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Comptes rendus

Annie Renoux, Château et pouvoirs en Champagne : Montfélix, un castrum comtal aux portes d’Épernay

Mélinda Bizri
p. 489-490
Référence(s) :

Annie Renoux, Château et pouvoirs en Champagne : Montfélix, un castrum comtal aux portes d’Épernay, Caen, Presses universitaires de Caen, 2018, 455 p. (Publ. du CRAHAM, série antique et médiévale).

Texte intégral

1Annie Renoux livre une étude complète d’un site - et d’un territoire - fouillé et analysé historiquement durant plusieurs décennies. Les fouilles programmées se sont tenues entre 1983 et 1995 et le programme de recherche s’est ensuite poursuivi au sein de plusieurs laboratoires universitaires à Reims, Le Mans puis Rennes-Nantes (CReAAH depuis 2012 - pas de date de fin renseignée). Ce programme rejoint les grands projets de fouilles archéologiques - aujourd’hui rares sur cette thématique - qui ont été lancés sur des sites castraux d’importances variables dans les années 80-90 à la suite d’études pionnières comme celles de Rougiers ou Essertines par exemple. Peu de ces programmes d’envergure, qui ont occupé plusieurs décennies avant les années 2000, ont abouti à une publication telle que celle proposée par Annie Renoux ici (citons Andone, par Luc Bourgeois, publié dans la même collection en 2009, reprenant par ailleurs les fouilles passées d’André Debord ; et récemment Albon, par Jean-Michel Poisson en 2022 aux éditions du Ciham) ; c’est-à-dire dans un format monographique qui rassemble et/ou articule les différents aspects d’une enquête menée dans le cadre de recherches universitaires, sous le faisceau de questionnements à la fois archéologiques et historiques. On notera la durée impressionnante qui s’est écoulée entre le terrain et la publication (qui n’est pas propre à ce site ou à Annie Renoux), qui met en évidence le temps nécessairement incompressible de l’analyse et des études post-fouilles et archivistiques d’une part, et qui soulève une interrogation sur le rythme contraint de la production de rapports d’opérations archéologiques d’autre part. Tout en étant une étape incontournable de plus en plus normalisée de l’archéologie, la littérature produite dans les rapports reste peu diffusée et/ou utilisée, bien qu’elle occupe une part importante du temps alloué à la synthèse des recherches. Ici, les rapports ne sont pas cités en bibliographie, ce qui est dommage car il s’agit bien d’une source de documentation majeure où se concentrent les preuves du discours archéologique, dont les photographies des campagnes de terrains, les coupes etc., et dont la monographie de synthèse, en raison de son format papier limitant, ne peut multiplier la reproduction. C’est finalement ce qui nous aura le plus manqué à la lecture d’une écriture cependant précise et démonstrative : la publication d’un nombre trop limité de plans de détails (et de coupes) de la fouille et son illustration (seulement 200 figures et 29 tableaux en tout).

2L’ouvrage répartit quinze chapitres de numérotation continue en cinq grandes parties. Il suit une progression chronologique pour accompagner la présentation des vestiges archéologiques jusqu’à la quatrième partie, qui engage des réflexions thématiques d’ordre historique et contextuel, la cinquième et dernière partie étant consacrée aux études de spécialistes (mobiliers archéologiques). Dès les premiers vestiges, l’auteur place la présence des vestiges, leur signification et leur résonance, au sein du contexte historique : il est savamment mis en exergue à chaque période présentée. Montfélix (commune de Chavot-Courcourt) se situe aujourd’hui en périphérie d’Épernay (dans la Marne en région Grand-Est) et cet aspect est réévalué tout au long de l’ouvrage par l’auteur qui analyse la centralité et le rôle de Montfélix à chacune des étapes d’occupation du site.

3Un petit établissement éphémère marque une première installation sur l’éperon de Montfélix (ca. 380-425). Il perdure en étant occupé de manière épisodique, jusqu’un peu avant le Xe siècle. La première mention d’une « munitio » apparaît (952), du fait des comtes de Vermandois (Herbert III le vieux et Robert) en périphérie de leurs terres, aux portes de la Champagne, où s’opposent rois et archevêques pour le contrôle de voies de communication, et dans un contexte d’usurpations des terres. Le castrum comtal prend son essor au Xe siècle au sommet de la plateforme subrectangulaire (29 x 25 m), la butte nord, soit un relief que l’on convertit opportunément en motte avec le creusement de fossés (largeur 13 m, hauteur entre 4 à 4,5 m). Trois phases caractérisent ce nouveau pôle châtelain : une tour carrée sur poteaux, de 6 m de côté, a été identifiée avec sans doute un étage accessible par une tourelle ou un couloir d’accès défensif, l’ensemble ceint d’une palissade et porte fortifiée ; puis la tour est démolie et un bâtiment rectangulaire est construit (maison de 11 x 7 m) avec une galerie, sans vocation défensive ; enfin, ce bâtiment est modifié et agrandi.

4De nouveaux édicules sur poteaux ou sablières et excavés font leur apparition sur cette butte nord. La vocation de la maison est considérée comme polyvalente (domestique), sans espaces artisanaux ni même cultuel avéré (sans toutefois totalement l’exclure, par la présence d’espace oratoire ou de chapelle). Cet ensemble constitue un grand complexe aristocratique qui continue de se construire en pierre fin Xe-début XIe siècle (datation par les monnaies) : bâtiment carré (10,2 m hors-œuvre) avec des agencements internes élaborés (deux nefs, cheminée à piédroit), annexe à silo, cour, rempart et chemin que gaine un talus aménagé (pierre et montants verticaux bois), fossés, dépendances en bois et puits central. Il constitue un moyen de pression sur le complexe archiépiscopal d’Épernay avant 1020. La vocation du bâtiment principal sans étage, est celle d’une « domus » (et non d’une « aula », l’auteur présentant un argumentaire sur ce point à chaque proposition des fonctions par phase), soit une maison polyvalente à fonction mixte (comme celui le précédant), à savoir semi-privé (résidence, cuisine). La construction d’autres bâtiments fait supposer l’existence d’une mesnie guerrière ou domestique.

5Le complexe fait à nouveau l’objet d’une reconstruction (aménagements castraux du comte Thibaud Ier dans le second tiers du XIe siècle). Cette fois-ci l’édifice maçonné, barlong, adopte un étage flanqué d’un appendice turriforme, aux espaces cloisonnés très entretenus, comportant une cheminée murale, alors que commence à se structurer une basse-cour. Cet état marque l’apogée des aménagements d’envergure (« domus » de la basse-cour comprise) avec des inconnues persistantes concernant la présence d’un lieu de culte sur un des espaces de l’éperon. L’emplacement de la collégiale Saint-Aignan, transformée en prieuré en 1135 - pour lequel l’auteur n’a d’ailleurs trouvé aucun indice archéologique -, est donc supposé ailleurs sur le site, peut-être dans le secteur nord-est. Quelques travaux participent ensuite de l’artificialisation des espaces de l’éperon (basse-cour avec création des fossés et renforcement du talus de barrage, motte sud) jusqu’au début du XIIIe siècle, aboutissant au relief actuel de l’éperon, à mottes multiples.

6Les données textuelles (ca. 1120/1125, ca. 1201/1214) sont revues pour mettre en lumière l’importance des sites seigneuriaux et les conditions de leur existence (le pourquoi de leur émergence) en considérant les lignages (enquête anthroponymique, généalogie, succession) et l’économie (défrichement et exploitation forestière, chasse) dans un espace géographique dépassant largement le lieu de Montfélix. Un second volet de l’étude historique centre le propos sur les petits lignages et autour des liens comtaux et royaux (réseau vassalique, administration territoriale), démontrant l’appartenance des différents seigneurs ou lignages de Montfélix à une petite aristocratie vassale du comte. Quelques paragraphes apportent un éclairage sur les seigneuries ecclésiastiques, le village et le territoire alentours (hameaux, écarts, grange). Un chapitre couvrant une large chronologie (de la fin du Moyen Âge à nos jours) précise enfin les aléas de l’histoire du site après son déclin (pas de mobilier retrouvé après le XIIIe siècle) : site démilitarisé et en friche, déplacement du prieuré, essor de Brugny (mainmise de ces seigneurs sur Montfélix), ravages de la Guerre de Cent ans, épisodes des guerres de Religion, essor de la viticulture au XVIIIe siècle et évolution du peuplement moderne et contemporain de la paroisse.

7Les études de mobiliers sont placées en fin d’ouvrage, présentant pour chacun des domaines les spécificités rencontrées pour un corpus présenté comme pauvre en raison sans doute de forte récupération des matières/objets et de la propreté des sols. Les objets métalliques et osseux et le verre ont été récoltés sur la butte nord en majorité, et montrent un contexte aisé, avec une tabletterie qui tend à disparaître après les Xe-XIe siècle et une pression militaire qui est quasi-absente de ce corpus. La céramique (corpus de 43.993 tessons, situés fin IVe- jusqu’au XIIIe siècle) a pâti d’un manque d’études sur ce secteur pour la mise en place des ensembles, et dans le même temps, a permis de mettre en évidence une production locale. Quelques remarques concernent les matériaux de construction et des pots de poêle du XIIe siècles. L’étude des ossements rapportent une conclusion de consommation conforme à celle retrouvée dans les sites élitaires en terme d’alimentation (abattage de jeunes porcs, paon et palombe parant les tables), avec un bémol rencontré sur les restes de gibiers/espèces chassées, moins nombreux qu’attendus.

8Au terme d’un récit dense, argumenté et démonstratif, appuyé d’une bibliographie intégrant les publications les plus récentes, l’auteur réussit à restituer l’histoire des installations de l’éperon (formes et fonctions) et du territoire dans lequel il s’inscrit (interactions politiques, économiques, géographie). Les campagnes de fouilles se placent dans les années 80-90, ce qui explique sans doute le peu de photographies présentées. On soulignera que malgré les zones d’ombre compromettant la connaissance complète du site - motte sud peu investiguée par exemple, fait regretté par l’auteur -, la fouille en aire ouverte large tend à englober de manière exhaustive l’occupation de la butte nord. Cela était plus fréquemment le cas dans les fouilles de cette fin du xxe siècle, et rend possible, même avec les lacunes que le terrain peu connaître, une restitution des plans des bâtiments. Aujourd’hui, une approche de terrain par fenêtres de fouilles souvent assez réduites, dans des projets beaucoup plus courts et moins ambitieux, concourt à formuler des hypothèses plus fragiles, et en sollicitant davantage de schémas préétablis, avec pour conséquence une mise en évidence de vestiges moins pertinente. Le discours historique est ici très solide et présent ; il laisse peu de place à une investigation croisant d’autres sciences parvenant à décrypter les vestiges archéologiques et leur donner un contexte, comme le peuvent aussi une approche par les sciences de l’environnement par exemple (géomorphologie, géoarchéologie dont la géochimie), ou bien par d’autres méthodes d’investigations non invasives telles que les technologies d’imagerie lidar ou les outils de la géophysique, méthodes que l’on rencontre maintenant davantage dans les études de sites castraux, et qui aident à questionner et documenter autrement la localisation du peuplement de l’éperon (village et localisation des lieux de culte) et/ou l’exploitation de ce milieu, sur le temps long.

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Pour citer cet article

Référence papier

Mélinda Bizri, « Annie Renoux, Château et pouvoirs en Champagne : Montfélix, un castrum comtal aux portes d’Épernay »Revue archéologique de l’Est, Tome 72 | 2023, 489-490.

Référence électronique

Mélinda Bizri, « Annie Renoux, Château et pouvoirs en Champagne : Montfélix, un castrum comtal aux portes d’Épernay »Revue archéologique de l’Est [En ligne], Tome 72 | 2023, mis en ligne le 20 décembre 2023, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rae/17941

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Auteur

Mélinda Bizri

Ingénieure d’études en archéologie, Université de Bourgogne, UMR 6298 ArTeHiS

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