Navigation – Plan du site

AccueilNuméros155 (1/2024)SECONDE PARTIELecturesDONIZEAU Pauline, La scène égypti...

SECONDE PARTIE
Lectures

DONIZEAU Pauline, La scène égyptienne en révolution

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2023
Najla Nakhlé-Cerruti
Référence(s) :

DONIZEAU Pauline, La scène égyptienne en révolution, Rennes, coll. « Le Spectaculaire », Presses universitaires de Rennes, 2023, ISBN : 978-2-7535-9206-3

Texte intégral

1Issu d’une thèse de doctorat réalisée sous la direction de Christian Biet (†) et soutenue en 2019, La scène égyptienne en révolution, propose une étude de ce que Pauline Donizeau, nomme « la production théâtrale révolutionnaire ». Cette étude commence dans les années 1950-1960 lorsque les politiques culturelles nassériennes ont posé les fondations et l’architecture de la vie culturelle en Égypte. L’ouvrage se ferme sur la période directement contemporaine, en 2019, au moment où le travail doctoral, lauréat du prix Michel Seurat en 2018, a été achevé. L’auteure place le moment qui s’est déroulé entre janvier 2011 et mai 2013 au cœur de sa réflexion. Ainsi, elle envisage le processus révolutionnaire dans une globalité, où l’avant et l’après de « l’événement » sont pris en compte pour comprendre le temps du changement.

2À partir d’une méthode novatrice, Pauline Donizeau propose d’aborder « l’événement politique par le biais de la production culturelle ». Elle adopte une démarche où la production théâtrale est envisagée comme une source pour écrire l’Histoire et, à l’inverse, où l’Histoire, ici immédiate, constitue un matériau pour la création. Elle considère que les rapports entre théâtre et politique s’entretiennent dans les deux sens, c’est-à-dire pas uniquement dans la manière dont le politique affecte la création artistique mais également en prenant en compte les effets de l’art sur les décisions et les actes politiques. Son travail contribue aussi aux nombreuses recherches qui ont été menées sur la période dite de la Révolution égyptienne et, plus largement, à toutes celles qui ont été consacrées aux phénomènes dits des « printemps arabes » dans les différentes disciplines des sciences humaines et sociales. Il apporte également beaucoup aux études théâtrales menées en France car elles restent largement européano-centrées. Enfin, cet ouvrage alimente les études arabes qui ont soit mis de côté la production théâtrale notamment pour des raisons linguistiques, soit, quand elles se sont intéressées au théâtre, ont écarté la dimension performative de la pratique au profit d’une approche uniquement textuelle. Celles-ci se sont largement consacrées au théâtre en Égypte en raison du rôle qu’il a joué dans l’histoire du courant théâtral en arabe. Parmi les travaux dédiés au théâtre égyptien, celui de Pauline Donizeau permet une avancée méthodologique parce qu’il combine étude de la dimension performative et des conditions de création.

3Toute recherche sur le théâtre soulève la question des archives du spectacle vivant, que ce soit du point de vue de la collecte de sources et de la constitution des corpus d’étude ou sur un plan épistémologique où la pratique du théâtre, qui se réalise dans le temps et l’espace donnés de la rencontre entre le public et les comédiens, ne semble pas, ou seulement partiellement, se soumettre aux règles de la consignation et de la fabrique d’archives. Très tôt dans l’ouvrage, une note aux lectrices et aux lecteurs mentionne que ce travail « s’appuie sur des nombreuses sources disponibles en ligne » dont « de nombreuses sources ont aujourd’hui été supprimées pour des raisons diverses (liées au choix des rédactions de presse et des artistes notamment, mais la situation est en elle-même révélatrice d’un climat de tension politique depuis 2013 et souvent d’opérations de censure ou d’autocensure). Ainsi, certains liens s’avèrent erronés mais [l’auteure] a choisi de les conserver. » (p. 9). De cette manière, Pauline Donizeau participe à une entreprise de consignation de la mémoire de la Révolution égyptienne et celle du courant théâtral, toutes deux menacées d’oubli.

4La réflexion proposée dans l’ouvrage s’articule autour de la période qui s’étend de janvier 2011 à mai 2013. L’enchaînement des évènements à l’origine des changements en cours à ce moment et qui ont été largement décrits et commentés sont envisagés par Pauline Donizeau comme un objet dramaturgique dont l’évolution se réalise en différents actes : « Acte I : le détournement de la Fête de la Police le 25 janvier 2011 » ; « Acte II : Le « Vendredi de la colère » ; « Acte III : La “Bataille des chameaux” » ; « Acte IV : Grève générale » ; « Acte V : le “Jour de l’Adieu” ». Pauline Donizeau propose de l’étudier ainsi car pour elle, « si la Révolution est d’abord action, elle est très vite mise en représentation » (p. 105). Pour appréhender ce phénomène historique, elle emprunte des outils aux études narratologiques tel que le schéma actanciel développé par Algirdas Julien Greimas où une situation initiale se voit modifiée par une succession d’événements et d’actions menées par différents types de personnages et conduisant à une nouvelle situation. Cela plonge le lecteur dans la micro-chronologie du temps de la Révolution égyptienne et donne toute sa mesure à l’hypothèse défendue par Pauline Donizeau que les liens entre théâtre et politique s’entretiennent dans les deux sens. Par ailleurs, cette approche plonge le lecteur dans le potentiel théâtral de la réalité décrite et, à l’inverse, met au jour l’« exigence de réel et l’ancrage dans l’actualité » de la production théâtrale au cours de la période considérée. D’une manière inédite dans les travaux universitaires, la lecture de l’ouvrage suscite chez le lecteur l’impression de revivre les différents moments racontés et de partager le sentiment de ceux qui les ont vécus au moment où ils se sont déroulés : avant la Révolution, pendant et après.

5Il convient de mentionner enfin que La scène égyptienne en révolution contribue à mettre au jour des productions pour la plupart méconnues et difficiles d’accès. Le lien qu’elles entretiennent à l’éphémère et à l’actualité immédiate réduit leur potentielle circulation et diffusion. Pauline Donizeau participe également à la fabrication d’un savoir académique sur des expériences théâtrales plus connues, notamment parce qu’elles ont été largement médiatisées durant des tournées à l’étranger et notamment sur les scènes européennes. C’est le car par exemple du spectacle de la compagnie Al Warsha dirigée par Hassan El-Geretly, première compagnie indépendante à sa fondation à sa fondation en 1987 et présentée lors l’édition de 2014 du Festival d’Avignon, alors dirigé par Olivier Py.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Najla Nakhlé-Cerruti, « DONIZEAU Pauline, La scène égyptienne en révolution »Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 155 (1/2024) | 2024, mis en ligne le 01 février 2024, consulté le 14 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/remmm/20763 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11pua

Haut de page

Auteur

Najla Nakhlé-Cerruti

Aix-Marseille Univ, CNRS, IREMAM, Aix-en-Provence, France

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Search OpenEdition Search

You will be redirected to OpenEdition Search