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Position de thèse

Le métier de programmateur musical à Radio France. Analyse d’un groupe professionnel d’intermédiaires culturels de service public à l’ère du numérique

Thèse en Sciences de l’information et de la communication, Université Paris-Panthéon-Assas, (dir. Rémy Rieffel), le 18 décembre 2023
Anastasia Choquet

Texte intégral

  • 1 Nous choisissons d’utiliser le masculin car au moment de notre enquête, la quasi-totalité du groupe (...)

1Cette thèse propose l’analyse d’un groupe professionnel d’intermédiaires culturels de service public, les programmateurs musicaux de Radio France1 . Elle cherche à comprendre comment un groupe professionnel de prescripteurs musicaux s’adapte au développement des technologies numériques tout en gardant sa spécificité de professionnels du service public. Face à la crise de la prescription musicale et à l’intégration de nouveaux outils numériques de travail, nous avons ainsi analysé les jeux de frontières d’un groupe professionnel rattaché à un groupe radiophonique de service public censé se tenir à distance des enjeux commerciaux des radios privées et des logiques algorithmiques des services de streaming.

2Nous avons au départ formulé deux hypothèses. La première est que le groupe professionnel des programmateurs musicaux à Radio France est difficile à définir et que ses frontières sont particulièrement floues au vu de la complexité de l’organisation professionnelle à Radio France. La deuxième hypothèse est que ce groupe professionnel, faisant face à l’intégration de logiciels de programmation musicale à Radio France et à un impératif d’audience et de performance du service public radiophonique, est menacé de disparition.

Méthodologie et cadre théorique

  • 2 Liste des documents :
    - Loi n° 86-1067 du 30 septembre 1986 relative à la liberté de communication (...)

3Cette thèse s’inscrit dans une perspective interactionniste – principalement à partir des travaux de Howard Becker et Everett Hughes – avec une approche méthodologique inductive et compréhensive. Elle est fondée sur une analyse des « récits de pratiques » (Derèze, 2019) des programmateurs musicaux livrés en entretien, mais également sur des entretiens réalisés avec d’autres groupes professionnels impliqués dans la programmation musicale de Radio France. Réalisés entre 2016 et le début de l’année 2020, ces vingt-six entretiens ont été complétés par l’analyse d’un corpus de documents officiels relatifs à la période étudiée2.

Résultats

  • 3 À Mouv’ et à France Bleu, au moment de notre enquête, il n’y a officiellement pas de programmateurs (...)
  • 4 À Fip, les programmateurs et programmatrices remplaçant·e·s programment une part non négligeable de (...)

4Nous avons nuancé nos hypothèses de départ. Concernant notre première hypothèse – la difficulté de définition du groupe professionnel des programmateurs musicaux à Radio France et le flou de ses frontières – nous nous sommes aperçue que le groupe professionnel était d’une part restreint. Au début de nos recherches, il était en effet seulement composé de cinq programmateur·ice·s à France Inter et de six programmateurs à Fip3. Au vu de la rareté de l’emploi, son accès est difficile et s’inscrit dans un temps long où il est nécessaire d’être d’abord programmateur·ice remplaçant·e et de « faire ses preuves » avant de pouvoir prétendre au statut officiel de programmateur·ice musical·e permanent·e4. D’autre part, nous avons constaté que le groupe professionnel était au cœur d’un processus de renforcement de ses frontières encadré par l’entreprise, notamment matérialisé par l’intégration officielle de l’emploi « programmateur·ice musical·e » dans la nomenclature des emplois du Nouvel accord d’entreprise de Radio France, qui a pris effet au 1er mai 2017.

5Néanmoins, malgré ce processus, notre analyse montre qu’un flou important persiste, que ce soit dans la composition interne du groupe professionnel – notamment dans les différences conséquentes de pratiques professionnelles entre les programmateurs de Fip et de France Inter – ou dans ses « conflits juridictionnels » (Abbott, 1988) avec d’autres groupes professionnels autour de la programmation musicale, comme avec les documentalistes ou avec les producteurs et productrices.

6Concernant notre deuxième hypothèse – la menace de disparition du groupe professionnel face à l’intégration de nouveaux outils numériques – nous avons repéré des éléments d’analyse complexes et parfois contradictoires. Si les technologies numériques, principalement les logiciels de programmation musicale, peuvent être effectivement considérées comme une menace pour les programmateurs – elles ont participé à la réduction des effectifs dans certaines radios – et qu’elles suscitent en effet des débats à Radio France, cela ne semble pas annoncer une disparition totale des programmateurs musicaux à Radio France à ce jour. Au contraire, alors que d’autres groupes professionnels de Radio France sont caractérisés par leur statut précaire, les programmateurs musicaux bénéficient d’un statut et d’un emploi stable. Les programmateurs musicaux de Fip ont même vu leur effectif augmenter de six à huit personnes pendant notre période d’enquête, en réponse notamment à la création de webradios à partir de l’année 2016.

7Nous avons ainsi constaté que les programmateurs musicaux semblaient protégés car ils constituent un symbole de différenciation pour Radio France. Les pratiques professionnelles singulières de ce groupe professionnel permettent au service public radiophonique de se démarquer des radios privées et de leur utilisation des logiciels de programmation musicale ainsi que des plateformes de streaming et de leur utilisation des algorithmes de recommandation musicale. Radio France apparaît comme un acteur singulier préservant la prescription humaine face à des logiques industrielles de profit.

8Cependant, cette protection du groupe professionnel est à double tranchant puisqu’elle s’inscrit dans une stratégie globale du groupe Radio France en matière de musique qui se caractérise notamment par le renforcement du contrôle des instances dirigeantes de Radio France sur la juridiction des programmateurs musicaux. Ainsi, alors même que nous constatons un processus de renforcement des frontières du groupe professionnel des programmateurs musicaux à Radio France et une mise en avant de leur singularité et de leur savoir-faire en tant que professionnels du service public, nous constatons également une volonté stratégique d’innovation autour de la programmation musicale des radios du groupe Radio France. Cette tension stratégique reflète alors les différentes injonctions contradictoires auxquelles est soumis le service public radiophonique : proposer des contenus singuliers et diversifiés, qui prennent en compte les publics, en étant compétitif, performant et innovant dans un contexte de forte concurrence, tout en faisant des économies imposées par l’État. Ainsi, le renforcement du contrôle de l’organisation et des groupes professionnels semble être une réponse donnée à la difficulté de ces injonctions contradictoires.

9La question se pose alors de savoir si le renforcement stratégique des frontières du groupe professionnel des programmateurs musicaux à Radio France ne pourrait pas paradoxalement mettre en péril la singularité et la créativité de leurs pratiques professionnelles, ainsi que leur « action collective », caractéristique du service public radiophonique (Glevarec, 2001), au profit de logiques d’innovation et de performance.

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Bibliographie

ABBOTT Andrew Delano. The system of professions: an essay on the division of expert labor. Chicago : University of Chicago Press, 1988.

DERÈZE Gérard. Méthodes empiriques de recherche en information et communication, Louvain-la-Neuve, Belgique : De Boeck supérieur, 2019.

GLEVAREC Hervé. France Culture à l’œuvre : dynamique des professions et mise en forme radiophonique, Paris, France : CNRS, 2001.

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Notes

1 Nous choisissons d’utiliser le masculin car au moment de notre enquête, la quasi-totalité du groupe professionnel était composé d’hommes, ce qui fait d’ailleurs l’objet d’une analyse spécifique dans notre travail de thèse.

2 Liste des documents :
- Loi n° 86-1067 du 30 septembre 1986 relative à la liberté de communication (Loi Léotard)
- Cahier des missions et des charges de Radio France
- Contrat d'objectifs et de moyens de Radio France 2015-2019
- 30 dossiers de presse des radios de Radio France de la rentrée 2015 à la rentrée 2019
- Nouvel accord d'entreprise de Radio France, signé le 31 mars 2017 et prenant effet au 1er mai 2017
- Document Radio France et la musique, dossier réalisé en février 2019 par la direction des antennes et des programmes de Radio France, à destination des services internes des radios du groupe et des partenaires (labels, tourneurs, attaché·e·s de presse, éditeur·ice·s)

3 À Mouv’ et à France Bleu, au moment de notre enquête, il n’y a officiellement pas de programmateurs musicaux. La programmation musicale est élaborée par le responsable de la programmation musicale de chaque radio. Contrairement à Fip et à France Inter où les logiciels de programmation musicale y sont utilisés comme simple support par les programmateurs, les responsables de la programmation musicale de Mouv’ et France Bleu s’appuient sur ces logiciels pour élaborer leur programmation musicale.
À France Musique, ce sont les producteurs et productrices qui ont la charge de la programmation musicale de leur propre émission.

4 À Fip, les programmateurs et programmatrices remplaçant·e·s programment une part non négligeable de la programmation musicale.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Anastasia Choquet, « Le métier de programmateur musical à Radio France. Analyse d’un groupe professionnel d’intermédiaires culturels de service public à l’ère du numérique »RadioMorphoses [En ligne], 11 | 2024, mis en ligne le 20 mars 2024, consulté le 25 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/radiomorphoses/4834 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/radiomorphoses.4834

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Auteur

Anastasia Choquet

Docteure en Sciences de l’information et de la communication, Université Paris-Panthéon-Assas.
anastasia-choquet[at]live.fr

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