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AccueilNuméros70Un domaine de recherche émergentLa « socio-gérontechnologie »

Un domaine de recherche émergent

La « socio-gérontechnologie »

Un programme de recherche sur les technologies, la vieillesse et le vieillissement à l’interface de la gérontologie et des Science and Technology Studies (STS)
Socio-Gerontechnology. A Research Program on Technology and Age(ing) at the Interface of Gerontology and Science and Technology Studies
Anna Wanka et Vera Gallistl
Traduction de Virginie Córdoba-Wolff et Université de Strasbourg
p. 112-117

Résumés

En gérontologie, les travaux de recherches s’intéressent de près à la question de savoir comment et pourquoi les personnes âgées utilisent ou non les nouvelles technologies. La plupart de ces recherches s’appuient sur une compréhension différenciée de la vieillesse et du vieillissement, mais utilisent un concept restreint des technologies, les réduisant à des artefacts manifestes. Pour élargir cette compréhension des technologies, la gérontologie peut s’inspirer des Science and Technology Studies (STS). L’article examine les approches et perspectives des STS sur la vieillesse, le vieillissement et les technologies, tout en cherchant à montrer leur comptabilité avec la recherche en gérontologie. À partir d’un état de l’art en STS, cet article aborde deux questions. Dans une perspective STS, quels aspects sont abordés dans le domaine thématique « vieillesse, vieillissement et technologies » ? Quelles positions caractérisent une perspective STS sur les technologies, la vieillesse et le vieillissement ? Cette recherche nous montre que les études en STS s’intéressent d’une part aux processus de développement et de conception des nouvelles technologies pour les personnes âgées et d’autre part aux interactions quotidiennes entre les technologies et les personnes âgées. À la lumière de ces résultats, l’article esquisse le champ de la socio-gérontechnologie comme un programme de recherche à l’interface entre les STS et la gérontologie à travers trois thèmes : (1) les matérialités de la vieillesse et du vieillissement qui vont au-delà des technologies innovantes, (2) la relation entre les discours sur la vieillesse et le vieillissement et l’innovation technologique et (3) le pouvoir d’action technologique des personnes âgées.

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Notes de l’auteur

Texte original : Wanka A., Gallistl V. (2021), „Socio-Gerontechnology – ein Forschungsprogramm zu Technik und Alter(n) an der Schnittstelle von Gerontologie und Science-and-Technology Studies“, Zeitschrift für Gerontologie und Geriatrie, 54, p. 384-389, <https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1007/s00391-021-01862-2>.

Texte intégral

Nous remercions les autrices pour avoir autorisé la traduction et accompagné sa réalisation.

1De plus en plus de nouvelles technologies sont conçues pour les personnes âgées. Malgré la constance avec laquelle les organismes de financement soutiennent le développement et la mise en œuvre des technologies à destination de ces personnes (à travers le programme européen Ambient/Active Assisted Living Joint Programme, AAL-JP par exemple), ces technologies ne se sont pas encore imposées sur le marché (Greenhalgh et al. 2016). Cela s’explique notamment par le fait que la recherche et le développement ne tiennent pas assez compte de l’intégration des technologies dans la vie quotidienne des personnes âgées et que les représentations de la vieillesse ne font pas l’objet de suffisamment de réflexions (Kolland, Wanka, Gallistl 2019).

Les recherches en gérontologie sur les technologies, la vieillesse et le vieillissement

  • 1 Le terme « technologies numériques » désigne les technologies numériques de l’information et de la (...)
  • 2 D21 Digital Index (2020) État des lieux annuel de la société numérique, https://initiatived21.de/ap (...)

2Les technologies numériques1 font partie intégrante de la vie des personnes âgées en ce début de xxie siècle. Le développement technologique et la transition démographique sont toujours plus interdépendants. La transition démographique est de plus en plus façonnée par les technologies (numériques), avec en toile de fond le développement des technologies d’assistance. Parallèlement, le tournant technologique se produit dans un contexte de changement des structures d’âge des sociétés occidentales. L’indice numérique annuel de l’initiative D212 montre par exemple qu’en 2018, plus des trois quarts des 60-69 ans et près de la moitié des plus de 70 ans vivant en Allemagne utilisaient Internet et qu’une partie importante de cette population (55 et 24 % respectivement) le faisaient également via leur smartphone ou leur tablette. En raison du caractère toujours plus important de ces deux tendances, ces dernières années ont vu naître la gérontechnologie, un champ de recherche dynamique et diversifié à l’intersection des questions gérontologiques et technoscientifiques, caractérisé par l’interdisciplinarité et l’orientation vers la recherche appliquée (Kolland, Wanka, Gallistl 2019).

3En gérontologie, le développement technologique a suscité trois axes de discussion et de recherche ces dernières années (Wanka, Gallistl 2018). Le premier axe porte sur la manière dont les technologies peuvent mieux contribuer à un vieillissement autodéterminé dans le domaine de la gérontechnologie (approche fonctionnaliste). Ces études se concentrent par exemple sur les modèles et les interventions dans le domaine de l’acceptation de la technologie (Mitzner et al. 2019). Le deuxième axe s’inscrit dans le domaine de la gérontologie sociale critique et porte sur les risques d’exclusion sociale liés aux difficultés d’utilisation des nouvelles technologies pour les personnes âgées. Les études se concentrent par exemple sur les possibilités de soutenir la participation numérique ou le développement des compétences numériques (Ehlers, Bauknecht, Naegele 2020). Enfin, le troisième axe interroge les risques de stéréotypage négatif et de standardisation de la vieillesse et du vieillissement par le développement de technologies spécifiques. Il s’inscrit dans le domaine de la gérontologie culturelle critique, qui s’intéresse par exemple à la manière dont les nouvelles technologies influencent la vie des personnes âgées (Marshall, Katz 2018). La recherche en gérontologie a ainsi généré un corpus de connaissances riche et varié sur les questions liées à l’utilisation des technologies dans la vieillesse.

4Toutefois, la recherche en gérontologie sur les technologies, la vieillesse et le vieillissement présente également des points aveugles : si elle favorise une compréhension nuancée de la vieillesse, c’est moins le cas pour les technologies (Rammert 2008). L’élargissement d’une conception « étroite » des technologies en gérontologie est devenu une préoccupation pour la recherche sur les technologies, la vieillesse et le vieillissement en dehors de la gérontologie, en particulier dans les Science and Technology Studies (STS).

Perspectives des STS sur les technologies, la vieillesse et le vieillissement

5Tout comme la gérontologie, les STS sont un domaine de recherche interdisciplinaire et diversifié qui s’intéresse à la science et aux technologies dans une perspective de sciences sociales (Felt et al. 2017) et qui considère les technologies et la société non pas comme deux domaines distincts, mais relationnels et co-constitués (Jasanoff 2004).

6En s’appuyant sur le concept STS du « cyborg » en tant qu’être hybride composé d’éléments humains et non humains (Haraway 1985), Joyce et Mamo (in Joyce, Loe 2010), parlent de la vieillesse et du vieillissement comme d’un « cyborg grisonnant ». Ce terme décrit le fait que dans les sociétés numérisées, les technologies ne sont pas utilisées, acceptées ou rejetées par les personnes âgées en tant que simples instruments, mais qu’elles interagissent avec les corps humains pour déterminer de manière significative l’expérience de la vie quotidienne et de la vieillesse. Elles déterminent ainsi l’âge que nous ressentons subjectivement et l’âge auquel nous sommes socialement assignés, comme lorsque les compétences nécessaires pour utiliser un nouvel équipement technique font défaut ou lorsqu’une technologie d’assistance, tel un appareil auditif, contribue visiblement à la catégorisation de la vieillesse. Les travaux en STS cherchent ainsi à savoir comment les technologies contribuent à influencer et à produire les significations et les expériences de la vieillesse et du vieillissement, tout en explorant le rôle joué par les personnes âgées dans ce processus (Peine, Neven 2019).

7Dans quelle mesure les travaux en STS peuvent-ils être reliés aux débats en gérontologie ?

8En s’appuyant sur la littérature actuelle en STS, l’article tente de répondre à cette question ainsi qu’à deux autres plus spécifiques :
1. Dans une perspective STS, quels aspects sont abordés dans le domaine thématique « vieillesse, vieillissement et technologies » ?
2. Quelles positions conceptuelles caractérisent une perspective de recherche en STS sur les technologies, la vieillesse et le vieillissement ?

9Les travaux de recherche présentés ci-dessous ont été choisis parce qu’ils illustrent particulièrement bien les prémisses sous-jacentes des STS sur les thèmes de la vieillesse et du vieillissement. Afin de pouvoir présenter la profondeur théorique de ces travaux, nous avons délibérément renoncé à une revue systématique de la littérature.

Dans une perspective STS, quels aspects sont abordés dans le domaine thématique « vieillesse, vieillissement et technologies » ?

10La recherche sur la vieillesse, le vieillissement et les technologies inspirée des concepts des STS, se divise en deux ensembles thématiques (Peine et al. 2015). Dans un premier corpus de travaux, l’accent est mis sur le processus de développement technologique et sur la manière dont les images et les discours sur la vieillesse, tels que ceux du « vieillissement actif » ou du « ageing in place », sont inscrits dans les gérontechnologies (Endter 2016 ; Neven, Peine 2017). L’examen critique de l’implication des utilisateurs et utilisatrices dans le développement technologique y constitue un débat central. Dans une revue de la littérature sur ce sujet, Fischer et al. (2019) ont constaté que l’implication des utilisateurs et utilisatrices ne favorise pas nécessairement l’acceptation ultérieure des technologies chez les personnes âgées. Cette situation est en partie due à l’économie de marché qui incite l’implication des personnes âgées, aux inégalités de pouvoir entre les développeurs/développeuses et les personnes âgées, aux biais liés à la génération d’appartenance de la population investiguée, aux images négatives de la vieillesse qui s’y manifestent et au manque d’ouverture de ces processus.

11La robotique de soins en est un exemple, puisqu’elle ne dépasse pas le statut de projet malgré les efforts considérables de promotion et de développement (Klebbe, Eicher 2020). Les chercheurs et chercheuses en STS en attribuent la raison aux conditions sous-jacentes du développement technologique participatif, qui ne s’est pas développé à partir d’idéaux de bons soins, mais à partir de l’imbrication d’idéaux d’innovations politiques, économiques et technologiques. Bien que les programmes de développement technologique de la robotique de soins contiennent explicitement des directives pour une conception centrée sur l’utilisateur et l’utilisatrice, leur développement est généralement limité par les possibilités techniques, tandis que les questions relatives à la qualité de vie des personnes âgées et à la qualité des soins sont reléguées au second plan (Bischof 2020).

12Le deuxième thème de recherche en STS sur la vieillesse, le vieillissement et les technologies est consacré aux pratiques quotidiennes d’utilisation des technologies par les personnes âgées. Fernández-Ardèvol et al. (2019) par exemple, étudient les différences et similitudes dans les pratiques d’utilisation des smartphones des personnes âgées en Espagne, aux Pays-Bas, en Suède et au Canada. Un rôle central est attribué au pouvoir d’action, tant du côté des technologies que de celui des utilisateurs et utilisatrices âgées :

Older individuals, rather than being passive users of (digital) technology, play an active role by domesticating reconfiguring, modifying or rejecting it in their everyday life. (Ibid. : 49)

13L’utilisation créative des technologies – non intentionnelle de la part des designers –, joue un rôle particulier dans ce domaine de recherche. Bergschold et al. (2019) constatent par exemple que les gérontechnologies passent souvent à côté des besoins et des environnements des personnes âgées, ce qui oblige ces dernières à les utiliser différemment, en fonction de leurs propres pratiques et préférences quotidiennes. Ce processus est est qualifié d’« innosumption » (Peine et al. 2015), c’est-à-dire une manière d’appréhender les personnes âgées non seulement comme des utilisatrices, mais aussi comme des conceptrices de technologies. Dans cette perspective, les personnes âgées transforment ces technologies en un instrument spécifique par leur utilisation quotidienne. Ces technologies sont développées par leurs pratiques d’utilisation, par des arrangements et par la combinaison avec d’autres appareils techniques. Par des usages non intentionnels, les personnes âgées sont alors envisagées comme étant actives et créatives, donc créatrices, plutôt que potentiellement incompétentes et fragiles (López Gómez 2015).

Quelles positions caractérisent une perspective STS sur les technologies, la vieillesse et le vieillissement ?

14La recherche à l’interface des STS et de la gérontologie se positionne généralement dans le contexte d’un diagnostic social partagé : le changement démographique est perçu dans les sociétés occidentales comme un problème auquel l’innovation technologique apporte une solution possible (Moreia 2016 ; Peine, Neven 2019 ; Peine et al. 2015), et les travaux de recherche en STS tentent de questionner ces prémisses de manière critique.

15Ces prémisses partent d’une part, d’un discours de biomédicalisation plus large autour du corps vieillissant, dans lequel la vieillesse et le vieillissement sont compris en soi comme une maladie, et, d’autre part, de l’émergence d’une industrie de gérontechnologie qui ne s’impose pas dans les milieux de vie des personnes âgées (Joyce, Loe 2010 ; Peine 2019a ; Peine 2019b). L’une des raisons invoquées est l’orientation interventionniste et paternaliste de la recherche et du développement technologique actuels (Peine 2019a ; Peine, Neven 2019). Peine argumente ainsi :

It may be necessary to abandon the widespread interventionist vocabulary that haunts current debates around ageing, health and technology, and that is expressed in terms like “impact,” “solution,” or “acceptance.” For sure, these terms have their merits […] but they also assume, in one way or another, that there are stable and measurable effects of technologies on the lives of people and patients. (Peine 2019a : 666)

16Malgré la numérisation croissante, la gérontologie technique actuelle est considérée comme étant à la fois sous-théorisée et sur-instrumentalisée (Peine 2019a). Adopter une perspective de STS implique de critiquer à la fois une compréhension principalement instrumentale des technologies (les technologies en tant qu’instrument pour résoudre des problèmes) et l’image d’une vieillesse principalement passive et axée sur les déficits, réduisant les personnes âgées à des « utilisateurs/utilisatrices » (user) incompétents et souvent technophobes (Neven, Peine 2017). Au lieu de cela, la perspective STS propose de comprendre la vieillesse, le vieillissement et les technologies comme des concepts relationnels qui se constituent mutuellement.

With the notion of co-constitution … we suggest an approach that is attentive to the many ways in which the experience of ageing itself is constituted together with the increasing diffusion of technological innovations. […] Studies in sociogerontechnology have shown how technological innovation creates ageing and older people as much as it targets them. (Peine et al. 2015)

17Une telle perspective part donc du principe que la vieillesse, le vieillissement, les technologies et les contextes sociaux dans lesquels ils s’insèrent sont inextricablement liés (Endter 2016 ; Fernández-Ardèvol et al. 2019 ;
Höppner, Urban 2018 ; Lassen, Moreia 2020). Dans cette continuité, les recherches en STS montrent comment les discours sur la vieillesse et le vieillissement s’inscrivent dans les nouvelles technologies au cours du processus de développement technologique (« age scripting ») et comment les interactions avec ces technologies modifient le vécu du vieillissement (D21 Digital Index 2020). Si par exemple lors du développement de capteurs n’est pas considéré le fait que les personnes âgées sont sexuellement actives et que les pratiques sexuelles déclenchent éventuellement une alarme, cela peut entraîner l’évitement de telles pratiques et une modification du vécu de la vieillesse (Urban 2017). Dans un processus de « descripting », ces représentations des (non-)utilisateurs et (non-)utilisatrices âgées sont rendues réflexives, négociées et réinterprétées dans la recherche, le développement et la vie quotidienne.

18Partir d’une telle prémisse de co-constitution suppose d’attribuer un pouvoir d’action (« agency ») pertinent tant aux technologies qu’aux personnes âgées. Il en résulte pour la recherche empirique la question de savoir comment – c’est-à-dire par quelles pratiques socio-matérielles – la vieillesse, le vieillissement et les technologies se constituent, au lieu d’examiner une prétendue influence de l’utilisation des technologies sur des paramètres mesurables de la vieillesse et du vieillissement (comme la santé ou les contacts sociaux) (Neven 2010).

Discussion

19À partir de la littérature, les différences entre les recherches en gérontologie (Peine, Neven 2019) et les perspectives des STS sur les technologies, la vieillesse et le vieillissement sont devenues évidentes : alors que la gérontologie se concentre sur les personnes âgées, les STS s’intéressent principalement aux technologies. Néanmoins, les deux domaines partagent plusieurs questionnements, sur la manière dont les nouvelles technologies s’intègrent dans la vie quotidienne des personnes âgées ou sur les raisons d’une plus faible utilisation de certaines technologies par exemple.

20Les STS franchissent un pas décisif vers le développement de la recherche en gérontologie dans sa compréhension des technologies, se distinguant nettement de l’approche instrumentale qui sous-tend souvent la recherche en gérontologie (Kolland, Wanka, Gallistl 2019). Les technologies, la vieillesse et le vieillissement sont, selon la perspective de la co-constitution (Fernández-Ardèvol et al. 2019, Peine 2019a), inextricablement liés. Dans un monde numérisé, les technologies ne sont pas seulement des instruments, mais aussi des acteurs actifs et créateurs dans la vie quotidienne de toutes les personnes âgées – et pas seulement des personnes âgées qui les utilisent.

21Dans quelle mesure les débats sur les STS peuvent-ils être reliés aux discussions esquissées en introduction dans la recherche gérontologique (Kolland, Wanka, Gallistl 2019) ? Premièrement, il apparaît que les concepts issus des STS peuvent élargir la recherche sur l’intégration des technologies dans la vie quotidienne des personnes âgées, et donc sur leur utilisation et leur impact (Fernández-Ardèvol et al. 2019 ; Joyce, Loe 2010). Les recherches adoptant un vocabulaire et des outils issus des STS interrogent les processus qui conditionnent l’intégration des technologies dans le quotidien des personnes âgées. Parmi les exemples d’un tel vocabulaire, on peut citer le concept de socio-matérialité de la vieillesse et du vieillissement (Joyce, Loe 2010), qui permet de souligner que les environnements de vie des personnes âgées sont toujours caractérisés par des aspects sociaux et matériels ; les concepts de « age script » ou de « descripting » (Endter 2016), qui permettent de décrire la manière dont les idées sur les personnes âgées s’inscrivent dans les technologies et peuvent être réinterprétées ; ou le concept d’« innosumption » (Peine et al. 2015), qui considère les personnes âgées comme des utilisatrices et des conceptrices de technologies.

22Une telle perspective permet de se demander non seulement si et dans quelle mesure les technologies et l’utilisation de la technique exercent une influence positive ou négative sur les personnes âgées, mais aussi comment une telle influence se produit (Peine 2019b). Quels discours et quels problèmes sont véhiculés par les nouvelles technologies ? Comment sont-ils liés à leurs modes d’utilisation (ou de non-utilisation) ? Quels sont les problèmes que les technologies sont censées résoudre et, du point de vue des personnes âgées, ces problèmes doivent-ils être résolus par les technologies ? Quelles sont les pratiques d’utilisation non intentionnelles et les formes de non-utilisation ? Comment ces pratiques sont-elles liées à la qualité de vie des personnes âgées ? Les STS contribuent ainsi au développement conceptuel et méthodologique d’une recherche fonctionnaliste en gérontologie sur la vieillesse, le vieillissement et les technologies, une recherche qui s’intéresse à l’effet de l’utilisation des technologies chez les personnes âgées.

23Deuxièmement, les concepts des STS élargissent le débat sur l’exclusion numérique des personnes âgées, car en se concentrant sur les conditions générales du développement technologique, ils mettent en évidence la manière dont cette exclusion se produit. Les recherches en STS montrent que les technologies, la vieillesse et le vieillissement ont lieu dans un domaine où organismes de financement, développeurs ou développeuses de technologies et personnes âgées sont liés les uns aux autres au sein de cadres spécifiques dans lesquels les personnes âgées occupent généralement une position marginalisée (Wanka, Gallistl 2018). Les recherches menées dans une perspective STS prolongent celles menées en gérontologie sociale critique sur les technologies, la vieillesse et le vieillissement, car elles ne se concentrent pas seulement sur la nature excluante des technologies, mais aussi sur la nature excluante de la recherche et du développement technologique et sur leurs mécanismes systémiques et structurels.

24Troisièmement, une perspective STS peut enrichir la recherche en gérontologie culturelle. Les auteurs et autrices issues des STS (Höppner, Urban 2018 ; Peine et al. 2015) jettent des ponts vers la gérontologie culturelle et la gérontologie qualitative en complétant la construction sociale du vieillissement (Baars 1991, Calasanti 2003) par la perspective matérialiste des STS. La vieillesse et le vieillissement y sont compris non seulement comme une construction sociale et culturelle, mais aussi socio-matérielle (Höppner, Urban 2018). Dans les environnements et cultures numérisées, les constructions de la vieillesse et du vieillissement sont toujours matériellement intégrées, c’est-à-dire qu’elles se réfèrent à certaines technologies. Les concepts issus des STS sont ici particulièrement adaptés lorsque la gérontologie aborde l’objet de recherche « vieillesse, vieillissement et technologies » avec une méthodologie qualitative, proche du quotidien (Pelizäus-Hoffmeister et al. 2018).

25À quoi pourrait ressembler un programme de recherche à l’intersection des STS et de la gérontologie, soit en « socio-gérontechnologie » ? La littérature esquisse trois axes thématiques. Premièrement, les recherches sur les matérialités ou sur la constitution socio-matérielle de la vieillesse et du vieillissement s’intéressent au rôle des matérialités technologiques dans la vie quotidienne des personnes âgées, du bracelet de fitness au sol à capteurs sensoriels, en passant par la machine à laver. Dans cet axe, il s’agit d’élargir le regard aux technologies innovantes et de prendre en compte les technologies déjà ancrées dans la vie quotidienne des personnes âgées. Deuxièmement, ce programme de recherche aborde la question des discours sur les technologies et la vieillesse. En s’appuyant sur les travaux en gérontologie portant sur les images de la vieillesse, les discours sur l’innovation pourraient être mis au centre de la gérontologie et examinés en termes d’« ageism ». Troisièmement, le programme de recherche en socio-gérontechnologie met en évidence la question du pouvoir d’action par et avec les technologies numériques. L’analyse du rapport entre vieillesse, vieillissement et technologies devrait se concentrer encore plus que jusqu’à présent sur le pouvoir d’agir des personnes âgées et comprendre ainsi les modes d’utilisation inattendus et non intentionnels non pas comme une mauvaise utilisation, mais comme une « agency of older people in negotiating a meaningful space for technology in their lives » (Peine, Neven 2019 ; Bergschöld, Neven, Peine 2019). De tels résultats peuvent stimuler les processus de conception, dans lesquels l’implication des utilisateurs et utilisatrices représente un futur champ de recherche important pour la socio-gérontechnologie.

Implications pratiques

26Pour les développeurs et développeuses de techniques, les STS montrent ce à quoi il faut faire attention lors du développement participatif des technologies de la vieillesse et du vieillissement.

27Pour les projets pratiques sur les technologies, la vieillesse et le vieillissement, les STS montrent que les personnes âgées ne sont pas des utilisatrices passives mais des créatrices actives de technologies.

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Notes

1 Le terme « technologies numériques » désigne les technologies numériques de l’information et de la communication, c’est-à-dire d’une part les ordinateurs, les smartphones et, de manière transversale, les différents domaines d’application d’Internet, et d’autre part les technologies d’assistance « intelligentes » du domaine Ambient Assisted Living (AAL).

2 D21 Digital Index (2020) État des lieux annuel de la société numérique, <https://initiatived21.de/app/uploads/2019/01/d21_index2018_2019.pdf>.

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Pour citer cet article

Référence papier

Anna Wanka et Vera Gallistl, « La « socio-gérontechnologie » »Revue des sciences sociales, 70 | 2023, 112-117.

Référence électronique

Anna Wanka et Vera Gallistl, « La « socio-gérontechnologie » »Revue des sciences sociales [En ligne], 70 | 2023, mis en ligne le 12 décembre 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/revss/10264 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/revss.10264

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Auteurs

Anna Wanka

Goethe Universität, Frankfurt am Main
wanka[at]em.uni-frankfurt.de

Vera Gallistl

Karl Landsteiner Privatuniversität für Gesundheitswissenschaften, Krems
vera.gallistl[at]kl.ac.at

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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