Navigation – Plan du site

AccueilNuméros11Voix et destin : comment la guéri...

Résumés

Au début du XXIeème siècle, la guérilla marxiste-léniniste des Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC) a engagé une bataille radiophonique avec l’armée colombienne. Dans un environnement médiatique hostile, les FARC ont déployé pendant plus d’une décennie la Voix de la résistance, un réseau de stations de radio clandestines dans les zones périphériques qu’elles contrôlaient. Cette étude analyse la genèse, le fonctionnement et l’impact de cette stratégie de propagande insurgée, qui a dû faire face à la contre-offensive victorieuse des stations de radio de l’armée colombienne. Elle met en lumière les succès éphémères et les difficultés rencontrées par la Voix de la résistance, tout en explorant les enjeux et les conséquences de cette « bataille des ondes » asymétrique.

Haut de page

Texte intégral

Introduction

1Comme toutes les guerres, le conflit armé en Colombie revêt une dimension communicationnelle indéniable (Fattal, 2018). Pendant 52 ans de lutte acharnée contre l’État colombien et ses alliés (1964-2016), les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC) ont stratégiquement investi dans un réseau clandestin de communication, cherchant à façonner l’opinion par le biais de ce qu’elles qualifiaient elles-mêmes de « propagande » (FARC-EP, 204 :339).

  • 1 Cet article est issu d’une thèse de doctorat (Roux, 2023) explorant les autres composantes du dispo (...)

2Pièce maîtresse de ce dispositif1, la « Voz de la resistencia » (Voix de la résistance), le réseau de radiodiffusion des FARC, était hégémonique dans la plupart des zones rurales contrôlée par la guérilla au début des années 2000. Cependant, après un investissement massif soutenu par le gouvernement américain, l’armée colombienne a fini par mettre en place sa propre radiodiffusion pour concurrencer - et finalement vaincre - celle des FARC.

3Cet article retrace l’émergence et la défaite de la guérilla la plus puissante de son époque dans cette « bataille des ondes ». Il s’appuie sur des recherches menées en Colombie entre 2019 et 2022 dans le cadre d'une thèse de doctorat (Roux, 2023). La méthodologie comprend une observation participante au sein de la communauté des ex-FARC à Bogota, des entretiens avec des personnes ayant occupé différents postes clés dans l’appareil de propagande de la guérilla, ainsi qu’une analyse des documents internes produits par le commandement de l’organisation. Ces trois sources principales ont ensuite été comparées aux conclusions d’autres personnes ayant travaillé sur la radiodiffusion colombienne et la propagande officielle de l’armée. Sur cette base, ce qui suit apporte un éclairage sur l’utilisation militaire de la radiodiffusion dans le contexte colombien.

4Après avoir retracé l’importance du média dans l’émergence des FARC, l’article détaille la montée en puissance de la Voix de la résistance entre 2000 et 2005. La dernière partie décrit la contre-offensive victorieuse de la radiodiffusion officielle entre 2005 et 2010. La conclusion extrapole sur les conséquences des pratiques militaires liées à la guerres des ondes en Colombie, en soulignant son rôle dans la « militarisation de l’intimité », l’une des caractéristiques les plus complexes et troublantes de ce conflit armé.

Le rôle de la radio dans l’émergence des FARC

  • 2 Avec ce paragraphe introductif, je n'ai pas l’intention de rendre compte de la complexité de l’hist (...)

5Au milieu des années 1960, des communautés paysannes colombiennes situées à une centaine de kilomètres au sud de Bogotá ont créé les FARC, une guérilla rurale armée et structurée par le Parti Communiste Colombien (PCC). Pendant la guerre froide, elles se sont lentement renforcées dans les franges pionnières du pays, c’est-à-dire dans les régions où les colons déboisaient la gigantesque forêt primaire colombienne pour acquérir de nouvelles terres cultivables (Molano, 1994). À partir des années 1980, les FARC ont construit une véritable machine de guerre qui, au début du XXIe siècle, est devenue une menace existentielle pour l’État colombien (Fattal, 2018 :6). Après avoir mis en œuvre une politique de « sécurité démocratique » controversée et sanglante entre 2002 et 2010, le gouvernement colombien est parvenu à affaiblir durablement les FARC. Ces dernières ont finalement rendu les armes en 2016, à la suite d’un accord négocié avec le gouvernement du prix Nobel de la paix Juan Manuel Santos2.

6Mais avant de se rassembler, en 1964, pour conformer le « bras armé » du PCC, la plupart des leaders historiques des FARC avaient déjà pris les armes dans les « milices libérales » créées au cours des années 1940-1950. Dénommée « la Violencia » (la Violence, avec un « v » majuscule), cette phase particulièrement meurtrière de l’histoire colombienne peut s’interpréter comme « une guerre civile non déclarée » entre les partisans des deux entités politiques alors hégémoniques : le Parti Libéral et le Parti Conservateur (Bushnell, 1994 :291).

7Sur le plan de la communication, la Violencia coïncide avec l’essor de la radiodiffusion en Colombie. Au pouvoir de 1930 à 1946, le Parti Libéral avait pour objectif d’utiliser les ondes pour « répandre les Lumières » jusqu’aux contrées les plus isolées du pays (Castellanos, 2001 :14). Étant donné le coût prohibitif des récepteurs pour les familles paysannes, les autorités locales, de concert avec les radiodiffuseurs et les annonceurs, ont commencé dès 1936 à installer des haut-parleurs pour diffuser les programmes radiophoniques sur les places publiques des villages (Wade, 2000 :100). Cette initiative a permis aux populations rurales de bénéficier de ce nouveau média, renforçant ainsi sa popularité à travers tout le territoire national. En 1948, la Colombie comptait déjà 116 chaînes de radio, principalement commerciales. Celles qui parvenaient aux régions périphériques étaient en grande partie affiliées au Parti Libéral (Guevara, 2013 :99).

8L’importance politique de la radio pour les communautés rurales colombiennes durant la Violencia est donc manifeste. Dans des zones dépourvues d’infrastructures routières et où prévalait toujours la « constitution théocratique et quasi-monarchique de 1886 » (Caballero, 2018 :317) avec un taux d'analphabétisme dépassant les 70 % (Guevara, 2013 :96), les stations de radio libérales représentaient le principal, voire l’unique lien politique avec le reste du pays.

9C’est donc par les ondes que s’est propagée, dans la nuit du 9 avril 1948, la nouvelle de l'assassinat de Jorge Eliecer Gaitán, candidat présidentiel du Parti Libéral dont la popularité était étroitement liée à ses talents radiophoniques (Caballero, 2018 :323). Dès le lendemain de l’assassinat, le gouvernement conservateur, élu en 1946 après 16 ans d’hégémonie libérale, a ordonné aux stations de radio d’annuler leur programmation pour diffuser de la musique funèbre (RTVC, 2019 : min. 3). Cependant, en quelques heures, les milices libérales ont pris le contrôle de la plupart des stations de radio de la capitale et ont commencé à diffuser des messages insurrectionnels :

« En tant que simple soldat, en tant que représentant du peuple colombien qui se lève en ce moment face à la disparition de notre grand leader, je vous invite à prendre les armes, à former des bataillons et à marcher ce soir pour venger le sang de Jorge Eliecer Gaitán au palais présidentiel [...] Aux armes, libéraux ! Formez vos bataillons ! » (RTVC, 2019 :min. 1).

10Après plusieurs jours de combats, l'armée officielle a finalement repris le contrôle des stations de radio de la capitale. Cependant, le message subversif, diffusé sur les ondes temporairement occupées par les milices libérales, s’était déjà propagé sur tout le territoire, entraînant un soulèvement armé sans précédent des paysans libéraux (RTVC, 2019 :min. 17). Les événements du 9 avril 1948 ont ainsi placé la radio sous les feux de la rampe pour sa capacité à mobiliser les masses rurales colombiennes.

11L’une des premières mesures prises par le gouvernement conservateur a été d’imposer un contrôle strict sur la diffusion radiophonique, interdisant toute information politique sur les chaînes, publiques comme privées. À partir de cette période, le rôle principal des grandes radios a radicalement changé en Colombie. Elles se sont transformées en outils de « divertissement de masse » avec des formats tels que les feuilletons radiophoniques, des jeux et des émissions de variétés musicales (Castellanos, 2001 :16).

12Cependant, dans les plaines des Llanos, au nord-est du pays, les guérilleros proches du leader paysan Guadalupe Salcedo ont développé un genre musical spécifique pour contourner la censure : les « corridos revolucionarios » (García Navas, 2014). Au-delà de leurs qualités artistiques, ces chants révolutionnaires ont servi tout au long du conflit comme une forme de propagande favorisant l’émergence et la reconnaissance des mémoires dissidentes dans le débat public. Dans un contexte où la radio et d’autres médias dominants ont tendance à ignorer le point de vue des insurgés (Serrano, 2011), les chansons populaires non commerciales demeurent encore aujourd'hui des canaux alternatifs de diffusion. Elles se propagent principalement à travers les « parrandas », des festivités populaires colombiennes où les artistes rivalisent en interprétant ou en improvisant des vers en l’honneur des notables de la région. Comme l’a souligné le chanteur Orlando « el Cholo » Valderrama :

« Après chaque bataille, après chaque événement crucial, le Llanero compose un corrido, une chanson sur ce qui s’est passé ce jour-là. Et c’est devenu une tradition orale, dans tout le Llano. C'est un peu comme le journal. La nouvelle continue à être chantée, de parranda en parranda» (Roux, 2023 :101)

13Il apparaît donc que les groupes subversifs à l’origine des FARC ont su exploiter, dès la période de la Violencia, les failles de l’hégémonie médiatique pour développer un mode de communication oral, symétrique et horizontal, de paysan à paysan. En élaborant leur propagande à partir du contexte culturel des régions périphériques qu’elles contrôlaient, les proto-FARC ont su tirer parti des médiations propres aux communautés paysannes. Cette expertise tactique s’est clairement exprimée dans la mise en place, 40 ans plus tard, du réseau radiophonique clandestin des FARC.

La Voix de la résistance : établissement d’un lien étroit avec les communautés paysannes (2000-2005)

  • 3 Entre leur création officielle en 1964 et le dépôt définitif des armes en 2016, les FARC ont organi (...)

14Jusqu’à leur septième conférence nationale en 19823, les FARC étaient considérées comme une guérilla paysanne, périphérique et relativement silencieuse, subordonnée aux directives de Moscou. Le déclin de leur principal allié, l’Union Soviétique, a marqué un tournant, propulsant la guérilla sur le devant de la scène nationale. Passant d’une quinzaine de « fronts » en 1982 à plus de 60 en 2000, les FARC ont atteint environ 17 000 combattants (dont plus ou moins 40 % de femmes) à la fin de cette période (Pécaut, 2006 :15). Dans cette phase d’expansion, elles ont élaboré une stratégie de propagande propre pour continuer la bataille des cœurs et des esprits dans l’ère post-guerre froide.

15La première mention du projet de radio des FARC recensée dans le cadre de la présente étude remonte à la 8ème conférence, c’est-à-dire en 1993. Le rapport final (FARC-EP, 2004) indique que « la Voix de la résistance jouera un rôle important dans l’offensive que nous déploierons pour prendre le pouvoir » (p.3). Ce texte précise également que la radio deviendra « le principal moyen de diffusion » (p. 44) du groupe armé. Cependant, ce n’est qu’en 2000, lors des négociations de paix avec le gouvernement d’Andrés Pastrana, que les FARC ont officiellement lancé leur première station, dans leur bastion amazonien du Caguán. Malgré « quelques difficultés dues au manque de personnel spécialisé », ce nouveau média clandestin a rapidement rencontré un certain succès (FARC-EP, 2004 :71).

Image 1 : Lucero Palmera anime une émission pour la Voix de la résistance, en avril 2005. (Emanuelsson, 2012).

Image 1 : Lucero Palmera anime une émission pour la Voix de la résistance, en avril 2005. (Emanuelsson, 2012).

16Cette même année, la jeune guérillera Lucero Palmera a été nommée responsable de la Voix de la résistance par la direction des FARC. Le 12 août 2000, sur la place publique de San Vicente del Caguán, elle a évoqué la radiodiffusion dans le cadre de la « cultura fariana », le projet contre-culturel de la guérilla. Selon Palmera, ce projet avait au moins trois objectifs : (1) élever le niveau culturel de la communauté, (2) récupérer les traditions rurales colombiennes et (3) éduquer les combattants (Bolívar, 2017 :212). Pour les FARC, le mot « culture » doit donc être compris comme un concept néomarxiste d’extension de la lutte des classes à l’intérieur de la culture populaire.

17Reprenant la structure organisationnelle des FARC, qui fonctionnaient en « blocs » géographiquement séparés, la Voix de la résistance a adopté une forme décentralisée. Sa caractéristique principale est que ses différentes stations n’opéraient pas depuis les villes, mais depuis des territoires difficiles d’accès. Ainsi, comme le souligne Manuel Bolívar, un ancien cadre de la guérilla, « la radio du bloc oriental n’était pas la même que celle du bloc des Caraïbes. En raison de l’idiosyncrasie des personnes qui les composaient, toutes les radios du pays n'ont pas connu le même développement. Elles n’avaient pas toutes le même caractère » (Roux, 2023 :201).

18L’efficacité tactique de cette décentralisation s’est rapidement imposée. Dans les zones les plus reculées, la tradition orale et insurrectionnelle de la population constitue un terreau particulièrement réceptif pour ce mode de communication. Pour la guérilla, la Voix de la résistance ouvrait la possibilité d’établir un lien plus intime avec les paysans, comme le confirme Manuel Bolívar : 

« Grâce à la radio, nous avons atteint des endroits inaccessibles aux comités d’organisation. Nous avons pu toucher les foyers paysans. Même en présence de l’armée, nous ne pouvions pas les atteindre physiquement, mais nous pouvions le faire avec la radio [...]Ils nous reconnaissaient partout où nous allions. Une fois, en entrant dans une maison, une dame m’a reconnu à ma voix. "Vous êtes Manuel ! Vous travaillez à la radio. Je me disais bien que votre voix m’était familière". Parfois, ils sacrifiaient un poulet parce que nous venions de la station de radio. Et dans la campagne colombienne, sacrifier un poulet pour quelqu’un, c’est une fête, c’est le plus beau cadeau qu'on puisse vous faire » (Roux, 2023 :202).

19La radio des FARC présentait également une caractéristique interactive. La guérilla avait mis en place un système de courriers permettant aux auditeurs de faire passer des messages sur ses ondes. Selon alias « Porretiya », ancien opérateur de la radio du bloc oriental :

« Par l’intermédiaire de la station, nous demandions [aux auditeurs] d’écrire des lettres. Lorsqu'ils tombaient sur un guérillero, quelle que soit son unité, ils lui donnaient la lettre pour qu’il la transmette à la station de radio [...] Vers 2002, 2003, nous recevions un nombre incroyable de lettres […] Et ce qui était génial, c’est qu’ils nous demandaient aussi des chansons. Et nous lisions leurs lettres en direct le dimanche. De 7 heures du matin à midi. Et parfois, on n’avait pas le temps de tout lire » (Roux, 2023 :201).

20La Voix de la résistance avait donc une idée très claire de son audience. Par exemple, la radio du bloc oriental proposait chaque matin, de 6 à 7 heures, un programme intitulé « Réveil paysan ». Animée par des membres de la guérilla, issus de la paysannerie, cette émission abordait les thèmes agricoles, de réforme agraire et de musique populaire correspondant aux intérêts des habitants de la région. À d’autres horaires, les émissions abordaient des sujets plus subversifs, susceptibles de stimuler la conscience politique de certains segments : féminisme, jeunesse, histoire des luttes sociales...

Tableau 1 : Programmation de la Voix de la Résistance dans le bloc oriental des FARC entre 2001 et 2005. Grille reconstruite à partir du témoignage de Porretiya (Roux, 2023 : 203).

Programmation de la radio du bloc oriental des FARC

Calendrier

Titre

Thème/axe

6-7 heures

Réveil paysan

Agriculture

7-8 heures

Focus sur l’actualité

Nouvelles, actualités, opinions

8-9 heures

Colombie, Buenos Días

Culture et folklore colombiens

9-10 heures

Espace musical

Musique « variée, dansante, révolutionnaire et populaire »

10-11 heures

Bolívar et la révolution

Histoire des luttes sociales en Colombie et en Amérique latine

11-12 heures

Femme combattante et révolutionnaire

Droits des paysannes, égalité hommes/femmes

12-13 heures

Espace musical

Musique « variée, dansante, révolutionnaire et populaire »

13-14 heures

Patriotes militaires

Provoquer des désertions dans les rangs des forces armées officielles

14-15 heures

Jeunesse rebelle

Dédié aux jeunes, aux étudiants et aux enseignants

15-16 heures

Espace musical

Musique « variée, dansante, révolutionnaire et populaire »

17-18 heures

Focus sur l'actualité

Nouvelles, actualités, opinions

21Comme le montre cette grille, la radio des FARC accordait une large place à la musique « variée, dansante, révolutionnaire et populaire ». Comme le confirme Porretiya : « si vous passez une bonne chanson et que le paysan l’apprécie, il va ensuite assimiler son message [politique]. C’était notre stratégie » (Roux, 2023 :203).

22Une partie de cette programmation musicale était produite directement par des guérilleros. Les chansons variaient d’une région à l’autre, couvrant ainsi les principaux genres de la musique régionale colombienne (vallenato, merengue, cumbia, joropos, etc.). Pour l’essentiel, les paroles abordaient un thème principal : l’amour « fariano ». Elles avaient donc pour but de romantiser le mode de vie dans la guérilla. Parallèlement, la familiarité des rythmes tropicaux renforçait l’idée que les FARC étaient enracinées dans la culture régionale colombienne (Bolívar, 2017). Julián Conrado et Christian Pérez, du bloc caraïbe, et Lucas Iguarán, du bloc Magdalena medio, étaient sans doute les représentants les plus importants de ce genre musical révolutionnaire, hérité, comme précédemment mentionné, des milices libérales de la Violencia. Ces chanteurs - presque tous des hommes - utilisaient principalement la guitare et l’accordéon. Ils intégraient parfois des éléments de discours marxiste-léniniste, mais la plupart de leurs chansons étaient dédiées à des « muses », c’est-à-dire des personnages féminins censés inspirer leur lutte révolutionnaire (Roux, 2023 :244). Comme le résume avec passion Jaime Nevado, auteur-compositeur-interprète et ancien guérillero du bloc caraïbe :

« Notre musique était très appréciée des paysans parce qu’elle était faite par les paysans eux-mêmes. C’était de la musique populaire ! De la vraie musique populaire. […] Les guérilleros écrivaient des poèmes. Ils écrivaient des pensées. Ils parlaient de l’amour, d’une fille et d’un garçon, et ils écrivaient des vers, des couplets, selon leur région d’origine. Le Che a dit cela, n’est-ce pas ? Il a dit : "J’ose dire, au risque de paraître ridicule, qu’un vrai révolutionnaire est plein de grands sentiments amoureux" » (Roux, 2023 :143)

La contre-offensive radiophonique des forces armées officielles (2005-2010)

23En temps de conflit armé, les parties prenantes s’inspirent souvent des tactiques efficaces de l’ennemi. Financée et conseillée par le gouvernement américain (Fattal, 2018 :9), la politique de « sécurité démocratique » du président Álvaro Uribe (2002-2010) a mis en place deux réseaux de radios : Colombia Estéreo et Radio Policía Nacional. Selon Porretiya, ce phénomène s'est amplifié à partir de 2005, provoquant initialement un problème technique majeur :

« L'arrivée de Colombia Estéreo, avec près de trente fréquences radio de l’armée, a écrasé notre propagande. Passer toute la journée à changer de fréquence pour une radio clandestine, c’est gênant. Monter sur un grand poteau, reconfigurer une fréquence vide : ça prend du temps. Mais ils finissaient toujours par nous localiser » (Roux, 2023 :205).

  • 4 En mars 2008, l'armée colombienne a effectué une incursion en territoire équatorien pour attaquer u (...)

24En 2008, suite à une opération de l’armée colombienne en territoire équatorien4, les FARC ont perdu la possibilité d’émettre depuis les zones frontalières des pays voisins (IISS, 2011). Selon Jaime Nevado, pour continuer à diffuser malgré l’escalade de l’affrontement, la Voix de la résistance a adopté la modulation d’amplitude (AM), plus difficile à détecter que la modulation de fréquence (FM) (Roux, 2023 :140). Mais cette technologie a ses limites. À la même époque, les guérilleros ont commencé à construire des bunkers souterrains au cœur de la jungle pour continuer à produire leurs programmes radio sans être détectés par les avions ou les satellites. Selon des témoignages d’anciens combattants ayant participé à leur construction (Roux, 2023 :206), des turbines hydrauliques Pelton de 5 kW installées dans des torrents alimentaient ces studios souterrains. Les antennes-relais devaient être placées sur des crêtes. Et la plus grande d’entre elles, relayant toutes les autres, devait se trouver à plus de 3000 mètres d’altitude, dans des régions froides et hostiles. Une unité de six guérilleros était chargée en permanence de l’entretien et de la protection du précieux matériel. Au départ, ces personnes dormaient sous les antennes. Mais comme le signal était facilement repéré par l’ennemi, certaines de ces unités furent décimées lors de bombardements. « Nous devions rester à distance de l’émetteur pour notre sécurité, même si cela rendait difficile son fonctionnement », raconte Porretiya.

25En parallèle, les radios militaires n’abordaient jamais frontalement les thèmes politiques, privilégiant une musique commerciale et urbaine qui séduisait particulièrement les jeunes paysans (Emanuelsson, 2012 :min. 8"42). Entre deux morceaux de Daddy Yankee ou Shakira, elles diffusaient des messages publicitaires mettant en avant les « pertes » dans les rangs des « terroristes », contribuant à la propagation du terme dans les régions les plus reculées du pays. 

26Plus délicat pour les insurgés, ces stations officielles ont commencé à gagner en popularité parmi les FARC. Les ex-guérilleros que j’ai interviewés racontent qu’ils possédaient des récepteurs individuels appelés « loros », utilisés pour écouter la radio avant de dormir, dans l’intimité relative des couchettes. Ces appareils diffusaient la musique commerciale des stations de l’armée et de la police nationale, créant un attrait pour ce contenu interdit au sein des groupes insurgés.

27Conscient de cette dynamique, le ministère de la Défense a développé le Programme d’attention humanitaire aux démobilisés (PAHD) en collaboration avec la firme de marketing Lowe SSP3 (Fattal, 2018). Cette dernière réalisait de véritables études de marché pour comprendre les motivations des personnes qui désertaient les FARC. Sur cette base, le PAHD a développé des campagnes transmédias comprenant des publicités radiophoniques incitant les membres des FARC à faire défection. Selon l’anthropologue Alexander Fattal (2018 :25), ces campagnes ont conduit à la démobilisation d’une moyenne de 3300 combattants par an vers la fin des années 2000.

28Les courriels internes des FARC saisis par l’armée sur l’ordinateur de Raúl Reyes ont confirmé l’inquiétude des commandants face à cette situation (IISS, 2011). Initialement, des mesures drastiques, comme l'interdiction des « loros », ont été prises pour stopper la diffusion des radios ennemies. Cependant, cette réglementation a démoralisé les troupes, entraînant davantage de désertions. Comme le souligne une ancienne guérillera ayant fait défection vers 2010 :

« Les commandants ont réalisé qu’ils ne pouvaient pas tout contrôler. De nouvelles règles ont donc été établies. Si les guérilleros patrouillaient dans la région, les civils devaient se précipiter sur leurs récepteurs pour baisser le son [à leur passage]. C'était une façon de montrer leur respect pour la guérilla. Il en allait de même pour les troupes. […] Nous pouvions écouter Colombia Estéreo pour la musique, à condition de ne pas la jouer à plein volume et de couper le son entre les chansons. Parfois, un guérillero oubliait de baisser le volume lorsque le message de l'armée était diffusé. Il était immédiatement mis en cause : est-il démoralisé ? Va-t-il trahir le mouvement ? Nous étions toujours punis, parfois très durement. Mais nous continuions à écouter ces messages, cachés sous nos couvertures la nuit, l’oreille collée à la radio » (Roux, 2023 :209).

Conclusion

29L’histoire de la Voix de la résistance illustre les formes que peut prendre une « bataille des ondes » au sens strict, c’est à dire militaire. Dans ce domaine, les commandants des FARC ont été pendant quelques années les maîtres de l’initiative, ce que les marxistes-léninistes appelaient « l’âme de la guerre » (Grossman, 1980 :50). Utilisant un mode de communication horizontal, de paysan à paysan, la radio insurgée a pu s’implanter dans les zones rurales contrôlées par les FARC, en grande partie grâce à la composante musicale et intime de sa programmation. Ce faisant, elle a fait revivre une forme longtemps enfouie de propagande orale des insurgés dans les régions reculées de Colombie : le corrido revolucionario. Du même coup, le message marxiste-léniniste a été diffusé verticalement, de l’état-major des FARC aux communautés paysannes. Cette approche bidimensionnelle, à la fois horizontale et verticale, a finalement été vaincue par l’armée officielle sur deux plans : la technologie et la culture.

30Sur le plan technologique, les guérilleros ont été dépassés par les puissantes ondes de l’armée officielle. Cela montre que dans un conflit asymétrique, l’insurgé a besoin d’une base territoriale forte, au moins dans certaines régions, pour jouir de la tranquillité nécessaire à la radiodiffusion. Dès que l’État colombien a augmenté l’intensité de son offensive, en utilisant ses bases armées pour émettre sur les mêmes fréquences que la Voix de la Résistance, la diffusion est devenue extrêmement difficile pour les insurgés.

31Sur le plan culturel, cet épisode met en évidence la supériorité tactique du marketing de l’armée colombienne sur le romantisme révolutionnaire des guérilleros. Les stations de radio officielles de l’armée ont réussi à captiver leur public avec des rythmes urbains et des messages accrocheurs, apparemment apolitiques, laissant peu de place aux émissions paysannes de la Voix de la Résistance. Alors que les deux approches recherchaient le même effet - militariser l'intimité de l’auditeur - les techniques du capitalisme contemporain se sont avérées plus attrayantes pour le public local. Ce revers radiophonique a relégué les anciens commandants des FARC et leur musique d’une autre époque à une position de niche ou de contre-public.

32L’analyse de la « guerre des ondes » en Colombie met donc en évidence la manière dont la convergence de la radiodiffusion, du marketing et du militarisme s’est avérée stratégiquement efficace dans les régions reculées du pays. Son issue est également problématique dans la mesure où elle a renforcé le « siège médiatique » dénoncé par la guérilla comme l’une des causes de l’insurrection. La disparition de la Voix de la Résistance et l’expansion sans opposition des radios de l’armée officielle ne marquent donc pas la fin d’un conflit, mais plutôt le début d’une nouvelle forme de guerre plus insidieuse qui, sept ans après la disparition des FARC, continue d’infliger une violence multidimensionnelle aux populations paysannes des régions reculées de Colombie.

Haut de page

Bibliographie

BOLÍVAR Ingrid. Unheard Claims, Well-Known Rhythms: The Musical Guerrilla FARC-EP (1988–2010), In Andrea Fanta Castro (dir.), Territories of Conflict. Traversing Colombia through Cultural Studies, Woodbridge: Boydell & Brewer, 2017 (pp. 209‑220).

BUSHNELL David. The Making of Modern Colombia: A Nation in Spite of Itself, Berkeley Los Angeles London: University of California Press, 1994, 334 pages.

CABALLERO Antonio. Historia de Colombia y sus oligarquías, Bogotá : Nomos S.A., 2018, 424 pages.

CASTELLANOS Nelson. La radio colombiana, una historia de amor y de olvido, Signo y Pensamiento, Septembre, n° 39, 2001, pp. 15‑23. https://bit.ly/3BETlF0

EMANUELSSON Dick. Reportaje desde la emisora guerrillera, Voz de la Resistencia. Agencia de Noticias Nueva Colombia (ANNCOL). [En ligne]. (date de consultation : 22/12/2022). https://bit.ly/3YJWDQs. 2012.

FARC-EP. Teoría política y militar, elaboraciones farianas. Montañas de Colombia : Bloque Oriental de las FARC, 2004, 459 pages.

FATTAL Alexander. Guerrilla Marketing. Counterinsurgency and capitalism in Colombia, Chicago et Londres: The University of Chicago, 2018, 310 pages.

GARCÍA NAVAS Catalina. Alma llanera : la construcción de una identidad regional en los corridos Revolucionarios Guadalupanos. Cuadernos de Literatura del Caribe e Hispanoamérica, janvier-juin, n° 19, pp. 122‑143. https://shorturl.at/cmS24

GROSSMAN Vasili. Vie et destin, Paris : Calmann-Levy, 1983, 1005 pages.

GUEVARA Erica. « Si tu veux du sang et des balles, tu n’as qu’à zapper sur une autre radio ». Émergence, institutionnalisation et formes d´appropriation des radios communautaires en Colombie, 1948-2010, Paris : Science Po Paris, thèse de doctorat en sciences politiques, 2013, 837 pages.

IISS Instituto Internacional de Estudios Estratégicos. Los Documentos De Las Farc : Venezuela, Ecuador y el archivo secreto de ‘Raúl Reyes’, Londres : James Lockhart Smith & Nigel Inkster, dosier estratégico, 2011, 427 pages.

MOLANO Alfredo. Trochas y fusiles, Bogotá : El Áncora Editores, 1994, 229 pages.

PÉCAUT Daniel. Les FARC  : longévité, puissance militaire, carences politiques, Hérodote, volume 123(4), n° 9, 2006 (pp. 9-40). https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.3917/her.123.0009

RCN. Las voces de ‘El Bogotazo’ en la radio. Radio Nacional de Colombia. [En ligne]. (date de consulttion : 08/08/2022). https://bit.ly/3vLZdZq

ROUX Clément. Comunicar la revolución : Un análisis cultural de la propaganda de las FARC y su recepción en Colombia (1964-2022), Bogotá : Universidad Nacional de Colombia, 2023. 528 pages. https://repositorio.unal.edu.co/handle/unal/85420

SERRANO Yeny. Le conflit armé en Colombie dans les journaux télévisés nationaux, Mots. Les langages du politique, 97, (pp. 117‑133). https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/mots.20538

WADE Peter. Music, Race, and Nation: Tropical Music in Colombia, Londres et Chicago: The University of Chicago Press, 2000, 404 pages.

Haut de page

Notes

1 Cet article est issu d’une thèse de doctorat (Roux, 2023) explorant les autres composantes du dispositif de propagande des FARC dans une perspective historique et culturelle (1964-2022). Par exemple, le « travail de masse » (p.205), la revue Resistencia (p.175), le « front virtuel » (p.209), ou la photographie (p.289) faisaient partie de ce dispositif.

2 Avec ce paragraphe introductif, je n'ai pas l’intention de rendre compte de la complexité de l’histoire de la « plus longue guérilla du monde ». Pour une histoire plus élaborée des FARC, on peut se référer aux œuvres littéraires d’Alfredo Molano et Cyril Gay ou aux travaux universitaires de Daniel Pécaut, Eduardo Pizarro, ou Carlos Medina.

3 Entre leur création officielle en 1964 et le dépôt définitif des armes en 2016, les FARC ont organisé dix « conférences nationales de guérilla ». Elles considéraient ces événements comme leur « plus haut organe de direction et de commandement » (FARC-EP, 2004).

4 En mars 2008, l'armée colombienne a effectué une incursion en territoire équatorien pour attaquer un camp des FARC. Raúl Reyes, numéro 2 de la guérilla, a été tué au cours de l'opération. Une archive contenant des milliers de pages a été saisie et rendue publique. La correspondance de Reyes indique qu’en 2002, la station de radio du bloc sud des FARC avait été délocalisée sur le territoire équatorien, où les conditions de sécurité étaient plus favorables (IISS, 2011). À la suite de ces révélations, les gouvernements de l’Equateur et du Venezuela n’ont plus laissé la guérilla colombienne utiliser leur territoire pour diffuser leur radio clandestine.

Haut de page

Table des illustrations

Titre Image 1 : Lucero Palmera anime une émission pour la Voix de la résistance, en avril 2005. (Emanuelsson, 2012).
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/radiomorphoses/docannexe/image/4287/img-1.png
Fichier image/png, 1,3M
Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Clément Roux, « Voix et destin : comment la guérilla des FARC a perdu la bataille des ondes en Colombie (2000-2010) »RadioMorphoses [En ligne], 11 | 2024, mis en ligne le 20 mars 2024, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/radiomorphoses/4287 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/radiomorphoses.4287

Haut de page

Auteur

Clément Roux

Chercheur associé au Centre d’Analyse et de Recherche Interdisciplinaire sur les Médias (Carism) et professeur adjoint en études culturelles de l’Université Nationale de Colombie.
croux[at]unal.edu.co

Haut de page

Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search