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La nuit où les postes périphériques firent front commun : une expérience radiophonique en stéréophonie entre RTL et Europe n° 1 à la fin des années 60

Richard Legay

Résumés

En mai 1968, les deux grandes stations périphériques francophones des années 60, RTL et Europe n° 1, diffusent, de façon simultanée, une émission de divertissement commune. Cet article est une analyse approfondie d’un enregistrement de cette émission, mis en parallèle avec les archives des stations, qui révèle la complexité du paysage radiophonique français à la fin des années 60 entre compétition et rapprochement des stations commerciales et tensions avec l’ORTF. Cette analyse, qui s’appuie à la fois sur les études sonores et l’histoire des médias, montre que l’émission met en scène le rapprochement entre les stations autant qu’elle y participe, jusque dans le son par l’utilisation de la stéréophonie.

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Palabras claves:

RTL, Europe 1, años 60, Francia, estereofonía
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Texte intégral

  • 1 « Émission commune », 08/05/1968, RTL et Europe n° 1, archives personnelles de M. Roland Biesen.

1« Je crois que maintenant il va falloir dire très, très vite au revoir aux auditeurs d'Europe Luxem-un … et de Radio numéro-bourg ! »1. C’est sur ces mots parodiques que, le soir du 8 mai 1968, Jean Yanne et Francis Blanche clôturent leur émission commune, diffusée en direct et en stéréophonie sur les ondes de RTL et sur celles d’Europe n° 1. Cette émission radiophonique se distingue, sur bien des points, de la programmation habituelle de ces stations, tandis que, sur d’autres, elle incarne des caractéristiques qui leur sont propres. Et c’est évidemment cette dualité qui fait tout l’intérêt de cette émission. En effet, l’impact à la fin des années 60 des radios périphériques – à cause de l’implantation de leurs émetteurs en dehors de la France – sur la culture populaire et le paysage médiatique français, n’est certainement pas négligeable. Commerciales et transnationales par essence (Berg, Jehle, , 2016 : 23-44), RTL et Europe n° 1 sont des actrices médiatiques majeures, dont l’étude, bien que prometteuse, nécessite une approche particulière face aux sources, dont l’accès peut se révéler difficile (Legay, 2023 : 367-382). Toutefois, en s’appuyant sur une définition élargie de la radio, comme le fait Kate Lacey, qui y intègre des éléments « matériels, virtuels, institutionnels, esthétiques et empiriques » (Lacey, 2018 : 109-126), il est possible d’en tirer des analyses poussées. Et l’expérience d’une émission radiophonique commune s’en fait la preuve. À travers l’analyse de l’enregistrement de cette émission et de la mise en parallèle avec des archives de RTL, elle permet de mieux comprendre la façon dont les postes périphériques se définissent et envisagent leur place, leur relation, et leurs images dans ce paysage médiatique de la fin des années 60.

2Cette émission de radio a été enregistrée au moment de sa diffusion, puis numérisée, par un ancien technicien d'Europe n° 1, Roland Biesen, qui en a gracieusement fourni une copie à l'auteur. Il s'agit d'un programme de divertissement, d'une durée de deux heures et demie environ, composé d'une succession de sketches, chansons, publicités, et échanges humoristiques, entre les deux animateurs, Jean Yanne (pour RTL) et Francis Blanche (pour Europe n° 1). Leur célébrité à la fin des années 60 est certaine, puisqu’ils apparaissent régulièrement comme acteurs (théâtre et cinéma), auteurs et interprètes de chansons, ou encore dans telle ou telle émission de radio. Jean Yanne est notamment connu pour son humour irrévérencieux et provocateur, particulièrement contre l’autorité, ce qui peut expliquer ses nombreux licenciements et sa carrière radiophonique à Europe n° 1, puis RTL, France Inter, et de nouveau RTL dans les années 70 (Maréchal, 2010 : 364-367). D’un point de vue technique, l’émission est conçue afin d’être écoutée sur les deux stations simultanément. Et les animateurs encouragent l’auditeur à utiliser deux transistors, chacun réglé sur une station différente, afin de profiter pleinement de l'expérience stéréophonique, ce qui dénote le caractère inhabituel de l’émission. L’enregistrement de l’émission en 1968 a suivi les instructions, et ainsi, si on l'écoute avec un équipement adéquat, il recrée cette expérience d'écoute de deux postes, un de chaque côté. Ceci est particulièrement important puisque la stéréophonie est au cœur de l’émission, de ses dialogues, de ses ressorts humoristiques et de l'expérience d’écoute, et qu’elle est utilisée de façon ingénieuse par les deux stations.

3Le contexte de diffusion de cette émission mérite évidemment de s’y intéresser puisque l’on est au début du mois de mai 1968, une période d'agitation sociale qui traverse la France, et notamment la capitale où les deux stations ont leurs studios : rue Bayard et rue François 1er dans le 8ème arrondissement. RTL, tout comme Europe n° 1, ont activement participé à la couverture des manifestations de Mai 68 (Legay, 2018 : 41-50), toutefois, ceci n'est que brièvement mentionné dans l’émission, qui se détache de l’actualité, rappelant la séparation, entre information et divertissement. En 1968, les deux stations sont au coude-à-coude en termes d’audience (Maréchal, 2023 : 110), s’opposant pour la deuxième place derrière France Inter, ce qui influe directement sur leurs revenus. Cela sous-entend, a priori, que cette collaboration, bien que temporaire, est assez surprenante, et doit donc être étudiée de plus près. À travers l’analyse des propos tenus, des références utilisées par les animateurs, des effets sonores de la stéréophonie, des choix de bruitages et de musiques, mais aussi des ressorts humoristiques employés dans cet enregistrement, cet article met en exergue les liens entre le paysage médiatique français de la fin des années 60, les tensions entre les diverses stations privées et publiques, et les manières dont cette situation est mise en scène à la radio par les postes périphériques en jouant sur les codes techniques, humoristiques, d’écoute et de leur propre représentation médiatique.

La mise en place d’une expérience d’écoute particulière

4Cet enregistrement doit être interprété en prenant en compte l’expérience d’écoute toute particulière de l’émission, celle de la stéréophonie, puisqu’elle influe sur l’ensemble de son contenu. L'enregistrement débute par les commentaires de deux hommes, non identifiés, qui guident les auditeurs à travers la meilleure façon de se positionner avant le début de l’émission. Ces commentaires indiquent comment se comporter, où s'asseoir et placer les postes de radio, préparant ainsi le terrain pour l’émission. La première voix, masculine, explique, sur un ton pédagogique, que : « si nous sommes là, maintenant, c'est pour vous permettre de faire quelques réglages techniques, puisque, si vous avez vos deux récepteurs, vous devez entendre la même modulation, vous devez nous entendre pareillement, sur Radio-Télé-Luxembourg, poste de gauche, sur Europe n° 1, poste de droite. »

5La seconde voix, plus vive, prend le relais, et explique que l’écoute avec un seul récepteur est possible, avant d’ajouter que l’écoute idéale se fait toutefois avec deux, disposés en V, afin d’avoir l’impression que les voix des présentateurs soient au milieu. La première voix reprend ensuite les explications et liste les titres qui seront diffusés, parmi lesquels on retrouve des chansons de Mireille Mathieu et d'Yves Montand, ainsi que de la « variété étrangère » comme Andy Williams et les Beatles. Un compte à rebours, de cinq à zéro, démarre alors, suivi d’un retentissant « à vous les studios stéréo », et d’une musique instrumentale d’une vingtaine de secondes, interprétée par de nombreux cuivres, marquant de manière audible le début de l’émission commune.

6Ce segment précédant le programme est particulièrement fascinant puisque les deux voix donnent une série d'instructions, créant ainsi un espace d'écoute idéal. Celui-ci, triangulaire, avec deux récepteurs et un auditeur, est unique dans l'histoire des radios commerciales à cette période. Si les références aux dispositifs d'écoute sont présentes dans d'autres émissions, elles le sont toujours de façon traditionnelle : les auditeurs écoutent une station grâce à un récepteur. Ce programme, cependant, brise cette construction habituelle, puisqu’il nécessite une préparation spécifique, ce qui fait écho à l'esprit bricoleur et ludique des amateurs de radio de la première heure (Rikitianskaia, 2018 : 133-140), mais aussi à une forme d’écoute plus intimiste puisque l’émission est diffusée en soirée, période particulièrement propice à cet égard (Beccarelli, 2021). Cela suggère que de nombreuses personnes partagent cette même expérience d'écoute, ou, du moins, sont encouragées à le faire, générant l'apparition d'une communauté affiliée aux deux stations, brisant une norme. Néanmoins, l'impact de l'émission n'est pas connu, ce qui peut notamment s’expliquer par sa diffusion au milieu d'une période particulièrement agitée en France.

La mise en scène d’une rencontre « historique »

7A la suite du compte à rebours, l’émission débute de manière grandiloquente. Les deux animateurs se saluent de façon exubérante et échangent quelques commentaires sur ce programme en commun, célébrant, avec humour, l'occasion. Jean Yanne, par exemple, indique que : « depuis des années, il faut bien l’avouer, la guerre des radios n'était pas une vaine expression », ce à quoi son homologue d’Europe n° 1 ajoute : « le ciel était chargé d’éclairs et de nuages [...] et puis un jour la colombe de la paix chanta ». Cette phrase est accompagnée par le battement d’ailes d’un oiseau passant, de façon très audible, de gauche à droite ; et donc, d’une station à l’autre. Une imitation de piètre qualité d’un chant d’oiseau est également entendue. Répondant à la remarque que : « c’est pas exactement une colombe », Francis Blanche rétorque que ça « passe mieux en stéréo ». S'ensuit alors un échange entre les deux hommes insistant sur l’importance de cet événement, de cette « soirée commune », qui, d’après eux, serait une première dans l’histoire de la radio et dans celle de la stéréophonie. La difficulté pour mettre en place cette rencontre est également mise en avant, de façon très théâtrale, notamment par Francis Blanche : « de longs et pénibles pourparlers se sont engagés, sous notre égide ». Cette discussion révèle l'importance accordée par les animateurs à la dimension insolite d'une émission commune. Ils souhaitent la présenter comme un moment historique, en s'appuyant sur deux angles principaux : la prouesse technique et le récit de la réconciliation.

8La stéréophonie, présentée comme une nouveauté – toutefois, sans l’être réellement – est l'argument clé de la prouesse technique. Celle-ci est renforcée par les longues explications relatives au placement idéal des auditeurs et de leurs postes de radio, mais aussi par l’utilisation de la stéréophonie dès les premiers échanges : l’oiseau qui passe d’une station à l’autre, mais aussi l’identification claire du son venant de la gauche comme celui de RTL et de Jean Yanne, tandis qu’à droite, il s’agit d’Europe n° 1 et de Francis Blanche. Le récit de la réconciliation est, quant à lui, un thème récurrent tout au long du programme, et présent dès cette séquence d’ouverture. Les références à la guerre y sont nombreuses, qu'elles soient directes (« la guerre des radios ») ou métaphoriques (les références aux nuages et aux éclairs), et participent à la création d’un récit de la réconciliation. Celui-ci s'incarne bien entendu dans le « chant » de la « colombe », symbole de la paix. Il ne fait aucun doute que ce récit est présenté avec humour et dérision par les deux hommes, qui jouent sur des références connues de leur public et s’amusent des codes radiophoniques. Le programme se distingue ainsi de l’audiovisuel public français, plus encadré, qui ressent et rejette justement l’ingérence gouvernementale lors de l’année 1968 (Filiu, 2008).

9La prouesse technique est mise en scène dans « l’émission commune » du 8 mai 1968 lors de deux sketches consécutifs. Dans le premier, les animateurs recréent une prétendue opération de transplantation avec des « spécialistes de la chirurgie électronique » qui réunissent les deux antennes pour l'émission. Les deux personnages sont des médecins travaillant autour d'une table d'opération, ce qui est suggéré audiblement par les bruits en arrière-plan qui imitent le paysage sonore d'un hôpital. L'humour de la scène repose sur les nombreuses demandes d’outils médicaux fantasques et absurdes, ainsi que sur de nombreux jeux de mots, le tout dans le cadre a priori sérieux d’une salle d’opération. Dans le second sketch, les animateurs mettent en scène des négociations entre un technicien luxembourgeois et un technicien sarrois qui tentent de formuler un accord de partage des ondes. Ceci est une référence aux émetteurs de RTL et d’Europe n° 1 au Luxembourg et dans la région allemande de la Sarre, d’où ils peuvent contourner le monopole d’État sur l’audiovisuel (Legay, 2024 : 27), mais aussi aux tensions internationales sur l’attribution des ondes radiophoniques, notamment lors de la création d’Europe n° 1 (Fickers, 2010 : 241-308). Les techniciens s'expriment avec des accents étrangers prononcés, dans un français assez pauvre, et sont présentés comme cupides et intellectuellement limités, offrant une représentation plutôt insultante des techniciens sarrois et luxembourgeois. Utiliser ces personnages étrangers est une manière de rappeler le caractère transnational des stations périphériques, ainsi que leur collaboration technique et matérielle grâce à leurs émetteurs.

10Les deux animateurs mettent également en scène une soi-disant réunion secrète des directeurs des deux stations, dans les égouts de Paris sous l'avenue Montaigne, à mi-chemin entre les rues Bayard et François 1er, où sont les studios de RTL et d'Europe n° 1. Ces références parisiennes montrent l'implantation des stations dans la capitale et participent au caractère local de la radio, qui est particulièrement marqué chez les radios périphériques, comme avec l'émission de Pierre Bonte sur Europe n° 1, Bonjour Monsieur le Maire, qui faisait le tour des communes de France. Ce balancement entre des références locales, comme des rues de Paris liées aux stations dans l’imaginaire des auditeurs, et internationales, comme dans les cas des techniciens luxembourgeois et sarrois, n’est pas contradictoire. Il participe en effet à une stratégie des stations commerciales de se présenter comme des stations locales, ce qui les rapproche de leurs auditeurs, tout en insistant sur leurs origines étrangères, qui appuient leur représentation comme ayant une liberté de ton et une indépendance que le service public n’aurait pas.

11Un « reportage » capturant le moment historique où les directeurs se rencontrent pour mettre fin à leur querelle, et mettre en place l'émission commune, est ensuite joué. Cette courte fiction sonore comique s'ouvre sur la voix de Francis Blanche, douce afin de ne pas perturber la scène, et imitant un style journalistique pour décrire l’action. Celle-ci est accompagnée de sons, comme des gouttes d'eau et des couinements de rats, qui renforcent l'idée que la scène se passe dans un égout. Ceci crée une tension entre le sérieux de la scène de rencontre secrète, et l’aspect irrévérencieux du choix des égouts. Cette irrévérence envers la direction des stations est poussée encore plus lors des dialogues de ce reportage. Accents ridicules, surdité partielle et voix nasillardes caractérisent les personnages présents. Parmi eux, on retrouve les deux directeurs, identifiables grâce à leur style pompeux et leur syntaxe exubérante, qui en font une caricature de grands bourgeois. Leurs échanges sont une parodie de rencontre diplomatique et sont ponctués de compliments qui font dans la surenchère, et rendent le tout particulièrement absurde. Ce parti pris de caricaturer ainsi les directeurs de RTL et d'Europe n° 1 – sans toutefois les nommer directement – est assez révélateur de la liberté d'expression et de créativité laissée à Yanne et Blanche tout au long de cette émission.

12La rencontre entre les deux stations est donc mise en scène de multiples façons. On la retrouve dans les échanges entre animateurs, mais aussi dans les différents sketches entre le personnel médical, les techniciens et la direction. On retrouve ici la richesse et la complexité des stations de radio et de leur production, puisque se mêle – jusque dans le son – les aspects techniques de la stéréophonie, la situation d’écoute, la personnalité des animateurs de radio, la compétition entre les stations, mais aussi les relations hiérarchiques. D’autant plus que l’aspect diplomatique, mais aussi technique, dont s’amuse les animateurs, fait écho à la réalité du paysage radiophonique français de la fin des années 60.

Une coopération entre RTL et Europe n° 1 au-delà de l'émission commune

  • 2 Compagnie Luxembourgeoise de Télédiffusion, Comité de Direction, Procès-Verbaux, Séance du 18 décem (...)
  • 3 La coopération entre R.T.L. et Europe n° 1, 20/03/1969, Archives RTL Group, Luxembourg.

13Les archives de RTL Group à Luxembourg montrent que plusieurs réunions entre des figures clés de RTL et d'Europe n° 1 pour discuter d'une éventuelle coopération entre les stations eurent bel et bien lieu entre 1967 et 1969. Toutefois, rien ne semble indiquer qu’elles prirent place dans les égouts de la Rue Montaigne. Une première réunion de travail entre les directeurs des stations eut lieu entre la mi-novembre et la mi-décembre 1967. Celle-ci fut ensuite discutée par le comité de direction de RTL plus tard dans l'année2. Un rapport de RTL, datant du printemps 1969, résume les discussions en cours avec Europe n° 1, précise des aspects concrets de cette collaboration, et s’appuie sur les principes mentionnés fin 19673 . D'autres entretiens qui auraient eu lieu au printemps de 1968 sont mentionnés, ce qui indique la régularité de telles rencontres entre les stations durant la période 1967-1969. Leur rapprochement résulte en partie de l'introduction éventuelle de la publicité sur les ondes de l'ORTF (Filiu, 2008 : 29), ce qui aurait bouleversé le paysage radiophonique français, notamment pour les postes périphériques pour qui la publicité est essentielle.

14Si le rapprochement semble être au départ une initiative individuelle, le comité de direction de la Compagnie Luxembourgeoise de Télédiffusion, la société derrière RTL, apporte tout son soutien et nomme une commission spéciale. Celle-ci a pour tâche d’étudier les problèmes potentiels pour parvenir à un accord qui serait profitable aux deux stations, tout en respectant la libre concurrence. Le but affiché de ces premiers contacts est la « défense des stations à caractère privée ». Cette formulation est révélatrice d’une proximité forte, par leur nature, de RTL et Europe n° 1, mais aussi de l’opposition, entre les lignes, à l’ORTF, perçue comme une menace contre laquelle il est nécessaire de se défendre.

15En mars 1969, la commission met en exergue deux domaines d’intérêts et préoccupations communs : la réduction des dépenses et la volonté de « former un front commun et s'opposer au développement de la radio d'État ». Des accords sont ainsi conclus dans ce but. Tout d’abord, en matière de personnel, Europe n° 1 et RTL s'accordent pour exclure la surenchère et le débauchage des employés, et les deux stations échangent même des informations sur les salaires et autres compensations, vraisemblablement pour les harmoniser. Une autre collaboration se développe au regard de la publicité. En effet, des membres de chaque station se réunissent désormais pour discuter des contrats publicitaires et de la vente du temps d’antenne pour éviter que les entreprises souhaitant faire leur publicité sur leurs ondes puissent « exploiter la concurrence entre RTL et Europe n° 1 » (Jehle, 2018 : 354).

16En revanche, aucun accord concernant la production d’émissions radio et leur promotion n’est conclu. L’explication avancée est que les stations considèrent l’indépendance dans la réalisation de programmes comme trop importante. Néanmoins, au-delà de l'émission commune du 8 mai 1968, RTL revendique des gestes de bonne volonté entre les stations périphériques, notamment l’invitation régulière d’artistes « connus pour leurs liens avec Europe n° 1 ».

17Il faut en effet rappeler que les postes périphériques se distinguent par une « offre plurimédia » (Blandin, 2013 : 134-142) pour leurs auditeurs, et que le concept « d’enchevêtrements » en histoire des médias (Cronqvist, Hilgert,, 2017 : 130-141) est ici essentiel pour saisir notamment les intersections entre radio et magazine, qui développent des associations entre artistes et stations. Un exemple bien connu est celui de Salut les Copains !, à la fois émission sur Europe n° 1 et magazine hebdomadaire, où artistes de l’époque passent leurs disques, sont interviewés, font la couverture, ou bien sont au cœur d’un photo-reportage. Ces pratiques se retrouvent aussi en Grande-Bretagne, où le service anglais de Radio Luxembourg a un partenariat avec le magazine Fabulous 208 (Tinker, 2011 : 641-657). Dès lors, la présence d’artistes associés avec Europe n° 1 sur l’antenne de RTL n’est pas anodine et montre bien une volonté de montrer un front commun.

18Celui-ci se retrouve dans l’émission du 8 mai 1968 puisque l’un des sketchs met en scène deux célèbres disc-jockeys de l’époque : Hubert Wayaffe, présentateur de Dans le Vent sur Europe n° 1, et le Président Rosko, animateur américain de Minimax sur RTL et vétéran des stations pirates britanniques. Interprétés par leurs collègues Jean Yanne et Francis Blanche, les deux disc-jockeys surjouent leur côté cool et décontracté. Au cours du sketch, leur relation passe par l’admiration, à travers des compliments sur la chemise de l’un et les rouflaquettes de l’autre, puis par l’intimité, à travers des mots d’amour et des baisers, et finalement par le conflit, à travers des échanges de coups. Le tout entrecoupé de visites chez l’un et l’autre, et donc, d’une station à l’autre, ce qui se traduit, pour l’auditeur, par des bruits de pas et les voix venant du côté gauche ou bien du côté droit.

19La mise en parallèle des archives de RTL et de l’émission du 8 mai 1968 montre bien que le rapprochement entre les stations et la nécessité de faire front face à une menace commune ne sont pas que des ressorts humoristiques, mais sont l’écho d’une stratégie réelle. Si l’émission montre qu’une coopération technique est possible, puisque la stéréophonie et la diffusion d’un programme en commun ont fonctionné, les archives font avant tout écho d’un succès sur le plan économique grâce aux accords conclus. En effet, il ne faut pas oublier que RTL et Europe n° 1 sont, par nature, des entreprises dont le but premier est de faire des bénéfices, et le maintien d’une indépendance en termes de programmes et d’identité est nécessaire. L’émission du 8 mai 1968 peut être lue comme l’envoi d’un message par les stations à leurs auditeurs et à la « menace commune » que représente l’ORTF et, derrière lui, le gouvernement français, de l’existence d’un front commun des postes périphériques. Cela fait donc de l’émission commune un élément qui, à la fois, met en scène le rapprochement entre RTL et Europe n° 1, et y participe activement.

Conclusion

20L’analyse approfondie de cette émission commune du 8 mai 1968 permet de mettre à jour la complexité des relations entre les principales stations de radios en France à cette période, en s’appuyant sur la perspective des radios commerciales. En effet, la simple mention de la possibilité de l’introduction de la publicité à l’ORTF a des répercussions fortes sur le paysage audiovisuel et est perçue comme une menace par les stations périphériques. Bien que la compétition entre RTL et Europe n° 1 soit forte, elles parviennent à travailler ensemble sur certains aspects, et, notamment, à diffuser une émission commune, dont l’analyse de l’enregistrement est au cœur de cet article. La mise en parallèle de cet enregistrement avec les archives de RTL montre bien que l’émission est une représentation du rapprochement entre les stations, ainsi qu’un élément qui y contribue activement. Les divers sketches, qui s’inspirent des activités des stations, mais aussi le concept même de l’émission du 8 mai 1968, montre bien que la stratégie de rapprochement des stations périphériques se retrouve à de nombreux niveaux. Ainsi, cet article permet de mieux cerner et de renouveler la compréhension des actions de ces stations et la façon dont elles envisagent le paysage médiatique de l’époque.

21Le rapprochement mentionné ne peut toutefois être compris que par une analyse de l’enregistrement de cette émission qui prend en compte le son comme source. En effet, l’usage de la stéréophonie n’est pas simplement cosmétique, mais participe bien à cette volonté de faire front commun, pour ne citer qu’un exemple. Derrière le ton humoristique de l’émission se retrouve des indices de la façon dont les stations veulent être perçues, ce qui participe à valoriser une approche envisageant la radio comme un média riche dont il faut étudier tous les aspects, qu’il s’agisse des propos, des dialogues, de la personnalité des animateurs, de l’usage de la stéréophonie, des choix de bruitages ou des ressorts humoristiques employés. Cet article se fait donc l’écho de cet appel, puisque c’est en englobant ces divers aspects, et en les mettant en parallèle avec des documents d’archives, qu’il est possible d’analyser cet enregistrement à sa juste valeur.

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Notes

1 « Émission commune », 08/05/1968, RTL et Europe n° 1, archives personnelles de M. Roland Biesen.

2 Compagnie Luxembourgeoise de Télédiffusion, Comité de Direction, Procès-Verbaux, Séance du 18 décembre 1967, Archives RTL Group, Luxembourg.

3 La coopération entre R.T.L. et Europe n° 1, 20/03/1969, Archives RTL Group, Luxembourg.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Richard Legay, « La nuit où les postes périphériques firent front commun : une expérience radiophonique en stéréophonie entre RTL et Europe n° 1 à la fin des années 60 »RadioMorphoses [En ligne], 11 | 2024, mis en ligne le 20 mars 2024, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/radiomorphoses/4475 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/radiomorphoses.4475

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Auteur

Richard Legay

Senior researcher en Histoire à l’Institut Arnold-Bergstraesser de Fribourg-en-Brisgau en Allemagne. Auteur de la thèse ‘Commercial Radio Stations and their Dispositif. Transnational and Intermedial Perspectives on Radio Luxembourg and Europe n° 1 in the Long Sixties’, soutenue en 2020 à l’Université du Luxembourg
richard.legay[at]abi.uni-freiburg.de.

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