d’un enfant et même d’un voisin. L’enquête Migration, famille et vieillissement (MFV) réalisée conjointement par l’Ined et l’Insee en 2009-2010 dans les départements et régions d’outre-mer (DROM), a permis d’obtenir des données utiles sur les solidarités familiales et notamment sur les solidarités intergénérationnelles. Dans cette enquête il a été fait le choix de considérer la solidarité familiale dans une logique de transferts et d’inter-échanges. Notons que cela permet de quantifier et caractériser ces aides, mais cela ne permet pas de rendre compte des articulations de ces différents échanges. Selon l’enquête MFV, la solidarité familiale à La Réunion est encore forte mais elle est fortement ciblée. L’entraide familiale est fréquente et plus importante que dans les autres DROM. L’aide reçue globale est très importante pour la jeunesse, elle concerne 60 % des moins de 25 ans, elle est peu fréquente entre 35 et 55 ans et augmente significativement à partir de 55 ans pour toucher plus de 50 % des plus de 75 ans. Par contre, on ne retrouve pas des transferts monétaires descendants. Cette situation s’explique par les faibles revenus des personnes âgées à La Réunion.

7Chez les plus de 75 ans, ce sont plus d’une personne sur deux qui reçoivent une aide régulière de manière hebdomadaire de la part d’un proche. Celle-ci est globalement forte jusqu’à 60 ans et elle décroît ensuite fortement au fur et à mesure de l’avancée en âge. C’est d’ailleurs à La Réunion que les personnes âgées apportent le moins d’aide régulière à leur famille. Finalement, on peut dire que les personnes âgées reçoivent plus d’aide qu’elles n’en donnent. Cependant, elles ne sont pas sans rendre, dans bien des cas, des services. La garde des petits-enfants est le service le plus répandu et concerne un quart des personnes âgées : 15 % d’entre elles le font au moins une fois par semaine et la majorité d’entre elles s’occupent d’au moins deux enfants (Marie et al. 2011).

8Cette approche et cette répartition globale des aides nécessitent une différenciation par types d’aides. 70 % des personnes âgées de plus de 64 ans n’apportent aucune aide à leur entourage et la majorité des aides apportées sont non financières. La moitié des personnes âgées de plus de 64 ans sont soutenues régulièrement, mais il s’agit d’aides presque exclusivement non financières. L’aide financière est rare dans un sens comme dans l’autre en ce qui concerne les personnes âgées. Les plus répandues sont les aides administratives et relatives à la maison, au ménage et aux courses. Mais la prise en charge par les proches de la perte d’autonomie, c’est-à-dire les aides dans les tâches quotidiennes comme se lever, s’habiller, entrer et sortir du lit, sont très peu fréquentes (ibid.).

9L’enquête MFV renseigne aussi sur le degré d’isolement des personnes âgées. Trois seniors âgés de plus de 65 ans sur quatre ont des contacts réguliers avec leurs enfants, soit parce qu’ils cohabitent avec eux, soit parce qu’ils ont une visite au moins une fois par semaine. Un tiers des seniors vivent seuls, mais la moitié d’entre eux reçoivent de la visite au moins une fois par semaine. Il est possible d’affiner ces résultats dans le contexte spécifique d’un département ultramarin comme La Réunion. Les résultats de l’enquête MFV montrent que la proportion d’enfants non cohabitants avec la personne âgée lui rendant des visites « tous les jours ou presque » est de 24,8 % alors qu’elle est seulement de 12,3 % en métropole. À l’autre extrême, si 6,8 % des enfants ne rendent jamais visite à leur parent en métropole, ils sont 15,2 % à La Réunion (Beaugendre, Breton, Marie 2016, 2021). Cette situation s’explique évidemment par la distance entre parents et enfants. Ces derniers lorsqu’ils ont émigré sont allés en majorité en France métropolitaine, à 10 000 kilomètres de La Réunion. Notons que pour les enfants ayant quitté l’île, les contacts téléphoniques fréquents constituent un maintien du lien avec les personnes âgées. En effet, la dispersion géographique peut certes entraîner une distension des liens, mais ce n’est pas le cas le plus fréquent ; des échanges à distance soutenus entre générations sont favorisés par l’immense progrès des technologies de la communication et abolissent le temps et l’espace (Attias-Donfut, Loriaux 2013 : 139).

10Malgré des solidarités importantes et un sentiment d’être suffisamment aidées pour une grande majorité, les personnes âgées expriment un fort sentiment de recul des solidarités et de leurs manifestations. Cela se corrobore d’ailleurs le chiffre selon lequel seulement 28 % des Réunionnais de 55 ans ou plus recevaient une aide de leurs proches en 2020, contre 36 % en 2010 (Breton et al. 2022). On retrouve un sentiment partagé de diminution, voire de perte, des solidarités familiales qui s’inscrit dans une opposition entre le temps lontan et la période actuelle. Il y a par exemple, monsieur Tiang âgé de 75 ans qui vit seul et qui exprime un mouvement d’individualisation des générations suivantes : « Vous savez, les jeunes maintenant, c’est chacun de son côté. » Madame Akoun âgée de 81 ans et vivant avec son mari exprime aussi ce sentiment de recul des liens de voisinage et familiaux :

Je trouve les gens auparavant, moi, je sais pas où vous avez grandi si c’est dans un village ou en ville. Avant, il y avait plus de, on se fréquentait plus. Maintenant, on devient trop individualiste, même la famille hein, même la famille. Je vois par exemple souvent avant quand on connaissait tous les voisins, et maintenant comme il y a des immeubles et tout, on se connaît plus. Et ce côté social, c’est intéressant pour les personnes âgées […] Il y avait la famille qui était très unie mais maintenant chacun a sa vie, on fait plus attention.

11Cela n’est pas sans pointer le renforcement d’étrangeté au monde qui s’explique, à La Réunion, par des mutations socio-économiques très rapides dont les personnes âgées ont été témoins ces dernières décennies. Ceci entraîne une certaine forme d’inquiétude des personnes âgées pour le futur et notamment pour les personnes les plus isolées.

12En conclusion, les solidarités familiales et de proximité sont encore fortes à La Réunion eu égard aux aides perçues et reçues dans le cadre du cercle familial. On peut noter une forme de hiérarchie de valeur en ce qui concerne l’aide souhaitée. Tout en haut de la pyramide se trouve la famille, puis on retrouve les amis, le voisinage et les professionnels. Les personnes âgées manifestent un attachement très fort aux valeurs de la famille telle qu’elles les ont connues dans leur enfance. La référence au mode de vie propre à l’enfance des personnes âgées est très fréquente. Rares sont les personnes rencontrées qui n’ont aucun contact humain. Cette situation tend à relativiser, au même titre que les chiffres présentés ci-dessus, l’isolement des personnes âgées. En revanche, le phénomène est bien réel et ne doit pas être nié d’autant que l’on peut supposer que les personnes les plus isolées n’ont pas été touchées dans le cadre de nos enquêtes. De plus, de nombreuses situations de conflits familiaux, voire de ruptures familiales, ont été relatées par les professionel·le·s ou les personnes âgées elles-mêmes. Cela témoigne d’un mode de solidarités contrasté qui rompt avec l’image idéalisée de la solidarité réunionnaise. Ces mutations profondes et rapides sont liées aux innovations dans différents domaines comme celui de la santé, de l’éducation ou encore des transports. Si leur caractère mélioratif n’est pas contesté, il est relativisé par les changements sociaux induits. Dans ce contexte, on ne peut que s’interroger sur la capacité des politiques publiques à intégrer les logiques de médiation et penser des figures de médiateurs pour permettre une meilleure accessibilité numérique des personnes âgées qui en sont le plus éloignées. Cela amène à questionner la nature de ces médiations et la manière dont les usages sont médiés par les aidant·e·s formel·le·s ou informel·le·s. Pour commencer nous proposons de nous intéresser aux médiations facilitatrices et aux formes d’engagement qui y sont associées.

Formes d’engagement dans la médiation facilitatrice

13Notre corpus d’entretiens laisse à voir des situations très hétérogènes en termes de réseaux de solidarité. Certaines personnes sont très entourées par leur famille (enfants, petits-enfants), d’autres n’ont aucun contact familial en raison de conflits ou pour cause d’éloignement géographique. Dans un article précédent, nous avons pu montrer que les usages des TSA et des TIC étaient fortement liés aux vécus de son propre vieillissement. Nous avions pu dégager, à partir de la grille d’analyse associant le concept de déprise (Barthe, Clément, Drulhe 1988) à celui des vécus du vieillissement (Alvarez 2014), trois rapports au vieillissement au sein de notre corpus réunionnais. Le rapport « fataliste » au vieillissement s’associe à une stratégie d’abandon-renoncement ou au refus d’utiliser ces technologies, quand le rapport « passif » s’articule à un usage fortement soumis à l’encouragement ou découragement des proches. Un rapport « combatif » allie la volonté de s’ancrer dans la société et le recours aux technologies pour préserver son autonomie et asseoir son existence au présent (Klein 2019). Ainsi, chaque individu n’a pas les mêmes attentes vis-à-vis de la médiation et n’est pas susceptible d’être technologiquement soutenu de la même manière. L’objectif de cette section est d’interroger la manière dont l’entourage, qu’il soit constitué de proches et/ou de professionnel·le·s, intervient comme facilitateur dans les usages et dans l’appropriation des nouvelles technologies par les personnes âgées. Pour cela, l’analyse de notre corpus nous a permis de dégager, au sein des médiations facilitatrices, trois formes d’engagement de l’entourage dans la relation entre personnes âgées et technologies : la transmission de connaissances, les démarches d’acquisition et l’entraînement/la confortation. Cet idéal-type des formes d’engagement de l’entourage dans les usages technologiques des personnes âgées présente une certaine porosité et des éléments empiriques peuvent s’inscrire dans différentes catégories.

L’entourage vecteur de transmission de connaissances

14Dans une enquête réalisée à La Réunion auprès de vingt personnes âgées de plus de 60 ans vivant à domicile, Irène Albert (2017) a montré que les personnes âgées étaient assez peu équipées en technologie mais qu’elles connaissaient certains réseaux sociaux comme Facebook ou Skype, même si elles ne l’utilisaient pas. L’entourage est un moyen de familiarisation avec le monde technologique pour des personnes qui ont évolué la majeure partie de leur vie dans un monde non technicisé. La technologie peut venir amplifier un sentiment d’étrangeté au monde qui renvoie à un sentiment d’incompréhension de la société actuelle. « Par sa propre disparition, on ne quitte pas la société, puisque la société nous a déjà quittés, celle dont on connaissait les codes et les coutumes pour les avoir appris en même temps que les amis et connaissances de sa génération, celle qui était la référence pour ses valeurs, sur laquelle on avait exercé le travail de la mémoire avec les autres, celle où l’on retrouvait les êtres avec lesquels on se comprenait à demi-mot » (Clément, Membrado 2010 : 125). Plusieurs éléments concourent à ce sentiment : l’éloignement social et géographique des générations suivantes et particulièrement des petits-enfants et les transformations de l’environnement. L’enjeu est donc pour ces personnes de recréer ou du moins de maintenir un espace de familiarité avec le monde (Caradec 2014). C’est dans cette perspective que Pennec (2008) parle de la technologie comme marqueur d’étrangeté. L’entourage et notamment la jeune génération apporte des connaissances concrètes sur le monde technologique, ses pratiques et ses valeurs, elle peut donc être un pont vers la technologie pour réduire cette étrangeté. Monsieur Robert qui a 72 ans vit avec son épouse dont il s’occupe, car elle est atteinte de la maladie d’Alzheimer. Ils ont une fille et un fils en métropole et un fils qui vit à La Réunion, dans la ville voisine. De ce dernier, ils ont un petit-fils qui leur rend visite toutes les semaines.

Quand mon petit-fils est là, il me montre son téléphone, ses nouvelles applications, il m’explique un peu comment ça marche. Moi je suis un peu perdu dans tout ça mais j’aime qu’il m’explique tout.

15Cette transmission de connaissances participe d’un mécanisme de socialisation mais n’est pas intégrée de la même manière en fonction du vécu individuel du vieillissement et de la qualité des liens porteurs de la transmission. Celle-ci est souvent encouragée par une expérience positive d’un tiers. C’est le cas par exemple d’une aide-ménagère qui informerait une personne qu’elle accompagne de l’existence de la téléassistance, car elle estime que cela peut-être une aide ou bien d’un ou d’une utilisatrice paire qui informerait et encouragerait son utilisation. Madame Clain qui a 80 ans et qui vit seule explique que c’est grâce à sa sœur qu’elle a appris l’existence de la téléassistance.

Je n’aurais jamais pensé m’équiper si ma sœur ne m’avait pas parlé de son médaillon et si elle ne se sentait pas aussi rassurée avec.

16Vivant loin de ses enfants, installés en métropole, elle a demandé à son aide-ménagère de l’aider à faire les démarches pour obtenir la téléassistance chez elle.

17Une recherche collective (Gucher et al 2014) a montré qu’en fonction de la qualité des liens familiaux, le recours à la médiation peut être plus ou moins bien vécu. En effet, si les personnes s’inscrivent dans une primauté des liens familiaux caractérisée par une forte ritualisation des échanges, alors le recours à la technologie peut être perçu comme limitatif et privatif alors qu’au contraire dans le cadre de relations plus distendues, le recours à la technologie semblera facilitatrice. Nos analyses rejoignent ce constat. L’extrait de l’entretien de monsieur Marimoutou qui a 85 ans et qui vit dans le cirque de Cilaos est assez parlant concernant la continuité relationnelle permise par la technologie, lorsque les liens sont distendus par la distance :

C’est toujours moi qui dois me déplacer car ma famille elle a peur de la route, c’est fatigant pour moi mais sinon je ne les vois plus […]. Mon fils m’a montré comment utiliser la vidéo avec mon téléphone […]. Heureusement avec la vidéo je peux voir mes petits-enfants.

L’entourage au cœur des démarches d’acquisition de la technologie

18Au sein de notre corpus, pour ce qui concerne la téléassistance, ce sont quasiment exclusivement les enfants ou bien les aide-ménagères qui proposent aux personnes âgées de s’équiper de la téléassistance et qui organisent l’installation. Les personnes qui s’équipent elles-mêmes sont une minorité. Une responsable d’un groupe de téléassistance nous confiait que 60 % des contrats étaient au nom des enfants et non pas à celui du bénéficiaire principal. La plupart des personnes âgées expriment très bien le fait qu’elles sont poussées par leur entourage et notamment par leurs enfants à avoir un téléphone portable, un ordinateur ou Internet. C’est le cas par exemple de madame Akoun, qui a 73 ans et qui était institutrice, « c’est mon fils qui me dit maman euh, tout le monde a l’ordinateur » ou de madame Lallemand, qui a 78 ans :

Un jour mon petit-fils est arrivé chez moi et il a dit ah ! mamie […] ben il te manque Internet là, j’ai dit oui peut-être quand mamie pourra, elle installera Internet. Lui il veut Internet pour m’apprendre à l’utiliser.

19Ce sont souvent les enfants qui font la totalité des démarches et qui payent même l’objet à l’occasion d’un anniversaire, des fêtes de fin d’année ou même sans raison apparente si ce n’est celle d’être rassurés (pour le cas du téléphone et de la téléassistance). Madame Dijoux qui est veuve et dont les trois enfants vivent en métropole nous disait que « mes enfants se sont rassemblés pour me payer un téléphone et me l’ont offert pour mon anniversaire l’année dernière ». Les enfants de madame Dijoux étaient inquiets de ne pas pouvoir la joindre mais aussi qu’elle ne puisse joindre personne en cas de problème. Nous avons également rencontré madame Carpaye, l’aidante et fille unique de sa mère âgée de 85 ans, qui occupe un emploi salarié assez contraignant. Elle vit dans la même ville que sa mère mais son travail est à plusieurs heures de voiture de son domicile. Elle a offert à sa mère un abonnement pour la téléassistance afin d’être rassurée si jamais sa mère avait un problème et pour qu’il y ait un relais si jamais elle devait quitter précipitamment son lieu de travail. Enfin, monsieur Grondin qui est âgé de 80 ans et assez limité dans ses déplacements s’est vu offrir par ses enfants à Noël un ordinateur avec Skype installé afin de pouvoir faire des visioconférences avec ses enfants et petits-enfants éloignés sur l’île et en métropole.

20Lorsque ce sont les aides-ménagères qui font les démarches pour la téléassistance, elles se débrouillent pour que cela soit pris en charge dans le cadre du plan d’aide. Une fois les objets technologiques acquis se maintient une forme d’attente des enfants et des petits-enfants pour transmettre les rudiments de la technologie à l’image de madame Fontaine. Elle a 69 ans et n’a jamais exercé d’activité salariée car elle s’est occupée de ses enfants. Par contre, elle fait beaucoup de bénévolat dans des associations sportives. Elle attend que sa fille, qui lui a acheté un ordinateur pour son anniversaire, prenne le temps de lui apprendre à manier l’ordinateur et Internet notamment pour payer ses impôts en ligne.

L’entourage, support de confortation

21L’entourage est une ressource précieuse lorsqu’il a des compétences en informatique ou pour manier des objets technologiques spécifiques. En cas de problèmes ou de blocages, le fait de pouvoir faire appel à quelqu’un est une source de confortation, d’encouragement et parfois même un moyen de conserver une relation de proximité notamment avec les petits-enfants. Madame Payet, qui a 77 ans et qui vit seule mais géographiquement proche de la plupart des membres de sa famille, affirme que la technologie permet de rester en relation avec ses petits-enfants :

On m’a créé un compte sur Facebook et du coup je peux suivre un peu la vie de mes petits-enfants, je leur envoie des petites vidéos que je trouve sur Internet et je m’amuse à faire des albums photos de ma famille.

22Les personnes âgées se retrouvent toutefois dans une position ambivalente entre, d’une part, le besoin d’aide et le nécessaire recours à l’entourage et, d’autre part, le souci de ne pas déranger et de ne pas, par là même, contraindre davantage son autonomie. Dans cette logique, madame Bénard qui a 84 ans et qui vit seule ne souhaite pas que ses enfants lui apprennent à manier le téléphone portable, car elle a peur de ne pas savoir s’en sortir une fois seule. Ainsi, c’est une manière de se protéger d’une potentielle situation d’échec d’usage sans support mobilisable. C’est ici le recours limité à un médiateur qui freine l’usage et mène au non-usage.

23L’entourage familial et les professionnel·le·s intervenant auprès des personnes âgées jouent un rôle prépondérant dans l’usage, le non-usage et l’appropriation des nouvelles technologies à plusieurs niveaux comme nous venons de le voir. Dans d’autres situations, les médiateurs s’inscrivent dans des médiations de type « porte », c’est-à-dire que l’entourage est freinant pour les usages et pour l’appropriation. Au sein de notre corpus, nous avons pu identifier des refus affirmés de médiation liés la crainte de certain·e·s professionel·le·s de perdre, avec la technologie, la plus-value humaine propre aux métiers du social et de l’accompagnement des personnes âgées. Ces refus de médiation sont aussi liés à la persistance de certains stéréotypes quant à la supposée technophobie des personnes accompagnées.

Effet des représentations et refus de médiation

24Les professionel·le·s qui œuvrent auprès des personnes âgées, à domicile ou en institution, occupent une place importante dans le quotidien de ces personnes en perte d’autonomie. Certaines d’entre elles développent des relations assimilables à des relations familiales avec ces professionel·le·s qui interviennent à leur domicile parfois depuis de nombreuses années et ce, plusieurs fois par semaine. Caradec (1995) a consacré un chapitre d’ouvrage aux modalités de construction de la relation entre une personne âgée et l’aide-ménagère qui intervient chez elle. Il montre qu’il existe diverses manières de construire et de vivre cette relation en fonction des attentes des personnes âgées et des aide-ménagères. Il décrit notamment le type de relation basée sur une construction par familiarisation qui aboutit à une relation proche de la relation amicale. Gagnon et Saillant (2001) parlent aussi de la figure de « l’employé amie » ou « l’employée enfant » pour décrire des liens entre les personnes âgées et les intervenantes à domicile. Dans la plupart des cas, une relation de confiance s’instaure, surtout avec ceux qui viennent fréquemment. On assiste alors à un mélange d’aides formelles et informelles qui façonnent l’environnement social des personnes âgées. Pourtant malgré cette forme de proximité, les représentations des aidants ne reflètent pas forcément l’hétérogénéité des comportements des personnes âgées face à la technologie. L’objectif de cette section est d’analyser la manière dont les médiations peuvent s’avérer de type « porte ». Pour cela, nous interrogerons les représentations du vieillissement et de la relation personnes âgées-technologies et nous aborderons aussi l’incidence de l’introduction d’outils technologiques dans le champ des pratiques professionnelles en gérontologie pour montrer que le rapport à la technologie varie en fonction du profil des professionel·le·s.

25Les nombreuses observations menées dans le cadre de ce travail lors de réunions professionnelles, de conférences thématiques sur le vieillissement ou encore d’événements culturels et sociaux à destination des personnes âgées montrent une vision assez stéréotypée des personnes âgées. Cette vision se caractérise par une opposition forte entre d’un côté, l’image des personnes retraitées actives et en bonne santé et de l’autre, celle des personnes âgées dépendantes comme l’a aussi montré Amyot (2012). Les personnes âgées sont souvent dépeintes comme des personnes en perte d’autonomie qui ont des capacités de prise de décision limitées et qui sont technophobes. On peut introduire un biais lié aux profils des personnes âgées rencontrées dans le cadre de cette recherche et accompagnées par les aidants formels et informels. Toutefois, ces stéréotypes semblent persister en dehors de la sphère gériatrique comme a pu le montrer Thomas (2005) dans ses travaux décryptant le lien entre les politiques publiques de protection et la persistance de la figure du vieillard. Les stratégies d’adaptation à la technologie sont très rarement mentionnées et les personnes âgées sont cantonnées à un rôle passif face à la technologie. Par exemple, une aidante de 55 ans accompagnant sa mère me confiait en entretien :

Vous savez les personnes âgées comme ma mère elles n’en veulent pas de la technologie, elles ne sont pas faites pour ça, elles sont faites pour s’occuper de leur petit jardin et faire des activités qu’elles connaissent.

26Cette vision stéréotypée peut aussi être plus nuancée :

C’est vrai qu’il y a certaines personnes âgées qui n’y connaissent rien mais qui ont envie ! Quand on leur dit : « ça vous permettra, par Skype, de voir votre petit-enfant qui est en études en métropole, vous allez parler, il va vous voir, vous allez le voir ! » ça les passionne ! Pour ceux qui ont envie, il faut le faire, et passer par les clubs du troisième âge notamment, c’est intéressant. (Professionnel associatif)

27Mais la vision stéréotypée des personnes âgées est véhiculée, comme partout, dans le monde gérontologique et influe sur le positionnement des personnes âgées. Des chercheurs ont montré à partir de plusieurs enquêtes que les professionnel·le·s de santé témoignent de représentations agistes et ils analysent comment ces agissements agistes vis-à-vis des personnes âgées par les soignants ont des répercussions sur les soins apportés et la santé des personnes (Adam, Joubert, Missotten 2013). Cette vision renvoie aux personnes âgées une image faussée d’elles-mêmes, mais qu’elles intègrent comme une norme sociale devant guider leurs agissements. Ainsi, on peut penser que cette vision stéréotypée et intériorisée des personnes âgées vient renforcer encore davantage le sentiment d’étrangeté au monde et le sentiment d’imposture face à l’utilisation des nouvelles technologies. Cette vision amplifie aussi la frontière entre un monde supposé non technicisé des personnes âgées et le monde technologique des jeunes générations.

28Cette vision stéréotypée peut aussi cacher des réticences plus personnelles liées aux pratiques professionnelles. En effet, affirmer que les personnes âgées « ne sont pas faites pour la technologie » peut être une manière de se prémunir de changements professionnels liés à l’introduction des nouvelles technologies. Par exemple, madame Boyer qui est auxiliaire de vie nous a clairement confié ses réticences par rapport à l’usage d’un outil numérique de coordination. Elle commence son propos en disant que « les personnes qu’[elle] accompagne n’ont pas envie d’avoir de la technologie chez elle » et précise plus loin : « Je trouve que remplir le logiciel prend trop de temps et ce temps je ne peux pas le consacrer aux personnes que j’accompagne. » La justification du supposé rejet de la technologie des personnes âgées est une manière de ne pas modifier ses pratiques professionnelles. Pour nuancer un peu le propos, nos observations montrent que l’appétence pour les nouvelles technologies dans les pratiques professionnelles dépend du champ d’intervention (social, sanitaire ou médico-social), de l’appartenance générationnelle, du parcours professionnel antérieur, de la position hiérarchique et du genre. Comme l’avait analysé Gucher et ses collègues (2014), les hommes professionnels du médico-social ou du sanitaire avec un niveau d’étude élevé et donc une place importante dans la hiérarchie de leur institution revendiquent une utilisation des nouvelles technologies dans leurs pratiques tout en identifiant un certain nombre de freins. Tandis que les femmes, plus nombreuses dans le champ du social avec un niveau d’éducation plus faible, sont moins favorables à l’introduction de la technologie dans leurs pratiques professionnelles. Au cours de notre recherche, nous avons rencontré madame Hoareau qui est infirmière coordinatrice au sein d’un service de soins infirmiers à domicile (SSIAD). Elle nous a expliqué qu’il y avait un véritable conflit de générations au sein de l’équipe d’auxiliaires de vie qu’elle coordonne, entre des personnes proches de la retraite, peu formées à la technologie et donc plus réticentes à leur utilisation et à la médiation technologique, et des personnes en début de carrière, plus familiarisées à la technologie, qui se sentent davantage valorisées dans l’utilisation d’outils technologiques et qui sont donc plus enclines à accompagner les usages. Ces appréhensions d’une part des professionnel·le·s ne sont pas injustifiées puisqu’une recherche récente a permis de montrer que l’introduction de la technologie dans le travail social transforme la nature de la relation d’aide du côté des bénéficiaires. Cela se manifeste notamment par l’évitement de l’évaluation sociale en face-à-face qui génère d’une part, une attente immédiate du point de vue des travailleurs sociaux et d’autre part, une dévaluation de leurs compétences (Okbani 2022).

29Cette recherche a permis d’identifier plusieurs réticences des professionel·le·s par rapport à l’introduction et l’utilisation de nouvelles technologies dans le cadre de leurs activités professionnelles : la question de l’accessibilité financière de la technologie, de l’accès à l’information et du manque de compétences des professionel·le·s de terrain. Ces réticences portent sur la crainte de la perte d’identité professionnelle dans des métiers où l’humain tient une place prépondérante. Ces différents freins identifiés révèlent aussi des attentes fortes des institutions et des politiques publiques notamment pour permettre aux différentes structures du monde gérontologique d’investir et de s’investir dans les nouvelles technologies. Ces attentes sont également portées sur l’augmentation du pouvoir d’achat des personnes âgées pour lever le frein du coût, même si celui-ci ne semble pas être le blocage le plus important.

30Les changements qu’ont connu les personnes âgées réunionnaises au cours de leur parcours de vie ne sont pas toujours assimilés par les générations suivantes. Ainsi, on retrouve souvent dans le discours des enfants, ayant le statut d’aidant·e·s ou dans le discours des professionnel·le·s travaillant auprès des personnes âgées, des représentations qui ne sont pas nécessairement en adéquation avec le discours des personnes âgées elles-mêmes. Une situation caractéristique est survenue lors d’un entretien. Celui-ci se déroule auprès d’une femme de 70 ans et elle est interrogée sur ses pratiques technologiques et son rapport à l’innovation notamment technologique. Elle se montre très intéressée pour ce qui est de la téléassistance et elle a un rapport à l’innovation plutôt positif malgré de faibles ressources expérientielles. À la fin de l’entretien, sa fille arrive chez elle, prend place avec nous et pendant que sa mère part lui chercher un café à la cuisine, je lui explique les raisons de cet échange. Elle confie alors tout de suite : « vous savez, les personnes de l’âge de ma mère ne sont pas faites pour la technologie, elles sont d’un autre temps » (aidante, 48 ans). Si cette phrase pouvant paraître anodine est dans son fond assez répandue en particulier chez les professionel·le·s auprès des personnes âgées, on voit bien que les représentations de la fille sur les aspirations et les positionnements de la mère ne correspondent pas au discours de la mère. Cette situation a d’ailleurs été analysée par Alvarez (2014) concernant la prise en compte des besoins des personnes âgées.

La prise en compte des attentes des gens est alors écartée au profit de la définition des besoins prioritaires par les intervenants sociaux. Ces derniers appliquent sur le terrain les normes sociales de vieillissement, au détriment de l’expertise profane des individus sur leur parcours de vieillissement (ibid. : 177).

31L’idée n’est pas de porter un jugement de valeur sur les aidant·e·s mais de montrer le poids des représentations qui sont parfois véhiculées au sein même de discours institutionnels, politiques et même intimes, sur le positionnement des personnes âgées face à la technologie.

32Ces médiations limitées par des stéréotypes ou bien par des aspirations professionnelles posent la question de l’accessibilité numérique et le maintien du lien social dans le contexte réunionnais. Les personnes âgées y connaissent une précarité importante, un isolement social et géographique fréquent et une dynamique de diminution des solidarités familiales. Cela correspond aux facteurs de risques identifiés par l’indice de fragilité numérique (Ghariani, Pons, Rouget 2022).

Conclusion

33Les solidarités familiales à La Réunion sont encore fortes, mais elles ont tendance à changer. Les personnes âgées sont de moins en moins cohabitantes avec des membres de leur famille et il existe un phénomène d’isolement qui se caractérise souvent sur l’île par un cumul d’isolement social et géographique. Malgré des solidarités encore présentes notamment pour les aides non financières du quotidien, les personnes âgées sont en attente d’aides et expriment un manque de solidarité sociale dans sa globalité. Ce sentiment est à mettre en perspective avec deux éléments imbriqués. Le premier est lié au parcours de vie des personnes, témoins à l’échelle de leur existence des mutations sociales au fil du temps. Le second est lié au processus même du vieillissement. La référence au passé et à ses valeurs est le moyen de maintenir une continuité dans l’existence. Les transformations identitaires qui se produisent avec l’avancée en âge se vivent et se ressentent au prisme d’un éthos individuel qui trouve son ancrage dans la jeunesse et dans les socialisations successives. Le vieillissement peut ainsi être considéré comme une socialisation de par son caractère processuel et interdépendant d’autrui. L’entourage prend alors toute son importance dans le processus d’usage ou de non-usage. En effet, l’entourage est central pour la transmission intergénérationnelle des valeurs du monde technicisé et pour la phase d’acquisition et d’accompagnement des usages des technologies.

34Nous avons pu voir que les aides relatives à la prise en charge de la perte d’autonomie étaient très rarement effectuées par la famille. Ainsi, un nombre assez important de professionel·le·s interviennent auprès des personnes âgées issues des différents secteurs. Notre propos a été de montrer comment se positionnent les professionel·le·s face à l’introduction de la technologie dans leurs pratiques professionnelles. Les plus jeunes d’entre eux voient plus souvent en la technologie des possibilités d’amélioration de leurs pratiques mais doutent des compétences des plus âgé·e·s. On retrouve par contre des craintes partagées par rapport à l’introduction des nouvelles technologies par rapport à l’éthique et aux modalités d’accompagnement engendrées. Notre propos était aussi de montrer comment les représentations de la relation personnes âgées-technologies, de la part de l’entourage professionnel mais aussi familial, participent parfois à une vision stéréotypée des personnes âgées que ces dernières peuvent intégrer et produire des comportements qui s’y affilient.

35Les personnes âgées ne peuvent par conséquent être considérées de manière isolée. La relation personne âgée-technologies ne peut se comprendre par la simple interaction de ces deux composantes. Autrui étant le support ambivalent de l’existence au cours du vieillissement, on peut en conclure que l’entourage qu’il soit frein ou facilitateur dans le processus d’usage est un facteur déterminant. Il est donc temps de pouvoir véritablement intégrer cette composante pour permettre l’accessibilité numérique des personnes qui y sont le plus éloignées par leur âge, leur situation sociale ou géographique dans des contextes de diminution des solidarités.

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Pour citer cet article

Référence papier

Armelle Klein, « Le rôle de l’entourage sur les usages technologiques des personnes âgées »Revue des sciences sociales, 70 | 2023, 90-99.

Référence électronique

Armelle Klein, « Le rôle de l’entourage sur les usages technologiques des personnes âgées »Revue des sciences sociales [En ligne], 70 | 2023, mis en ligne le 12 décembre 2023, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/revss/10326 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/revss.10326

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Auteur

Armelle Klein

UMR Ceped
Université Paris Cité
armelle.klein[at]ird.fr

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