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Lectures croisées de l’actualité – recensions françaises et allemandes

Elisa Ronzheimer, Poetologien des Rhythmus um 1800. Metrum und Versform bei Klopstock, Hölderlin, Novalis, Tieck und Goethe

René-Marc Pille
p. 133-135
Référence(s) :

Elisa Ronzheimer, Poetologien des Rhythmus um 1800. Metrum und Versform bei Klopstock, Hölderlin, Novalis, Tieck und Goethe, Studien zur deutschen Literatur, 224, Berlin/Boston : De Gruyter, 2020, 214 pages

Notes de la rédaction

DOI: https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.57732/rc.2022.12.94986

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Crédits : De Gruyter
  • 1 Propos consignés dans le journal (Tagebuch) d’Eduard Wedekind en date du 16 juin 1824, dans id., Be (...)

1« La métrique est furieusement difficile ; ils sont peut-être en Allemagne 6 ou 7 à la comprendre. » Die Metrik ist rasend schwer ; es sind vielleicht 6 oder 7 in Deutschland, die sie verstehen. »1) Cette boutade de Heinrich Heine – qui ne dit pas s’il se comptait lui-même parmi les métriciens dignes de ce nom –, est là pour rappeler la complexité voire le caractère hétérogène du vers allemand, fondé sur des principes et traditions contradictoires : la métrique alternante introduite par Opitz par émulation avec le modèle français, la métrique antiquisante d’inspiration gréco-latine adaptée par Klopstock, sans oublier le vers allitératif (Stabreim) emprunté au XVIIIe siècle à l’ancienne poésie germanique. S’il est parfaitement soutenable d’aborder la question de manière descriptive – et les ouvrages « techniques » sur la Verslehre allemande abondent –, une approche historique est d’autant plus bienvenue que la métrique a longtemps constitué un enjeu esthétique voire politique dans l’espace européen : la fameuse « bataille d’Hernani » n’a-t-elle pas été déclenchée par un enjambement contraire aux règles classiques ? Enjeu en outre d’ordre national dans l’Allemagne du XVIIIe siècle, où le combat contre les normes venues de France, jugées trop contraignantes et artificielles, furent vigoureusement combattues à partir du Sturm und Drang.

2Tout en déployant de solides connaissances techniques sur son objet, c’est précisément dans une perspective historique que se situe le présent ouvrage, à l’origine une thèse de doctorat soutenue en 2018 à l’université de Yale, et dont l’amorce ne manque pas de rappeler la dimension polémique de son objet au sein de la culture allemande. Il s’ouvre en effet sur les railleries de Nietzsche empruntées au Gai savoir où celui-ci s’en prend à l’omniprésence et à la prétendue omnipotence du langage versifié, qu’il qualifie de « superstition » ayant fait de tout un chacun, depuis les temps anciens jusqu’à ses contemporains, un « bouffon du rythme » (« zum Narren des Rhythmus », p. 1). Le dessein de l’auteure n’est pas toutefois de combattre ce que, résumant la pensée du philosophe intempestif, elle qualifie de « fétichisme du rythme » (« Rhythmus-Fetischismus », p. 1), mais de montrer comment les concepts de mètre et de rythme tels qu’ils ont été redéfinis en Allemagne à la fin du XVIIIe siècle ont pu servir de fondement à la modernité littéraire.

  • 2 Clémence Couturier-Heinrich, Aux origines de la poésie allemande. Les théories du rythme des Lumièr (...)
  • 3 Janina Wellmann, Die Form des Werdens. Eine Kulturgeschichte der Embryologie, Göttingen : Wallstein (...)

3S’inscrivant dans la lignée des travaux de Clémence Couturier-Heinrich2 et de Janina Wellmann3, l’étude d’Elisa Ronzheimer prend en compte un corpus d’auteurs dont la liste de noms prestigieux est là pour rappeler combien les réflexions poétologiques élaborées autour du rythme ont passionné le champ littéraire germanophone autour de 1800 : de Klopstock à Brentano, en passant par Karl Philipp Moritz, Hölderlin, Tieck, Novalis, Goethe et Schiller, le parnasse allemand de l’époque est quasiment au complet. Quant à l’absence de bornes temporelles précises dans le titre de l’ouvrage, elle est au fond un signe de richesse car elle se substitue à une classification d’ordre esthétique : le « moment » 1800 ne peut en effet se réduire à un seul courant littéraire, puisqu’il englobe à la fois le classicisme et le romantisme allemands, alors complémentaires avant de devenir antagonistes – féconde émulation qui allait engendrer ce miracle poétique que sont les grandes élégies hölderliniennes.

  • 4 Henri Meschonnic, Critique du rythme. Anthropologie poétique du langage, Paris : éditions Verdier, (...)
  • 5  Auf den Brettern, die die Welt bedeuten , extrait du poeme Aux amis (An die Freunde) de 1802. Sc (...)

4Autre sommet lyrique qui fait toute l’originalité de la poésie allemande d’alors : les rythmes libres mis en œuvre par le jeune Goethe dans Prométhée et Ganymède où il brise en quelque sorte le carcan de la métrique. Or la question du rapport conflictuel ou plutôt de la tension productive entre le mètre et le rythme – question sur laquelle s’est abondamment penché le regretté Henri Meschonnic4 et auquel l’auteure ne manque pas de se référer (p. 16 et 92) – constitue précisément le fil rouge de cette étude. Le genre lyrique y tient certes une place centrale avec de substantiels développements autour de la métrique antiquisante. Mais le genre dramatique n’en est pas oublié pour autant – domaine essentiel quand on sait la place tenue par le théâtre en Allemagne, Schiller ayant proclamé ni plus ni moins que « les planches signifient le monde » (« Bretter, die die Welt bedeuten »5) – en retraçant notamment le débat mené en 1797 par Goethe et ce dernier dans leur correspondance autour de la mise en vers de la trilogie de Wallenstein (p. 141-145), ce dernier assignant au rythme la mission de placer toute œuvre dramatique sous son entière « juridiction » (« Gerichtsbarkeit », p. 141). Quant au genre épique, il occupe dans cette étude toute la place qu’il mérite dans la mesure où la version germanique de l’hexamètre élaborée par Klopstock à partir du modèle antique et défendue dans son essai de 1779 De l’hexamètre allemand (Vom deutschen Hexameter) a constitué la forme de la grande poésie épique en langue allemande, inaugurée par La Messiade (Der Messias) du même Klopstock et que Goethe allait illustrer de virtuose manière avec sa version du Roman de Renard (Reineke Fuchs) ainsi que par Hermann et Dorothée. Toutefois et avant même de tomber en désuétude, la forme en question avait été moquée par les contemporains, ainsi que le rappelle l’auteure en se référant au récit parodique de Clemens Brentano Conte du maître d’école Klopstock et ses cinq fils (Märchen vom Schulmeister Klopstock und seinen fünf Söhnen (p. 21-22) – mais l’on songe également au Diable de Christian Dietrich Grabbe qui, dans la pièce Raillerie, satire, ironie et signification cachée (Scherz, Ironie, Satire und tiefere Bedeutung), ouvre La Messiade pour s’endormir et tombe de sommeil dès le premier vers…

5Étude très fouillée et qui prend en compte l’ensemble des recherches sur la question, y compris au plan international et multilingue, ainsi qu’en témoigne l’abondante bibliographie – ce qui devrait aller de soi mais n’en mérite pas moins d’être souligné car bien des études produites par la germanistique allemande ont une fâcheuse tendance à ignorer les publications écrites dans d’autres langues que l’allemand et l’anglais –, cet ouvrage assure à Elisa Ronzheimer, actuellement enseignante à l’université de Bielefeld, une place éminente parmi les spécialistes de métrique allemande, aussi bien au plan technique qu’historico-critique.

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Notes

1 Propos consignés dans le journal (Tagebuch) d’Eduard Wedekind en date du 16 juin 1824, dans id., Begegnungen mit Heine : Berichte der Zeigenossen, éd. par Michael Werner dans le prolongement de H. H. Houben, Gespräche mit Heine, Hambourg : Hoffmann et Campe, 1973, vol. 1/2 (1797–1846), p. 96. (Traduction de René-Marc Pille).

2 Clémence Couturier-Heinrich, Aux origines de la poésie allemande. Les théories du rythme des Lumières au romantisme, Paris : CNRS éditions (coll. « De l’Allemagne »), 2004.

3 Janina Wellmann, Die Form des Werdens. Eine Kulturgeschichte der Embryologie, Göttingen : Wallstein (Coll. Wissenschaftsgeschichte), 2010.

4 Henri Meschonnic, Critique du rythme. Anthropologie poétique du langage, Paris : éditions Verdier, 1982.

5  Auf den Brettern, die die Welt bedeuten , extrait du poeme Aux amis (An die Freunde) de 1802. Schillers Werke, Nationalausgabe, begr. von Julius Petersen, […] hrsg. von Norbert Oellers [e. a.], Weimar, 1943 sq., vol. 2 I, p. 226. (trad. de R.-M. P.).

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Pour citer cet article

Référence papier

René-Marc Pille, « Elisa Ronzheimer, Poetologien des Rhythmus um 1800. Metrum und Versform bei Klopstock, Hölderlin, Novalis, Tieck und Goethe »Regards croisés, 12 | 2022, 133-135.

Référence électronique

René-Marc Pille, « Elisa Ronzheimer, Poetologien des Rhythmus um 1800. Metrum und Versform bei Klopstock, Hölderlin, Novalis, Tieck und Goethe »Regards croisés [En ligne], 12 | 2022, mis en ligne le 01 juillet 2023, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/regardscroises/347

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