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N° 11, 2023 - Une autre guerre des ondes ? Usages culturels et politiques de la radio en contexte de domination, coordonné par Tristan Le Bras et Thomas Leyris

Date limite de réception des articles : 15 septembre 2023

Coordination : Tristan Le Bras (Mondes Américains - EHESS) et Thomas Leyris (IRHIS - Université de Lille).

  • 1 La race est entendue ici comme la croyance en l’hérédité physique de caractères sociaux ou moraux. (...)

Ce dossier thématique de la revue RadioMorphoses, Revue d’étude radiophonique et sonore rassemblera des chercheuses et chercheurs travaillant sur la radio dans des contextes de domination. Il accueillera en particulier des articles portant sur l’usage de la radio dans des contextes de dominations coloniales (Balandier, 1951), raciales (Wacquant, 1997), ou ethniques (Brubaker, 2002), mais les propositions sur l’utilisation du média dans le champ plus large des dominations (sociales, culturelles, sexuelles…) seront les bienvenues. La problématique centrale du dossier vise à étudier les dynamiques qui lient radio, communauté et pouvoir, tant du point de vue de la reproduction de l’ordre que de la résistance qu’il engendre. L’objectif est également de croiser les regards afin de réfléchir aux différences conceptuelles utilisées selon les aires culturelles pour appréhender ces mêmes processus. L’articulation différentielle entre les catégories race1, classe, nation, genre, etc., est-elle due à la spécificité des terrains analysés ou bien à la diversité des bagages méthodologiques et épistémologiques selon les cultures scientifiques entreprenant l’analyse ?

L’intérêt des chercheuses et chercheurs pour les usages de la radio dans des situations de domination est ancien si l’on pense au Viol des foules par la propagande politique (1939) de Serge Tchakotine, aux enquêtes de Lazarsfeld sur l’influence des médias de masse ou aux travaux historiques entrepris dans les années 1980 sur les radios de langue française pendant la Seconde Guerre mondiale (par exemple Eck, 1985). Ces réflexions connaissent aujourd’hui un renouvellement chez des chercheurs qui l’analysent avec de nouvelles grilles de lecture et dans de nouveaux contextes. En effet, malgré des situations très différentes, qu’on pense à la législation (monopoles publics européens contre capitalisme radiophonique états-unien) ou à la diversité des programmes et des stations (enjeux du multilinguisme, censure, niveau de concurrence, accès au média, etc.) l’étude des politiques radiophoniques connaît un dynamisme certain. Les rôles de la radio dans la construction d’une culture de la jeunesse, mais aussi comme un espace de politisation sont explorés pour le continent européen avec des projets tels que le Popkult60 project en Allemagne et au Luxembourg ou le GRER, (Groupe de Recherches et d’Études sur la Radio) en France.

En Afrique, de récentes recherches ont exploré le moment des décolonisations et les perspectives culturelles et médiatiques offertes par ces redéfinitions du rapport de force (Grabli, 2018 ; Ritter, 2021 ; Moorman, 2021 ; Leyris, 2023). C’est à la fin des années 1940 et au cours des années 1950 que les puissances coloniales entreprennent de véritables politiques de radiodiffusion ciblant les populations africaines (Tudesq, 1983, Ribeiro, 2017, Schaeffer, 1979, Breton, 1992, Robert 2009). Alors que les empires entraient dans leur crépuscule, la radio leur apparaît comme un outil privilégié pour maintenir leur domination (Balandier, 1951 ; Moorman, 2021). Outil central du colonialisme développementaliste (Frederick Cooper, 2012), ce média est rapidement compris par les indépendantistes comme une « technique de l’occupant » (Fanon, 1959) qu’il s’agit de se réapproprier, de diverses façons, aussi bien pour ceux qui l’animent que pour ceux qui l’écoutent (Grabli, 2019). Si les élites favorisent les informations et la culture, les masses réclament des musiques particulières, tandis que l’administration reste focalisée sur le paradigme du développement (Pauthier, 2014 ; Leyris, 2023) et sur la construction de l’unité nationale (Frère, 2020). Ces agendas, souvent contradictoires, engendrent de riches débats et dilatent le champ des possibles autour des années 1960.

Aux États-Unis, les sound studies ont permis un renouveau dans une historiographie qui s’intéresse notamment à la dimension sonore de la domination raciale et au rôle de la radio dans la construction des catégories de race (Vaillant, 2002). La dimension sonore de cette racialisation de la société états-unienne (Eidsheim, 2019) s’explore dans le cadre de la radio en deux temps. D’abord, par l’absence massive des Africains-Américains sur les ondes jusque dans les années 1940, et la caricature qui est faite d’eux par des annonceurs blancs dans des émissions comme Amos ‘n’ Andy (Ely, 2001) ; et par la construction de catégories musicales racialement définies (old time music, race music) dans les années 1920 et 1930, qui sont conséquemment radiodiffusées à des publics distincts (Miller, 2010). Ensuite, c’est la présence de voix africaines-américaines, surtout à partir des années 1950, qui restructure les rapports entre radio et minorités non-blanches. Dans la seconde moitié du XXe siècle, poussés par la recherche de nouveaux débouchés commerciaux, des investisseurs blancs donnent naissance à une multitude de radios à destination du public africain-américain, s’appuyant souvent sur des employés noirs (Baptiste, 2019). Les décennies suivantes voient la progressive politisation de ces travailleurs du son qui tentent de transformer ces entreprises lucratives en pôles de mobilisations communautaires (Barlow, 1998). La définition de ce que doit être une radio pour les Africains Américains est alors prise entre deux forces, parfois contradictoires mais pas toujours : la nécessaire rentabilité économique et l’exigence d’un soutien aux combats politiques des Africains Américains (Le Bras, 2023).

Objectifs du dossier

Pourtant, il apparaît que ces perspectives nouvelles et fécondes ne se croisent pas ou peu. Ce dossier thématique cherchera donc à les faire se rencontrer. Il visera à mieux comprendre comment un média, permettant de s’adresser directement à un grand nombre de personnes, a été utilisé dans les luttes de pouvoir au XXe siècle, particulièrement dans les contextes de dominations coloniales et raciales. Comment, dans ces situations d’oppressions, la radio a-t-elle été utilisée pour construire des identités culturelles ? En quoi a-t-elle favorisé, ou non, la logique communautaire, notamment celle basée sur la race (Schaub, 2015) ? Comment les différents publics se sont-ils appropriés et réappropriés les contenus, souvent de manière inattendue ? La problématique générale de ce numéro porte ainsi sur la relation dynamique qui se noue entre radio, communauté et pouvoir.

Ces questions qui traversent différents espaces et différentes périodes depuis l’apparition de la radio dans les années 1920 méritent d’être étudiées sur tous les terrains. Les contributions pourront s’inscrire dans les trois axes suivants :

Axe 1 : Domination/résistance. Comment s’entendent la domination et la subversion à la radio ?

Ce premier axe appelle des articles qui s’intéressent à la production d’un langage politique par des programmes de stations de radio agissant en situation de domination et aux acteurs qui les mettent en œuvre. Il se subdivise en deux sous-axes.

Sous-axe 1 : Dominer par la radio. Ce premier sous-axe appelle des articles qui s’intéressent à la manière dont la programmation radiophonique, par sa forme (voix, sonorités, musiques) et par le fond (émissions, discours, etc.), ont été utilisées pour capter un public défini en termes de race, ethnie, classe, genre ou toute autre catégorie afin d’exploiter son consentement. Ce sous-axe s’intéresse particulièrement aux radios étatiques, agissant dans un contexte colonial ou d’occupation, mais aussi aux radios issues de la société civile qui participent à la reproduction de la domination pour des raisons commerciales ou autres.

Sous-axe 2 : Résister par la radio. Comment certaines radios et leurs acteurs luttent-ils contre les situations de domination ? Ce sous-axe s’intéresse aux contenus et aux façons dont des radios contestataires, qu’elles soient locales ou internationales, ont cherché ou cherchent à capter des auditeurs “dominés”. Quelles voix, quelles langues, quels messages, quels contenus musicaux ou divertissants sont utilisés pour capter un auditoire “dominé” ? Quels processus d’identification des auditeurs et auditrices sont mobilisés par celles et ceux qui animent ces radios ?

Axe 2 : Entendre la domination. Quels usages les auditeurs “dominés” font-ils de la radio ?

Le deuxième axe s’intéresse à la question de la réception par les auditeurs et auditrices de ces messages. Comment interprètent-ils les émissions qui leur sont destinées ? Le contenu musical, le ton et les voix utilisés pour leur parler ? Comment utilisent-ils ou détournent-ils ce qu’ils entendent ? En quoi ces émissions renforcent-elles la construction identitaire de certains groupes ? Quel degré de confiance accordent-ils aux radios subversives ou officielles, aux radios publiques ou aux radios commerciales ? Les articles qui mettent en avant l’agency, c’est-à-dire la capacité de jugement et d’interprétation des auditrices et des auditeurs seront les bienvenus. En effet, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les systèmes reposant sur la domination raciale (comme la colonisation ou la ségrégation) sont partout contestés (Cooper, 2012). On observe ainsi par exemple, aux États-Unis et dans l’Afrique en décolonisation des années 1950-1960 les mêmes processus de réappropriations par les publics de médias pensés originellement pour tirer profit de leur consentement dans une perspective unilatérale et top-down.

Axe 3 : Émettre dans un contexte de domination : circulation des pratiques, approches connectées et transnationales

Cet axe appelle des articles qui s’intéressent à la circulation des pratiques et des contenus. Comment des formes d’émissions, des façons de parler, de faire, d’organiser les grilles de programmes ou de les “formater” se sont-elles diffusées de manière transnationale ? Quels modèles de stations, étatiques ou privées ; officielles ou subversives, peut-on identifier dans la diffusion de techniques radiophoniques de domination ou de révoltes ? Quels acteurs ont porté ces pratiques en se déplaçant, au travers de conseils, de formations ou d’assistance ? Le développement des radios impériales dans les années 1930 puis des radios internationales a débouché avec le début de la Seconde Guerre mondiale sur un monde où la concurrence entre les radios s’est exacerbée, rendant nécessaire pour les différents acteurs l’adaptation à des modèles dans le but de ne pas être distancé, auprès de leurs propres auditoires, par des radios potentiellement hostiles.

Dans la perspective globale ouverte par ce troisième axe, nous voudrions rompre avec la tendance des aires culturelles à rester cloisonnées. Ainsi, nous aimerions pouvoir favoriser les réflexions sur les différentes méthodes et concepts utilisés sur des terrains éloignés. Par exemple, si le concept de race reste omniprésent aux États-Unis, dans une définition sociale et culturelle constructiviste, ce n’est pas toujours le cas en Europe, en Afrique, en Amérique latine ou ailleurs. On lui préfère parfois celui de « communauté », d’ethnie ou de « nation », pour couvrir des réalités qui divergent, tout en entrant parfois en résonance. Ce dossier thématique sera donc l’occasion d’un dialogue entre chercheurs sur ces questions méthodologiques et épistémologiques.

Calendrier et recommandations

Calendrier

15 septembre 2023 : date limite de soumission des propositions en français ou en anglais de 4000 à 5000 signes espaces compris. Elles doivent contenir la présentation de la problématique, des objectifs, de la méthodologie, l’argumentation et quelques références bibliographiques. A transmettre au format Word (.docx) ou OpenDocument (.odt) aux adresses suivantes : tristan.lebras@ehess.fr et thomasleyris@hotmail.com

Fin septembre 2023 : notification de l’acceptation ou du refus de la proposition.

1er décembre 2023 : date limite de remise des articles rédigés (35000 signes espaces et bibliographie compris) pour évaluation en double aveugle.

Fin janvier : notification des décisions aux auteurs et aux autrices.

Fin mars 2024 : parution du numéro.

Recommandations

Voir le guide rédactionnel sur le site de RadioMorphoses :
https://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/radiomorphoses

Bibliographie

Balandier Georges, « La Situation Coloniale : Approche Théorique », Cahiers Internationaux de Sociologie, 1951, vol. 11, p. 44-79.

Baptiste Bala James, Race and Radio: Pioneering Black Broadcasters in New Orleans, Jackson, MS, Univ. Press of Mississippi, 2019.

Brubaker Rogers, « Ethnicity without groups », European Journal of Sociology / Archives Européennes de Sociologie, 2002, vol. 43, n 2, p. 163‑189.

Barlow William, Voice Over: The Making of Black Radio, Philadelphia, PA, Temple University Press, 1998.

Cooper Frédérick, L’Afrique depuis 1940, Paris, Payot, 2012.

Eidsheim Nina Sun, The Race of Sound: Listening, Timbre, and Vocality in African American Music, Durham, NC, Duke University Press, 2019.

Eck Hélène, La Guerre des ondes : histoire des radios de langue française pendant la Deuxième Guerre mondiale, Paris, Armand Colin, 1985.

Ely Melvin Patrick, The Adventures of Amos ‘n’ Andy: A Social History of an American Phenomenon, Subsequent edition., Charlottesville, VA, University of Virginia Press, 2001.

Frère Marie-Soleil, Journalismes d’Afrique, Louvain-La-Neuve, De Boeck Supérieur, 2020 ;

Fanon Frantz, Sociologie d’une révolution : (l’An V de la révolution algérienne), Paris, François Maspero, 1959.

Grabli Charlotte, « La ville des auditeurs  : radio, rumba congolaise et droit à la ville dans la cité indigène de Léopoldville (1949-1960) », Cahiers détudes africaines, 15 mars 2019, vol. 233, no 1, p. 9-45.

Guy Breton, “La radio en Afrique francophone au début des années 1960”, in Cahiers d’Histoire de la radiodiffusion, n° 33, 1991, p. 34 à 48.

Leyris Thomas, La Société de radiodiffusion de la France d’outre-mer. Naissance d’un empire radiophonique franco-africain au temps des décolonisations (1939-1969), 2023, Thèse de doctorat sous la direction de Mme Isabelle Surun.

Le Bras Tristan, « “The Forgotten 15 million”. What happened when the radio industry realized it could make money out of African Americans and their music (1950s-1970s) », Diacronie. Studi di Storia Contemporanea, 2023, vol. 23, n° 1.

Miller Karl Hagstrom, Segregating sound : inventing folk and pop music in the age of Jim Crow, Durham, NC, Duke University Press, 2010.

Moorman Marissa J., Powerful Frequencies: Radio, State Power, and the Cold War in Angola, 1931–2002, Athens, OH, Ohio University Press, 2019.

Pauthier Céline, L’indépendance ambigue. Construction nationale, anticolonialisme et pluralisme culturel en Guinée (1945-2010), Thèse de Doctorat sous la direction de Mme Odile Goerg, Paris, 2014.

Ribeiro Nelson, « Colonisation Through Broadcasting: Rádio Clube de Moçambique and the Promotion of Portuguese Colonial Policy, 1932–1964 » dans José Luís Garcia, Chandrika Kaul, Filipa Subtil et Alexandra Santos (eds.), Media and the Portuguese Empire, Cham, Springer International Publishing, 2017, p. 179-195.

Ritter Caroline, Imperial Encore: The Cultural Project of the Late British Empire, Oakland, California, University of California Press, 2021.

Robert Guy, Le vent qui souffle dans la boîte : De la coopération radiophonique aux coulisses de RFI, Paris, L’Harmattan, 2007.

Schaeffer Pierre, Les antennes de Jéricho, Paris, Stock, 1978.

Schaub Jean-Frédéric, Pour une histoire politique de la race, Paris, Le Seuil, 2015.

Tchakhotine Sergueï Stepanovitch, Le viol des foules par la propagande politique, Gallimard, 1992.

Tudesq André-Jean, La Radio en Afrique noire, Paris, A. Pedone, 1983.

Tudesq André-Jean, « La radio, instrument et témoin de la révolte », p. 182-191 in Fabienne Gambrelle et Michel Trebitsch (dir.), Révolte et société, Actes du 4e colloque d’Histoire au présent, 1989-1990, Paris, publications de la Sorbonne, collection Hommes et société, 2000.

Vaillant Derek W., « Sounds of Whiteness: Local Radio, Racial Formation, and Public Culture in Chicago, 1921-1935 », American Quarterly, 1 mars 2002, vol. 54, no 1, p. 25-66.

Wacquant Loïc, « For an Analytic of Racial Domination », Political Power and Social Theory, 1997, n 11, p. 221‑234.

Weber Max, Le savant et le politique, trad. par J. Freund, Paris, Plon, 1959.

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Notes

1 La race est entendue ici comme la croyance en l’hérédité physique de caractères sociaux ou moraux. Si cette construction sociale et culturelle peut servir à justifier la domination de certains groupes sur d’autres, elle peut également être mobilisée comme support à l’identité des groupes dominés pour structurer leur résistance.

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