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Note de lecture

Thierry Lefebvre, L’Aventurier des radios libres : Jean Ducarroir (1950-2003)

Paris, Glyphe, coll. Histoire et société, 2021, 280 p.
Sébastien Poulain
Référence(s) :

Thierry Lefebvre, L’Aventurier des radios libres : Jean Ducarroir (1950-2003). Paris, Glyphe, coll. Histoire et société, 2021, 280 p.

Texte intégral

1Ayant rendu compte de la structure de l’ouvrage L’Aventurier des radios libres : Jean Ducarroir (1950-2003) et de la place de J. Ducarroir dans l’histoire de la radio (Questions de communication, n°40, 2021, p. 568-572), je vais insister ici sur la place « réparatrice » de ce livre dans l’historiographie radiolibriste et sur le mystère de la « chute » post-radiolibriste de J. Ducarroir.

Historiographie réparatrice

2Négliger L’Aventurier du fait de l’importance de La bataille des radios libres. 1977-1981 (2008) – qui est aujourd’hui une référence pour toute recherche sur les « radios libres », voire sur les médias militants - parce qu’elle ne concernerait qu’un seul acteur - et de surcroit un acteur peu connu - serait une erreur. En fait, La bataille constitue la matrice dont Thierry Lefebvre tire les fils dans ses ouvrages suivants - notamment Carbone 14 : Légende et histoire d’une radio pas comme les autres (2012) et François Mitterrand pirate des ondes. L’affaire Radio Riposte (2019) -, et en particulier dans L’Aventurier qui permet d’humaniser davantage le mouvement et de nous informer sur ses acteurs et leur quotidien de militant. En effet, T. Lefebvre publie des archives inédites, dont certaines auraient pu figurer dans La bataille : photos, retranscriptions d’émission, de réunions, scénario de film, articles de journalistes, archives de J. Ducarroir, d’autres radiolibristes et de l’INA. Comme dans La bataille, L’Aventurier comprend des annexes avec des « repères chronologiques », un index des patronymes et un index des stations. Si L’Aventurier (280 p.) contient moins de pages que La bataille (424 p.), T. Lefebvre cite 156 radios dans L’Aventurier contre 226 dans La bataille. J. Ducarroir permet à T. Lefebvre de revisiter et approfondir une grande partie de cette « bataille » sur laquelle il travaille depuis le début des années 2000 et pour laquelle il a cherché vainement « à contacter ce personnage incontournable » (p. 12) alors que ce dernier décède justement à ce moment-là, en 2003.

3Ce livre est aussi l’histoire d’une réhabilitation du rôle d’un homme et d’une réparation historiographique. En effet, il y a eu pendant longtemps des erreurs et manques dans l’histoire des « radios libres ». Après des ouvrages focalisés sur certaines radios militantes (notamment deux livres de Claude Collin) ou des récits monographiques de radiolibristes, deux journalistes - Annick Cojean et Frank Eskenazi – ont publié FM. La Folle Histoire des radios libres en 1986 après avoir suivi la bataille et ses suites pour Le Monde et Libération. Cette histoire globale est devenue une référence à l’époque. Mais, en plus d’un ton quelque peu condescendant, les journalistes ont « sciemment minoré – et même caricaturé le rôle pourtant essentiel joué » par J. Ducarroir (p. 13) en le qualifiant de « moustique ». Ils ont aussi parlé de « Dupont » (référence aux jumeaux de la BD « Tintin ») à propos de lui et de son partenaire Sylvain Ricci.

4Par la suite, divers acteurs ont voulu se réapproprier l’expression « radios libres ». Ainsi, Jean Bénétière et Jacques Soncin ont appelé leur ouvrage Au cœur des radios libres (1989) alors que celui-ci concerne essentiellement les radios associatives des années 1980. Si ce livre retrace l’histoire de la Fédération nationale des radio libres (FNRL), ils ne citent J. Ducarroir - cofondateur - que 2 fois et à propos du congrès où il est mis en minorité avant de quitter la scène radiophonique, alors que « pratiquement depuis ses débuts, la « Fédé » et le jeune homme ne faisaient qu’un » (p. 201). Il faut attendre 2002, soit un an avant la mort de J. Ducarroir pour qu’une soutenance de thèse sur les « radios libres » ait lieu : celle de Matthieu Dalle (Les ondes déchaînées) où J. Ducarroir est cité seulement 3 fois contre 65 pour Antoine Lefébure (avec lequel l’auteur s’est entretenu), 13 fois pour Patrick Farbiaz et 33 pour Félix Guattari. Il faut encore attendre 2008 pour la publication d’un livre d’universitaire - La bataille -, et 2011 pour un premier colloque scientifique du GRER intitulé « Radios libres, 30 ans de FM°: la parole libérée ? », dont les actes publiés en 2016 ont été dirigés par T. Lefebvre et moi-même (Paris/Bry-sur-Marne, INA/L’Harmattan).

5Dans le travail de réparation scientifique, l’ouvrage est un acte symbolique fort de la part de T. Lefebvre et de son éditeur (spécialisé en histoire). En effet, si les ouvrages autobiographiques d’acteurs de la radio sont nombreux (Louis Merlin en 1966, Maurice Siegel en 1975, Marcel Bleustein-Blanchet en 1984, Roger Kreicher en 1994…), c’est bien moins le cas des biographies et a fortiori les biographies d’universitaires.

Le radiolibriste aventurier et sa chute

6J. Ducarroir était déjà un acteur important de La bataille, où il était cité sur 38 pages contre 45 pour l’un de ses complices Patrick Farbiaz (68 dans L’Aventurier), 133 pour Antoine Léfébure (37 dans L’Aventurier) ou 29 pour Félix Guattari (36 dans L’Aventurier) qui étaient d’autres figures radiolibristes leaders. En effet, J. Ducarroir a été présent - ou est intervenu - dans la plupart des principales actions des radiolibristes, c’est-à-dire celles qui ont été les plus spectaculaires comme celles des radios syndicales (Radio SOS Emploi) et partisanes (Radio Riposte). Il a été en contact avec les principaux acteurs de ce combat. Il habitait à Aulnay-sous-Bois, c’est-à-dire à proximité de beaucoup d’actions : émissions de radio, lobbying, procès...

7Ainsi, J. Ducarroir a cofondé Radio 93, la Coordination parisienne des radios libres, puis la FNRL et a participé à diverses luttes de l’époque à travers sa radio : l’antinucléaire à Malville et l’antimilitarisme au Larzac, l’antiracisme lors de l’affaire Melyon, le féminisme, la défense des prisonniers à la prison de la Santé, la politique via Radio Riposte, le syndicalisme lors d’occupations d’usine ou d’un conflit syndical à l’hôpital Saint-Anne. C’est ainsi qu’il a été poursuivi par la justice à trois reprises et condamné deux fois : le 30 mai 1978 et le 7 juillet 1980. Puis il a négocié avec le nouveau pouvoir en 1981, et a participé à la Commission consultative des radios locales privées, qui sélectionnait les dossiers de radio.

8Dans ce « récit d’aventure », T. Lefebvre n’oublie pas de souligner les échecs en partie à l’origine de la « chute » de J. Ducarroir : les dimensions agonistiques du champ radiolibriste (la guerre des égos) ; les faiblesses de J. Ducarroir (par exemple son côté « doctrinaire, parfois borné, un rien sentencieux » (p. 163)) ; ses contradictions (de sa promotion de « l’archétype » (p. 88) de la « radio libre populaire » de Radio 93 inspirée de la théorie du « moyen pauvre » italienne jusqu’à la défense d’une motion donnant la possibilité d’utiliser de la publicité commerciale lors du 10e congrès de la FNRL des 25 et 26 juin 1983). Cette publicité est finalement autorisée un an plus tard et à hauteur de 100 % du budget dans la loi promulguée le 1er août 1984. Mais la motion de J. Ducarroir est mise en minorité. Il décide alors de quitter définitivement le monde radiophonique.

9Ce départ soudain et définitif suscite l’interrogation et l’incompréhension. Après avoir passé une très grande partie de sa vie quotidienne pendant six ans dans le combat radiolibriste, après avoir lancé une radio qui a émis en direct et en public à de nombreuses reprises pendant plusieurs mois, après avoir porté une fédération presque seul (le siège était chez lui), après avoir joué un « rôle capital » « durant la première phase du mouvement des radios libres » (p. 218) et avoir « été incontestablement un de ceux qui […] avaient administré le coup de grâce » au monopole (p. 212), après avoir été plus qu’assidu aux réunions de la Commission consultative des radios locales privées d’André Holleaux puis de Jean-Michel Galabert pendant deux ans, afin que les radios émettent dans les meilleures conditions possibles, il a disparu du jour au lendemain.

10Cette partie de l’ouvrage de T. Lefebvre intéressera particulièrement les lecteurs et lectrices car l’ombre, l’anonymat, les fragilités, les erreurs, les déchéances, les échecs sont trop souvent oubliés dans l’historiographie pour se focaliser sur des événements qui cristallisent les « réussites » des « vainqueurs ». Pourtant, il faut sans doute beaucoup de tentatives et donc d’échecs pour quelques réussites. Et les réussites d’un moment n’impliquent pas des réussites ad vitam aeternam. Au final, nous gardons souvent en tête et dans les écrits quelques noms alors que beaucoup de personnes restent anonymes et donc négligées alors qu’elles ont rendu l’événement et la gloire de certain.e.s possibles.

11J. Ducarroir ne parvient pas à s’insérer ni dans le milieu de la radio (il tente de créer plusieurs radios), ni celui de la recherche (il souhaite se lancer dans une thèse, lit beaucoup de philosophie et fréquente F. Guattari), ni celui de la politique (il devient proche des socialistes comme A. Holleaux), ni celui d’internet (il fonde une société sur de création de sites internet). Il semble trop militant pour être entrepreneur, trop universitaire pour être militant et trop entrepreneur pour être universitaire. T. Lefebvre pose des hypothèses explicatives sociologiques (son origine populaire (p. 240) qui le différencie d’autres radiolibristes) et psychologiques (le syndrome de « tachypsychie » (p. 246)), mais le mystère restera sans doute.

Conclusions post-radiolibristes

12L’Aventurier rappelle que la liberté d’expression reste un bien précieux, qui nécessite un investissement de militants qui ne sont pas forcément récompensés – bien au contraire – pour leur travail et leur courage. Peu nombreux sont les gens qui se battent pour obtenir de nouveaux droits, notamment du fait de certains risques qu’il s’agit de prendre (les risques sont ici principalement judiciaires, mais nous avons vu aussi des risques pour une carrière) ; très nombreux sont ceux qui bénéficient de ces droits – on utilise le terme de surf riders en sciences sociales car ils surfent sur une vague que d’autres ont produite –, notamment compte tenu de l’économie radiophonique à mettre en place ; et peu nombreux sont ceux qui sont reconnaissants envers les premiers.

13Or, quarante ans après la fin de la bataille des « radios libres », il y a toujours un enjeu symbolique fort en ce qui concerne les « radios libres » et des tentatives d’appropriation de ce terme. Donnons l’exemple du « chemin de fer » d’un ouvrage collectif publié en 2021 intitulé Les 100 ans de la radio en France. 40 ans de radio libre. Un siècle d’aventure (Brive-la-Gaillarde, HF éditions et La Lettre Pro de la Radio, 2021). Il y était question de « Les radios pirates » à propos des « radios libres », et de « La vraie radio Libre » à propos des radios associatives et commerciales des années 1980. Au final, le premier article est devenu « La bataille des radios libres » (p. 45) sous la plume de T. Lefebvre, tandis que le second a été finalement intitulé « Les radios libres : Quelle histoire ! » (p. 49) par Jean-Michel Sauvage ! Les « radios libres » étaient bien des « pirates » du fait de leur illégalité, mais ce n’est pas le terme historiographique, et l’utiliser est une forme de dévalorisation pour celles d’avant 1981 et une forme de valorisation des secondes. Par ailleurs, si les années qui ont suivi la libéralisation ont été plus que tumultueuses et si certaines ont émis illégalement, il apparaît difficile de les qualifier de « radios libres ». En effet, cette libéralisation est très encadrée : demandes d’autorisation, mariages de radios sur les mêmes fréquences, pas de publicité, faible puissance d’émission, sanctions possibles… Ce qui est interprété comme la « fin du monopole d’Etat » est en fait une mise en place par l’Etat d’un « nouvel ordre public hertzien » où celui-ci conserve des monopoles : autorisations, régulation, sanctions...

14Cette guerre symbolique met en exergue l’intérêt d’un travail universitaire pour rétablir un équilibre symbolique dans la vérité historique en contrebalançant les récits journalistiques, économiques, militants, politiques et institutionnels qui ont pu parfois particulièrement mépriser et stigmatiser les radiolibristes (comme les radiolocalistes aujourd’hui). Ce en quoi l’ouvrage de T. Lefebvre est autant une forme d’hommage empathique à une personne - sans être une hagiographie - qu’un hommage à la science - celle des faits plutôt que celle des théories. Dans les rapports de forces dans la description du réel, où les acteurs dominants parviennent souvent à imposer leur point de vue dans le présent, leur récit quasi-officialisé risque toujours d’être remis en question par les scientifiques même si cela peut prendre du (trop de) temps. En l’occurrence, il s’agit de 40 ans mais cela peut aussi prendre des siècles sur d’autres sujets. C’est peut-être trop tard pour les contemporains, mais pas pour l’historiographie qui s’impose finalement.

15Enfin, plus globalement, ce livre montre que la société ne parvient pas à donner un moyen de vivre à des personnes comme J. Ducarroir, qui peuvent se satisfaire de peu de moyens économiques tout en étant d’un grand apport pour la société grâce à leur savoir-faire, leur capacité d’innovation, de rédaction, leur altruisme… J. Ducarroir aurait pu être geek, startuper, universitaire, militant syndical, politique ou associatif et bien sûr directeur ou animateur de radio. Mais faute de s’intégrer dans le système capitaliste, J. Ducarroir a été contraint de survivre à la marge de la société et disparaître de la mémoire d’un moment historique de la radio auquel il a largement contribué, du moins jusqu’au présent livre.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Sébastien Poulain, « Thierry Lefebvre, L’Aventurier des radios libres : Jean Ducarroir (1950-2003) »RadioMorphoses [En ligne], 9 | 2023, mis en ligne le 18 avril 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/radiomorphoses/3930 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/radiomorphoses.3930

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Auteur

Sébastien Poulain

Docteur en sciences de l’information et de la communication et associé au laboratoire MICA (EA 4426) de l’Université Bordeaux Montaigne
sebastien.poulain[at]gmail.com

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