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Lu-à-lire

Alain Vilbrod, Travailler en étant malade. Enquête auprès de salariés du champ sanitaire et social présentéistes et de médecins du travail

Maurice Blanc
p. 146-147
Référence(s) :

Alain Vilbrod, Travailler en étant malade. Enquête auprès de salariés du champ sanitaire et social présentéistes et de médecins du travail, Paris, L’Harmattan, coll. « Travail du Social », 2022, 232 pages.

Texte intégral

1« Un été aux urgences “en mode dégradé” » est le titre en première page du quotidien Ouest-France (24 août 2023). Dans Travailler en étant malade. Enquête auprès de salariés du champ sanitaire et social présentéistes et de médecins du travail, Alain Vilbrod montre que « le mode dégradé » n’est limité ni à l’été, ni aux urgences, mais qu’il est structurel dans l’ensemble du champ sanitaire et social. Le proverbe « les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés » s’applique aux professions médicales et sociales : au-delà de la dimension économique de la perte de salaire, bien d’autres facteurs interviennent : la crainte de perdre son emploi si on ne se montre pas à la hauteur, la crainte d’être mal vu par les collègues, ou que les malades soient mal pris en charge en l’absence de remplaçants pendant l’arrêt de travail, etc.

2Alain Vilbrod est un spécialiste du champ sanitaire et social, qu’il analyse à partir d’une entrée par les métiers et les professions. Dans cette perspective, il a co-coordonné avec Nathalie Conq et Jean-Pierre Kervella Le métier d’éducateur spécialisé à la croisée des chemins (2010) et, avec Florence Douguet, Les sages-femmes libérales (2017) et Les infirmières libérales (2018). Il poursuit cette exploration à partir des résultats d’une triple enquête : la première auprès de salariés (infirmiers, aides-soignantes, aides à domicile, etc.) qui ne demandent pas, ou refusent, un arrêt de travail ; la seconde auprès de médecins de ville et la troisième auprès de médecins du travail. Les premiers expliquent pourquoi ils vont travailler en étant malades, alors qu’ils savent qu’ils auraient droit à un arrêt de travail. Les médecins de ville et du travail expliquent pourquoi, à la demande du salarié malade, il leur arrive de ne pas prescrire un arrêt de travail qui serait pourtant pleinement justifié à leurs yeux. La convergence des réponses est étonnante.

3Tout le monde est d’accord pour dénoncer l’organisation du travail qui doit être revue de fond en comble. La vision comptable et gestionnaire centrée sur la réduction des coûts impose des charges de travail excessives pour les personnels soignants, ce qui empêche un travail de qualité (p. 118) : il faut aller vite et passer d’un malade au suivant, sans prendre le temps de « bavarder » avec eux, alors que c’est essentiel. La Cour des comptes – qui ne peut être soupçonnée de complaisance – a publié en 2022 un rapport sur la prise en charge médicale dans les EPHAD dans lequel elle souligne que « le travail au quotidien s’avère harassant quand le sous-effectif chronique se double d’un taux de rotation du personnel très élevé » (cité, p. 71). De même, pour Denis Monneuse, « en renvoyant l’absentéisme à des abus individuels au lieu de chercher les causes de ce phénomène collectif, [les managers] font la politique de l’autruche » (cité, p. 112).

4Même si des cas isolés existent, les arrêts de travail pour convenance personnelle sont peu nombreux et ils ne sont pas la cause du « trou » dans le budget de la Sécurité sociale. Selon Vilbrod, c’est paradoxalement l’inverse. La règle implicite est : « vous n’avez pas le droit d’être absents » (enquêté, p. 93). Une enquêtée précise : « Si on ne prend pas les arrêts, ce n’est pas pour le patron, c’est pour les collègues de boulot » (p. 98). La solidarité est forte entre « les salariés de première ligne », la peur d’être licencié si l’on est déclaré « inapte au travail » aussi. Une enquêtée témoigne : « J’ai vu des infirmières venir avec un plâtre » (p. 90).

5Ceux et celles qui travaillent au lieu de se soigner – appelés présentéistes – négligent le risque de contagion de l’entourage et, surtout, ils et elles risquent de « retarder pour mieux sauter », lorsqu’ils et elles seront contraints de s’arrêter quand leur santé sera encore plus dégradée. Les présentéistes d’aujourd’hui sont les « absentéistes » de demain, lorsque l’arrêt sera inévitable et probablement définitif. Ces deux situations sont à la fois complémentaires et opposées ; c’est un très bel exemple de la complexité du social selon Edgar Morin (1990). La critique des arrêts de travail est une vision à court terme avec des effets catastrophiques à long terme, la Cour des comptes l’a bien montré.

6L’intérêt majeur de cet ouvrage est de souligner que la solution ne relève pas de la psychologie des individus présentéistes, mais de l’organisation sociale de leur travail. C’est pourquoi l’enquête auprès des médecins du travail est à ma connaissance innovante et très précieuse. Il faut bien sûr être prudent avant de généraliser le point de vue d’un petit nombre de médecins du travail qui ont accepté de participer à une enquête qualitative et qui ne sont pas forcément représentatifs de l’ensemble. Mais la cohérence des réponses des trois groupes étudiés est remarquable : « l’institution est maltraitante » (médecin du travail, p. 147).

7Les médecins du travail sont conscients de leur pouvoir et de ses limites : ils, surtout elles, peuvent décréter l’inaptitude au travail à la demande du soignant ou, le plus souvent, de l’employeur qui voudrait se débarrasser d’un salarié insuffisamment performant. Ils et elles sont très prudents (p. 157) car leurs décisions peuvent avoir des conséquences dramatiques pour les salariés, en termes économiques de chômage ou de mise à la retraite anticipée. Ils subissent les pressions de chefs du personnel qui préféreraient une mise en invalidité à un licenciement. Ils soulignent, ce qui est moins connu, que le travail est parfois une protection contre « l’enfer familial » dans lequel l’arrêt de travail les enferme. Ils savent aussi que la solidarité entre les collègues est réelle, mais qu’elle a ses limites en l’absence de réciprocité (p. 170 et 205).

8Les médecins du travail deviennent des médiateurs entre la direction, le soignant malade et son médecin, souvent ignorant des conditions de travail (p. 181). Ils recherchent des arrangements et des transactions sociales (Remy et al. 2020). Mais les marges de manœuvre sont étroites : « [les salariés qui reprennent le travail] vont faire un peu, mais il ne faut pas leur en demander trop. Mais on obtient quand même un petit peu » (médecin du travail, p. 184). Pour un autre, le médecin du travail doit savoir « louvoyer » (p. 180). Dans cette médiation, le secret médical est une question sensible. Pour une médecin du travail, « il faut juste dire ce qu’il faut, suffisamment pour pouvoir aider, mais pas trop à cause du secret professionnel. Ça, c’est compliqué » (p. 186). L’accord du salarié malade est essentiel, mais parfois difficile à obtenir.

9Dans le champ sanitaire et social, travailler en étant malade n’est pas un choix de la personne, mais une contrainte imposée par une organisation du travail défaillante. La conclusion d’Alain Vilbrod est très juste : « Ainsi vont donc des hommes et des femmes, des femmes surtout, qui font front, qui, vaille que vaille, vont à leur travail alors que se mettre en arrêt serait plus rationnel. Ce qui les pousse au présentéisme leur échappe, en partie du moins » (p. 211).

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Bibliographie

Conq N., Kervella J.-P., Vilbrod A. (dir.) (2010), Le métier d’éducateur spécialisé à la croisée des chemins , Paris, L’Harmattan.

Cour des comptes (2022), La prise en charge médicale des personnes âgées en EPHAD. Un nouveau modèle à construire, Paris, <https://www.ccomptes.fr/fr/publications/la-prise-en-charge-medicale-des-personnes-agees-en-ehpad>.

Douguet F., Vilbrod A. (2018), Les infirmières libérales, Paris, Seli Arslan.

Douguet F., Vilbrod A. (2017), Les sages-femmes libérales. Accompagner des femmes en situation de vulnérabilité et de précarité, Paris, Eyrolles.

Morin E. ([1990] 2014), Introduction à la pensée complexe, Paris, Seuil-Points.

Remy J., Blanc M., Foucart J., Stoessel-Ritz J., Van Campenhoudt L. (2022), La transaction sociale. Un outil pour penser et dénouer la complexité de la vie en société, Toulouse, Érès.

Vilbrod A., Conq N., Kervella J-P. (éds) (2010), Le métier d’éducateur spécialisé à la croisée des chemins, Paris, L’Harmattan.

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Pour citer cet article

Référence papier

Maurice Blanc, « Alain Vilbrod, Travailler en étant malade. Enquête auprès de salariés du champ sanitaire et social présentéistes et de médecins du travail »Revue des sciences sociales, 70 | 2023, 146-147.

Référence électronique

Maurice Blanc, « Alain Vilbrod, Travailler en étant malade. Enquête auprès de salariés du champ sanitaire et social présentéistes et de médecins du travail »Revue des sciences sociales [En ligne], 70 | 2023, mis en ligne le 12 décembre 2023, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/revss/10138 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/revss.10138

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Auteur

Maurice Blanc

Laboratoire Sociétés, acteurs, gouvernement en Europe UMR 7363
CNRS/Université de Strasbourg
maurice.blanc[at]unistra.fr

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