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Dossier

Les frontières du temps : Caillois et les pierres

Thomas Schmuck
Translated by Florence Rougerie
p. 60-63
This article is a translation of:
Die Grenzen der Zeit: Caillois und die Steine [de]

Editor’s notes

https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.57732/rc.2023.1.102665

Full text

  • 1 Roger Caillois, Steine, traduit du français par Gerd Henninger, Munich : Carl Hanser, 1983 ; id., D (...)
  • 2 Voir E. M. Cioran, « Roger Caillois », dans Widersprüchliche Konturen. Literarische Porträts, Franc (...)

1Les pierres sont au centre de l’œuvre de Roger Caillois. Ce dernier apparaît sur de nombreuses photographies au milieu de pierres et de minéraux, auxquels il a consacré plusieurs de ses livres et contributions1. Sa collection de près de 2000 minéraux et pierres fut intégrée dix ans après sa mort au Muséum national d’Histoire naturelle de Paris, où elle est aujourd’hui exposée. Émile Michel Cioran avait déjà fait remarquer, comme cela fut plusieurs fois repris depuis, que si la nature la plus intime de Caillois, son moi devait s’exprimer le plus immédiatement dans un livre, alors ce serait dans celui sur les « Pierres » de 1966. Caillois y emploierait un ton différent, enthousiaste, pénétrant et détaillé jusqu’à l’extrême. Les pierres seraient, selon Cioran, l’objet de la seule passion qu’ait jamais connue Caillois2. Pourquoi donc ? Qu’est-ce qui dans les pierres fascinait autant Caillois ?

Couleurs

  • 3 Roger Caillois, Pierres réfléchies, Paris : Gallimard, 1975, p. 9.
  • 4 Roger Caillois, Pierres [1966], dans id., Œuvres, édition établie par Dominique Rabourdin, Paris : (...)
  • 5 Roger Caillois, Minéraux [1970], dans id., Œuvres, op. cit., p. 1098-1099.
  • 6 Caillois, Pierres, dans Œuvres, op. cit., p. 1059.

2Pour Caillois, « chaque pierre » est « un monde » en soi3. Ce constat est fondé sur l’appréciation des couleurs des pierres et minéraux en tant que caractéristiques particulièrement évidentes mais aussi trompeuses. Dans la longue histoire de la minéralogie, elles résistèrent à une classification univoque, même si Abraham Gottlob Werner, minéralogiste et professeur d’Alexander von Humboldt et Novalis, mit au point vers la fin du XVIIe siècle un système colorimétrique standardisé muni de sa propre nomenclature, devant permettre une identification sans conteste. Les minéraux peuvent se parer de nombreuses couleurs, sans perdre pour autant leur identité, c’est-à-dire leur nom et leur place dans le système minéralogique. Ils sont chatoyants, changent de couleurs à l’intérieur d’un seul et même cristal, comme c’est le cas par exemple pour la tourmaline, et pourtant, ils restent toujours les mêmes. Pour illustrer cette variété, Caillois cite une « hématite iridescente » : un « reflet vert intense, tout chargé de ténèbre », un « sinople glacé », et pour finir même un vert « quintessenci[é] », puis changeant pour le monde organique, « des rayons mordorés [...] aussitôt fondus dans la lumière vert uni de cétoine, de carabe »4. Ce « vert glisse à la surface du fer » et produit un reflet pour lequel il n’existe plus de nom connu. Il lui rappelle l’eau qui se met à bouillir, lui fait penser à des nuances froides et « cruelles ». Dans d’autres œuvres sur les pierres, L’Écriture des pierres de 1970 et Pierres réfléchies de 1975, Caillois a fait des tentatives analogues avec la couleur noire, par exemple dans les « Notes pour la description des minéraux noirs »5. Mais les descriptions qu’il fait des couleurs des hématites, ces pierres sanglantes aux tons rougeâtres-noirâtres surpassent encore les nuances de vert : l’« or sourd », le « rouge de braise » et le « violet d’iode ou fuchsine » renvoient à nouveau au monde organique, à la couleur des fleurs de fuchsia et aux teintures végétales. Le colorant nommé fuchsine sert dans la recherche d’ADN à rendre les chromosomes luminescents en les teintant de pourpre, de magenta. Il semble plus aisé de constater l’absence de couleurs dans une hématite simple que leur présence, mais on est en droit de se demander s’il en manque vraiment. L’hématite produit le cercle des couleurs, tout le spectre des couleurs de l’arc-en-ciel : en elle se manifeste le « halo d’un arc-en-ciel sans transparence », qui ressemble moins à l’arc-en-ciel d’un ciel d’orage en été qu’à des « taches de naphte à la surface de l’eau souillée des ports ou dans les caniveaux des garages »6. Il arrive même que surgissent des couleurs inconnues de l’arc-en-ciel, un noir profond, « nuit soudain adamantine », qui selon Caillois est une caractérisation minéralogique et non pas poétique, ainsi qu’une teinte d’« encre », une « nuit ramassée ». Ce sont des phénomènes qui dépassent de loin les dénominations habituelles des couleurs. Caillois les appelle des « couleurs d’outre-monde ». Et son court texte sur le chatoiement de l’hématite, un minéral si courant, presque banal, déploie à propos des couleurs l’éventail qui va du monde inorganique des affleurements, des mines et des gisements, comme l’île d’Elbe qu’il cite en exemple, au monde organique auquel il emprunte ses métaphores colorées comme le carabe doré et les fuchsias, en passant par le monde des humains, de la civilisation qui, dans les eaux de ses ports et dans ses rigoles, fait surgir des arcs-en-ciel artificiels. Ce mouvement narratif est un principe de composition récurrent des textes de Caillois, reliant le monde des humains au monde lointain de l’anorganique, aux pierres les plus anciennes qui remontent à la nuit des temps.

Temporalités

  • 7 Ibid., p. 1037.
  • 8 Ibid., p. 1037-1038.
  • 9 Ibid., p. 1037.
  • 10 Ibid., p. 1038.

3Concevoir les pierres comme des symboles du monde ne s’approche qu’à première vue de la fascination de Caillois pour celles-ci, car ce faisant, on n’en livre qu’une perspective raccourcie : les pierres ne représentent rien, car elles ne signifient rien. Dans sa dédicace de Pierres de 1966, il y a un passage clé pour comprendre la vision de Caillois : « Elles [les pierres] sont demeurées ce qu’elles étaient, […] toujours dans leur vérité : elles-mêmes et rien d’autre7. » Les pierres durent, elles ne changent pas et elles ne signifient rien. Et les pierres auxquelles l’homme attribue un sens, une valeur ou une fonction, comme les pierres précieuses, les pierres tombales, le métal travaillé, les objets scientifiques, etc., Caillois ne s’y intéresse pas : « Je parle des pierres que rien n’altéra jamais », de pierres « qui n’ont même pas à attendre la mort et qui n’ont rien à faire que laisser glisser sur leur surface le sable, l’averse ou le ressac, la tempête, le temps »8. Leur durabilité est rendue possible par leur non-signifiance : et leur non-signifiance est chargée par leur durée. « Elles ne perpétuent que leur propre mémoire9 ». Ce n’est que par cette durée qu’elles revêtent une signification – au sens de Caillois – pour le spectateur (et là réside le paradoxe) : en tant qu’humains, nous passons si vite par comparaison avec les pierres, que si celles-ci étaient douées de conscience, elles ne remarqueraient même pas notre existence, pas plus notre apparition que notre disparition. Dans ces « pierres nues », c’est un « mystère plus lent, plus vaste et plus grave » qui se voile et se dévoile, dans la mesure où c’est « le destin d’une espèce passagère » que constitue le genre humain10.

  • 11 Ibid., p. 1079.
  • 12 Ibid., p. 1037.

4Les pierres sont présentes depuis la nuit des temps. Comme témoins de ce début, elles ne signifient rien mais représentent tout et elles seront encore les témoins de la fin des temps. Elles sont quelque chose d’« infime qui demeure »11. « Elles sont du début de la planète, parfois venues d’une autre étoile. Elles portent alors sur elles la torsion de l’espace comme le stigmate de leur terrible chute. Elles sont d’avant l’homme12. » Nous reprendrons brièvement cette référence à l’univers, car ce qui nous intéresse ici est la pérennité surhumaine des pierres. Qui ramasse une pierre se saisit d’un objet du début des temps. Pour l’homme qui est un être éphémère, le fait de ramasser une pierre est en soit un acte éphémère : la pierre cependant, si elle choit à nouveau à terre, perdure.

  • 13 Ibid., p. 1066.
  • 14 Ibid., p. 1063.
  • 15 Ibid., p. 1062.
  • 16 Ibid., p. 1063.
  • 17 Caillois, Pierres réfléchies, dans Œuvres, op. cit., p. 1107.

5Une pierre ne représente pas seulement un monde en miniature grâce à la variété de ses couleurs et à sa capacité à perdurer. Au-delà de cela, les pierres elles-mêmes figurent des paysages, des fleuves, des mers et des forêts, et les cieux et la neige – les pierres sont des « mondes complets et étanches »13. Elles évoquent des monts et des grottes, contiennent des « lac[s] » et des « paysage[s] spectra[ux], brumeux » et comme Caillois le montre à l’exemple des agates, renferment un « ciel de neige », dans lequel tourbillonnent de « gros flocons jaunes »14. À l’intérieur des pierres, on trouve des mers, ou plus exactement des fluides qui ont été scellés en elles, avant même qu’il n’existe des mers. C’est à nouveau le fait de remonter à la nuit des temps qui fascine Caillois. Lorsqu’on ouvre les nodules d’agate, il prétend que l’on y trouve « un fluide d’avant l’eau, conservé d’époques si lointaines qu’elles ne connaissaient sans doute ni sources ni pluies, ni fleuves ni océans »15. Dans les quartz et les chalcédoines, ces fluides datent d’avant toutes les eaux, ils sont originaires du « commencement des âges »16. Dans leurs cavités, ils forment des étangs qui reflètent le ciel tout entier. Ici la pierre échappe au temps, pour autant que cela soit possible dans le temps. Elle renvoie à un univers d’avant le temps, d’avant la corruption, à une « quasi-éternité »17.

Oppositions

  • 18 Caillois, Pierres, op. cit., p. 1072.
  • 19 Ibid., p. 1073-1074
  • 20 Ibid., p. 1074.

6On trouve les pierres au début du temps humain, en tant que « pierres contre nature » toutefois, comme le révèle le titre de l’un des chapitres de son livre Pierres, à savoir en tant que blocs de pierre, dressés et rangés dans un certain ordre dans les cultures mégalithiques. Avec elles, commencent l’histoire de la « race industrieuse » de l’homme, « avide de modifier son avenir »18. Ce sont des « stèles nues », qui « inaugurent l’histoire entière de leur espèce »19. Elles sont les produits d’une « ambition » et pour cette raison, contre-nature, tout comme les bêtes à quatre pattes qui se dressent et qui « exaltent » à travers elles ce passage à la bipédie ; en même temps, elles sont comme d’« éternelles bornes silencieuses, sans symboles ni devises »20, et par là-même sans signification. Elles marquent le moment qui sépare les âges disparates des pierres et des hommes.

  • 21 Ibid., p. 1064.
  • 22 Ibid., p. 1078.
  • 23 Caillois, Pierres réfléchies, op. cit., p. 9.

7Ce rappel qui vient clore le chapitre « L’eau dans la pierre » est dédié à l’homme comme l’exact opposé de la pierre : « le vivant qui […] regarde [le vide qui s’y creusa] comprend qu’il n’est, pour sa part, ni si durable ni si ferme. Ni si agile, ni si pur. Il se connaît sans joie à l’extrémité d’un autre empire, et soudain si étranger à l’univers : un intrus hébété21. » Mais même cette opposition extrême peut être levée. Les hommes deviennent des pierres, comme Caillois le montre à travers des exemples empruntés à la littérature chinoise, ils s’absorbent dans la pierre, ou bien ils prennent, lorsqu’ils contemplent des pierres, quelque chose de leur nature : « Je m’efforce de les saisir en pensée à l’ardent instant de leur genèse. Il me vient alors une sorte d’excitation très particulière. Je me sens devenir un peu de la nature des pierres22. » Quelle que soit leur nature, quels que soient les contraires qui les marquent, les métamorphoses auxquelles elles sont soumises, elles sont, pour l’homme qui les contemple, « supports d’exercice spirituel »23.

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Endnote

1 Roger Caillois, Steine, traduit du français par Gerd Henninger, Munich : Carl Hanser, 1983 ; id., Die Schrift der Steine, traduit du français et avec une postface de Rainer G. Schmidt, Graz : Literaturverlag Droschl, 2004 ; id., Patagonien und weitere Streifzüge, traduit du français et avec des remarques conclusives de Rainer G. Schmidt, Graz : Literaturverlag Droschl, 2016.

2 Voir E. M. Cioran, « Roger Caillois », dans Widersprüchliche Konturen. Literarische Porträts, Francfort sur le Main : Suhrkamp, 1989, p. 20-26, ici p. 21-22.

3 Roger Caillois, Pierres réfléchies, Paris : Gallimard, 1975, p. 9.

4 Roger Caillois, Pierres [1966], dans id., Œuvres, édition établie par Dominique Rabourdin, Paris : Éditions Quarto Gallimard, p. 1059.

5 Roger Caillois, Minéraux [1970], dans id., Œuvres, op. cit., p. 1098-1099.

6 Caillois, Pierres, dans Œuvres, op. cit., p. 1059.

7 Ibid., p. 1037.

8 Ibid., p. 1037-1038.

9 Ibid., p. 1037.

10 Ibid., p. 1038.

11 Ibid., p. 1079.

12 Ibid., p. 1037.

13 Ibid., p. 1066.

14 Ibid., p. 1063.

15 Ibid., p. 1062.

16 Ibid., p. 1063.

17 Caillois, Pierres réfléchies, dans Œuvres, op. cit., p. 1107.

18 Caillois, Pierres, op. cit., p. 1072.

19 Ibid., p. 1073-1074

20 Ibid., p. 1074.

21 Ibid., p. 1064.

22 Ibid., p. 1078.

23 Caillois, Pierres réfléchies, op. cit., p. 9.

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References

Bibliographical reference

Thomas Schmuck, “Les frontières du temps : Caillois et les pierres”Regards croisés, 13 | 2023, 60-63.

Electronic reference

Thomas Schmuck, “Les frontières du temps : Caillois et les pierres”Regards croisés [Online], 13 | 2023, Online since 02 March 2024, connection on 25 June 2024. URL: http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/regardscroises/744

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