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Les conduites du direct : analyse comparée de l’information en continu à la radio et à la télévision

Tanguy Bizien

Texte intégral

Introduction

1Le terme de « conduite », concept clé de ce numéro de Radiomorphoses, nous semble particulièrement porteur pour décrire et analyser les effets du direct sur l’information en continu qui, en quelques décennies, s’est imposée comme un contenu essentiel de l’économie des médias. D’abord parce que le terme de conduite renvoie au « conducteur » qui constitue le document technique permettant aux journalistes et aux réalisateurs de mener à bien un journal ou une émission. Il donne à la séquence radiophonique ou télévisuelle un rythme, une structure, une unité générant une forme homogène facilement consommable par les auditeurs et les téléspectateurs. Ensuite parce que le terme de conduite renvoie au verbe conduire qui permet de problématiser la question de la conduite du direct : est-ce bien le journaliste qui conduit le direct ou est-il conduit par le direct, c’est-à-dire contraint par un format médiatique qui ne s’actualise pas de la même manière selon qu’il s’agit d’une radio ou d’une chaîne d’information en continu. Enfin, le terme de conduite renvoie à des manières de se conduire, c’est-à-dire à des codes journalistiques tout autant qu’à des normes sociales, l’information étant prescriptrice de valeurs et de normes. Les conduites du direct entremêlent ainsi documents techniques (conducteurs, grilles de programmes), formats (direct préparé, direct non préparé), façons de faire et cadres d’interprétation en lien avec le concept d’information en continu.

2Le direct et le continu constituent en effet les deux traits majeurs de l’information contemporaine et ils se sont peu à peu imposés à l’ensemble des médias, presse écrite en tête, comme le montre les hyperliens des quotidiens nationaux en ligne : « Le Figaro – Actualité en direct et informations en continu », « Le Monde – Toute l’actualité en continu », « Libération – Actualités en direct », « Actualités en direct et info en continu – Le Parisien ». Bien sûr, le journalisme d’investigation existe toujours et toute l’information ne se réduit pas à ces deux traits, mais le direct et le continu pèsent lourdement sur le journalisme et le concept même d’actualité. Il apparaît donc essentiel de les définir et d’en comprendre les effets. C’est ce que nous nous proposons de faire en partant d’observations et de descriptions afin de mettre au jour les modes d’énonciation spécifiques aux « chaînes info » comme BFM TV, LCI ou France Info TV et à une radio comme France info. A travers l’analyse comparée, nous souhaitons montrer que sous des dehors très uniformes, l’information en direct et en continu n’est pas une forme homogène et qu’elle n’induit pas les mêmes conduites selon les grilles de programmes et les dispositifs d’énonciation mobilisés.

Barthes et la radio

3En mai 1968, Roland Barthes publie un court article dans le douzième numéro de la revue Communications intitulé « L’écriture de l’événement ». « Décrire l’événement implique que l’événement a été écrit. » La première phrase pose d’emblée un problème qui concerne également les événements contemporains qui se décrivent et s’écrivent en direct, via les chaînes info bien entendu, mais également via les réseaux sociaux qui rassemblent une somme d’écritures et de médiations différentes : journalistiques, citoyennes, étatiques. S’intéressant à Mai 68, il vise une première forme d’écriture, la parole, et plus précisément la parole radiophonique. « L’histoire « chaude » en train de se faire, est une histoire auditive » écrit-il évoquant la « parole informative (du reporter) si étroitement mêlée à l'événement, à l'opacité même de son présent, qu'elle [en est] son sens immédiat et consubstantiel, sa façon d'accéder à un intelligible instantané. » Afin d’illustrer son propos, Barthes renvoie à ces « rues remplies d’hommes immobiles, ne voyant rien, ne regardant rien, les yeux à terre, mais l’oreille collée au transistor élevé à hauteur de visage, figurant ainsi une nouvelle anatomie humaine. » (Barthes, 1968) La radio a donc joué un rôle essentiel non seulement dans l’écriture de l’événement mais dans son déroulement, dans son suivi et donc dans les stratégies adoptées par les uns et les autres pour lire l’événement en direct. Le direct radiophonique n’est pas nommé comme tel, Barthes parlant de « sens immédiat » ou d’« intelligible instantané » rendant le lecteur sensible au fait que l’événement historique en train de se dérouler est aussi un événement médiatique au sens de son intelligibilité pour celles et ceux qui le vivent. De telles expressions peuvent-elles convenir aux formes du direct et du continu tels que nous les connaissons aujourd’hui ? Pour répondre à ces questions, il apparaît nécessaire de définir ce que nous entendons par direct et continu en nous appuyant sur des exemples issus de séquences radiophoniques et télévisuelles ainsi que sur les grilles de programmes des médias concernés. D’un côté, nous nous intéresserons à un événement d’ampleur historique, les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, et plus précisément à la façon dont il est venu perturber les grilles et par là-même les conducteurs de France Info radio et de BFM TV. D’un autre côté, nous nous intéresserons à des faits d’actualité afin d’envisager les conduites du direct au quotidien.

Le direct de flux

4Dès 2002, Marchetti et Baisné définissent « l’info en continu » comme un « concept journalistique et économique » (D. Marchetti, O. Baisné, 2002, p. 186). Comme ils le rappellent, « les télévisions d’information en continu ont constitué des « produits d’appel » des nouveaux bouquets satellite ou des réseaux câblés qui se sont multipliés dans toute l’Europe (dans les années 80-90) ». Une chaîne représente à elle seule ce concept aujourd’hui « mondialisé », CNN fondée en 1980 par Ted Turner et Reese Schonfeld dont le crédo était alors on ne peut plus clair : « our philosophy is live, live and more live » (Semprini, 2000, p. 25). En France, c’est une radio, France Info née en 1987 sur les cendres de Radio7, qui incarne le concept d’info en continu. Une publicité diffusée à la télévision présente alors la station comme la « première radio d’informations continue ». Le fait que le nom « information » soit au pluriel et l’adjectif « continu » au féminin montre que cette forme est encore balbutiante et le concept d’info en continu encore en gestation. Les journaux durent alors 7 minutes et la radio diffuse de 7h à 0h30 quand, aujourd’hui, le flash info dure 1 minute et revient toutes les 10 minutes, le journal dure 4 minutes et revient toutes les 30 minutes, de 5h à 1h du matin. Les « reportages et les papiers sont tous enregistrés, pas de direct pour ne pas risquer de dérapage verbal ou horaire » comme le rappelle Thomas Snégaroff dans un article publié à l’occasion des 30 ans de France Info. La maîtrise de l’antenne l’emporte sur la captation et la diffusion d’événements en direct. C’est à l’occasion de la coupe du monde 1998 qu’une rupture s’opère avec des reportages et des envoyés spéciaux en direct. A l’inverse, CNN privilégie le direct dès sa naissance et pour Andrea Semprini, difficile de comprendre son fonctionnement « sans tenir compte du « poids » et du statut du direct dans sa grille, ainsi que des effets que celui-ci induit sur les formes de programmation et les logiques de réception. » (Semprini, 2000, p. 25). S’intéressant plus particulièrement au direct de flux devenu selon lui « l’essence même du direct », il indique que, contrairement à une station comme France Info, rétive à céder au direct le contrôle de la grille, le direct non-stop est la véritable nature de CNN, « sa raison d’être et ce qui lui permet de faire sens en tant que dispositif médiatique. » Pour lui, « le direct de flux est donc présent, comme virtualité médiatique, à tout moment de la programmation ordinaire […] » (Semprini, 2000, p. 27). Cette description convient pleinement à BFM TV qui en 2005 systématise la « priorité au direct » tandis que France Info radio est toujours aussi rétive à céder au direct de flux. Cette différence d’approche n’a cessé de s’affirmer et elle apparaît nettement dans la première heure du direct consacré aux attentats du 13 novembre 2015.

Le 13 novembre 2015 ou l’événement en direct : voir à la radio, écouter à la télévision

5Il est 22h10 le 13 novembre 2015. Nous sommes dans le 21h-Minuit du journaliste Julien Moch. France Info consacre une soirée spéciale au match de football France-Allemagne au stade de France. Une caméra placée dans le studio filme le journaliste en plan rapproché qui, tandis qu’il évoque le match, semble recevoir des informations en direct dans son casque. Il marque des pauses, hésite, questionne Franck Ballanger et Jacques Vendroux qui sont en direct du stade à propos d’explosions aux abords du stade de France. Les journalistes indiquent qu’ils ont entendu deux grosses détonations. A l’image, en plan large cette fois, Julien Moch s’agite, il n’écoute pas, il parle à une personne hors cadre, il prend des notes, regarde les écrans qui se trouvent face à lui. Il indique que « la rédaction de France info travaille pour essayer de comprendre ce qui s’est passé » faisant l’aveu en direct du manque d’informations dont la station dispose en temps réel. Quelques minutes plus tôt, à 21h52, François Gapihan a pris l’antenne sur BFM : « Bonsoir à tous, bienvenu dans « week-end direct » sur BFM TV, nous prenons l’antenne un peu plus tôt que prévu parce qu’il s’est passé quelque chose ce soir dans le 10ème arrondissement de Paris. C’est l’information de la soirée. On en parle avec vous Neïla Latrous, vous êtes sur place. » Une photo aérienne Google Earth apparaît à l’écran avec un marqueur pointant le 20 rue d’Alibert tandis qu’au téléphone, la journaliste décrit ses difficultés à voir quoi que ce soit puisqu’elle se situe en dehors du périmètre de sécurité imposé par les forces de l’ordre. Dans un article consacré au traitement des attentats par BFM TV, Aubert, Charaudeau et Mehl mettent en avant « l’absence paradoxale d’images » en raison du dispositif policier. Entre 21h53 et 22h23, les téléspectateurs n’auront pour toute illustration que cette photo aérienne. A 22h20 sur France Info, Julie-Marie Lecomte prend l’antenne depuis le 11ème arrondissement. Julien Moch, seul dans le studio, parle à la régie via son micro. La journaliste décrit la confusion. Elle parle de coups de feu entendus il y a quelques minutes, s’interrompt. Julien Moch la relance tandis qu’un journaliste passe dans son dos et s’installe face au micro : « Qu’est-ce que vous pouvez voir autour de vous à l’instant où nous parlons ? » Elle répète alors ce qu’elle vient de dire. Moch redonne l’antenne à Jacques Vendroux. Il grimace, il s’agite. A 22h25, il annonce le rappel des titres. Franck Noblesse prend la parole, la caméra pivote sur lui : « Un seul titre ce soir : plusieurs fusillades à Paris, des explosions à Saint-Denis, près du stade de France. » L’habillage sonore qui accompagne le flash info s’arrête et Julien Moch donne la parole à un témoin. Dès lors, le direct prend le pas sur la grille et à 23h, pas de rappel des titres, mais des témoignages, des « papiers » en direct et des prises de parole de journalistes sur le terrain. A 22h25, BFM TV est en édition spéciale, des images montrent des voitures de police, de pompiers, des ambulances dans les rues de Paris. France Info met du temps à casser son antenne et à travailler en direct là où BFM précipite sa prise d’antenne, quitte à travailler avec une seule image fixe durant plus de 30 minutes. On retrouve ici la maîtrise de France Info qui peut s’expliquer à la fois par une manière de faire de l’info, les journalistes travaillant à « comprendre ce qui s’est passé » avant d’annoncer quoi que ce soit, et par une grille qui est si précise et si minutée que les journalistes eux-mêmes semblent avoir des difficultés à sortir de leur format habituel. Les images de Julien Moch s’agitant dans le studio illustrent presque physiquement ces difficultés et le flash info de 22h25 constitue la bascule vers une écriture de l’événement en direct. Nul « intelligible instantané » ici mais, au contraire la confusion, le désordre, le flou, l’éclatement.

6La conduite d’un tel événement s’opère sans véritable conducteur et au sein d’un format qui est tout sauf radiophonique puisqu’il suppose des blancs, des pauses, des hésitations, des répétitions. Il en va de même à la télévision, mais l’image capte une partie de l’attention tandis que le texte écrit en bas de l’écran tend à fixer le sens. Le dispositif d’énonciation télévisuel correspond mieux à de tels événements car chaque matière de l’expression mobilisée semble à même de combler les attentes spectatorielles : faire l’expérience de l’événement en direct via les images et les sons ; le comprendre via les voix et le texte écrit. A la radio, le journaliste ne cesse de demander aux témoins et aux journalistes de décrire ce qu’ils voient. Le registre de la vue est constamment mobilisé et la description, quitte à être répétitive, constamment encouragée. Si la caméra montre uniquement les journalistes en studio, la réécoute de cette première heure montre combien France Info est un média textuel au sens de textes écrits en lien avec une grille et des conducteurs qui ont tendance à couvrir vocalement les événements plus qu’à en révéler la nature sonore, y compris lorsque le direct impose sa conduite. Ainsi le signifié linguistique semble systématiquement l’emporter sur le signifiant sonore. Paradoxalement, la télévision semble plus à même de livrer une expérience sonore de l’événement. C’est notamment le cas d’une courte séquence diffusée par France 2 au lendemain des attentats du Bataclan. Sur l’image amateur, on voit les forces de l’ordre entourant la salle de spectacles. On entend extrêmement nettement les coups de feu et les détonations malgré le bruit des sirènes. L’image agit ici à la manière d’une caisse de résonance qui démultiplie son impact sonore, comme si le fait de se concentrer sur l’image permettait non seulement d’entendre mais de comprendre l’extrême violence de l’événement par la violence des sons. Dans leur article sur le 13 novembre, Aubert, Charaudeau et Mehl relèvent ce « glissement vers un le registre de l’audition » au moment de l’assaut du Bataclan. Ils notent que « le registre de l’audition, dans les discours de reporter de terrain, est tout à fait frappant au cours de la nuit des attentats » (A. Aubert, P. Charaudeau, D. Mehl, 2018, p. 237). A l’inverse, le registre de la vue est frappant sur France Info, Julien Moch ne cessant de demander aux journalistes comme aux témoins ce qu’ils voient et ce qu’ils ont vu.

7Ce 13 novembre 2015 a donc obligé France Info ainsi que BFM à suivre un direct non préparé, c’est-à-dire à improviser une parole à mesure que les informations arrivaient de toute part. Lors de tels événements, la rédaction et les journalistes semblent conduits par le direct plus qu’ils ne le conduisent. La grille s’efface au profit de témoignages, de commentaires à chaud. Les journalistes décrivent ce qu’ils voient et ce qu’ils entendent et c’est comme si l’événement s’écrivait en direct, comme si la parole journalistique n’était pas uniquement une parole rendant compte de l’événement, mais la parole de l’événement lui-même.

Direct et surveillance

  • 1 Dans « La promesse des genres », François Jost conçoit le genre télévisuel comme « une promesse qui (...)

8Pour Jost, direct préparé et direct non préparé sont deux formats qui n’engagent pas les mêmes promesses1. Selon lui, on associe au direct non préparé une promesse d’authenticité, et au direct préparé, une promesse d’authenticité avec une lisibilité accrue du réel, puisqu’il y a derrière les images la connaissance d’une « organisation intentionnelle du visible » (F. Jost, 1997, p. 21). En effet, lors d’attentats ou de catastrophes, les caméras tentent de cadrer l’« incadrable » et les images apparaissent la plupart du temps confuses et parcellaires. Lors d’événements ou de faits prévus à l’avance, les cadres sont choisis et le conducteur assure la bonne conduite du direct par les journalistes. Pour faire comprendre ce qu’est le direct télévisuel, Jost le compare à des images de vidéosurveillance qui selon lui ne relèvent pas de la même logique. La captation automatique des caméras de surveillance ne se fonde pas pour lui sur une promesse mais sur une « garantie d’authenticité » tandis que le direct de flux se fonde bien, lui, sur une promesse car il est « intentionnellement organisé ». « A certains moments, il arrive que le flux télévisuel s’identifie au flux du monde : c’est le direct. Bien que le mode de diffusion soit le même que dans la captation automatique, bien que le montage puisse y ressembler comme deux gouttes d’eau, le savoir et les croyances attachés au direct non préparé sont fort différents » du savoir et des croyances attachés aux images de vidéosurveillance (F. Jost, 1997, p. 21). Si nous insistons tant sur ce passage de « La promesse des genres », c’est qu’il nous apparaît, au contraire de Jost, que la référence à la vidéosurveillance est tout à fait pertinente pour qualifier ce que peut être le direct d’une chaîne info à certains moments. Il nous semble en effet que dans de nombreux cas de directs préparés, les images captées et diffusées en direct le sont à la manière d’images de vidéosurveillance. D’un point de vue technique tout d’abord, puisqu’un écran diffuse ce qu’une caméra enregistre de manière automatique. D’un point de vue formel ensuite, puisque le split screen, qui s’est imposé comme le dispositif d’énonciation de l’info en direct, compose une mosaïque d’images qui rappelle le quadrillage écranique des caméras de vidéosurveillance. D’un point de vue paradigmatique, enfin, puisque de telles images insérées au sein d’un tel dispositif se sont imposées comme une manière de capter, de mettre en forme et de raconter les faits et les événements contemporains.

9Bien sûr, les téléspectateurs savent qu’ils ont affaire à une chaîne info, ils font donc la différence entre un écran de vidéosurveillance et un programme télévisuel d’information. Ce qui nous intéresse, c’est la logique induite par le dispositif télévisuel qui lors de directs, préparés le plus souvent, fait des images captées et diffusées automatiquement son pivot énonciatif. Dans bien des cas comme nous allons le voir au travers d’exemples extrêmement quotidiens, le dispositif télévisuel reproduit le dispositif de vidéosurveillance et ce faisant produit un certain type de regard qui oscille entre une surveillance flottante, lorsque rien de notable ne se passe à l’écran, et une surveillance accrue, lorsqu’il a l’air de se passer quelque chose. Ce dispositif prend la forme suivante : automaticité de la captation et de la diffusion, cadre et/ou caméra le plus souvent fixe, pas ou peu de mouvements d’appareil, absence de médiation journalistique à l’intérieur du cadre, insertion de l’image dans un écran composite.

10Cette mise en forme qui apparaît aujourd’hui banale voire « naturelle » questionne car elle induit des logiques de contrôle qui ne relèvent pas d’une surveillance intentionnelle où il s’agirait de surveiller les agissements de tels ou tels individus ou de tels ou tels groupes au sens de la sûreté de l’État, mais d’une forme de surveillance non perçue comme telle. Et le fait que de telles images, apparemment sans importance, se trouvent ainsi captées et diffusées quotidiennement dans une somme d’endroits publics que sont les bars, les restaurants, les cafés, les salons, les salles d’attente, pose un certain nombre de questions. Dans Surveiller et punir, Michel Foucault rappelle que « l'exercice de la discipline suppose un dispositif qui contraigne par le jeu du regard ; un appareil où les techniques qui permettent de voir induisent des effets de pouvoir, et où, en retour, les moyens de coercition rendent clairement visibles ceux sur qui ils s'appliquent. » (M. Foucault, 1975, p. 173) La notion de conduite des corps et des comportements en lien avec un ensemble de dispositifs articulant voir et pouvoir, notamment architecturaux, s’impose peu à peu dans son travail. Si le panoptique de Bentham revient systématiquement lorsqu’on en réfère à cet ouvrage, il éclipse d’autres dispositifs, moins spectaculaires mais non moins efficaces : estrade placée dans les réfectoires permettant aux inspecteurs de voir les élèves manger ou encore latrines avec demi-portes permettant au surveillant de voir la tête et les jambes et séparations latérales suffisamment élevées « pour que ceux qui y sont ne puissent pas se voir ». « On ne les trouvera dérisoires écrit-il, que si on oublie le rôle de cette instrumentation, mineure mais sans faille, dans l'objectivation progressive et le quadrillage de plus en plus fin des comportements individuels. Les institutions disciplinaires ont sécrété une machinerie de contrôle qui a fonctionné comme un microscope de la conduite; les divisions ténues et analytiques qu'elles ont réalisées ont formé, autour des hommes, un appareil d'observation, d'enregistrement et de dressage. » (M. Foucault, 1975, p. 175) Au-delà d’expressions extrêmement fécondes telles « machinerie de contrôle » ou « microscope de la conduite », c’est l’attachement de Foucault à montrer comment l’appareillage disciplinaire s’intègre à des processus généraux d’éducation, de soin, de punition qui nous intéresse ici. Il nous semble que quelque chose de cet ordre se joue du côté du split screen comme intégration de la surveillance au processus d’information lui-même. Même s’il n’est pas le seul – le temps de parole d’auditeurs sur France Info qui se doit d’être court, succinct, efficace comme l’est la grille est une manière d’opérer un contrôle sur ce qui est dit et sur la façon dont il faut dire à la radio ou à la télévision – le split screen est représentatif du processus qu’il nous intéresse de mettre au jour. En plaçant en son centre, une image captée en direct, il renvoie à l’appareil disciplinaire parfait évoqué par Foucault qui « permettrait à un seul regard de tout voir en permanence. Un point central serait à la fois source de lumière éclairant toutes choses, et lieu de convergence pour tout ce qui doit être su : œil parfait auquel rien n'échappe et centre vers lequel tous les regards sont tournés » (M. Foucault, 1975, p. 176)

Le split screen : dispositif de surveillance

11Le split screen est un procédé technique qui permet d’intégrer plusieurs cadres, et donc potentiellement différents espaces et différentes situations, dans un seul et même écran. Inventé dès les débuts du cinéma, ce type d’image composite est devenu le mode d’énonciation principal des chaînes info, et on le comprend puisqu’il permet de montrer simultanément les images des journalistes et de leurs invités en plateau et les images de lieux filmés en direct. Le recours au split screen dans le cas de direct préparé correspond à une manière de faire systématique des chaînes et c’est cette organisation systématique du réel qui nous intéresse car elle se reproduit quotidiennement et ce faisant, détermine des conduites journalistiques, des manières de faire, tout en influant sur des conduites sociales, c’est-à-dire sur des manières de voir et d’interpréter.

Garder un œil : surveillance flottante

1211h58. Jeudi 30 septembre 2021. Cinq policiers se tiennent debout face à une porte à double battant blanche. A droite de la porte, une cloison de verre laisse entrevoir des escaliers. A gauche, une paroi marron comme on en trouve dans les administrations. Nous sommes sur LCI qui diffuse en direct la sortie du tribunal à l’issue du jugement de l’affaire Bygmalion. Le split screen divise l’écran en deux parties : une image qui occupe les deux tiers du cadre et une partie textuelle qui occupe le tiers restant. La partie textuelle met en avant ce qu’il faut retenir du jugement, à savoir la condamnation de Nicolas Sarkozy, sous la forme de phrases courtes lisibles rapidement. L’image montre les policiers en faction devant la porte de la salle d’audience par laquelle sortent les prévenus et leurs avocats. Après le passage de Jérôme Lavrilleux, ancien directeur de campagne condamné à deux ans de prison ferme, les journalistes annoncent l’arrivée de Thierry Herzog, avocat de l’ancien Président de la République, dans les minutes qui suivent. Plutôt que de revenir aux journalistes et aux invités en plateau, LCI construit son direct à partir de cette image. Les quatre policiers occupent l’écran, ils marchent, ils discutent. A droite de l’écran, le mot direct est apposé près du logo de la chaîne et de l’heure. A gauche de l’écran, sur l’image des quatre policiers, est écrit « Images en direct – Tribunal judiciaire de Paris ». Si l’on comprend tout à fait l’intérêt de mentionner « images en direct » permettant de les distinguer d’images en différé, l’insistance du média à faire de cette image le cœur du direct sans aucun retour au plateau pendant plus de 30 minutes est assez étonnante. On assiste ainsi à ce qui ressemble davantage à un direct radiophonique : les journalistes commentent, analysent, discutent sur des images qui ne présentent que peu d’intérêt en terme d’information tandis que le spectateur, lui, écoute et lit plus qu’il ne regarde cependant que le dispositif télévisuel lui permet de garder un œil sur la sortie du tribunal. La référence à la radio concernant le journalisme au sein des chaînes info n’est pas nouvelle, un responsable d’une chaîne info interviewé aux débuts des années 2000 indiquait déjà qu’il était plus intéressé « par quelqu’un qui a fait par exemple de la radio en continu que par quelqu’un qui a fait même de l’audiovisuel ». Cela vaut pour les directs préparés, mais également pour les reportages, « le commentaire sur images en cabine se rapprochant beaucoup du journalisme de radio. » (D. Marchetti, O. Baisné, 2002, p. 203).

1318h27. Mardi 4 avril 2017. BFM TV s’apprête à diffuser le débat rassemblant les onze candidats à l’élection présidentielle qui a lieu à 20h40. A l’image, on voit un plateau de télévision et onze pupitres vides. Sur cette image, en haut à droite, est apposée la mention « Images en direct ». En bas de l’écran à gauche apparaît Laurent Neumann dans un premier cadre listant les enjeux du débat. Au-dessus de lui, dans un cadre de même taille, une image fixe fait la promotion du débat en affichant la tête figée des 11 candidats et le texte suivant : « Élysée 2017. Le débat avec tous les candidats. Ce soir 20h40. » A première vue, le plateau où doit avoir lieu le débat semble vide, mais il ne l’est pas. En effet, un homme passe l’aspirateur. Il est fort probable que personne ne le voit et pourtant il est là, il travaille, il passe la brosse entre les tabourets et les pupitres. A 18h29. Bruno Jeudy apparaît dans la même case avec le même habillage. A 18h30, c’est Christophe Barbier. Et l’homme passe l’aspirateur. Puis le plateau s’anime aux alentours de 19h, l’homme de ménage a disparu, mais jamais cette image ne quitte l’écran. Captée et diffusée automatiquement à la manière d’une caméra de vidéosurveillance, elle constitue le pivot énonciatif du split screen et c’est par rapport à elle et depuis elle que se déploie le direct 2 heures durant. Il nous semble qu’une double logique est à l’œuvre ici : une logique d’événementialisation, consistant à fétichiser l’endroit où doit avoir lieu le débat en même temps que son déroulement en direct, et une logique d’autopromotion où la chaîne met en scène sa propre historicité, la construit, la commente, en définit les termes. Ruth Elkrieff ouvre d’ailleurs le programme en qualifiant le débat d’« inédit et de sans doute historique » tandis que, dès 18h30, la chaîne affiche un bandeau où l’on peut lire « Un débat historique sur BFM TV ». Mais l’image ne fétichise pas seulement un lieu, elle est en elle-même fétichisée car elle semble contenir le code secret du direct, son chiffrement, son indice. Elle possède un pouvoir d’attraction qui n’est pas uniquement visuel. En effet, ce n’est pas uniquement ce qu’elle montre qui est important, c’est ce qu’elle est. Elle essentialise le pouvoir du direct et par là-même de la chaîne qui par le split screen audiovisualise ses capacités de contrôle et construit une manière de voir qui offre la possibilité au spectateur de garder un œil sur cette image au cas où quelque chose se passe.

Avoir à l’œil : surveillance accrue

14Le direct préparé ne désigne donc pas uniquement les manières que les journalistes et les médias ont de conduire un direct, il désigne aussi la façon dont on prépare les téléspectateurs et les auditeurs à voir et à entendre en direct. Si l’effet de ce dispositif et de ces images sur les conduites sociales est difficile à évaluer concernant des faits aussi quotidiens que des sorties de tribunaux ou des événements prévus à l’avance, qu’ils soient politiques, culturels ou sportifs, il en va autrement de phénomènes plus sociaux comme les manifestations. En effet,  les commentaires associés à la façon de diffuser des images en direct de manière mécanique au sein d’un split screen, produit un cadrage médiatique qui ne relève pas uniquement d’une mise en forme informationnelle mais de l’énonciation d’une norme sociale. Nous rejoignons ici les propos d’Andrea Semprini qui dès les années 2000 comprend que « les nouvelles que nous consommons quotidiennement véhiculent autre chose que de l’information. Elles projettent une vision du réel, construisent un système de représentations qui, bien qu’en prise avec la réalité, en offre une version possible. » (A. Semprini, 2000, p. 19).

15Les manifestations constituent un objet médiatique particulièrement intéressant pour les chaînes info car elles leur permettent de préparer leurs directs, puisque les manifestations sont prévues, tout en jouant de l’imprévisibilité de directs non préparés puisque des faits de violence sont possibles voire attendus. Si le son de la foule et des affrontements n’est que peu audible à la radio, la foule filmée sous tous les angles à la télévision – de loin, de près, de haut, à l’intérieur – et ses mouvements, qu’ils soient pacifiques ou violents, constitue l’image depuis laquelle et par laquelle s’organise le direct. On retrouve le même dispositif : des images en direct captées et diffusées mécaniquement, un split screen, des commentaires de journalistes ressemblant à un direct radiophonique. Les manifestations des gilets jaunes constituent un cas d’étude particulièrement intéressant puisque leurs manifestations ont donné lieu à des directs de très longue durée. Un calcul du volume horaire consacré au mouvement réalisé par La Revue des médias, « sur les actes I à VI (soit les weekends compris entre le 17 novembre et le 4 janvier, en journée, de six heures à minuit) fait apparaître un temps d’antenne considérable : un peu plus de 176 heures sur LCI et 184 heures sur BFM. » Le 1er décembre 2018, BFM a consacré un volume horaire de 18 heures aux gilets jaunes et plus particulièrement à la manifestation sur les Champs-Élysées.

16Première remarque, le split screen produit par la chaîne semble évoluer à la manière d’une division cellulaire. En début de matinée, l’image diffusée en direct et en continu occupe le plein écran tandis que le texte en bas de l’écran annonce le décompte des interpellations. A partir du milieu d’après-midi, l’image se divise en deux écrans de taille équivalente filmant les rues de Paris en direct en alternance avec le plein écran en direct. En début de soirée, l’image se divise en cinq écrans avec deux écrans de taille équivalente en haut et trois images de taille équivalente en bas montrant différentes rues de Paris, des journalistes en duplex, les journalistes en plateau. Plus les événements évoluent, plus on a un quadrillage visuel extrêmement serré.

17Deuxième remarque, les images diffusées en direct sont commentées en direct par les journalistes et leurs invités. La parole semble donner à la situation en cours « son sens immédiat et consubstantiel » pour reprendre les propos de Barthes. Cet élément est essentiel car les paroles prononcées ne sont pas uniquement d’ordre journalistique, elles sont également d’ordre militant, policier, politique, académique. A 9h48, Grégory Joron, secrétaire général d’unité SGP Police, est invité à commenter les images d’un groupe qui se déplace en bloc. La distinction entre manifestants et casseurs s’avère technique et difficile. A 11h37, Johanna Primevert, porte-parole de la préfecture de police de Paris, insiste elle aussi sur les difficultés à distinguer les manifestants des casseurs. A 12h03, Laurent Nunez, secrétaire d’État rattaché au ministre de l’intérieur, est invité à se prononcer sur les images qui montrent des gilets jaunes et des policiers sous l’arc de triomphe : « là ce que nous voyons actuellement, ce ne sont pas gilets jaunes, le gilet jaune est une tenue de camouflage, ce que nous voyons, ce sont des casseurs. » De l’autre côté, dans la rue, des gilets jaunes répondent aux questions des journalistes. Les revendications portent sur le pouvoir d’achat, les gilets jaunes témoignant également de leurs conditions de vie. On observe une sorte de rupture entre les voix en plateau et les voix dans la rue. Les représentants de l’ordre et de l’État s’expriment en plateau, tout comme des sociologues, des spécialistes de sécurité et des journalistes spécialisés. Les manifestants, quant à eux, s’expriment essentiellement dans la rue. Il semble que derrière cette rupture se joue une lutte de légitimité : une parole d’ordre légitime associée aux règles de bienséance du plateau contre une parole de désordre illégitime associée à la violence de la rue. Au quadrillage visuel opéré par la chaîne correspond un quadrillage discursif qui lui aussi se resserre tout au long de la journée et qui débouche sur une condamnation du mouvement dont les revendications sociales se trouvent disqualifiées. S’il apparaît logique que la condamnation de la violence soit au cœur de toutes les prises de parole politique, le déséquilibre entre les paroles prononcées en plateau, qui cadrent l’événement, et les paroles prononcées dans la rue, cadrées par un dispositif, des caméras, des discours, interroge sur la façon dont les manifestations sont couvertes par les chaînes info. Notre propos n’est pas de dire que le média et les journalistes agissent à la manière de surveillants, mais plutôt d’interroger le dispositif qui semble favoriser une parole d’ordre au détriment, non pas d’une parole de désordre, mais de revendications et de protestations qui deviennent alors inaudibles.

Conclusion

18On retrouve ici le régime de l’audible qui avec le lisible, au sens textuel du terme, constituent deux modalités de sens essentiels de l’information en direct et en continu à la télévision. Cela interroge sur ce que la télévision rend visible et sur ce que la radio rend audible. Nous avons pu voir en effet que les conduites du direct télévisuel étaient proches du direct radiophonique dans le sens du commentaire journalistique, commentaire qui intervient de fait assez peu sur France Info où la grille, extrêmement serrée, favorise des conduites écrites et préparées. Le format radiophonique entre ainsi difficilement en adéquation avec des directs non préparés et cela tient à la manière de faire de la radio, où le silence et les hésitations sont totalement proscrits, et à la manière de faire de l’information à la radio, qui anticipe en permanence sur sur ce qui est en train de se passer. Cette anticipation permanente de faits, de situations et d’événements à la radio fait écho à l’hypothèse de la surveillance télévisuelle développée au sein de cet article. Une analyse du traitement médiatique des manifestations par France Info et par les chaînes info permettrait d’investiguer cette résonance et de poursuivre notre réflexion sur les conduites du direct.

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Bibliographie

AUBERT Aurélie, CHARAUDEAU Patrick, MEHL Dominique, « Les attentats du 13 novembre sur BFM TV. Informer en direct face au défi terroriste », Réseaux, n° 207, 2018.

BARTHES Roland, « L'écriture de l'événement », Communications, n° 12, 1968.

BAISNEE Olivier, MARCHETTI Dominique, « L’économie de l’information en continu », Réseaux, n° 114, 2002.

FOUCAULT Michel, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Gallimard, 1975.

JOST François, « La promesse des genres », Réseaux, n° 81, 1997.

LEFORT Véronique, POELS Géraldine, « Gilets jaunes. Une médiatisation d’une ampleur inédite », La Revue des médias, INA, novembre 2019.

SEMPRINI Andrea, CNN et la mondialisation de l’imaginaire, CNRS éditions, 2000.

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Notes

1 Dans « La promesse des genres », François Jost conçoit le genre télévisuel comme « une promesse qui est spécifiée par un type de flux, par un mode énonciatif et par un ton. Promesse d’une relation à un monde dont le mode ou le degré d’existence conditionne l’appréhension ou la participation du spectateur en fonction de savoir, de croyances et d’émotions. »

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Pour citer cet article

Référence électronique

Tanguy Bizien, « Les conduites du direct : analyse comparée de l’information en continu à la radio et à la télévision »RadioMorphoses [En ligne], 9 | 2023, mis en ligne le 18 avril 2023, consulté le 23 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/radiomorphoses/3321 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/radiomorphoses.3321

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Auteur

Tanguy Bizien

Docteur en sciences de l’information et de la communication.
Université Paris 3 Sorbonne nouvelle
tanguy.bizien[at]gmail.com

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Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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