Navigation – Plan du site

AccueilNuméros11Lectures croisées de l’actualité ...Hans Jakob Meier, avec une contri...

Lectures croisées de l’actualité (recensions françaises et allemandes)

Hans Jakob Meier, avec une contribution de Jeremy Wood, Die Kunst der Interpretation. Rubens und die Druckgraphik

Blanche Llaurens
p. 171-173
Référence(s) :

Hans Jakob Meier, avec une contribution de Jeremy Wood, Die Kunst der Interpretation. Rubens und die Druckgraphik, Berlin : Deutscher Kunstverlag, 2020, 423 pages

Texte intégral

CouvertureAfficher l’image
Crédits : Deutscher Kunstverlag
  • 1 Voir Norberto Gramaccini et Hans Jakob Meier, Die Kunst der Interpretation, französische Reprodukti (...)

1Prenant part à une trilogie sur le thème de la gravure de reproduction1, ce troisième volume propose une étude monographique visant à mettre en valeur le rôle singulier que joua Rubens dans le développement de la gravure d’interprétation à l’époque moderne. Dès les premières années du XVIIe siècle, Rubens donne en effet une réelle impulsion à cette industrie, cherchant à explorer l’ensemble des potentialités interprétatives de la gravure. S’il se tourne en partie vers ce medium à des fins mercantiles, il entend surtout par ce biais propager son credo artistique. Cet intérêt pour l’estampe lui serait venu en Italie alors qu’il se trouve en contact avec les œuvres de certains de ses éminents prédécesseurs (Raphaël, Titien ou Le Parmesan) ayant fait usage de la gravure dans le but de diffuser plus largement leur production. Alors qu’il revenait d’habitude à l’éditeur d’obtenir des dessins, de diriger la taille et l’impression des planches et de payer les différents acteurs impliqués dans l’exécution des œuvres, Rubens choisit d’endosser ce rôle en participant à chaque étape de la réalisation des estampes.

2L’ouvrage est structuré autour d’une première partie formée par les essais d’Hans Jakob Meier et de Jeremy Wood, puis d’une partie consacrée au catalogue des œuvres, et enfin d’une partie dédiée aux sources, accompagnées de renvois qui facilitent grandement la lecture. Le catalogue, qui se compose de 92 notices très complètes, est classé par noms de graveurs dans l’ordre chronologique de leur collaboration avec le maître.

3Si plusieurs historiens d’art ont déjà souligné l’importance de l’implication de Rubens dans la réalisation d’estampes d’interprétation d’après ses œuvres peintes, l’ouvrage de Hans Jakob Meier aborde avec précision diverses problématiques spécifiques à la gravure comme celles des inscriptions qui accompagnent l’image mais aussi des dédicaces, des privilèges et des problèmes d’inversion inhérents à la fabrication d’une estampe. Dans son essai introductif, Hans Jacob Meier mène une étude sur les différentes étapes menant à l’élaboration des œuvres. Il détaille la variété des corrections qui ont été portées par Rubens sur les épreuves d’essai, qu’elles concernent des éclaircissements ou des assombrissements, et revient amplement sur les techniques auxquelles l’artiste a recours dans ces différents cas. Pour exécuter la planche de la Grande Judith par exemple, le graveur Cornelis Galle a d’abord réalisé la composition du modello à la pierre noire, puis Rubens a retravaillé la feuille à l’encre brune à l’aide d’un pinceau et y a appliqué du blanc de plomb pour les rehauts. Il a également recours au lavis gris noir ou brun pour générer les ombres, tandis qu’il emploie du blanc de plomb et de l’aquarelle pour les zones qui nécessitent un éclaircissement. Rubens soumet également des esquisses peintes à l’huile à Lucas Vorsterman afin qu’il les interprète en gravure. Le travail collaboratif nécessaire à la production de ces œuvres, dont les essais de Meier et Wood soulignent l’importance, est brillamment illustré par la partie catalogue de l’ouvrage. Prenons l’analyse de Saint François recevant les stigmates (cat. 11). Van Dyck réalise d’abord le dessin à la pierre noire puis Rubens apporte des corrections à la plume qu’il accompagne de rehauts de blanc de plomb. Enfin, Lucas Vorsterman, par sa technique virtuose, parvient à transposer la richesse des valeurs et des couleurs qui caractérisent la peinture de Rubens. L’essai d’Hans Jakob Meier permet de mettre en exergue les grands objectifs artistiques que Rubens parvient à atteindre en décidant de jouer un rôle actif dans la création des gravures.

4Jeremy Wood propose quant à lui une étude argumentée des étapes du processus de création des œuvres, plaçant la focale sur la matérialité, mais aussi sur la qualité et la fonction des modelli crées par Rubens. Son essai met en effet en évidence l’organisation qui sous-tend la production de ces œuvres. Par ce biais, l’ouvrage tente de répondre à un certain nombre de questions, comme celle de savoir dans quelle mesure Rubens contrôlait la production des gravures qui étaient réalisées sous sa direction ou encore dans quelle mesure la manière dont il envisageait ce suivi de la réalisation des estampes a évolué au cours de sa carrière. Wood montre qu’en dépit d’une étude attentive des modelli, il reste difficile d’envisager le rôle des différentes mains impliquées dans l’élaboration des modèles. Si l’on sait que le graveur Paul Pontius réalisa ses dessins préparatoires lui-même, on ignore encore beaucoup de choses sur les graveurs qui intègrent l’atelier de Rubens par la suite. Réalisaient-ils eux-mêmes leurs dessins ? La production de modelli était-elle répartie parmi les assistants compétents ?

5Tenter de déterminer le rôle de chaque acteur nécessite d’étudier précisément les pratiques de Rubens, de déterminer les techniques les plus couramment utilisées par le peintre et ses graveurs. Wood note tantôt une intervention discrète de Rubens lorsque le dessin de l’atelier reste reconnaissable, tantôt une importante refonte de la composition lorsqu’il revoit considérablement le dessin des assistants. Lors de l’élaboration du modello, Rubens modifie structurellement et formellement ses compositions, parfois de manière expérimentale. Il élargit par exemple les dimensions de ses œuvres grâce à l’ajout de bandes de papier et de feuilles supplémentaires. Le travail de retouche par Rubens peut avoir lieu en plusieurs étapes échelonnées sur plusieurs années. L’auteur remarque également un changement graduel de la manière dont Rubens collabore avec les graveurs. Si, au début de sa carrière, il indique au graveur les modifications à apporter en retravaillant le modello de façon considérable, vers la fin de sa vie, Rubens finit par ne donner que quelques indications en appliquant négligemment un lavis sur la feuille.

6Rubens s’évertue non seulement à garantir la qualité des gravures mais aussi à éviter leur reproduction incontrôlée par le biais des privilèges qu’il sollicite et qui prennent effet sur trois territoires différents : dans les Pays-Bas du Sud mais aussi dans les Provinces-Unies et en France. La reproduction exacte d’une œuvre peinte en gravure n’est pas le but de Rubens. Il produit ainsi des estampes qui sont considérablement modifiées par rapport aux modèles peints. L’ouvrage montre que chaque estampe lui donne l’occasion de reconsidérer ses œuvres peintes et constitue en cela un prolongement de son travail de peintre dans un médium différent.

7L’ensemble des sources citées sur lesquelles les auteurs s’appuient sont déjà bien connues des spécialistes, telle que la liste des sujets que Rubens souhaite traiter en gravure qui apparaît dans une lettre adressée en janvier 1619 à Pieter van Veen, le frère de son maître Otto van Veen. Meier et Wood publient néanmoins pour la première fois une copie en couleurs de Pompa Introitus Fernandi de Theodoor van Thulden, qui se trouve dans la collection de l’Osterreichisches Theatermuseum de Vienne (p. 322). L’ouvrage reproduit les structures architecturales inventées par Rubens servant au décor de l’entrée triomphale du cardinal Ferdinand d’Autriche (1609-1641) à Anvers en 1635.

8Lorsque le lecteur se saisit de la publication d’Hans Jakob Meier, il est frappé par la qualité de sa mise en page et de ses reproductions. Au sein du catalogue, les images présentant tour à tour le même détail tantôt sur le modello dessiné, tantôt sur l’épreuve d’essai ou sur la gravure finale, viennent brillamment illustrer les différentes phases de conception des œuvres. Alors que les volumes du Corpus Rubenianum Ludwig Burchard – ayant pour objectif de constituer le catalogue raisonné de l’œuvre de Rubens – n’évoque que brièvement les estampes exécutées sous le contrôle du maître, cette étude contribue sans aucun doute à une meilleure compréhension de cette production.

Haut de page

Notes

1 Voir Norberto Gramaccini et Hans Jakob Meier, Die Kunst der Interpretation, französische Reproduktionsgraphik 1648-1792, Berlin, Munich : Deutscher Kunstverlag, 2002 ; Norberto Gramaccini et Hans Jakob Meier, Die Kunst der Interpretation, italienische Reproduktionsgraphik 1485-1600, Berlin, Munich : Deutscher Kunstverlag, 2009.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Blanche Llaurens, « Hans Jakob Meier, avec une contribution de Jeremy Wood, Die Kunst der Interpretation. Rubens und die Druckgraphik »Regards croisés, 11 | 2021, 171-173.

Référence électronique

Blanche Llaurens, « Hans Jakob Meier, avec une contribution de Jeremy Wood, Die Kunst der Interpretation. Rubens und die Druckgraphik »Regards croisés [En ligne], 11 | 2021, mis en ligne le 01 juillet 2023, consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/regardscroises/425

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search