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Notes de Lectures

Denis Maréchal, Europe 1, de la singularité au déclin (1955-2022)

Bordeaux : éditions Le Bord de l’Eau, 272 p.
Jean-Jacques Cheval
Référence(s) :

Denis Maréchal, Europe 1, de la singularité au déclin (1955-2022), Bordeaux : éditions Le Bord de l’Eau, 272 p.

Texte intégral

1Après RTL1, puis France Inter2, l’ouvrage de Denis Maréchal consacré à Europe 1, constitue le troisième volet d’une trilogie d’un historien de la radio et des médias, ancien cadre de l’INA (Institut National de l’Audiovisuel), spécialiste de la médiation de l’histoire du XXe siècle. Tour à tour, il s’est penché sur ces trois grandes stations généralistes françaises d’information et de divertissement. Publique pour l’une, privées et périphériques, réputées à l’écart du territoire national français, pour les deux autres, ensemble elles ont dominé des décennies de l’histoire radiophonique française, avant de laisser de la place à une concurrence pluraliste, sur et hors des ondes hertziennes. Si France Inter et RTL, réduites, néanmoins résilientes, maintiennent des positions en tête des audiences, ce n’est plus le cas d’Europe qui, depuis deux décennies confirme un déclin, selon toute apparence irrémédiable.

  • 3 Olivier Ubertalli, Grandeur et décadence de la maison Lagardère, Le Seuil, 2022.

2Avec toute sa connaissance du domaine, le mérite de Denis Maréchal est de dresser un tableau complet des grandes heures de cette station jusqu’à son actuelle décadence ; de la belle énergie de ses débuts, jusqu’à ses peu glorieuses compromissions présentes. ‘‘Grandeur et décadence’’ d’une grande radio aurait sans doute aussi pu être le titre de l’étude, si ces qualificatifs n’avaient été déjà attribués au groupe industriel Lagardère, dont Europe 1 fut justement l’un des fleurons médiatiques3.

3Sans conteste la station de la rue François 1er a connu des jours fastes et conquérants. Après des débuts politico-juridiques difficiles, elle sut jouer et imposer sa singularité radiophonique liée avant tout à une modernité que ses devancières durent imiter à sa suite. Dernière-née des grandes radios généralistes de l’après-guerre, elle a bousculé les vieux codes devenant la bande-son des ‘‘swinguantes’’ années 60 à la française. Europe n° 1 a apporté un coup de jeune sur les ondes, de « Salut les copains » à « Campus ». Tout en restant une radio généraliste mainstream, elle a su capter les publics des adolescents, des jeunes, des étudiants récemment équipés des postes transistors. Popularisant le hit-parade et les playlists répétitives de tubes yéyés à la mode, elle pouvait également s’adresser, par exemple, aux amateurs cultivés et plus exigeants du jazz. La station s’en fit une spécialité de niche qui était sans doute restreinte, mais dont les membres par leur niveau social contribuaient à asseoir la station comme celle des classes moyennes aux revenus confortables.

4C’est également dans le domaine de l’information que la station innove. L’utilisation rapide et intensive du Nagra, magnétophone portable de reportage, des radiotéléphones, lui donne autonomie et réflexivité en même temps qu’un ton nouveau s’impose. La couverture de la guerre d’Algérie, des événements de Mai 68, participe à l’histoire déjà quelque peu légendaire de la radio. Denis Maréchal rappelle d’autres épisodes marquants, dont celui de la guerre des Six Jours en 1967, dans des pages (pp. 92-109) qui résonnent forcément avec l’actualité de l’automne 2023. Il évoque le fameux « Téléphone rouge », né en 1973, ainsi que des émissions spéciales qui ont fait le succès d’Europe ; telles les soirées électorales présidentielles de 1965 avec, pour la première fois en France, des estimations à la sortie des urnes et la création de l’emblématique émission politique, le « Club de la Presse » en 1976.

5L’exposé de Denis Maréchal s’attarde particulièrement sur les hommes qui ont bâti puis porté la station. Le portrait du fondateur d’Europe n° 1 est approfondi. L’étonnant et flamboyant Charles Michelson intrigue évidemment. Il pensa et créa la station avant d’en être chassé, dépossédé. Il mérite les développements qui lui sont consacrés sans révéler sans doute toute la nature et la réalité d’un personnage qui a tout fait pour brouiller les pistes. L’auteur est plus bref sur Sylvain Floirat, dont on se servit pour évincer le précédent. Lui fut plus discret. Il a néanmoins arrimé la station à ce qui devint un grand groupe du complexe militaro-industriel français, comme l’on disait encore à l’époque, la société Mécanique Aviation Traction, alias Matra. Il en fut l’actionnaire principal et il y trouva et promut son successeur : Jean-Luc Lagardère. Celui-ci approfondit les orientations du groupe devenu Matra-Hachette vers la culture et les médias. Pour Denis Maréchal, l’âge d’or d’Europe 1 s’inscrit sous la direction assez stable de ces deux hommes, de la fin des années 1950 à la fin des années 1990. Propriétaires et dirigeants, ils surent déléguer leur pouvoir à des professionnels qui ont fait vivre la station.

6La liste de ces acteurs est longue ; un index des noms aurait sans doute constitué un appendice utile à l’ouvrage. Le récit incarné par ces personnalités ne prétend pas à une exhaustivité encyclopédique et Denis Maréchal choisit de détacher des personnalités essentielles, glissant plus vite sur d’autres. Il puise dans les monographies disponibles, les témoignages, les autobiographies nombreuses des personnes citées. La presse écrite constitue également une source essentielle pour l’auteur.

7Il nous rappelle notamment comment Louis Merlin, le premier, établit « la bible », base d’une première grille de programme qui se déphasait de Radio Luxembourg dont il venait pourtant, tout en puisant aux mêmes sources qui l’avaient déjà inspiré : le monde des radios privées états-uniennes. Maurice Siegel et Jean Gorini furent quant à eux les âmes de la rédaction jusqu’en 1974, quand des journalistes nommés Claude Terrien, Étienne Mougeotte, Ivan Levaï, Philippe Gildas, Alain Duhamel, Jean-Pierre Elkabbach, Jérôme Bellay, et bien d’autres, imprimèrent leurs marques et personnifièrent la station.

8Pour le reste des programmes, on retiendra les noms des chansonniers Pierre Delanoë et Lucien Morisse, des animateurs Maurice Biraud ou Pierre Bellemare, Daniel Filipacchi et Frank Ténot, Michel Lancelot, dont Denis Maréchal ne nous cache pas les ambiguïtés. Plus récemment ce furent Michel Drucker et Coluche, Jean-Luc Delarue ou Laurent Ruquier…

9Des hommes nombreux dans cette histoire et peu de femmes, il faut bien le dire. La radio fut masculine, sinon misogyne même, depuis ses débuts et pour longtemps. L’audience féminine ne fut pas sa priorité, note l’auteur. Même si elles s’inscrivent dans la durée et dans les mémoires, les Julie, Maryse (qui n’avaient droit qu’à leur prénom pour identité), meneuses de jeu disait-on, furent souvent les faire-valoir d’animateurs et journalistes masculins. Une imposante Madame Soleil, une Christiane Collange ou une Catherine Nay pour le journalisme, quelques débutantes (parmi lesquelles Anne Sinclair, Léa Salamé …) ne furent pas suffisantes pour faire pencher la balance ni même la rétablir. Ce n’était pas l’exclusivité d’Europe 1 ni une exception alors, remarque Denis Maréchal, mais là, il faut bien le dire, la modernité d’Europe 1 ne sautait guère aux yeux.

10La station fut singulière assurément, mais fut-elle véritablement inventive ou créative ? Il semblerait plus juste de dire qu’elle joua un rôle de passeur, important d’outre-Atlantique et adaptant des innovations, des modèles d’émissions et d’animation, de programmation musicale, des formats d’information. L’auteur établit ces liens avec des formats et émissions précédemment cités. La stratégie actuelle d’adosser la station de radio à une station de télévision, le simulcast ou simultaneous broadcast, existait déjà aux États-Unis dans les années 60 rappelle l’auteur. Et, aujourd’hui encore, Vincent Bolloré semble l’élève appliqué d’un Robert Murdoch dont il copie les stratégies éditoriales et orientations politiques.

11Si la station poursuit ses grandes heures jusqu’à la fin du XXe siècle, étant libérée de la SOFIRAD, investissant la bande FM française, s’adjoignant des réseaux de stations satellites (RFM, Europe 2), elle subit, plus fortement et plus vite que d’autres, la concurrence des radios privées issues de la libération des ondes après 1981 puis d’Internet. On pourra peut-être avancer l’hypothèse suivante : la sociologie de l’audience traditionnelle de cette radio ne contribua-t-elle pas à sa fragilité face à la concurrence nouvelle, diverse sans doute, mais qui lui disputait le terrain de l’innovation, d’une modernité qu’elle ne représentait plus vraiment  ? À la traîne des radios libres, Europe 1 ne trouva pas son salut en récupérant ou singeant les slogans des radios libres.

12Mais d’autres facteurs de déclin peuvent être et sont avancés. L’exposé de Denis Maréchal se fait sévère dans une simple, mais longue énonciation : valses des dirigeants, des responsables, des acteurs, des slogans et des identités. Au fil des ans, les lignes éditoriales se succèdent, deviennent floues jusqu’au point de se demander si elles existent encore. Vagues Médiamétrie après vagues, l’audience fond inexorablement et en conséquence les revenus publicitaires.

13Cette dérive de la radio s’inscrit certainement dans la durée, mais l’auteur pose clairement un point de bascule : 2003, quand Arnaud Lagardère succède à son père brutalement décédé. L’héritier4 a bien du mal à conserver son héritage global, les fleurons industriels d’une part et ici les composants culturels et médiatiques. L’« Empire »5 émergeant de Vincent Bolloré en dépèce et récupère des pans entiers. Pour Europe la messe était déjà dite en 2020, quand Vivendi devint le premier actionnaire du groupe Lagardère. Ce fut une OPA poursuivie, approfondie validée par la Commission européenne en juin 2023.

14Les conséquences de cette mise en coupe réglée furent nombreuses jusqu’à la crise interne de 2021 conduisant au départ de très nombreux salariés, certains historiques. C’est le point d’orgue d’une histoire qui s’achève là selon Denis Maréchal. Si Europe 1 perdure, ce n’est plus la même radio, le même esprit. Éric Zemmour y est omniprésent, aujourd’hui, à l’évidence, les Pascal Praud, Mathieu Bock-Côté, Sonia Mabrouk, pour ne citer qu’eux, impriment un ton nouveau à la station qui n’est définitivement plus ce qu’elle fut.

15Pourtant sans manichéisme, il ne s’agit pas d’opposer un temps béni où la radio aurait brillé par son indépendance, sa neutralité et aujourd’hui sa dilution au sein d’un groupe Bolloré porteur d’une claire orientation idéologique. « L’entreprise n’échappe pas à son destin, celui d’être depuis l’origine marquée en profondeur par l’empreinte du monde des affaires et de la politique » écrit Denis Maréchal. Son livre en raconte maints épisodes : sa naissance qui fut encadrée d’interventions étroites de l’État et des politiques qui l’incarnaient ; le licenciement de Georges Fillioud en 1965, soutien d’une candidature de gauche face à De Gaulle ; l’éviction pour persiflage de Maurice Siegel en 1974 par un Jacques Chirac, Premier ministre ; et comment Europe fut qualifiée de « Radio Sarko » par certains, entre 2007 et 2012. De fait, la ‘‘droitisation’’ d’une radio au parti pris de plus en plus accentué ne peut être considérée comme une nouveauté fondamentale. La radicalité de ses manifestations récentes peut tout de même sembler l’être. Ses responsables réfuteraient sans doute le qualificatif d’extrême-droitisation pour qualifier leur orientation présente, mais accepteraient-ils qu’Europe 1 soit dorénavant décrite comme une radio « à la droite de la droite », pour reprendre une expression maison, forgée en interne par Laurence Ferrari dit-on6, quand il s’agissait déjà de dédiaboliser Éric Zemmour et le Rassemblement national ?

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Notes

1 En 2010, RTL. Histoire d’une radio populaire, de Radio Luxembourg à RTL.fr, Nouveau Monde Éditions, 2010, qui constituait une suite largement revue et augmentée de Radio Luxembourg, 1933-1993, un média au cœur de l’Europe, Presses universitaires de Nancy/éditions Serpenoise, 1994, issue d’une thèse de doctorat en histoire, présentée en 1993 à l’Institut d’études politiques de Paris. Cf. : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4267/2042/48351

2 France Inter, une histoire de pouvoir, INA éditions, 2020. Cf. : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/radiomorphoses.1540

3 Olivier Ubertalli, Grandeur et décadence de la maison Lagardère, Le Seuil, 2022.

4 Pour reprendre le titre de la série du média en ligne Les Jours. Cf. https://lesjours.fr/obsessions/lagardere-heritier/

5 Idem. Cf. https://lesjours.fr/obsessions/l-empire/

6 https://lesjours.fr/obsessions/lagardere-heritier/ep23-quatre-vingt-dix-huit/

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Pour citer cet article

Référence électronique

Jean-Jacques Cheval, « Denis Maréchal, Europe 1, de la singularité au déclin (1955-2022) »RadioMorphoses [En ligne], 10 | 2023, mis en ligne le 19 mars 2024, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/radiomorphoses/4787 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/radiomorphoses.4787

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Auteur

Jean-Jacques Cheval

Professeur émérite en Sciences de l’Information et de la Communication, créateur du Groupe de Recherches et d’Études sur la Radio (GRER). chevaly[at]club-internet.fr

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