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Lectures croisées de l’actualité – recensions françaises et allemandes

Dieter Burdorf, Zerbrechlichkeit. Über Fragmente in der Literatur

Christoph Haffter
p. 119-120
Référence(s) :

Dieter Burdorf, Zerbrechlichkeit. Über Fragmente in der Literatur, Kleine Schriften zur literarischen Asthetik und Hermeneutik, 12, Gottingen : Wallstein Verlag, 2020, 136 pages

Notes de la rédaction

https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.57732/rc.2022.12.94981

Texte intégral

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Crédits : Wallstein Verlag

1Comment expliquer notre fascination pour les fragments littéraires ? Telle est la question que se pose Dieter Burdorf dans un petit ouvrage regroupant huit essais. Le titre du livre indique la direction dans laquelle Burdorf cherche une réponse : le fragment littéraire nous intrigue parce qu’il nous rappelle, de par son inachèvement ou ses mutilations, la fragilité fondamentale de l’existence humaine. L’expérience d’un fragment du passé se distingue ainsi par une tension entre deux pôles : d’une part, nous regrettons la perte de l’œuvre intacte, mais d’autre part, nous sommes émerveillés par ce qui, de cette œuvre, a résisté au temps. Pour justifier l’hypothèse d’une polarité entre finitude et perdurance qui soutiendrait la fascination pour le fragmentaire, Burdorf ne se restreint pas aux fragments strictement littéraires. Afin de comprendre l’attrait du fragment littéraire, il faut élargir l’investigation aux autres arts, notamment à la sculpture et à l’architecture. Ici, le fragmentaire se manifeste dans le corps mutilé qu’est le torse et dans l’habitat endommagé, le monde de la vie (Lebenswelt) détruit que présente la ruine. C’est la deuxième idée qui guide l’ensemble des essais de Burdorf. Le regard élargi nous fait voir que le fragment, le torse et la ruine représentent des totalités d’écriture, de corps et de lieu de vie en tant que totalités absentes, perdues.

2Si les objets de l’étude de Burdorf n’ont rien de surprenant – de l’Acropole et Palmyre, la poésie de Hölderlin et Rilke, le Torse du Belvédère et les sculptures de Rodin jusqu’aux réflexions de Winckelmann, de Goethe, des premiers romantiques, de Simmel et Benjamin –, les essais en font ressortir quelques nouvelles interprétations. Le cœur du livre est le septième chapitre dans lequel Burdorf propose une nouvelle lecture de la théorie du fragment de Friedrich Schlegel. L’idée est aussi simple que provocatrice : les fameuses réflexions sur le fragment, que Schlegel présente sous forme de fragments, ne concerneraient pas, en vérité, le fragment littéraire. Schlegel élabore, selon Burdorf, non pas une théorie du fragment, mais une théorie de l’aphorisme littéraire. L’aphorisme serait une forme littéraire qui simule le fragment sans en être un. Ces fragments simulés ne doivent pas être confondus avec les deux types de fragments littéraires véritables : le fragment lié à l’histoire de la transmission et le fragment lié à l’histoire de la production de l’œuvre. Dans le premier cas, une œuvre existe dans un état fragmentaire parce qu’elle a été abîmée après son achèvement, dans le deuxième cas, l’œuvre est restée inachevée. Dans les deux cas, le manque fascine parce qu’il témoigne de la fragilité de l’existence humaine. Cela ne s’applique pas aux fragments romantiques. Certes, la simulation-fragment que célèbre Schlegel exprime le déchirement moderne, mais elle achève cette expression d’une manière souveraine. Les véritables fragments des romantiques ne sont pas les œuvres publiées sous ce titre, mais les nombreux projets abandonnés et inachevés, comme la Lucinde de Schlegel ou le Henri d’Ofterdingen de Novalis dont il n’existe que les premières parties.

3Si la distinction conceptuelle entre les trois types de fragments – perte, inachèvement et simulation – est bien exposée, on peut néanmoins avoir des doutes sur sa pertinence pour l’étude des œuvres littéraires. Burdorf recentre la notion de fragment autour des questions philologiques : la reconstruction des circonstances de production et de transmission de l’œuvre remplace la question de son apparence, sa forme matérielle qui est l’objet de l’expérience esthétique. Le caractère fragmentaire d’une œuvre est ainsi compris non pas comme une catégorie esthétique, mais comme un fait historique. Du point de vue de l’expérience esthétique d’un texte, le fait que son auteur·e ait prévu une suite ou ait seulement fait semblant, est secondaire. Ce qui compte d’abord, ce n’est pas le savoir des circonstances historiques, mais la facture de l’œuvre, comment le texte se présente. À ce niveau-là, la distinction entre le fragment et le tout devient alors beaucoup plus difficile à justifier. Elle concerne le problème de la forme littéraire. Burdorf ne l’aborde pas. La fascination du fragmentaire qu’il essaie d’éclaircir est essentiellement une fascination historique.

4Cette prévalence des faits historiques sur l’apparence esthétique dans la conception du fragment explique pourquoi, dans les essais de Burdorf, l’étude de textes littéraires prend une place curieusement marginale. Il y est largement question des débats sur le ravage de monuments antiques par les colons anglais et les régimes islamistes, sur la destruction d’archives, de bibliothèques et de lieux symboliques comme la cathédrale Notre-Dame de Paris ou le World Trade Center de New York par les catastrophes naturelles, attentats et guerres ; on y trouve des questionnements sur notre attachement sentimental aux biens culturels et des tentatives de rapporter la production fragmentaire à la vie tourmentée des auteur·e·s. Burdorf inscrit ainsi la réflexion sur le fragment littéraire dans les débats contemporains sur la restitution des biens culturels et la dimension politique de la mémoire collective, sans pour autant y défendre des positions précises. Les essais visent plutôt à relier ces débats à la fascination artistique du fragment afin de rendre visible tout un tissu de possibles lignes d’explorations. Nul doute que ce livre d’essais encouragera des recherches approfondies qui s’en inspireront.

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Pour citer cet article

Référence papier

Christoph Haffter, « Dieter Burdorf, Zerbrechlichkeit. Über Fragmente in der Literatur »Regards croisés, 12 | 2022, 119-120.

Référence électronique

Christoph Haffter, « Dieter Burdorf, Zerbrechlichkeit. Über Fragmente in der Literatur »Regards croisés [En ligne], 12 | 2022, mis en ligne le 01 juillet 2023, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/regardscroises/304

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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