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Lectures croisées de l’actualité – recensions françaises et allemandes

Horst Bredekamp, Der Behemoth. Metamorphosen des Anti-Leviathan

Aude-Line Schamschula
p. 126-128
Référence(s) :

Horst Bredekamp, Der Behemoth. Metamorphosen des Anti-Leviathan, Berlin : Duncker & Humblot, 117 pages

Texte intégral

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Crédits : Berlin : Duncker & Humblot
  • 1 Voir Horst Bredekamp, Thomas Hobbes, Visuelle Strategien. Der Leviathan: Urbild des modernen Staate (...)

1L’obsession de Horst Bredekamp pour la figure du Léviathan n’a cessé depuis sa première édition des Stratégies visuelles de Thomas Hobbes. Le Léviathan, archétype de l'État moderne, revue et corrigée quatre fois et dont une cinquième édition chez De Gruyter a été publiée en 20201. Sa présente publication s’inscrit dans cette continuité et en offre un complément. À la figure mythique du Léviathan comme image de l’État moderne, celui de la monarchie absolue, héritée de Thomas Hobbes, Bredekamp vient ajouter une étude de son antipode, le Béhémoth. L’ouvrage s’attelle à l’analyse des usages de l’image du monstre biblique comme métaphore politique et son évolution dans le temps – d’où le terme de « métamorphoses » dans le titre – de Hobbes à nos jours. On peut résumer l’analyse en quatre moments : l’interprétation politique de Hobbes du livre de Job, la critique de l’impérialisme de William Blake opérant un retour à l’Ancien Testament, la critique de Hobbes par Carl Schmitt, et enfin le Béhémoth dédiabolisé, devenu symbole de démocratie.

  • 2 Voir Horst Bredekamp, « Behemothals Partner und Feind des Leviathan. Zur politischen Ikonologie ein (...)

2Dès le prologue, Bredekamp se justifie de n’offrir qu’une esquisse non exhaustive du sujet – problème récurrent auquel est confronté l’auteur face à son ambition méthodologique d’ouvrir l’analyse des images de l’historien d’art à d’autres disciplines, ici la théorie politique. La publication est en réalité la reprise d’un article déjà paru dans la revue Behemoth en 2009, qu’il agrémente de variations et vient également compléter2. Bredekamp saisi aussi l’occasion pour actualiser son travail sur le Léviathan de Hobbes en introduisant une nouvelle trouvaille déterminante pour l’analyse iconographique du frontispice d’Abraham Bosse : une citation du commentaire du livre de Job par le moine capucin Jacques Boulduc (1637) interprétant le Léviathan comme une figure composite de corps qui ensemble forment le souverain.

3L’ouvrage développe une chronologie à trou qui résulte de la rareté des apparitions imagées du Béhémoth. Bredekamp introduit dans un premier temps les origines bibliques des deux créatures qui apparaissent pour la première fois dans le livre de Job : le Béhémoth, monstre terrestre, et le Léviathan, monstre marin, symboles du rapport entre individu (Job) et autorité (Léviathan et Béhémoth) introduit par le conflit entre Dieu et Job. L’auteur glane volontiers dans les origines antiques et médiévales des deux créatures mythiques et leurs premières représentations, passage qui ravira particulièrement l’historien d’art. À côté des premières représentations connues du duo bestial dans le Liber Floridus de Lambert de Saint-Omer (vers 1125), on appréciera en particulier son analyse des représentations des deux premiers jours de la création dans les enluminures de la bible de Matteo, qu’il interprète comme des représentations du Béhémoth et du Léviathan.

4Quelques sauts dans le temps nous mènent directement à Hobbes, lequel initia une nouvelle tradition iconologique politique du Béhémoth et du Léviathan. Ce passage résume et synthétise les recherches précédentes de l’auteur sur le frontispice de 1651 par Abraham Bosse. Bredekamp introduit en particulier un ouvrage posthume moins connu de Hobbes, consacré à la figure du Béhémoth comme antipode du Léviathan. Ainsi sont posées les deux métaphores politiques qui sont au cœur de l’ouvrage : le Léviathan incorporant l’État autoritaire, le Béhémoth l’état de guerre civile – l’un les temps de paix, l’autre le chaos.

5Les XIXe et XXe siècles se feront les récepteurs de ces métaphores politiques sous la forme d’une critique de l’impérialisme. Bredekamp esquisse seulement l’usage que font les œuvres de William Blake, Louis Breton puis Ferdinand Tönnies du Léviathan et du Béhémoth – qu’il avait plus amplement développé dans son article de 2009. L’historien d’art retiendra ici en particulier les peintures de Blake d’Horatio Nelson guidant le Léviathan et de William Pitt guidant le Béhémoth, faisant des deux hommes politiques britanniques les complices d’une politique impérialiste. La représentation la plus marquante de la période est l’estampe du même peintre qui illustre l’histoire de Job, où les deux monstres sont représentés fidèlement à leur description dans la Bible.

  • 3 Voir Carl Schmitt, Der Leviathan in der Staatslehre des Thomas Hobbes. Sinn und Fehlschlag eines po (...)

6En fait, la moitié de l’ouvrage est consacrée à la pensée de Carl Schmitt, qui s’est longuement consacré à Hobbes et aux figures du Léviathan et du Béhémoth3. Précisons ici que la publication est le résultat d’une lecture initiée par la Société Carl Schmitt et qu’il s’agit du premier tome inaugurant une nouvelle série consacrée à cette figure polémique, théoricien politique partisan du régime national-socialiste. Aussi Bredekamp fait-il part de son malaise dans un prologue dont le but évident est de devancer les critiques potentielles à cet égard. Par ailleurs, de sa tentative de résumer brièvement la pensée complexe, controversée et contradictoire de Schmitt résulte un texte peu compréhensible, étoffé en amont par des notes de bas de pages, qui rendent peu explicite le cheminement vers le but annoncé – l’utilisation du Léviathan et du Béhémoth comme métaphore politique par Carl Schmitt.

7Carl Schmitt offre une relecture critique de Hobbes dans ses écrits de 1938 et 1941 : d’une part l’État, par définition terrestre, serait un Béhémoth et non un Léviathan ; d’autre part il représente le Léviathan comme un gros poisson capturé à la fin de son ouvrage de 1938, image de la fin d’un État devenu, selon Carl Schmitt, inoffensif. Mais tout cela se trouvait déjà dans l’article de Bredekamp de 2009. L’apport principal de la publication réside dans son dernier tiers, consacré à la nouvelle appréhension de Schmitt des deux monstres après la guerre.

  • 4 Voir Horst Bredekamp, Darwins Korallen. Frühe Evolutionsmodelle und die Tradition der Naturgeschich (...)
  • 5 Traduction d’Aude-Line Schamschula de l’original: « Mich interessiert nicht die Kunstgeschichte, so (...)

8Ainsi Bredekamp s’intéresse-t-il à la métaphore architecturale de Schmitt de la façade baroque, en adéquation avec les analyses contemporaines du baroque d’un Panofsky ou d’un Wölfflin : la façade baroque, par définition extérieure, représentation, faisant opposition à l’espace intérieur qui se cache derrière, la substance, la présence. De même, le Léviathan de Hobbes serait la façade baroque du souverain, du règne, derrière laquelle se cachent des enjeux de pouvoirs complexes et rivaux. Le Béhémoth au contraire, animal terrestre, consistant, est l’intériorité dissimulée derrière la façade. Ici, on observe un renversement méthodologique. Jusque-là, Bredekamp s’intéressait aux images concrètes produites par des théoriciens politiques, dans la continuité de ses travaux sur le frontispice du Léviathan de Hobbes, qu’il offrait à l’analyse pour l’historien d’art. À partir de là, il s’intéresse à des images abstraites, des métaphores qui viennent structurer une pensée politique – plus proche cette fois des Coraux de Darwin où il montrait l’influence de la structure du corail sur la théorie de l’évolution de Darwin4. Et de fait, il identifie dans les écrits de Carl Schmitt des témoignages de l’influence d’œuvres d’art sur sa pensée politique. La citation de Schmitt lui-même à propos du portique de l’Église et de la Synagogue de la cathédrale de Strasbourg – « ce n’est pas l’histoire de l’art qui m’intéresse, mais l’évolution du concept du politique »5 – vient comme justifier la totalité de la démarche de Bredekamp. Il s’appuie ici sur la figure du prophète Daniel sur le Porche de la Gloire du XIIe siècle de la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle. Par quelques pirouettes de l’esprit, Bredekamp nous propose d’associer le sourire de Daniel tel qu’il est décrit dans les écrits personnels de Carl Schmitt à l’intériorité du Béhémoth – et le silence du Béhémoth (par opposition au Léviathan « bruyant ») au silence de Schmitt lui-même face aux procès de Nuremberg.

9Mais la longue promenade dans l’univers visuel de Schmitt se conclut avec un retour aux recherches de 2009 : une rapide ouverture contemporaine sur l’usage d’une figure adoucie du Béhémoth dans des journaux politiques, et l’actualité du Léviathan comme métaphore politique, de Derrida au cinéma contemporain. Il faut concéder à l’auteur qu’il est et demeure un bon narrateur et qu’il nous tient en haleine tout au long de l’ouvrage dans une odyssée politique du Béhémoth jusqu’à nos jours, dont l’abstraction n’enlève rien à la poésie.

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Notes

1 Voir Horst Bredekamp, Thomas Hobbes, Visuelle Strategien. Der Leviathan: Urbild des modernen Staates. Werkillustrationen und Portraits, Berlin : Akademie Verlag, 1999 ; Thomas Hobbes, Der Leviathan. Das Urbild des modernen Staates und seine Gegenbilder. 1651–2001, Berlin : De Gruyter, 2020.

2 Voir Horst Bredekamp, « Behemothals Partner und Feind des Leviathan. Zur politischen Ikonologie eines Monstrums », Leviathan, vol. 37 (2009), p. 429–475.

3 Voir Carl Schmitt, Der Leviathan in der Staatslehre des Thomas Hobbes. Sinn und Fehlschlag eines politischen Symbols, Hambourg : Hanseatische Verlagsanstalt,1938, ainsi que Carl Schmitt, « Das Meer gegen das Land », Das Reich, 9 mars 1941.

4 Voir Horst Bredekamp, Darwins Korallen. Frühe Evolutionsmodelle und die Tradition der Naturgeschichte, Berlin : Wagenbach, 2003.

5 Traduction d’Aude-Line Schamschula de l’original: « Mich interessiert nicht die Kunstgeschichte, sondern die Entwicklung des Begriffs des Politischen » (p. 81).

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Pour citer cet article

Référence papier

Aude-Line Schamschula, « Horst Bredekamp, Der Behemoth. Metamorphosen des Anti-Leviathan »Regards croisés, 10 | 2020, 126-128.

Référence électronique

Aude-Line Schamschula, « Horst Bredekamp, Der Behemoth. Metamorphosen des Anti-Leviathan »Regards croisés [En ligne], 10 | 2020, mis en ligne le 29 août 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/regardscroises/558

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