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Dossier

Physiognomonie et idéologie. Autour de l’édition de Lavater par Moreau de la Sarthe

Martial Guédron
p. 44-53
Traduction(s) :
Physiognomik und Ideologie: zu Moreau de la Sarthes Lavater-Ausgabe [de]

Texte intégral

Lavater en France

  • 1 Johann Caspar Lavater, Physiognomische Fragmente, zur Beförderung der Menschenkenntnis und Menschen (...)
  • 2 Johann Caspar Lavater, Von der Physiognomik, Leipzig : Bey Weidmanns Erben und Reich, 2 vol., 1772.
  • 3 Johann Caspar Lavater, Essai sur la physiognomie, destiné à faire connaître l’homme et à le faire a (...)
  • 4 Johann Caspar Lavater, Essays on physiognomy, for the Promotion of the Knowledge and the Love of Ma (...)

1Pasteur, prédicateur mystique, poète populaire marqué par Johann Jakob Bodmer, Friedrich Gottlieb Klopstock et Jean-Jacques Rousseau, Johann Caspar Lavater a surtout exercé une influence en France à travers la publication de ses « Fragments physiognomoniques ». Dans leur édition originale, ceux-ci se déploient en quatre volumes au contenu éclectique et fragmentaire, comprenant de nombreuses planches didactiques, des vignettes, de multiples têtes d’hommes et d’animaux, des portraits et des profils silhouettés pour lesquels Daniel Chodowiecki, Franz Gabriel Fiesinger, Johann Heinrich Lips, Johann Rudolf Schellenberg et Georg Friedrich Schmoll ont été mis à contribution.1 Leur publication confirme le renouveau d’intérêt pour cette tradition divinatoire qu’illustrent, en France, les travaux que le bénédictin Antoine-Joseph Pernety, membre de l’Académie royale des Sciences et Belles-Lettres de Prusse, a consacrés à la connaissance de l’homme moral par celle de l’homme physique. Lavater avait déjà fait paraître des réflexions préliminaires sur l’idée, le caractère scientifique et l’utilité de la physiognomonie.2 Il a ensuite supervisé la première traduction française des Physiognomische Fragmente parue à La Haye entre 1781 et 1787,3 une édition refondue et augmentée du texte d’origine, celle dont s’est ensuite servi Henry Hunter pour la traduction anglaise éditée par Thomas Holloway.4

  • 5 En Allemagne, des réserves sont exprimées à l’encontre des théories de Lavater, par exemple à Götti (...)

2Ces trois premières éditions sont luxueuses, ce qui les destine aux grandes bibliothèques et à un public d’amateurs fortunés. La version française se présente sous la forme d’in-quarto richement illustrés : si Lavater maîtrise le français, qu’il utilise dans sa correspondance, la traduction de l’allemand a été assurée par le diplomate érudit Antoine-Bernard Caillard, associé à Marie-Élisabeth Bouée de La Fite, auteure d’ouvrages dédiés à l’éducation, ainsi qu’à Henri Renfner, traducteur attaché à l’ambassade prussienne à La Haye. L’objectif de Lavater est d’asseoir la physiognomonie sur de nouvelles bases scientifiques et morales afin de la prémunir contre les condamnations qui la relèguent du côté des arts divinatoires.5 On en connaît le principe fondamental : il consiste, pour le physiognomoniste, à se fonder sur les inductions et les analogies que lui dictent ses sens pour corréler les formes extérieures du corps humain, en particulier celles de la tête, aux penchants et aux facultés des individus qu’il examine.

  • 6 Lavater, Essai sur la physiognomie, op. cit., t. I, p. 30 (souligné dans l’original).

« C’est ici, explique Lavater, […] la première base de la Science des Physionomies, la base la plus inébranlable, la plus sûre, la plus profonde : malgré toute l’analogie, tout le rapport qu’il y a dans la multitude innombrable des figures humaines, il est impossible d’en trouver deux, qui, mises l’une à côté de l’autre, & comparées avec exactitude, ne diffèrent sensiblement entr’elles. Il n’est pas moins certain qu’il seroit tout aussi impossible de trouver deux caractères d’esprits parfaitement ressemblans, que de rencontrer deux visages d’une ressemblance parfaite. […] Cette différence extérieure du visage & de la figure, doit nécessairement avoir un certain rapport, une analogie naturelle avec la différence intérieure de l’esprit & du cœur. »6

3Connaître le langage originel de la nature tel qu’il est tracé sur le visage offre la possibilité d’y lire comme dans un livre ouvert ; pour maîtriser ce langage, il faut en apprendre l’alphabet en analysant le caractère des différents crânes, profils, fronts, yeux, oreilles, nez, bouches, mentons, etc.

  • 7 Pierre Serna, « Le noble », in Michel Vovelle (dir.), L’Homme des Lumières, Paris : Le Seuil, 1996, (...)
  • 8 Paul-Armand Challemel-Lacour, « Guillaume de Humboldt », Revue germanique et française, t. 27, 1863 (...)

4Avec sa manière d’entrelacer les croyances mythiques et populaires, les superstitions et les discours savants, les préoccupations esthétiques, les observations pertinentes et les considérations les plus naïves sur la portée morale des différentes parties du corps, Lavater séduit le lectorat français et le séduit durablement. Ses théories sont d’abord relayées parmi les couches aristocratiques qui, dans les dernières années de l’Ancien Régime, y trouvent le moyen de réaffirmer un idéal de distinction physique et moral censé se transmettre par voie héréditaire.7 Or l’engouement se maintient et se diffuse dans les milieux littéraires et artistiques : des écrivains comme Louis-Sébastien Mercier, Madame de Staël, François-René de Chateaubriand, Étienne Pivert de Senancour, Stendhal, Honoré de Balzac, George Sand et Charles Baudelaire, des artistes comme Anne-Louis Girodet, Jean-Jacques Lequeu, Louis-Léopold Boilly, Grandville, Pierre-Jean David d’Angers et Honoré Daumier se montrent attentifs aux liens supposés entre aspect physique, contenu moral et comportement social. En 1863, dans un article pour la Revue germanique et française consacré à Wilhelm von Humboldt, Paul- Armand Challemel-Lacour pourra s’interroger sur « cette énigme qu’on appelle Lavater, lequel, justement ridiculisé de son temps, est resté chez nous, je ne sais par quelle fortune propice, en possession d’une sorte de popularité et l’objet d’admirations plus vives qu’éclairées ».8

  • 9 Jean-Joseph Süe, Essai sur la physiognomonie des corps vivants considérée depuis l’homme jusqu’à la (...)
  • 10 François Cabuchet, Essai sur l’expression de la face dans l’état de santé et de maladie, Paris : Br (...)

5Il faut néanmoins nuancer ce constat. En France, l’écho favorable dont bénéficie la physiognomonie de Lavater ne se limite pas aux cercles littéraires, artistiques et mondains. En 1797, Jean-Joseph Süe le fils, chirurgien qui, aux côtés de son père, exerce à l’hôpital de la Charité tout en étant professeur d’anatomie à l’École des Beaux-arts, publie un livre curieux : les variations morphologiques et mimiques des êtres vivants y sont analysées suivant une approche où les emprunts à Lavater se mêlent au nouveau regard clinique promu par Xavier Bichat.9 Cinq ans plus tard, François Cabuchet, un élève de Bichat, soutient une thèse de médecine dans laquelle il affirme que le praticien doit explorer le visage dans l’état de santé et de maladie, en se fondant à la fois sur l’anatomie, les avancées récentes de la physiologie et les œuvres des plus grands artistes.10

  • 11 Johann Caspar Lavater, Essai sur la physiognomie, destiné à faire connaître l’homme et à le faire a (...)
  • 12 Johann Caspar Lavater, L’Art de connaître les hommes par la physionomie, nouvelle édition, corrigée (...)
  • 13 Dans l’édition de La Haye, le lecteur dispose néanmoins d’une table alphabétique à la fin de chaque (...)

6Longtemps retardée, la mise au point du quatrième et dernier volume de la première traduction française de Lavater n’est disponible qu’en 1803.11 Or, dès 1806, les premières livraisons d’une nouvelle édition de Lavater dirigée par Moreau de la Sarthe sont disponibles par souscription, à Paris, chez Prud’homme et plusieurs libraires en Europe.12 En dehors du titre et de petits ajustements, celle-ci reprend le texte français de l’édition précédente, mais l’ensemble est présenté suivant une autre logique, dispose d’un appareil de notes et de remarques critiques, d’une table des matières et d’un index des noms propres mis en ordre par le chirurgien Pierre Süe, bibliothécaire à l’École de Santé et cousin germain de Jean-Joseph Süe le fils.13 D’un format in-octavo plus abordable, cette édition se situe à la jonction entre la physiognomonie lavatérienne et les nouvelles méthodes d’analyse du corps qui émergent avec le XIXe siècle.

Un médecin philosophe

  • 14 Louis-Jacques Moreau de la Sarthe, Notice sur la vie et les ouvrages de Lavater, Paris : imprimerie (...)
  • 15 Franz Joseph Gall, médecin allemand, célèbre pour sa doctrine de la « crânioscopie », ou phrénologi (...)

7L’ambition de Moreau de la Sarthe, sans rien retrancher au texte de Lavater, ni même ôter une seule illustration d’origine, est de le réorganiser afin d’assurer des liaisons entre les différentes questions traitées qui lui semblent avoir été placées au hasard. Il observe que n’étant ni physiologiste, ni médecin, ni même naturaliste, Lavater n’a pu aborder certains sujets que de façon superficielle, à travers une conception de l’homme et du monde imprégnée de métaphysique religieuse. Le tome premier comprend d’ailleurs une notice historique sur Lavater, qui puise dans l’Éloge de Lavater comparé à Diderot du Suisse Jacques-Henri Meister. Réédité à part en 1814,14 ce texte brosse un portrait du promoteur de la physiognomonie moderne, présente ses ouvrages et les principaux événements de son existence, évoque son enthousiasme, sa philanthropie, la force de son imagination et son goût pour les beaux-arts. Suivent une note d’intention des éditeurs, puis une dizaine de petites études synthétiques qui amorcent les développements des tomes suivants : sur les caractères des passions, sur les physionomies caricaturales et altérées, sur la physiognomonie en général et les rapports du moral au physique, sur les physionomies intellectuelles, sur les physionomies morales, sur le système de Franz Joseph Gall,15 sur les physionomies des femmes à différents âges, sur les physionomies idéales et leur beauté, sur la physiognomonie com- parée et le système du savant polymathe italien Giambattista della Porta, sur les physionomies organiques, sur les rapports de la physiognomonie avec la peinture, sur l’histoire et la philosophie de la physiognomonie.

  • 16 Jean-Nicolas-Pierre Hachette, Correspondance sur l’École impériale polytechnique, Paris : J. Kloste (...)
  • 17 Johann Caspar Lavater, « Avertissement », in L’art de connaître les hommes par la physionomie par G (...)

8Environ six-cents gravures ont été exécutées par Pierre-Nicolas Ransonnette « sous l’inspection » de François-André Vincent pour accompagner l’ensemble des textes. Beaucoup sont des transpositions gravées à partir des planches originales ; celles qui sont inédites se rapportent aux additions sur l’anatomie de la face, les caractères des passions, les parallèles avec les animaux, les recherches de Pieter Camper, Johann Friedrich Blumenbach et Franz Joseph Gall. Convaincu de l’efficacité didactique des gravures au simple trait de contour, Moreau de la Sarthe assure que la plupart des planches ont été conçues dans un style linéaire conforme aux recommandations de Vincent. De fait, ce dernier connaissait bien les nouvelles exigences du dessin tech- nique : par un décret impérial du 23 novembre 1808, il allait bientôt être nommé « instituteur de dessin » à l’École Polytechnique.16 En revanche, les illustrations qui concernent l’ostéologie et la physiologie ont été gravées par Ludwig Friedrich Kaiser, avec effets de clair-obscur, d’après les dessins du chirurgien Jean-Galbert Salvage. Le succès de ce Lavater augmenté lui vaudra d’être réédité et enrichi d’une centaine de planches toujours exécutées par Ransonnette, avec un texte que le nouveau maître d’œuvre, le médecin obstétricien Jacques-Pierre Maygrier, prétend avoir corrigé d’une foule d’incorrections, d’inexactitudes et de fautes de toute espèce.17

  • 18 Louis-Jacques Moreau de la Sarthe, Histoire naturelle de la femme, suivie d’un traité d’hygiène, Pa (...)

9Moreau de la Sarthe est un représentant de l’école médico-philosophique qui en- tend fonder sa pratique sur les faits et les phénomènes observables. Issu de la bourgeoisie du Mans, élève du collège des oratoriens, il suit à Paris une formation médicale, s’engage comme chirurgien militaire, puis exerce à Nantes où il perd le libre usage de sa main droite en raison d’une blessure contractée dans l’exercice de ses fonctions. De retour dans la capitale, il assiste aux cours de Philippe Pinel à la Société d’histoire naturelle, et sort diplômé de l’École de Médecine. À la fin de l’année 1795, il est nommé sous-bibliothécaire à l’École de Santé, où il bénéficie du soutien amical de Pierre Süe, son supérieur direct. Proche de Guillaume Dupuytren et de François-Xavier Bichat, il fréquente le salon d’Auteuil, cénacle des Idéologues réunis autour de Pierre- Jean-Georges Cabanis dans la maison de Madame Helvétius. Polygraphe prodigue, il collabore au Recueil périodique de la Société médicale de Paris, aux Mémoires de la Société Médicale d’émulation et à La Décade philosophique, rédigeant des remarques sur la nature de l’homme, des notices sur les asiles d’aliénés et la pathologie mentale, des recensions critiques sur le mesmérisme et la phrénologie de Gall, tout en travaillant à son Histoire naturelle de la femme.18 Membre de la Société des Observateurs de l’homme, professeur d’hygiène au Lycée républicain, il prend la succession de Pierre Süe comme bibliothécaire à la Faculté de médecine de Paris, puis, à partir de 1821, entreprend d’achever la partie « Médecine » de l’Encyclopédie méthodique interrompue avec la mort de Félix Vicq d’Azyr.

  • 19 Lavater, L’art de connaître les hommes par la physionomie par Gaspar Lavater, op. cit., t. I, p. 24 (...)
  • 20 Louis-Jacques Moreau de la Sarthe, « Passions », in Encyclopédie méthodique, médecine, par une soci (...)
  • 21 Johann Caspar Lavater, L’art de connaître les hommes par la physionomie par Gaspar Lavater, op. cit (...)

10Chez Moreau de la Sarthe, captivante est la manière dont il s’efforce de concilier l’apport de Cabanis à la démarche de Lavater. Soucieux de débarrasser la physiognomonie de ses vieux oripeaux, il entend l’amener sur un terrain positif pour en faire une branche de cette science mixte appelée « physiologie philosophique » qu’il situe au croisement des sciences morales et des sciences physiques. S’il admet que Lavater se laisse égarer et s’abandonne sans mesure à son exaltation et à son enthousiasme,19 il est suffisamment convaincu que le moral agit sur le physique et le physique sur le moral pour tenter de comprendre les effets des passions sur les organes ; il avance d’ailleurs que les maladies mentales, voire l’ensemble des affections chroniques qu’il range parmi les « névroses », peuvent être mieux combattues par l’effet de certaines passions que par les médicaments les plus actifs.20 Pour lui, la physiognomonie se rapproche de la sémiotique, cette partie de la médecine qui s’occupe des signes propres à reconnaître l’état de santé ou de maladie.21

11Mais il est difficile de saisir l’ordre qu’il a retenu ; la répartition, les intitulés et la matière de ses additions dérogent au programme annoncé. On comprend tout de même que l’étude des signes manifestes doit précéder celle des plus subtils : l’observation des physionomies en mouvement devra se faire avant celle des physionomies au repos ; l’analyse des physionomies altérées par les passions violentes, les habitudes dépravées et les expressions hideuses passera devant celle des physionomies morales, idéales et intellectuelles. L’attention qu’il accorde aux variations du visage en les rapportant aux muscles de la face constitue d’ailleurs une différence notable avec Lavater : non seulement ce dernier se souciait peu des règles dont procèdent les mouvements mimiques, mais il privilégiait les traits inertes des crânes, des silhouettes et des moulages. Moreau de la Sarthe livre toutefois quelques études sur des sujets qui semblent relever de la tradition divinatoire, par exemple sur la physiognomonie des chevelures ou sur celle des odeurs, cette dernière mise en relation avec la mutation des normes olfactives au cours de la période.

Physiologie, Anthropologie, Crâniologie

12C’est en médecin et en physiologiste de son temps que Moreau de la Sarthe aborde les signes du corps, plus spécifiquement ceux du visage : à la différence de Lavater, il s’efforce d’analyser les mouvements mimiques sur une base anatomo-physiologique. Cependant il ne néglige ni les travaux de Marin Cureau de la Chambre, de Charles Le Brun et de Pieter Camper sur les signes des passions, ni les réflexions de Denis Diderot sur la pantomime, de Johann Jakob Engel sur le geste et l’action théâtrale, de Gotthold Ephraim Lessing sur le Laocoon. Il entérine aussi le topos suivant lequel les passions dominantes finissent par donner leur caractère aux physionomies. De plus, il soutient que les tableaux des plus grands maîtres, comme ceux de Raphaël ou de Guido Reni, sont des modèles d’analyse mimique. La fin du tome IX reproduit d’ail- leurs quarante-et-une planches tirées des dessins de Le Brun sur l’expression des passions d’après l’édition de Bernard Picart.

  • 22 Louis-Jacques Moreau de la Sarthe « Métiers (considérations physiologiques et médicales) » in Encyc (...)
  • 23 Lavater, L’art de connaître les hommes par la physionomie par Gaspar Lavater, op. cit., t. I, p. 21

13Ainsi l’ambition de Moreau de la Sarthe n’est pas seulement de fonder la physiognomonie sur une assise physiologique : il entend lui donner une dimension anthropologique, autrement dit en faire un outil de compréhension de l’histoire du genre humain. Héritiers de l’empirisme encyclopédique, certains Idéologues s’inspirent des savants allemands qui, tels le naturaliste Johann Friedrich Blumenbach et Emmanuel Kant, désignent par « anthropologie », l’histoire naturelle des facultés physiques et morales de l’humanité.22 C’est de ce point de vue que Moreau de la Sarthe considère la place de l’homme par rapport à la femme et par rapport aux animaux. C’est aussi ce qui le conduit à affirmer la domination de l’homme occidental sur les autres représentants de l’humanité. Cette adhésion aux stéréotypes raciaux et sexuels de la période n’est pas pour surprendre : le modèle médical et anatomique pèse de tout son poids sur la manière dont les premiers anthropologues français perçoivent le dimorphisme entre femmes et hommes. La comparaison du volume du crâne des premières avec celui des seconds est un argument qui a maintes fois servi à démontrer que celles-ci ont un déficit d’intelligence naturelle et qu’il convient de les écarter de la sphère publique, c’est-à-dire de toute intervention dans la vie sociale et politique. Cette infériorité de « caractère » serait confirmée par les signes mimiques ; la nature même de l’organisation de la femme contribuerait à cette différence : « Ce sont les angles, les saillies, les contours fortement prononcés, qui font les traits physiognomoniques : chez la femme tout est arrondi, du moins pendant la jeunesse ; un tissu délicat, expansible, élastique, efface tous les angles, unit toutes les parties par les transitions les plus douces ».23 Autre topos, cette physionomie mobile et transitoire, qui ne modifie pas les traits des femmes autant qu’elle le fait chez les hommes, rapproche celles-ci des enfants.

  • 24 Dissertation sur un traité de Charles Le Brun, concernant le rapport de la physionomie humaine avec (...)
  • 25 Dans l’édition de La Haye, on trouve simplement deux images superposées reproduisant, sans mention (...)
  • 26 Louis-Jacques Moreau de la Sarthe « Nature de l’Homme (Physiologie & Pathol.) » in Encyclopédie mét (...)

14Moins réticent que Lavater aux analogies zoomorphes, Moreau de la Sarthe s’intéresse aux idées de Giambattista della Porta sur les ressemblances entre certains types d’hommes et certaines espèces animales. Toujours dans le tome IX, il propose des ex- traits de l’ouvrage où le savant italien a développé ces analogies. Mieux encore, il re- produit, en tirage sanguine, les cinquante-huit planches tirées des dessins de Le Brun sur les rapports de la figure humaine avec celle des animaux d’après un ouvrage publié la même année, en 1806, à l’initiative de Vivant Denon.24 Il en fournit de larges extraits : un abrégé de la conférence de Charles Le Brun lue à l’Académie de peinture et de sculpture ; une dissertation de Louis-Marie-Joseph Morel d’Arleux sur la cause de la disparition de la dernière conférence de Le Brun sur la physiognomonie ; une présentation des théories physiognomoniques du premier peintre de Louis XIV d’après les écrits de Claude Nivelon, son élève. Pour sa part, Lavater ne pouvait avoir qu’une connaissance très approximative de ces fameux dessins : conservés dans les collections du cabinet du roi, ils ne furent en partie révélés au public parisien qu’en août 1797, à l’occasion d’une exposition au Muséum Central des Arts.25 Cela dit, le pasteur zurichois était fermement persuadé qu’entre l’homme, miroir de la divinité, et le singe, animal supposé être son plus proche parent, la distance demeurait insondable. Moreau de la Sarthe, lui, allègue que la différence se situe ailleurs et qu’elle n’empêche pas de telles comparaisons : si l’homme se distingue des animaux, c’est par sa sensibilité plus active et plus diversifiée, son irritabilité énergique et flexible, la spécificité de ses sens et de son système nerveux.26

  • 27 Voir Jean-Luc Chappey, La société des Observateurs de l’Homme, (1799-1804). Des anthropologues au t (...)
  • 28 Lavater, L’art de connaître les hommes par la physionomie par Gaspar Lavater, op. cit., t. II, p. 5 (...)

15Notre médecin idéologue fait aussi un sort à la phrénologie. S’il reconnaît en Gall un anatomiste habile, il regrette la fascination qu’il exerce, comparable à celle du diacre Pâris ou de Mesmer le magnétiseur : fondé sur l’inspection des crânes par le regard et la palpation, le système de Gall s’occupe surtout de la physionomie au repos ; la singularité des rapports entre le physique et le moral lui échappe. En outre, comme Cabanis, Moreau estime qu’il est indispensable d’étudier l’influence des circonstances et du milieu afin d’aboutir à une science de l’homme universelle et transversale, bien loin de cette focalisation sur le cerveau.27 La manière dont Gall assigne à chaque passion, à chaque penchant, à chaque faculté, une zone spécifique de la surface cérébrale, lui paraît non seulement annihiler la belle unité de l’homme, mais laisser croire qu’il n’existe aucune moralité dans les actions humaines, autrement dit « que la femme adultère, le voleur, le querelleur, le meurtrier, ne se trouvant tels que par l’empire et le développement de certains organes, pourraient se justifier aisément en accusant la nature ».28

Beau idéal, ordre naturel, harmonie sociale

  • 29 Louis-Jacques Moreau de la Sarthe, « Considérations sur quelques traces de l’état sauvage chez les (...)
  • 30 Lavater, L’art de connaître les hommes par la physionomie par Gaspar Lavater, op. cit., t. I, p. 44 (...)

16Moreau de la Sarthe préconise une méthode d’observation indépendante de toute métaphysique ; celle pratiquée par Étienne Bonnot de Condillac, celle que revendiquent Cabanis et Antoine Destutt de Tracy. Il sait que Lavater défend une approche marquée par le spiritualisme et que, pour lui, le Christ est un idéal humain et physio- gnomonique insaisissable. Peu porté aux rêveries théosophiques, il se veut pragmatique. S’il a bien compris le programme de Lavater – connaître l’homme et le rendre meilleur –, il entend aider à identifier les divers états physiques, les tempéraments, toutes les spécificités qui relèvent de la santé ou de la maladie, de l’âge, du sexe, des différentes espèces humaines, des dispositions saines ou dangereuses. S’il demeure quelques traces de l’état sauvage y compris chez les peuples policés, c’est, explique-t-il, en raison du faible niveau social, économique et culturel dans lequel évoluent certaines couches défavorisées.29 Sur une base physiologique, sa morale se fait utilitaire : « Pour donner cette nouvelle édition de Lavater, il fallait un but moral à nos efforts ; il fallait supposer un grand degré d’importance et d’utilité à un travail aussi pénible que difficile, et que nous n’aurions pas entrepris sans la persuasion qu’il pouvait contribuer aux progrès des sciences et au bonheur de la société ».30 Mais chaque type physique semble bien relever d’un ordre naturel au sein duquel chaque individu trouve sa place. La physiognomonie conforte ainsi les stratifications sociales et culturelles qui, sous le Consulat et l’Empire, marquent le triomphe des notables parmi lesquels on dénombre quelques savants issus de la bourgeoisie.

17La place que Moreau de la Sarthe assigne aux beaux-arts doit être précisée. Dans le sillage de Lavater, il insiste sur l’utilité de la physiognomonie pour les peintres, les sculpteurs, les poètes et les acteurs. Fidèle à une longue tradition académique, il ajoute que la connaissance des signes physionomiques est sans doute plus indispensable aux peintres d’histoire qu’à tous les autres artistes. Dans sa longue introduction, il explicite sa position :

  • 31 Ibid., t. I, p. 29.

« En effet, tous les grands peintres, les Raphaël, les Léonard de Vinci, Le Brun, Le Poussin, ont tous été d’habiles, de profonds physionomistes. Non-seulement ils ont rendu les traits les plus délicats et tous les détails du tableau des passions humaines ; mais ils ont exprimé en outre tous les caractères de la physionomie en repos : toutes les marques distinctives des personnages qui respirent dans leurs admirables compositions, et dont l’imagination de tout spectateur qui n’est pas étranger à la langue physiognomonique, peut aisément faire l’histoire toute entière, et retrouver toute la vie, toute la destinée. »31

18On note la symétrie de l’argumentation : d’un côté les observations d’histoire naturelle et de physiologie sont très utiles aux beaux-arts, de l’autre les statues antiques et les œuvres des plus grands maîtres peuvent servir de base à la constitution d’une physiognomonie scientifique.

  • 32 Ibid., t. IV, p. 112.
  • 33 Ibid., t. IV, p. 143.
  • 34 Ibid., t. IV, p. 146.

19Dans un long article du tome IV traitant « Des proportions et des principales varié- tés du visage », il rappelle l’utilité de l’anatomie pour les artistes et mentionne les contributions de Léonard de Vinci, Albrecht Dürer, Charles Le Brun, Buffon, Johann Joachim Winckelmann, Camper, François Cabuchet et Émeric-David sur cette matière. Marqué par l’esthétique néoclassique, il rend compte des différents types de pro- portions d’après le modèle antique, cite les observations de William Hogarth et de Winckelmann, s’appuie sur les indications de François-André Vincent, « un peintre qui s’est occupé de l’enseignement et de la pratique de son art avec la même distinction ».32 Il traite aussi de la théorie de l’angle facial de Camper, tout en rappelant que Le Brun avait déjà montré comment, à mesure que le front perd de sa saillie, on peut à volonté dégrader le plus beau profil humain et le faire passer par tous les degrés de l’animalité. Il poursuit : « Camper reconnut ensuite que cette ligne avait une direction constante et déterminée dans le beau idéal ».33 Reprenant à son compte l’affirmation de Georges Cuvier qui fait de l’angle facial un indice d’intelligence et un moyen d’évaluer la prédominance du cerveau ou des sens chez les différentes races humaines, il enchérit : « Le développement, les progrès de l’esprit humain, sont évidemment en rapport avec ces degrés de beauté ».34

  • 35 Charles Philipon, « Le Dedans jugé par le dehors », Musée ou magasin comique de Philipon : contenan (...)

20Avec ses ajouts et réajustements, cette nouvelle édition de la physiognomonie de Lavater est symptomatique d’une période durant laquelle les procédures d’identification visant à objectiver les physionomies à partir d’indices mesurables et quantifiables ne cessent de s’affiner. Le plus remarquable réside dans la manière dont Moreau de la Sarthe appréhende les types individuels à travers des filtres esthétiques qui lui fournissent des modèles et des contre-modèles caractérologiques et sociaux. Qu’il assimile le débordement des passions et les physionomies dépravées à des caricatures n’est certes pas anecdotique : rappelons que le XIXe siècle va consacrer le triomphe de ce mode d’expression qui, en misant sur « le dedans jugé par le dehors »,35 entre- tient des liens profonds avec la physiognomonie. Logiquement, le dessin linéaire épuré lui paraît le mieux à même de traduire objectivement les signes physiognomoniques. C’est d’ailleurs à ce propos qu’il défend Lavater avec le plus de vigueur :

  • 36 Johann Caspar Lavater, L’art de connaître les hommes par la physionomie par Gaspar Lavater, op. cit (...)

« Aujourd’hui, il reste encore plusieurs préventions contre Lavater ; son ouvrage, que peu de personnes ont étudié, et qu’on feuillette en général, sans suite, sans attention, ne paraît souvent présenter que des paradoxes piquants ou téméraires : on prononce alors hardiment sur ces apparences, et l’on ne voit pas que, pour avoir le droit de condamner l’auteur, il faudrait avoir réfuté au moins quelques-unes de ses observations ; faire moins d’attention au texte qu’au dessin, qui est la seule langue physiognomonique ; entendre cette langue, et se rappeler que tout ce qui tient à des observations délicates et suivies, ne sera jamais entièrement repoussé par les sages qui n’ont pas fait avec le même soin ces observations difficiles ».36

21Au moment où Moreau de la Sarthe écrit ces lignes, le dessin peut encore endosser, pour les savants, le rôle que certains d’entre eux confieront à la photographie : être la première langue de la physiognomonie, la plus objective, la plus à même d’essentialiser le visage, d’en faire un objet naturel qui signale, au repos comme dans ses mouvements, combien les êtres humains sont soumis au déterminisme biologique.

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Notes

1 Johann Caspar Lavater, Physiognomische Fragmente, zur Beförderung der Menschenkenntnis und Menschenliebe, Leipzig/Winterthur : Bey Weidmanns Erben und Reich, 4 vol., 1775-1778.

2 Johann Caspar Lavater, Von der Physiognomik, Leipzig : Bey Weidmanns Erben und Reich, 2 vol., 1772.

3 Johann Caspar Lavater, Essai sur la physiognomie, destiné à faire connaître l’homme et à le faire aimer, trad. de l’allemand par Marie-Élisabeth de La Fite, Caillard et Henri Renfner, La Haye : J. van Karnebeek, 3 vol., 1781-1787.

4 Johann Caspar Lavater, Essays on physiognomy, for the Promotion of the Knowledge and the Love of Mankind, trad. du français par Henry Hunter, Londres : [s. n.], 3 vol., 1789-1810.

5 En Allemagne, des réserves sont exprimées à l’encontre des théories de Lavater, par exemple à Göttingen, sous la plume du caustique Georg Christoph Lichtenberg, et, à Berlin, sous celle de l’écrivain éditeur Christoph Friedrich Nicolai. Par la suite, scientifiques et philosophes se succèdent pour condamner, avec Kant, le principe d’une corrélation entre apparence physique et contenu moral uniquement fondée sur l’intuition.

6 Lavater, Essai sur la physiognomie, op. cit., t. I, p. 30 (souligné dans l’original).

7 Pierre Serna, « Le noble », in Michel Vovelle (dir.), L’Homme des Lumières, Paris : Le Seuil, 1996, p. 84.

8 Paul-Armand Challemel-Lacour, « Guillaume de Humboldt », Revue germanique et française, t. 27, 1863, p. 660.

9 Jean-Joseph Süe, Essai sur la physiognomonie des corps vivants considérée depuis l’homme jusqu’à la plante, Paris : Dupont de Nemours, an V, 1797, p. I-V.

10 François Cabuchet, Essai sur l’expression de la face dans l’état de santé et de maladie, Paris : Brosson / Crabon et Cie, an X [1802].

11 Johann Caspar Lavater, Essai sur la physiognomie, destiné à faire connaître l’homme et à le faire aimer, La Haye, Hendrik van Teeckelenburh, t. IV, 1803.

12 Johann Caspar Lavater, L’Art de connaître les hommes par la physionomie, nouvelle édition, corrigée et disposée dans un ordre plus méthodique, Paris : Prudhomme, 10 vol., 1806-1809.

13 Dans l’édition de La Haye, le lecteur dispose néanmoins d’une table alphabétique à la fin de chaque volume.

14 Louis-Jacques Moreau de la Sarthe, Notice sur la vie et les ouvrages de Lavater, Paris : imprimerie de Fain, 1814.

15 Franz Joseph Gall, médecin allemand, célèbre pour sa doctrine de la « crânioscopie », ou phrénologie, qui soutenait que l’état des facultés des individus peut se reconnaître à l’examen et à la palpation de leur crâne.

16 Jean-Nicolas-Pierre Hachette, Correspondance sur l’École impériale polytechnique, Paris : J. Klostermann, t. 2, 1813, p. 31.

17 Johann Caspar Lavater, « Avertissement », in L’art de connaître les hommes par la physionomie par Gaspar Lavater. Nouvelle édition, Paris : Depélafol, 10 tomes en 5 vol., 1820-1835, s. p.

18 Louis-Jacques Moreau de la Sarthe, Histoire naturelle de la femme, suivie d’un traité d’hygiène, Paris : L. Duprat, Letellier, 1803, 3 vol.

19 Lavater, L’art de connaître les hommes par la physionomie par Gaspar Lavater, op. cit., t. I, p. 240.

20 Louis-Jacques Moreau de la Sarthe, « Passions », in Encyclopédie méthodique, médecine, par une société de médecins, NOY-PHT, Paris : Veuve Agasse, 1824, p. 433.

21 Johann Caspar Lavater, L’art de connaître les hommes par la physionomie par Gaspar Lavater, op. cit., t. I, p. 234 (en note).

22 Louis-Jacques Moreau de la Sarthe « Métiers (considérations physiologiques et médicales) » in Encyclopédie méthodique, NOY-PHT, op. cit., 1821, p. 66.

23 Lavater, L’art de connaître les hommes par la physionomie par Gaspar Lavater, op. cit., t. I, p. 21.

24 Dissertation sur un traité de Charles Le Brun, concernant le rapport de la physionomie humaine avec celle des animaux, Paris : chalcographie du Musée Napoléon, 1806.

25 Dans l’édition de La Haye, on trouve simplement deux images superposées reproduisant, sans mention de Le Brun, la figure de l’homme comparée à celle du bœuf. Or ces images servent ici à illustrer les théories de Giambattista della Porta ; Lavater, Essai sur la physiognomie, destiné à faire connaître l’homme et à le faire aimer, op. cit., t. II, p. 99.

26 Louis-Jacques Moreau de la Sarthe « Nature de l’Homme (Physiologie & Pathol.) » in Encyclopédie méthodique, op. cit., NOY-PHT, 1824, p. 507-508.

27 Voir Jean-Luc Chappey, La société des Observateurs de l’Homme, (1799-1804). Des anthropologues au temps de Bonaparte, Paris : Société des Études Robespierristes, 2002, p. 456-458.

28 Lavater, L’art de connaître les hommes par la physionomie par Gaspar Lavater, op. cit., t. II, p. 51.

29 Louis-Jacques Moreau de la Sarthe, « Considérations sur quelques traces de l’état sauvage chez les peuples policés, et l’histoire particulière du petit canton de Saterland », La Décade philosophique, littéraire et politique, 12e année, IVe trimestre, an XII [1804], p. 449-457.

30 Lavater, L’art de connaître les hommes par la physionomie par Gaspar Lavater, op. cit., t. I, p. 44. 31 Ibid., t. I, p. 29.

31 Ibid., t. I, p. 29.

32 Ibid., t. IV, p. 112.

33 Ibid., t. IV, p. 143.

34 Ibid., t. IV, p. 146.

35 Charles Philipon, « Le Dedans jugé par le dehors », Musée ou magasin comique de Philipon : contenant près de 800 dessins, Paris : Aubert et Cie, 1842-1843, p. 73-78 ; 129-135.

36 Johann Caspar Lavater, L’art de connaître les hommes par la physionomie par Gaspar Lavater, op. cit., t. I, p. LXXXVIIJ.

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Pour citer cet article

Référence papier

Martial Guédron, « Physiognomonie et idéologie. Autour de l’édition de Lavater par Moreau de la Sarthe »Regards croisés, 10 | 2020, 44-53.

Référence électronique

Martial Guédron, « Physiognomonie et idéologie. Autour de l’édition de Lavater par Moreau de la Sarthe »Regards croisés [En ligne], 10 | 2020, mis en ligne le 25 août 2023, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/regardscroises/535

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