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Dossier
Contributions scientifiques

La fiction au service du réel ? L’énonciation des récits de faits divers dans l’émission radiophonique Hondelatte raconte

Marie-Caroline Neuvillers

Résumés

Diffusée depuis 2016 sur Europe 1, Hondelatte raconte a su fédérer une communauté d’auditeurs fidèles autour de récits de faits divers racontés par son narrateur éponyme. Outre le contenu de ces histoires, le dispositif sonore et le ton du journaliste apparaissent comme des éléments clés du succès de l’émission : chaque récit repose sur l’incarnation de personnages par le narrateur, à travers des effets de voix mais aussi des sons d’ambiance et de la musique. En cherchant ainsi à produire un effet de réel, en matérialisant les événements et les actions racontés, la narration tend finalement à la fictionnalisation de ces récits.

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Texte intégral

1Diffusé depuis 2016 sur Europe 1, Hondelatte raconte est devenue, en l’espace de quelques années, un rendez-vous quotidien pour de nombreux auditeurs. Écoutée en direct lors de sa diffusion en radio du lundi au dimanche, ou en podcast, l’émission réunit des auditeurs fidèles qui, chaque jour, découvrent ou redécouvrent au son de la voix de son animateur un nouveau récit. Celui-ci n’a rien de fictionnel, bien au contraire, sa véracité constitue l’un de ses points d’intérêts principaux. D’abord envisagé comme une émission de faits divers, Hondelatte raconte a peu à peu élargit le spectre de ces récits à des portraits, des parcours ou autres événements médiatiques.

  • 1 Hondelatte raconte s’inscrit également dans une tradition d’émissions du même genre sur Europe 1, n (...)

2S’il est bien loin d’être le seul du genre, le programme radiophonique a su se distinguer de ses concurrents comme Affaires Sensibles (France Inter) ou L’Heure du Crime (RTL) grâce à son animateur éponyme. En novembre 2022, Médiamétrie classait l’émission au troisième rang des podcasts les plus écoutés, devant Affaires Sensibles et L’Heure du crime, respectivement au rang 5 et 12. Durant l’été 2023, l’émission atteint 7,2 millions d’écoutes en podcast. Malgré des audiences en baisse pour la station de radio elle-même, le programme reste depuis sept ans parmi les plus écoutés d’Europe 1, tirant son épingle du jeu depuis sa création1. Les changements successifs de cases horaires témoignent de son succès, la grille de programme lui accordant progressivement plus de temps mais donnant également à son animateur plus de latitude sur la nature des sujets traités en lui confiant en 2017, par exemple, une tranche horaire dédiée au traitement de l’actualité.

3Au fur et à mesure des années, l’émission a également su se renouveler, en proposant des formats différents comme autant d’expérimentation et de nouvelles propositions pour les auditeurs : ainsi, au-delà de la formule classique (un récit suivi de commentaires avec un invité) il est possible de découvrir des affaires par thématiques, autour des femmes criminelles ou des crimes d’argent, mais aussi par situation géographique avec le récit de « Meurtres en Bretagne » ou de « Crimes sur la Côte d’Azur », par période avec les « Crimes du 19ème siècle » ou encore « Hondelatte raconte… une année » retraçant par épisode les grands événements des années 1970, 1992 ou 2006. Proposées en podcasts, ces émissions, une fois regroupées par thèmes, sont qualifiées de séries et bénéficient de visuels spécifiques déclinés de celui de l’émission afin de les identifier et de les distinguer de la formule habituelle. Au-delà du moyen offert aux auditeurs de retrouver ces récits catégorisés par thématiques, il s’agit aussi de les inscrire dans un cadre de réception où l’écoute se fait dans une logique sérielle.

  • 2 Christophe Hondelatte a notamment présenté l’émission télévisée Faites entrer l’accusé sur France 2 (...)

4Ces différents types de formats qui émanent de l’émission principale et ces variations dans les thématiques laissent apparaître que, au-delà des sujets traités, c’est bien la façon de les mettre en récit qui suscite l’adhésion des auditeurs. La narration de Christophe Hondelatte reste au centre de chacune des histoires racontées, sa voix guidant l’auditeur à travers ses différentes étapes et ses rebondissements par des choix stylistiques qui s’inscrivent désormais comme sa marque de fabrique. Depuis 2016, le journaliste nourrit et donne corps à chacun de ces récits, une matérialité aux histoires qu’il raconte par une énonciation et des effets sonores qui ont défini l’identité de l’émission. En adoptant un ton spécifique et reconnaissable, le journaliste, déjà connu du public comme une figure du récit de faits divers2, est parvenu à faire en sorte de la différencier de ses concurrentes malgré une forme pourtant similaire dans sa structure et des histoires parfois identiques : chaque émission se construit en deux parties, la première est consacrée au « récit » de l’événement auquel est consacré le programme ; la seconde est dédiée à une partie d’interview et d’analyse entre le journaliste et un(e) invité(e), témoin ou partie prenante de l’événement narré ou disposant d’une expertise associé à celui-ci.

5La narration proposée par le journaliste d’Europe 1 se construit par le recours à des effets de voix et de sons qui, plus que de conférer une caractéristique au programme, immergent l’auditeur dans son récit par une mise en phase (Odin, 2000) reposant partiellement sur ces éléments sonores : incarnation d’une galerie de personnages, dialogues, musiques et sons d’ambiance, recours à des acteurs de doublage de fiction… Si les événements racontés n’ont rien de fictif, ces éléments tendent paradoxalement à les éloigner de cette dimension de réalité en cherchant à construire un monde suffisamment vraisemblable pour accrocher l’attention de celui qui écoute. Comment, alors, l’énonciation construite par Christophe Hondelatte à travers des effets sonores donne lieu à une fictionnalisation de ces récits oraux ? Et comment, dans ce cadre, la fiction sert-elle le réel dans des récits de faits divers ?

6Afin d’explorer ces questions, nous nous baserons sur l’analyse des récits (soit les premières parties de ces émissions) de quatre numéros d’Hondelatte raconte consacrés à des faits divers. Ces émissions ont été diffusées entre février et décembre 2022. Sur ces quatre numéros, deux concernent des affaires qui ont fait l’actualité récemment, comme celle dite du Grêlé, ou dont la médiatisation a été particulièrement importante, comme celle du meurtre d’Alexia Daval. Parmi les deux autres émissions analysées, l’une est consacrée à l’assassinat d’Orlando Capozzi et intitulé Mic Mac à Saint Domingue et a été choisie en raison des différents de sa mise en scène sonore particulièrement riche du fait de la diversité des lieux évoqués dans l’affaire ; enfin, le tout premier numéro de l’un des formats les plus récemment proposés, intitulé Hondelatte raconte - Cote B a également été inclus à ce corpus, la série étant décrite par Europe 1 comme « la série qui tente de comprendre la psychologie de l’homme derrière “ Le monstre ” ». L’analyse a ainsi d’abord été conduite sur chaque récit dans son intégralité pour identifier les différents types de séquences qui les construisent afin d’opérer un découpage permettant de les analyser de manière spécifique et en les catégorisant : les séquences se rapportant au récit de l’histoire par le journaliste comme narrateur extradiégétique, celles où les personnages se trouvent incarnés par la voix du journaliste, et enfin, les différents effets sonores et la musique qui accompagnent l’ensemble du récit pour figurer une ambiance, des lieux ou des époques.

7En nous concentrant sur l’étude de l’énonciation et de la narration du journaliste, il s’agit donc de comprendre comment le dispositif sonore mis en œuvre participe de la construction de la fictionnalisation et de la mise en phase.

Le dispositif sonore au service de la construction du récit

8S’intéresser à la question du fait divers consiste aussi à s’intéresser à celle du récit comme le rappelle Annick Dubied (Dubied, 2004) en proposant une analyse de sa structure comme genre narratif par le prisme du « modèle de mise en intrigue » de Paul Ricoeur. S’il s’agit d’un genre médiatique, celui-ci peut aussi être appréhendé en tant que genre narratif. Dans le cas d’Hondelatte raconte, au-delà de répondre à des éléments constitutifs du récit, par des critères de temporalité et de présence de personnages (Lits, Desterbecq, 2017), la narration s’inscrit aussi dans un ensemble de choix stylistiques qui traverse l’histoire, lui conférant un degré de proximité avec l’auditeur. En détaillant les différents modes du récit existant, Gérard Genette indique que, loin de n’y avoir qu’une seule manière de raconter, il existe différents degrés et variations du mode narratif. Ainsi « on peut en effet raconter plus ou moins ce que l’on raconte, et le raconter selon tel ou tel point de vue ; […] le récit peut fournir au lecteur plus ou moins de détails, et de façon plus ou moins directe, et sembler ainsi […] se tenir à plus ou moins grande distance ce ce qu’il raconte » (Genette, 1972 :183). Le mode narratif d’Hondelatte raconte est, outre la retranscription de l’événement, nourrit par une multitude de ponctuations sonores qui viennent appuyer les informations données par le journaliste : en soi, si elles ne sont pas nécessaires à la compréhension du récit, elles lui confèrent une matérialité en illustrant des actions ou bien en renforçant des indications sur des lieux.

9Dans « Mic Mac à Saint Domingue », diffusé au mois de septembre 2022, la voix de Christophe Hondelatte est accompagnée par un ensemble de bruitages qui, au-delà d’une simple ambiance sonore, constitue aussi pour l’auditeur le point de départ du récit mais également une manière de rendre soudain tangible et concret le monde invisible que le journaliste cherche à construire. Après une adresse directe à l’auditeur « L’histoire que je vous raconte aujourd’hui, c’est une bouillabaisse », Christophe Hondelatte plante le décor : l’action prend place sur les hauteurs de Cassis, dans les Bouches-du-Rhône. Une fois cette indication donnée, le chant d’oiseaux au loin ainsi que celui des cigales viennent accompagner sa voix qui poursuit son récit. Il s’agit à présent de raconter comment l’homme et la femme dont il est alors question se séparent devant leur maison et montent dans leur voiture respective : « Un petit bécot et Christine Capozzi s’installe dans sa voiture et de sa main droite, elle cherche sa ceinture de sécurité ». Alors qu’il s’agit de représenter la manière dont la femme se met au volant, on peut entendre le bruit d’une portière de voiture qui se ferme et le clic d’une ceinture que l’on attache retentir. Plus loin dans le récit, alors que Christophe Hondelatte raconte comment la femme réalise que l’homme (son mari) qui l’accompagne vient de se faire tirer dessus et prévient les secours, le bruit des touches d’un clavier de téléphone puis la tonalité sont les seuls éléments que l’on peut entendre.

10Quelques minutes après cette introduction, le journaliste en arrive aux prémices de l’enquête et notamment au moment où celle-ci s’intéresse à la possible implication de la femme. L’ambiance sonore prend alors ici une fonction autre que celle de l’illustration. Si le narrateur ne donne pas d’indications sur le fait que la protagoniste est conduite au poste de police pour y être interrogée, c’est bien la couverture sonore que l’auditeur peut entendre en fond qui lui fournit ces informations : des bruits de voix, des sonneries de téléphone, une ambiance de travail qui peut donc rappeler celle d’un commissariat. Il ne s’agit donc pas uniquement de raconter, mais bien de faire entendre l’histoire. Si on cherche ici à retranscrire des situations, on le fait en les rendant les plus « mimétiques » possibles afin d’y immerger l’auditeur, d’une part, et de feindre une forme de réalité dans la narration, d’autre part.

11Ces ambiances et ponctuations sonores, si elles semblent avoir pour but de matérialiser des actions et des événements énoncés par la voix du journaliste, et donc à leur donner une dimension réelle, tendent aussi à construire un monde, à diégétiser : « je diégétise à chaque fois que je construis mentalement un monde et ceci quelle que soit la stimulation de départ » nous indique Roger Odin (Odin, 2004 :18). Cette opération que l’auteur qualifie de figurativisation permet ainsi de produire un « effet de monde » en fixant « les modalités de manifestation » de l’histoire et donnant « les éléments descriptifs dont l’histoire a besoin pour se manifester » (Odin, 2004 :22). Les éléments sonores ayant des fonctions descriptives ou illustratives viennent donc tracer les contours de l’histoire et fournissant à celui qui l’écoute, le moyen de se représenter.

12Pour Odin, l’une des conditions à la diégétisation consisterait en l’effacement du support, le moyen de se détacher des conditions matérielles de la production de l’histoire et du monde dans lequel elle existe pour y être immergée complètement. Dans le cadre du récit radiophonique, le support questionne justement de par son immatérialité, la spécificité de la radio résidant dans le fait « qu’on ne peut y faire l’épreuve de la situation de production » selon Hervé Glevarec (Glevarec, 1999 : 75). Selon l’auteur, son dispositif serait justement ce qui la rendrait en mesure de produire des « effets de réel », selon la notion empruntée à Roland Barthes, pour lesquels il opère une distinction entre effet de réel pragmatique et effet de réel fictionnel, le premier reposant notamment sur un ensemble de conventions et de codes radiophoniques connus de l’auditeur, comme les bruitages par exemple, et ne relevant pas de la fiction. Si l’on peut dire ici que l’ambiance sonore qui habite le récit relève de ces conventions et peuvent donc être considérés en tant qu’effets de réel pragmatiques, l’énonciation des épisodes est loin de ne se construire qu’à travers elle.

Des galeries de personnages incarnées par la voix

13En effet, si Christophe Hondelatte reste le narrateur principal de l’histoire, il incarne également les personnages qui viennent peupler ses récits. En leur donnant vie par sa voix, il éloigne peu à peu de l’auditeur le lieu et le contexte de production de son récit mais aussi son statut de récit médiatique pour basculer vers ce qui pourrait relever de la fiction. Les dialogues que joue Hondelatte dans ses récits ne sont pas nécessairement des retranscriptions de conversations réellement survenues entre les protagonistes des histoires racontées, mais aussi des inventions servant le récit et son avancée. De même, outre les voix et les dialogues interprétés, le ton du journaliste lui-même se fait changeant afin de guider l’auditeur dans son interprétation.

14Dans l’épisode intitulé « Le grêlé, clap de fin », dès l’introduction, sa voix est déjà transformée. Certes, il ne cherche pas ici à incarner directement l’un des personnages de l’histoire à venir, pour autant, celle-ci semble s’adapter à l’atmosphère que l’on cherche à établir, aux protagonistes que l’on va présenter et à l’époque dans laquelle elle s’inscrit : « 1986, le temps de la police à papa, l’époque où au 36 quai des Orfèvres, on travaille au flair, au tarin, au pif, à l’intuition quoi, l’époque bien sûr où on tape les procès verbaux à la machine à écrire […] il n’y a pas vraiment de femmes dans les groupes qui mènent les enquêtes au 36. Il n’y a que des couillus ! Des couillus en complet-veston ». Le timbre de voix plus sombre et les expressions familières employées apparaissent ici comme le moyen de conditionner l’écoute et ce qui va suivre, un point d’entrée dans le récit qui ne correspond pas uniquement au début de l’histoire, mais bien au changement de statut du journaliste qui en devient le conteur. C’est donc aussi une ambiance qui est instaurée ici, un décor qui se dessine par le prisme des mots et les termes qui sont employés. « Police », « 1986 », ou encore « couillus » inscrivent le récit dans une période précise et donnent le ton de l’histoire qui va être racontée. L’amorce par la voix s’accompagne de virgules musicales qui opèrent des transitions entre les séquences du récit. Ainsi, après cette introduction, les premiers personnages de l’histoire font leur apparition par le biais d’un dialogue entre deux hommes :

« - On vient de retrouver une jeune fille morte au troisième sous-sol de la résidence
- À… à quelle adresse précisément monsieur ?
- 116 rue Petit
- Vous… vous ne bougez pas, vous ne touchez à rien hein, on arrive. »

15Ici, ce premier dialogue a une valeur informative. Elle permet à Christophe Hondelatte de donner des indications factuelles sur l’affaire : il s’agit d’un meurtre, la victime est une jeune fille, l’intrigue se déroule à Paris. Les voix se succèdent au fur et à mesure que se déroule l’histoire. Au-delà d’une valeur informative, elles relèvent également d’une valeur émotionnelle, donnant à la fois des détails sur la brutalité du meurtre mais cherchant aussi à provoquer une émotion en adéquation. Aussi, lorsqu’il raconte l’arrivée de la police sur place, le journaliste joue entre une narration extradiégétique et une narration intradiégétique :

« (Narration extradiégétique) Le corps d’une fillette d’environ dix ans, dissimulé sous un tapis. / (Voix 1 - narration intradiégétique) Oh putain, le carnage… T’as vu sa main ? / (Narration extradiégétique) La petite est nue et elle a une main en l’air qui dépasse du tapis. / (Voix 2 - narration intradiégétique) Bon pas trop de doute hein… Elle a été étranglée cette gamine. (Voix 1 - narration intradiégétique) Est-ce qu’elle est morte de ça ? C’est pas sûr, regarde son ventre, c’est un coup de couteau ça… T’as vu les cordelettes ? Y a un moment où elle a été attachée avec ça. Monsieur ! Vous… vous êtes le gardien c’est ça ? vous la connaissez cette gamine ? (Voix 3 - narration intradiégétique) Ouais, ouais… Elle habite la résidence, elle s’appelle Cécile, Cécile Bloch, elle a 11 ans je crois. Enfin, elle avait 11 ans ».

16Ces allers et retours entre les différents types de narration ne sont compréhensibles que par le changement de voix et le changement d’intonation qui en découle. Dans ce cadre précis, trois protagonistes sont présents, pour autant, la perspective narrative reste la même. Il serait plus juste cependant ici de se référer à l’ocularisation de François Jost (Jost, 1994), quand bien même le dispositif énonciatif radiophonique est uniquement sonore, puisque c’est bien grâce au jeu de changements de voix du journaliste que l’auditeur sera en capacité de se figurer la situation. Développant le concept d’ocularisation par le prisme cognitif, François Jost indique que « Le spectateur reconstruit l'espace au cinéma grâce aux inférences qu'il produit à partir des positions de caméra et du calcul de regards que lui suggèrent le montage et les raccords. » (Jost, 1994 :127), l’objectif étant de permettre à ce dernier de connaître et construire « un environnement cognitif ». Bien qu’appliquée au regard, nous pourrions transférer cette notion à celle de l’écoute, puisque c’est bien le son ici qui cherche à guider l’auditeur et transforme, non pas uniquement le point de vue, mais aussi le point d’écoute.

17Le passage d’une voix à une autre, et donc d’un personnage à un autre, est particulièrement reconnaissable lorsqu’il est fait usage d’un accent. Dans « Mic Mac à Saint Domingues », l’intrigue se déroule en partie dans le sud de la France. Dans son récit, lorsque Christophe Hondelatte cherche à retranscrire une conversation téléphonique entre la victime et un potentiel suspect, il le fait avec un accent marseillais particulièrement marqué : « Tu vas dire à ton enculé de Malone, qu’il est mort ici ! C’est fini ! Il dégage ! ». En caractérisant presque de manière caricaturale les protagonistes de l’histoire (l’ensemble des dialogues prenant place à Marseille est teinté de cet accent), il s’agit aussi de leur donner corps, mais aussi une forme de singularité en transformant l’évocation d’un protagoniste de l’histoire en personnage à part entière dont les actions et les mots vont participer à l’avancement du récit.

18Si une partie de l’émission est consacrée à une discussion avec un invité, celui-ci n’est pas nécessairement partie prenante dans l’histoire qui aura été racontée. Il arrive ainsi qu’il s’agisse d’un témoin ou d’une personne ayant un statut d’expert concernant l’affaire en question. Dans une série d’épisodes consacrés à l’affaire Alexia Daval. En préambule, Christophe Hondelatte indique qu’il a préparé ces émissions en s’entretenant, notamment, avec la famille de la victime : « Je vous propose en deux épisodes, et voici le premier, une expérience tout à fait particulière, et je vous le dis, absolument passionnante : revivre l’affaire Alexia Daval à travers le récit de ses parents […] et pour ce récit, je suis venu les voir chez eux ».

19Avec cette annonce, l’auditeur pourrait s’attendre à retrouver le contenu de ces entretiens lors de l’écoute des épisodes. Pourtant, là encore, c’est bien le journaliste et animateur qui choisit d’incarner l’ensemble des voix et donc des personnages. En mettant systématiquement sa voix et ses intonations en jeu, il crée ainsi une forme de cohérence dans la narration, sa voix pouvant également être envisagée comme des formes de jalons au récit : le temps de l’histoire correspond aussi au temps des différentes modulations du timbre sonore, des changements d’accents. Le ton plus conversationnel et journalistique adopté par Christophe Hondelatte dans la discussion avec l’invité marque aussi la fin du récit, une forme de retour au réel, quand bien même l’histoire qui vient d’être contée reste malgré tout ancrée dans la réalité.

Des références directes au monde de la fiction

20Depuis novembre 2022, un nouveau concept est proposé à l’antenne, désormais diffusé le vendredi et le samedi. Intitulé Cote B, sa caractéristique principale réside dans le fait de s’intéresser tout particulièrement à la dimension psychologique des personnes condamnées dans les affaires qui font l’objet d’épisodes. La cote B correspond ainsi à la partie du dossier d’instruction comprenant les expertises psychologiques et psychiatriques des accusés. Il ne s’agit donc plus seulement ici de raconter l’histoire mais aussi d’y apporter une forme d’analyse.

21Si cette démarche s’appuie donc sur un volet scientifique et des archives de dossiers réels, l’introduction, qui tient presque lieu de générique, renvoie directement à la fiction. Cette fois, après celle de Christophe Hondelatte, l’auditeur pourra entendre une seconde voix en préambule du récit, celle de Daniel Beretta. Cet acteur français est notamment connu pour doubler de nombreuses voix pour des fictions au cinéma ou à la télévision. Plusieurs séries télévisées créées par le producteur américain Dick Wolf en particulier permettent de l’entendre lors de chacun de leurs épisodes : New York police judiciaire, New York section criminelle, New York unité spéciale, Londres police judiciaire, Los Angeles police judiciaire. Cette franchise qui démarre dans les années 90 est bien connue du grand public, en particulier pour l’une de ses caractéristiques résidant dans une introduction systématique, variant légèrement d’une série à l’autre. Sur fond noir, le titre de la série apparaît progressivement à l’écran alors qu’au même moment, la voix de Daniel Beretta, dans la version française, énonce un texte.

22Dans New York unité spéciale, voici ce que l’on peut entendre :

« Dans le système judiciaire, les crimes sexuels sont considérés comme particulièrement monstrueux. À New York, les inspecteurs qui enquêtent sur ces crimes sont membres d’une unité d’élite, appelée unité spéciale pour les victimes. Voici leurs histoires. ».

23Et en introduction des épisodes de Cote B, voici ce que l’on peut entendre :

« Dans le système judiciaire français, le dossier d’instruction contient un sous-dossier appelé Cote B. Il rassemble les rapports des experts psychiatres, psychologues et de l’enquêteur de personnalité. Ouvrons l’un de ces dossiers ».

24Cette référence directe à la fiction se construit de deux manières : d’une part par le rythme, qui est similaire à celui du prologue de la série télévisée. Les respirations et les pauses se font aux mêmes moments. Le nombre de mots est lui aussi relativement semblable (une trentaine dans les deux cas) occupant donc le même temps que dans l’épisode. Enfin le ton, plutôt grave, est lui aussi identique dans les deux cas. D’autre part, c’est bien évidemment la voix qui interpelle ici. Intrinsèquement liée à la franchise télévisuelle, elle renvoie directement à la fiction, sa récurrence systématique dans chaque épisode la rendant facilement reconnaissable à un spectateur ayant eu l’occasion d'en visionner n’en serait-ce que quelques-uns.

25On peut s’interroger ici sur la fonction de ce préambule sous la forme d’un clin d’œil. Il semble ici qu’au-delà de chercher à former une simple ressemblance avec la fiction, de « faire comme-ci », il s’agit d’une forme d’imitation. Si Jean-Marie Schaeffer (Schaeffer, 1999) rappelle qu’une relation de ressemblance n’implique pas pour autant une imitation, dans ce cadre on peut néanmoins d’une « causalité mimétique intentionnelle » puisque « la ressemblance est produite d’entrée de jeu dans une finalité mimétique […] elle oriente la production du mimème » (Schaeffer, 1999 : 91). Cette imitation paraît avoir avant tout pour fonction d’accrocher l’attention de celui qui écoute - et qui sera possiblement en mesure d’identifier cette similarité et donc la fiction de référence - mais elle agit aussi comme une forme de promesse (Jost, 1997). En renvoyant au monde de la fiction et au genre policier, l’auditeur construit aussi un ensemble d’attentes quant à ce qui va suivre.

La feintise au service du réel

26L’exemple de Cote B nous paraît représentatif de la manière dont se construit le principe des émissions d’Hondelatte raconte. En effet, dans les épisodes, le lien avec la fiction semble toujours être le moyen de permettre à celui qui écoute d’être en mesure de se figurer des situations, des actions, des personnes en les faisant exister matériellement par la voix et par des effets sonores. Plus que de raconter des histoires, le narrateur cherche à les faire vivre en mettant en place des « effets de réalité » produit, majoritairement, par le narrateur.

27En traitant de l’instance narrative, Gérard Genette indique qu’une instance narrative doit être envisagée « selon les traces qu’elle a laissées […] dans le discours narratif qu’elle est censée avoir produit » (Genette, 1972 : 27). Dans ce cadre, les traces laissées par l’instance narrative apparaissent comme prépondérantes dans la capacité de l'auditeur à « mettre en phase » (Odin, 2000) et donc de fictiviser l’histoire qu’il écoute. C’est bien le journaliste, instance narrative, qui guide l’ensemble du récit - quand bien même il pourrait faire intervenir d’autres voix - en lui donnant corps.

28Même ces effets sonores peuvent parfois paraître maladroits (notamment dans lorsque le journaliste prend des accents qui relèvent presque de la caricature) ou peu crédibles, ils participent néanmoins de la construction de la fictionnalisation. S’agissant de la fictionnalisation dans le cas d’un film, l’opération de mise en phase suppose que « je reverse le travail de l’ensemble des paramètres filmiques au service du récit » et qu’ainsi « lu à la mise en phase, tout devient narratif » (Odin, 2000 : 42). Ici, nous pourrions transférer cette idée à la question de l’écoute, où l’ensemble des sons, dialogues, intonations mais aussi rythmes et mots employés seraient en mesure d’être mis au service de la fictionnalisation. Pour autant, ce processus de fictionnalisation a, paradoxalement, pour fonction de rattacher d’autant plus l’auditeur au réel.

29Si nous pouvons alors considérer le préambule de Cote B comme une imitation, le travail de la voix et du son opéré par Christophe Hondelatte dans les autres émissions, eux, apparaissent plutôt comme des formes de feintise. Le journaliste ne cherche pas ici à tromper l’auditeur mais bien à créer des relations de similarités avec le réel pour conférer au récit une intensité.

30Le fait de reproduire des voix, des accents, construire une ambiance par des sons d’oiseaux lorsque l’action prend place à l’extérieur, ou des sons d’environnement de bureau lorsque la scène se déroule dans un commissariat, ne cherche pas à passer pour la réalité mais seulement à en reconstituer des fragments.

31François Jost, en reprenant les travaux de Käte Hamburger sur la feintise pour les adapter à la question de l’image, propose un ensemble de configurations pour dépeindre plusieurs types de situations repérés à la télévision. Parmi elles, la feintise narrative et la feintise fictionnalisée (Jost, 1995) (que l’on pourrait aussi rapprocher du dispositif de feintise ludique décrit par Jean-Marie Schaeffer) et qu’il nous semble possible de transposer ici une fois de plus à l’écoute : dans le cadre du document filmique, François Jost indique que la feintise fictionnalisée correspond à une reconstitution en cela qu’elle peut transformer, par exemple, « une personne en personnage […] présentifiant le personnage par un acteur » rendant la séquence « du côté du fictionnel » (Jost, 1995 : 172). Dans le cas d’Hondelatte raconte, le journaliste raconte des actions qui se sont effectivement produites, en reproduisant des sons propres au lieu où elles se déroulent, ou en empruntant des expressions propres à l’époque où elles se déroulent. Dans le cas de la feintise narrative, là encore, le récit dépeint des événements réellement survenus, les dialogues écrits et joués par le journaliste relèvent seulement de la mise en scène pour conférer à celui qui écoute une impression de réel.

32En cherchant à reconstituer le réel dans ces récits de faits divers, c’est un processus de fictionnalisation qui est mis à l’œuvre à travers un dispositif sonore qui s’appuie tout particulièrement sur la voix du narrateur. Celui-ci fabrique ainsi un monde spécifique à chaque affaire, le peuplant de personnages auxquels il parvient à donner une singularité, les ancrant dans une époque et des lieux pour les rendre plus vraisemblables encore. Si certaines séquences de dialogues tendent parfois au pastiche, le succès que connaît l’émission depuis sept ans indique un attachement et une adhésion du public à ces mises en scène sonores. On peut malgré tout s’interroger sur la place prépondérante qu’occupe l’animateur dans ces histoires et qui, en faisant de son énonciation une identité forte, semble parfois faire passer au second plan le récit au profit de sa propre figure.

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Bibliographie

DUBIED Annick. Les dits et les scènes du fait divers, Genève : Librairie Droz, Travaux de Sciences Sociales, 2004, 360p.

GENETTE Gérard. Figures III, Paris : Seuil, Collection Poétique, 1972, 288p.

GLEVAREC Hervé. Du canular radiophonique à l'effet de réel, In Jean-Olivier Majastre et Alain Pessin (dir.), Le Canular dans l'art et la littérature, Paris : L'Harmattan, 1999, pp. 75-94.

JOST François. Le spectateur qui en savait trop, Cinémas, volume n° 4, 1994, pp. 121-133.

JOST François, Le feint du monde, Réseaux, volume n° 13, n° 72-73, 1995, pp. 163-175.

JOST François. La promesse des genres, Réseaux, volume 15, n° 81, 1997, pp. 11-31.

LITS Marc, DESTERBECQ Joëlle. Du récit au récit médiatique, Bruxelles : De Boeck, Collection Arts et Cinéma, 2017, 272p.

ODIN Roger. De la fiction, Bruxelles : De Boeck, 2000, 188p.

SCHAEFFER Jean-Marie. Pourquoi la fiction ? Mesnil-sur-l’Estrée : Seuil, Collection Poétique, 1999, 352p.

Émissions d’Hondelatte raconte

Hondelatte raconte. Alexia Daval notre fille, 1er épisode : un genre idéal, Europe 1, mis en ligne le 21 février 2022.

Hondelatte raconte. Patrice Alègre, le tueur en série Toulousain, Europe 1, mis en ligne le 3 septembre 2022.

Hondelatte raconte. Côte B. Le grêlé, clap de fin, Europe 1, mis en ligne le 16 septembre 2022. Hondelatte raconte. Mic Mac à Saint Domingues, Europe 1, mis en ligne le 17 septembre 2022.

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Notes

1 Hondelatte raconte s’inscrit également dans une tradition d’émissions du même genre sur Europe 1, notamment celles animées par Pierre Bellemare autour de récits de faits divers, remis à l’honneur par la station depuis 2023 à travers une série de podcasts intitulés « Les récits extraordinaires de Pierre Bellemare ».

2 Christophe Hondelatte a notamment présenté l’émission télévisée Faites entrer l’accusé sur France 2 de 2000 à 2011.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Marie-Caroline Neuvillers, « La fiction au service du réel ? L’énonciation des récits de faits divers dans l’émission radiophonique Hondelatte raconte »RadioMorphoses [En ligne], 10 | 2023, mis en ligne le 20 mars 2024, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/radiomorphoses/4838 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/radiomorphoses.4838

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Auteur

Marie-Caroline Neuvillers

Marie-Caroline Neuvillers est Maître de Conférences en Sciences de l’Information et de la Communication à Avignon Université et membre du laboratoire Culture & Communication. marie-caroline.neuvillers-prudhon[at]univ-avignon.fr

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Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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