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Notes de Lectures

Fañch Langouët, 60 ans au poste. Journal de bord d’un auditeur

Paris, L’Harmattan, coll. Graveurs de mémoire, 2023, 234 p.
Sébastien Poulain
Référence(s) :

Fañch Langouët, 60 ans au poste. Journal de bord d’un auditeur, Paris, L’Harmattan, coll. Graveurs de mémoire, 2023, 234 p.

Texte intégral

1Lors d’une journée d’étude « Radio, community, power: domination and emancipation in segregated contexts » le 15 juin 2023 au Campus Condorcet, Jeanne Di Sciullo a relaté les propos d’une indigène de la région de Vera Cruz au Mexique qui voulait être enterrée avec sa radio. A la lecture du livre de Fañch Langouët, on se dit qu’il aurait pu s’exprimer ainsi, du moins jusqu’à ces dernières années.

Hommage radiophonique

2L’hommage qu’il rend au média radio ressemble un peu à ceux que font habituellement les anciens animateurs.rices/producteurs.rices (Kriss 2005, Bouteiller 2006, Bourdin 2007, Baumgartner 2007) ou dirigeant.e.s (Merlin, 1966, Siegel, 1975, Dhordain, 1983, Bleustein-Blanchet, 1984) de radio lorsqu’ils publient leurs mémoires professionnelles. Pourtant Fañch Langouët a passé peu de temps dans les studios de radio : une visite dans sa jeunesse (visite de la maison de la radio avec sa grand-mère en 1966 (ch. 9)), une invitation à « Vif du sujet » de Laurence Bloch sur France Culture lorsqu’il était « écriveur » (graphiste) dans une SCOP en 2000 (p. 179), mais aussi des rencontres de producteurs.trices/animateurs.rices au fur et à mesure qu’il a développé un réseau professionnel/amical.

3Fañch Langouët s’appuie sur ses souvenirs, ses archives, ses prises de notes, ses lectures d’articles de journaux et d’ouvrages, des citations de chansons de l’époque des émissions (ou non), mais aussi des entretiens et échanges réalisés avec du personnel de la radio (animateurs.rices producteurs.rices ou dirigeant.e.s) : Claude Villers, Michèle Bedos, Jean-Marie Borzeix, Jacques Santamaria, Mehdi El Hadj, Christine Robert, Julien Delli-Fiori, David Chritoffel, Marine Beccarelli, Pierre Wiehn.

4Le livre se compose de 115 chapitres de 11 lignes à 5 pages où il retrace - dans un ordre globalement chronologique - ses premiers souvenirs d’écoute à 4 ans jusqu’à aujourd’hui. Il s’agit davantage d’un travail de mémorialisation, de témoignage et de célébration que de rationalisation scientifique : une histoire subjective de la radio des années 1960 à nos jours focalisée sur les programmes, et leur réception par un auditeur (et parfois son entourage). Ce livre se situe à la jonction de l’autobiographie (même s’il n’est pas professionnel de la radio), de la critique de la radio (même s’il n’est pas critique professionnel), et de l’histoire de la radio (même s’il n’est pas historien) : « Pas chercheur je cherche. Pas archiviste j’archive. Pas historien j’historise… » (p. 195)

5Il se distingue des historien.ne.s notamment sur la forme. Il y a un travail d’écriture pour exprimer au mieux ses sentiments et ses pensées. Il aime les mots – le « pouvoir des mots » (p. 37) et « leur musique » (p. 132) - et les jeux de mots. Ses phrases – comme ses chapitres - sont courtes, et parfois sans sujet ni verbe. Elles ressemblent à des chroniques radio, mais non formatées.

6Celles et ceux qui lisent régulièrement son blog ne le reconnaîtront peut-être pas immédiatement. En effet, il utilise souvent son clavier pour critiquer - négativement - les choix de programmation, les émissions, les dirigeant.e.s de Radio France. Sauf lorsqu’il tombe, par exemple, sur les pépites archivistiques diffusées la nuit (5-6h/nuit) par France Culture depuis janvier 1985 (p. 114). Mais dans cet ouvrage, il se focalise justement sur les pépites, les madeleines pour faire référence à Proust et à Madelen (plateforme SVOD de l’INA).

Socialisation non professionnelle

7La radio a été, pour lui, un outil d’apprentissage (« université populaire » (p. 93)) alors qu’il n’aimait pas l’école, une moyen de socialisation (« romp[re sa] solitude » (p. 103)) dans « un environnement familial assez gris » (p. 13), une pratique culturelle générationnelle massive (« Tous les copains font la même chose. » (p. 16)) et une passion (un « rendez-vous. Sacré et immuable. Accoutumance. Complicité. » (p. 7)).

8Son histoire personnelle et l’Histoire semblent liées car « Un événement exceptionnel, vécu, commenté à la radio, ressemble à une réunion de famille. » (p. 79) : assassinats de JFK (ch. 7) et son frère (ch. 17), ou de Martin Luther King (ch. 16), Mai 68 (ch. 17), Printemps de Prague (ch. 19), Woodstock (ch. 22). Son « addiction » (p. 222) est si forte qu’il peut « organiser sa fin de semaine en fonction des émissions » (p. 67) et qu’elle peut l’éloigner de ses proches (« Personne ne doit déranger notre couple bizarre. » (p. 83).

9Le lecteur ou la lectrice peut donc être surpris par le fait que l’auteur ne semble pas avoir imaginé être animateur ou tenté de l’être. Pourtant, il enregistre des bandes-son pour des booms (p. 38-39), il adore la musique, il « apprend[…] le cinéma » (p. 46) au collège, il « réalise » le journal trimestriel, il lit la presse, il devient « pancartiste » (p. 72) puis graphiste (p. 174), et il a l’âge de beaucoup de radiolibristes qui ont démocratisé la radio.

10Mais il ne consacre que 11 lignes (ch. 46) aux « radios libres ». Il semble avoir trouvé, à l’antenne d’Inter, suffisamment de liberté (avec Jean Garretto, Pierre Codou…) et de musiques (il achète les disques s’il veut les écouter davantage) pour ne pas avoir à écouter d’autres radios, et a fortiori à s’y impliquer.

11Lui-même explique sa non-professionnalisation par sa désertion des « bancs du lycée » (p. 117) : il n’a pas son BEPC (p. 49) car « Les études glissent sur moi comme la pluie sur les plumes d’un canard » (p. 55). En réalité, on sait que beaucoup d’animateurs.rices de radio - notamment les radiolibristes - n’étaient pas très diplômé.e.s. Alors, peut-être s’est-il auto-censuré à cause d’une barrière sociale (ses origines familiales populaires) et symbolique étudiée par Pierre Bourdieu. Peut-être a-t-il mis la radio - du moins Inter - sur un piédestal et avec un si haut niveau d’exigence qu’elle en semblait inatteignable. Peut-être était-il si « absorbé » (p. 11) par les programmes « dans chaque pièce dans la maison » (p. 143) que produire de la radio aurait été une perte de temps d’écoute.

Une quadruple distanciation

12Ce qui est particulièrement intéressant dans ce livre est la réception de l’auteur du média, et les évolutions de celle-ci, une quadruple distanciation : des radios privées, de France Inter, d’une réception passive et du média radio.

13Premièrement, on observe son éloignement des radios « périphériques » liées surtout à son enfance et sa jeunesse (« Famille Duraton » (ch. 3), « Salut les copains » (ch. 6), « Campus » (ch. 15)). France Inter entre vite au centre de son attention et du livre, au point qu’on peut considérer le livre comme un complément du livre de Denis Maréchal (RadioMorphoses, n°5-6) : « J’ignore France Culture ou France Musique. Inter m’apporte tout ce dont j’ai besoin. » (p. 84) Mais il semble prendre ses distances depuis déjà quelques années vis-à-vis de cette radio. Et cela l’a conduit à se rapprocher de France Culture (chaîne « déterminante » pour son « addiction à la radio » (p. 122)), voire France Musique, et à découvrir et apprécier ARTE Radio (ch. 89).

14La troisième distanciation concerne sa façon de recevoir la radio : « Dès la fin des années 1990, je ne me contente plus d’écouter la radio. Je cherche à comprendre sa fabrique. » (p. 195) Il passe « en quelques années de l’auditeur admiratif, à l’auditeur qui refuse d’être passif » (p. 80). Ainsi, il « souligne, surligne », « colle des post-it partout » et noircit des « carnets de notes » (p. 146). Il devient critique radioamateur et définit ce qu’est un bon programme, une bonne émission, un bon animateur. De fait, sa vie personnelle et professionnelle (peut-être parce qu’elle se simplifie, se fixe et se normalise) est de moins en moins relatée dans le livre au profit des souvenirs de programmes.

15Plusieurs critères ressortent particulièrement pour juger de la qualité d’une émission. Sur la forme, il faut une absence de formatage et « des voix [qui] racontent des histoires » (p. 7) car « Bien raconter une histoire retient l’attention. » (p. 94). Sur le fond, il faut qu’elle ait une approche humaniste/fraternelle (p. 36), qu’elle permette de s’« évader » (p.112) et qu’on ressorte « plus curieux et plus intelligents » (p. 105) car la radio doit servir d’« éducation populaire » (p. 36).

16La dernière distanciation est peut-être le fruit des autres, ainsi que des évolutions structurelles - administratives, programmatiques et technologiques - du média. L’auteur s’appuie alors sur l’exemple de l’ex-PDG de Radio France Mathieu Gallet dont il critique autant les « affaires » - qu’il a pu suivre de près puisqu’il est allé au procès en 2017 au tribunal de Créteil - que ses politiques de postradiomorphoses : podcastisation, startupisation, commercialisation, libéralisation. C’est, selon lui, « une mue civilisationnelle » (p. 217) qui le fait « sortir du poste. Du cocon douillet, familier. » : « J’écoute des émissions. Je n’écoute plus la radio. » (p. 217). Il ne se reconnaît pas ou plus dans l’« ach[èvement] de la civilisation radiophonique ancienne par celle de l’audio numérique » (p. 218). Même si lui-même avoue participer à cette mutation : « Abonné à moins de cinq podcasts d’émissions, j’écoute de moins en moins en flux et, de plus en plus en replay sur les pages des différentes chaînes publiques et privées. » (p. 219)

Le public au pouvoir ?

17Ce livre est emblématique de deux phénomènes majeurs. Il y a, d’une part, la montée en puissance des médias dans nos vies, de Gutenberg à l’intelligence artificielle. Du lever jusqu’au coucher, nous consultons des médias, nous médiatisons, nous sommes médiatisé.e.s. Nous ne pouvons pas échapper à leur omniprésence et diversité.

18D’autre part, on voit que leurs publics veulent pouvoir s’exprimer, se faire entendre, critiquer, améliorer, participer, exiger. Ils écrivent des courriers, appellent, passent à l’antenne, tweetent… Il est difficile de négliger leur expression d’un point de vue quantitatif et qualitatif. D’autant plus que certain.e.s auditeurs.rices peuvent connaître la radio aussi bien que les professionnel.le.s.

19Ainsi de Fañch Langouët qui pouvait dire : « Avec ma galaxie radiophonique un lien très fort s’établit. Ses acteurs n’en savent rien. » (p.104) Ces derniers le savent de plus en plus depuis qu’il a créé un blog (http://radiofanch.blogspot.com/​) en 2011 (plus de 2400 « billets »), qu’il participe à des événements scientifiques (une journée d’étude « Les archives et la radio. Évolution de l’usage des sources : le cas de la Grande Guerre » le 28/11/2014 aux Archives Nationales qu’il a co-organisé avec feu Anne-Marie Bernon-Gerth ; son intervention au colloque GRER à l’université Laval en 2022) et qu’il a publié cet ouvrage.

20Ainsi, les acteurs et actrices de la radio doivent aussi apprendre des auditeurs.rices pour que le « lien » ne se rompt pas. Fañch Langouët les prévient que lui en est capable : « Je crois au rendez-vous quotidien. Comme à un rendez-vous amoureux. Pour lequel on est capable de tout arrêter. Même d’écouter la radio. » (p.227). Il l’a d’ailleurs fait par le passé : il a déserté « pour toujours la matinale » (p. 121) d’Inter après le départ de Philippe Caloni.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Sébastien Poulain, « Fañch Langouët, 60 ans au poste. Journal de bord d’un auditeur »RadioMorphoses [En ligne], 10 | 2023, mis en ligne le 19 mars 2024, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/radiomorphoses/4792 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/radiomorphoses.4792

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Auteur

Sébastien Poulain

Docteur en sciences de l’information et de la communication et associé au laboratoire MICA (EA 4426) de l’Université Bordeaux Montaigne. sebastien.poulain[at]gmail.com

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