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Lectures croisées de l’actualité (recensions françaises et allemandes)

Matteo Burrioni (dir.), Weltgeschichten der Architektur. Ursprünge, Narrative, Bilder 1700-2016

Sabine Frommel
p. 174-177
Référence(s) :

Matteo Burrioni (dir.), Weltgeschichten der Architektur. Ursprünge, Narrative, Bilder 1700-2016, Passau : Dietmar Klinger Verlag, 2016, 296 pages

Texte intégral

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Crédits : Dietmar Klinger Verlag

1Publié à l’occasion de l’exposition éponyme (Munich, Zentralinstitut für Kunstgeschichte, 15 décembre 2016 – 28 février 2017), ce volume présente un large choix de manuels du début du XVIIIe siècle jusqu’à nos jours. Il montre comment une histoire de l’architecture mondiale a été conçue et racontée, quels modèles et théories, styles de narration et stratégies iconographiques ont été adoptés. Consistant en sept parties, cet ouvrage met en lumière des continuités entre les différentes périodes, des moments d’intensification, comme à l’occasion des expositions universelles, ainsi que l’influence des programmes culturels et politiques alors en vigueur. L’impact des sciences naturelles sur ces publications est sensible, par un échafaudage méthodologique fondé sur des valeurs positives et des catégories de différenciation, appelées à définir les spécificités d’une œuvre et sa place au sein d’une évolution.

2Ce vaste panorama chronologique s’ouvre avec l’Entwurff Einer Historischen Architectur, œuvre pionnière de Johann Bernhard Fischer von Erlach (1721), consacrée à une longue période qui va depuis l’Antiquité jusqu’à ses propres constructions, en s’appuyant sur des illustrations provenant de journaux de voyage. Pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle, les approches allaient se multiplier : si, en 1764, Julien David Leroy trace, à l’aide d’un tableau, un développement historique linéaire des édifices sacrés s’étendant aux réalisations les plus récentes, Jean-Nicolas-Louis Durand, dans son Recueil et parallèle de 1800, accorde un rôle primordial à la tradition architecturale et à ses ornements. Environ vingt ans plus tard, de part et d’autre du Rhin, un nouveau courant, promu notamment par Jean-Antoine Coussin et Carl Friedrich von Wibeking, tente de faire s’enchaîner les traditions constructives selon un ordre chronologique. L’argumentation de ces présentations contient d’ailleurs souvent des critiques de l’architecture contemporaine. Peu après, avec la Geschichte der Baukunst vom frühesten Altertum bis in die neueren Zeiten (1827, édition augmentée en 1837), Christian Ludwig Stieglitz intègre une pensée nationale au sein de laquelle allait prendre naissance le débat autour des origines du style ogival, qui opposa durablement les Allemands et les Français. En Allemagne, la philosophie, notamment celle de Johann Gottfried Herder, sensible dans l’œuvre de Carl Schnaase et d’Anton Springer, mais aussi dans celle de Georg Wilhelm Friedrich Hegel et de Friedrich Schlegel, se répercute jusqu’en 1844 dans l’histoire de l’architecture. En 1842, avec son Handbuch der Kunstgeschichte, Franz Kugler, assisté par le jeune Jacob Burckhardt, pose un nouveau jalon : en s’inspirant du Kosmos d’Alexander von Humboldt, il procède à une description géographique de la Terre. Un esprit semblable se fait jour dans le monde anglo-saxon, où l’on s’efforce également d’établir des critères de distinction. Dans l’Illustrated Handbook of Architecture de 1855, James Fergusson se fonde sur l’antagonisme entre les concepts de « chrétien » et « non chrétien » ; sept ans plus tard, History of the Modern Styles of Architecture s’inscrit dans cette démarche en distinguant l’affirmation d’une opposition entre « true styles » et « imitative styles ». Les vingt volumes de A History of Architecture, publiés à partir de 1896 par Benister Fletcher père et fils, constituent la publication la plus influente, dans laquelle s’opposent les « styles historiques » et les « styles non historiques ». À partir de la Seconde Guerre mondiale, un recentrage sur l’Europe fait date dans des ouvrages comme An Outline of European Architecture de Nikolaus Pevnser (1942), la Pelican History of Art fondée par le même auteur ou la série L’Univers des formes d’André Malraux. Ce que le genre doit à l’élargissement méthodologique récent est sensible dans A global History of Architecture de D.K. Ching, Mark Jarzombek et Vikramadytia Prakash (2007), une histoire de la production culturelle, qui prend en charge les conditions de la création, le rôle du commanditaire, les fonctions et les aspects techniques.

3Le rendu visuel des ouvrages, la mise en page, ainsi que le dialogue entre texte et image attestent une assez grande variété de choix éditoriaux, qui vont de la représentation objective au rendu séduisant, tout en obéissant à la volonté de systématicité et d’efficacité didactique croissante. Joseph Gandy et Charles Robert Cockerell présentent, en 1848, des monuments et des constructions fantaisistes en aquarelle sur grand format, alors que, dans sa Grammar of Ornament (1856) qui proclame l’ornement comme le langage mondial de l’art, Owen Jones impressionne par l’unité esthétique des lithographies en couleur.

4L’histoire de l’architecture comparative, sujet de la deuxième partie de l’ouvrage, présente des images produites pendant des voyages, dont l’authenticité se veut confirmée par la présence de paysages, de figures et de végétation. Des références essentielles de ce genre sont les 64 volumes de l’Histoire générale des voyages, publiée par l’abbé Prévost entre 1746 et 1761, et, en ce qui concerne le rendu iconographique très ciblé et nuancé, les ouvrages de Séroux d’Agincourt et d’Arcisse de Caumont. Chemin de fer et bateau à vapeur allaient favoriser le déplacement dans les régions les plus reculées du monde, alors que la combinaison de l’automobile et de l’appareil photo offrit des conditions encore plus encourageantes à partir des années 1920. Les Kunstgeschichtliche Grundbegriffe de Heinrich Wölfflin (1915) allaient sanctionner l’approche comparatiste, fondée sur un regard aigu qui cerne le caractère particulier de chaque occurrence et définit sa place au sein d’une évolution. Les photos prises pendant les voyages d’architectes, comme le Voyage d’Orient d’Auguste Klipstein et celui de Le Corbusier en 1911, sans oublier ceux d’Erich Mendelsohn, publiés en 1929 sous le titre Russland, Europa, Amerika : ein Architektonischer Querschnitt, ont durablement marqué la perception de ces monuments.

5Les expositions universelles, traitées dans la troisième partie, promeuvent, à partir de 1900, des concepts nationaux et impérialistes, et sont marquées par un entrelacement de nationalisme et de globalisation. Tout au long du siècle, un vaste répertoire de critères et de recherches voit le jour : les pouvoirs coloniaux donnent une image solide de leur propre identité, l’histoire de l’art islamique et de l’Extrême Orient surgit des ténèbres de l’histoire, le concept d’évolution s’amplifie par la notion de « peuples sans histoire ». Les architectes tendent à en tirer profit en puisant des modèles dans les cultures dites « primitives ».

6La partie suivante s’intéresse à la notion de « sang et race », dominante dans les projets historiques et théoriques des années 1920 à 1940, qui renoue avec des courants du milieu du XIXe siècle. Dans son Histoire de l’habitation humaine (1875), Viollet-le-Duc déduit les particularités d’une maison de celles du corps humain et soutient que seule la connaissance des éléments constituants d’une race, des données biologiques et naturelles, des traditions et des « lois immuables de l’architecture » peut garantir des constructions convenables. Pour Georges Kubler, les cottages anglais évoquent le concept darwinien de sélection naturelle. La notion de « sang et race » devait suivre un parcours néfaste et, en 1928, Paul Schultze-Naumberg fournit au national-socialisme les fondements de l’eugénisme : seule une race « saine » – l’aryenne –, serait capable de produire un art qui conserve les idéaux immortels de la tradition classique.

7« Origines et nature » – autrement dit le concept vitruvien de la cabane primitive – est au centre de la cinquième partie, qui retrace son évolution depuis Marc-Antoine Laugier et Gottfried Semper jusqu’à Henry David Thoreau. D’après ce dernier, l’homme doit construire sa maison de sa propre main, à l’instar de l’oiseau, et sa propre demeure en bois, dans une forêt du Massachusetts, devient un archétype dans le débat du retour à la nature et à une vie en-dehors des centres urbains. Un an après la mort de Pierre Bourdieu, en 2002, fut publiée son étude de la maison kabyle en Algérie (« In Algerien. Zeugnisse der Entwurzelung »), accompagnée de ses dessins et de ses photos, prototype archaïque de l’habitat dont il déplore avec nostalgie la disparition pendant la guerre d’indépendance de 1954-1962.

8La sixième partie réfléchit à la manière dont l’histoire de l’art mondiale intègre l’histoire de l’architecture, comme c’est le cas dans la Propyläen-Kunstgeschichte (1923-1944). L’épanouissement notable de la protohistoire, de l’ethnologie et de l’ethnographie élargit la focale de ces ouvrages, ce qui en fait de véritables Global Art Histories. Karl Woermann, par exemple, dans sa Geschichte der Kunst aller Zeiten und Völker (1904, 1905, 1911), illustre par des dessins éloquents le savoir-faire technique des animaux, préfigurant les capacités de l’homme en tant que bâtisseur.

9La dernière partie gravite autour des monuments ou lieux archéologiques emblématiques, porteurs de métaphores, de mémoire ou de conflits. Érigé au XVIIIe siècle dans un vaste jardin, l’ancien Palais d’été à Pékin, image du royaume et de ses relations culturelles avec l’Europe, fut détruit en 1860, au cours de la deuxième guerre de l’Opium, par des troupes françaises et anglaises. La ville de Palmyre est également devenue une véritable icône, en tant que lieu d’échange culturel intense situé entre la frontière de l’Empire romain et du royaume des Sassanides, dont deux temples ont été démolis à l’explosif par les terroristes de l’État islamique.

10Dans le débat actuel intense qui a lieu autour d’une histoire de l’art globale, cette publication fournit pour la première fois une étude critique des histoires de l’architecture mondiale sur une période de presque quatre siècles et constitue un socle solide pour définir les enjeux et les objectifs actuels et futurs des historiens de l’architecture.

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Pour citer cet article

Référence papier

Sabine Frommel, « Matteo Burrioni (dir.), Weltgeschichten der Architektur. Ursprünge, Narrative, Bilder 1700-2016 »Regards croisés, 11 | 2021, 174-177.

Référence électronique

Sabine Frommel, « Matteo Burrioni (dir.), Weltgeschichten der Architektur. Ursprünge, Narrative, Bilder 1700-2016 »Regards croisés [En ligne], 11 | 2021, mis en ligne le 01 juillet 2023, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/regardscroises/430

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