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Parloir Libre, montage et politique : le déploiement d’une pratique préparatoire pour « prendre la parole sans prendre le pouvoir »

Juliette Petit

Résumés

Cet article est le fruit d’entretiens avec d’ancien⸱ne⸱s membres de Parloir Libre à l’occasion de son archivage. Il s’agit ici d’analyser le travail d’élaboration de ce programme anti-carcéral qui a successivement émis sur les radios Canal 9, Radio Tomate & Lucrèce et Fréquence Paris Plurielle entre 1985 et 1999, militant pour l’abolition de la prison et plus largement de la société même qui la pense et la génère. Cette émission hebdomadaire témoigne d’une capacité d’organisation pour prendre la parole dans le contexte carcéral, qui s’est entre autres traduite par la rédaction d’un conducteur (document préparatoire à la réalisation d’une émission qui en synthétise le déroulé) départageant les interventions prévues à l’antenne. Cet article veut questionner cette conduite comme clé organisationnelle, ou condition d’existence d’une parole collective à l’antenne.

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Texte intégral

1Parloir Libre a été créé en 1985 dans un contexte indissociable de son analyse. Apparu dans le sillon des radios libres de 1981 sur des fréquences jumelles d’Aligre FM ou Radio Libertaire, ce programme anti-carcéral militait sur les premières ondes associatives d’Île-de-France pour la destruction de toutes les prisons. L’émission, tout comme le groupe politique au sein duquel elle est née (Prolétaires Pour Le Communisme), s’inscrivait dans une logique de lutte contre les pratiques d’exclusion. Créé en 1985 suite à l’échec de l’Autonomie ouvrière parisienne, PPLC articulait ses activités politiques autour de trois axes. Le front travail abordait les problématiques des nouveaux emplois précaires avec l’apparition des TUC, les travaux d’utilité collective. Le front logement, sous le nom du Comité des Mal Logés, organisait des réquisitions d’appartements pour palier aux problèmes d’accessibilité au logement. Enfin, le front prison abordait la question carcérale sous le nom de Parloir Libre. Le support radiophonique de ce dernier groupe de travail répondait à une double nécessité : celle de continuer à soutenir les militant⸱e⸱s autonomes dans un contexte d’incarcérations massives (Brochier, 2000 : 194) tout en menant un travail plus large de réflexion et d’organisation pour l’abolition du système carcéral. En réaction aux révoltes des prisons françaises de 1985 et à une époque où ni les téléphones portables ni les réseaux sociaux n’existaient, l’émission avait à charge d’entrer en communication directe avec les détenu⸱e⸱s sans risquer d’être censurée. Comme indiqué dans la brochure Venceremos, Parloir Libre avait pour but « d’informer sur la question des taules », de « créer des structures stables en soutien aux luttes en prison » et de se faire la pratique d’ouverture, « l’outil de masse » articulé aux visées révolutionnaires de PPLC. La radio devenait le lieu – en studio et sur les ondes – où proches, détenu⸱e⸱s et militant⸱e⸱s organisaient leur solidarité et débattaient des objectifs, enjeux et stratégies de luttes. L’histoire de cette émission reste à écrire, notamment au regard de celle des « luttes pour le droit à la parole des prisonnier⸱e⸱s » (Charbit, 2016 : 109) et au rôle qu’a pu jouer la radio dans ces combats.

2Dans un double objectif de documenter la mémoire des luttes abolitionnistes et d’en étudier les pratiques médiatiques (la manière dont des idées politiques se traduisent dans la structure même d’une émission), nous analyserons les documents préparatoires de Parloir Libre comme autant d’interfaces en tension entre pratique militante et contrainte de production radiophonique. Il s’agira de donner à voir le déploiement d’une praxis anti-carcérale à travers ces espaces d’ajustement pensés en amont de la prise d’antenne pour dépasser les murs de la prison, entre propagande et autodétermination, accès à la parole des prisonnier⸱e⸱s et complexe travail épistolaire mis en œuvre pour ce faire.

3Notre corpus est constitué des dix seules émissions de 1985 retrouvées à ce jour – nous nous concentrons sur l’année de création de Parloir Libre. Celles-ci ont été écoutées dans leur intégralité et nous donnons ici à en lire des extraits retranscrits relatifs à la structuration de la prise d’antenne. À cela s’ajoutent des lettres de détenu⸱e⸱s répondant à un questionnaire émanant de l’équipe, leur proposant de construire l’armature de l’émission. Les versions papier des conducteurs et du questionnaire n’ont a priori pas été conservées, c’est pourquoi ces premiers ont été reconstitués d’après l’écoute des émissions et leurs conditions d’élaboration décrites par trois des membres de l’équipe au cours d’entretiens croisés et individuels. Le questionnaire a quant à lui été retranscrit d’après les lectures qui en étaient faites à l’antenne. Ce travail a donné lieu, en parallèle de la numérisation des cassettes, à la collecte des traces écrites liées à ces documents préparatoires, notamment les réponses au questionnaire. Celles données à lire dans cet article sont ou bien des retranscriptions de lectures qui en étaient faites à l’antenne ou bien des numérisations des lettres conservées qui y répondaient, lesquelles – au nombre de quatre – sont données à voir dans leur intégralité en annexe (le nom et prénom des détenus a tout de même été retiré pour préserver leur anonymat).

Le sommaire : montage et politique

4Le 16 juin 1985, date de la première cassette retrouvée à ce jour, l’émission était organisée comme suit : générique, indication du numéro de téléphone et adresse de la radio, sommaire :

« un ordre du jour chargé : infos, messages, mais aussi un dossier sur la mort et l’assassinat d’Alain Pinol, tombé du toit de [la prison de] Fresnes et un entretien/débat avec l’Association Syndicale des Prisonniers de France [ASPF]. »

5L’émission se terminait par la lecture en studio de messages adressés à des proches, envoyés par voie postale depuis l’intérieur des prisons ou par téléphone de l’extérieur. Nous trouvons là divers éléments : informations sur l’actualité de la répression dans plusieurs détentions suite aux émeutes de mai, récolte de témoignages pour faire la lumière sur la mort d’Alain Pinol, mais aussi débat de fond sur l’organisation des luttes.

6L’émission intègre donc à son programme politique des rubriques plus pragmatiques et de natures variées sur la détention : messages téléphoniques de soutien, dédicaces musicales, courriers, informations pratiques, revues de presse, recherche de correspondant⸱e⸱s :

  • 1 Administration Pénitentiaire

« Un des buts de l’émission, c’est de pouvoir dépasser les discours, les simples critiques verbales et d’avoir une certaine efficacité dans ce qui concerne la préparation des luttes, la circulation de l’information voire même des problèmes pratiques et matériels. Il faut rappeler que Jean-Jacques [sic] Beaumont […] ne peut plus se servir de ses jambes [suite à une grève de la faim] […]. Il a besoin d’un fauteuil roulant qui serait pliable [pour aller en promenade]. Il lui est impossible de l’obtenir à travers les voies normales de l’AP1. Il a fait une fois appel à nous pour qu’on puisse lancer un appel sur nos ondes, donc si quelqu’un connaît un moyen, […] qu’il nous écrive. » (8 septembre)

  • 2 Le téléphone du dimanche, émission de standard pour les proches de détenu⸱e⸱s comme il en existe bi (...)

7Ni émission de charité entièrement dédiée aux messages comme on peut en trouver sur Radio Notre-Dame2, ni programme théorique ou journal informatif, Parloir Libre est à situer quelque part entre la radio révolutionnaire, le flash info et les petites annonces, entremêlant des éléments qui ne semblent de prime abord pas équivalents dans leur portée politique. Cet assemblage d’éléments hétérogènes, dont le sommaire est le résumé, peut être rapproché de l’opération de montage décrite par le philosophe Jacques Rancière : non pas simplement la technique qui « met ensemble des fragments » mais bien « une pratique de mise en commun d’éléments séparés » (Rancière, 2019). Le conducteur d’une telle émission, et par extension la radio, peut être envisagé comme un espace, cette « surface idéale » au sein de laquelle, par le montage, on produit littéralement « des choses ». Pas seulement symbole ou idéologie illustrée, mais bien « réalité sensible [visible, dicible, pensable] d’un monde à venir », voilà ce que l’opération de montage permettrait, revêtant de fait un sens politique puisque ce qu’il s’agit de mettre en commun « ce sont proprement des temps […]. Le montage élève le présent à la hauteur de son futur […]. C’est d’abord l’opération qui soulève quelque chose, qui le porte à la bonne hauteur » (Rancière, 2019).

8Parloir Libre avait pourtant recours aux mêmes codes formels que des émissions classiques d’information (conducteur, générique, sommaire, rubrique, découpage temporel, standard, libre antenne, interviews), celles-là même critiquées par l’équipe, qui accusait les médias de profiter largement des émeutes carcérales pour « faire des choux gras et vendre du papier » tout en refusant par ailleurs d’héberger doléances et revendications des détenu⸱e⸱s :

  • 3 Un ex-détenu lors de l’occupation de Canal 9 par Parloir Libre en 1988 pour garder une fréquence d’ (...)

« En parlant de l’information, moi qui étais dedans, Parloir Libre c’est une forme de coordination. Si t’arrives à t’organiser, à parler de tes problèmes, la lutte elle est moins méchante, y a moins de violence. Quand tu vois que […] personne veut te soutenir, les journalistes ils en ont rien à foutre, t’es poussé à faire des trucs pas possibles […]. Aujourd’hui la presse elle va pas se déranger, faut le truc spectaculaire pour qu’elle se dérange, et bien on va le faire, on va payer pour ça […]. Si t’enlèves Parloir Libre […] ils seront isolés à fond […]. J’ai vu des détenus qui sont pas politiques qui arrivent à parler de lutte armée […]. Si t’es tout seul, ce sera la presse qui sera responsable, ce sera trop tard3 »

9Retenues du courrier, envois de timbres, problèmes de cantine, absences au parloir ou partages littéraires, nul besoin d’organiser une action spectaculaire pour trouver un temps d’antenne sur Parloir Libre. Et c’est bien en élevant chaque instant de la vie carcérale à une juste hauteur, celle des luttes organisées, que l’émission traçait par assemblage les contours du quotidien proprement intolérable de la prison. Ou dit autrement, l’émission travaillait à établir

« entre une multiplicité de mouvements, le lien d’un mouvement propre qui les met en commun […]. Résultat donc, ce mouvement [...] d’une communauté en action. Mais la question est de savoir de quoi il est le mouvement et quelle action il accomplit. » (Rancière, 2019)

10Loin d’établir une axiologie des bonne et mauvaise conduites, gageure d’une émission révolutionnaire réussie, il s’agit plutôt d’examiner les méthodes qui ont été mises en place pour devenir un porte-voix des détenu⸱e⸱s. Plus encore, nous devons envisager les documents préparatoires nés de cette pratique anti-carcérale comme les témoins d’une communauté en action, pour tenter d’en dégager les conditions d’existence. Quelle était cette parole collective et quelle réalité sensible visait-elle à produire par ce montage ? Un conseil d’Alain, incarcéré à Fresnes, peut nous aiguiller à cet égard :

« J’ai pu constater l’effort certain que vous développez pour tenter d’élaborer un réel outil de lutte indispensable pour la plupart d’entre nous […]. Je ne saurais que vous encourager à permettre une continuité afin d’acquérir une confiance éprouvée des taulards, une base solide pour répercuter l’information, un outil de solidarité qui soit robuste à de nombreuses épreuves […]. Faites attention de ne pas sombrer dans le style “radio messages”, nous avons besoin d’une radio révolutionnaire, non pas assistante sociale. » ( 15 septembre)

11Cette confiance allait entre autres se bâtir sur une savante orchestration d’échanges épistolaires dont nous tentons ici de rendre compte, dans une tentative de dépasser les rapports de pouvoir qui surgissent dès lors que se forme un lien entre l’intérieur et l’extérieur des prisons.

Le questionnaire pour l’intérieur

12L’enjeu était de :

« réussir à faire que des mecs de la Santé, de Fresnes, de Bois d’Arcy, puissent entrer en contact les uns avec les autres, même du bâtiment A au bâtiment C, puisque c’est un univers extrêmement cloisonné, et puissent, par l’intermédiaire des ondes, réfléchir ensemble et diffuser leurs types d’action. » (Grelet, Revel, 1999 : 14)

13Passer des messages, prévenir des transferts, débattre des formes de luttes ou les organiser, voilà ce à quoi va servir Parloir Libre en devenant un outil au service des détenu⸱e⸱s. L’espace radiophonique était-il préparé pour créer leurs conditions d’intervention, ne pouvant qu’écouter l’émission puis y réagir par courrier ?

14« Il y a déjà pas mal de détenus qui nous écrivent, mais c’est largement insuffisant pour que les détenus s’approprient un peu l’antenne, qu’on soit juste un porte-parole de leurs revendications, de leur état d’esprit » (7 juillet). La première année, l’équipe multiplie à l’antenne les appels à contribution et densifie les liens de correspondance avec les détentions couvertes par l’émetteur (La Santé, Fleury-Mérogis, Fresnes, Bois d’Arcy, Poissy, Melun puis lors de leur (ré)ouverture : Nanterre, Villepinte, Versailles).

15À partir du 7 juillet, un questionnaire adressé aux prisonnier⸱e⸱s est lu à l’antenne et le sera pendant des mois encore, à raison de plusieurs fois par émission :

« Camarades et amis de détenus, nous annoncions le désir d’approfondir nos rapports avec vous à l’aide d’un questionnaire qui devrait nous amener à modifier le contenu de l’émission. Sur le contenu global de l’émission : souhaiteriez-vous entendre plus de musique et moins de rubriques ? Quel genre de musique ? Sur les rubriques, on en a énuméré un certain nombre. Dans quel ordre de préférence les placeriez-vous ? Vous pouvez bien sûr en ajouter si vous estimez que nous négligeons certains aspects de votre réalité. Infos générales (sur les mouvements dans les taules et les procès en cours), infos et conseils juridiques (infos sur la justice et l’AP), lettres de détenus et messages, débats et analyses autour d’un thème particulier (dope, vol, délinquance), livres et films résumés et analyses. Souhaiteriez-vous participer à l’émission en écrivant ? En participant à une rubrique, par exemple en envoyant des infos sur l’intérieur de la taule qui figureront dans la rubrique “infos de l’intérieur”. En participant à un débat de fond sur un sujet. Nous vous communiquerons pour cela les sujets que nous pensons aborder. Vous pourriez aussi bien évidemment en choisir. En analysant vous-mêmes les événements externes et internes à la taule, ce qui figurerait aussi dans la rubrique “infos de l’intérieur”. En analysant ou résumant un bouquin que vous avez lu ou un film que vous avez vu. En s’exprimant sur le contenu de votre affaire, sans bien sûr violer le secret de l’instruction car alors votre lettre pourrait être saisie par l’AP et versée au dossier d’instruction, pour les prévenus évidemment. En demandant éventuellement des conseils juridiques. Nous espérons vivement une réponse, afin d’assurer une participation des détenus à l’émission ou du moins une participation plus active ou plus régulière. » (21 juillet)

16Il ne s’agit pas d’une libre antenne où un laps de temps serait octroyé à la lecture juxtaposée de témoignages, mais bien d’un appel à participer à la structure même de l’émission en se réappropriant son espace, moyennant quelques capacités organisationnelles dont témoignent les correspondances qui vont en naître. Le 28 juillet, au regard des lettres reçues, une synthèse est faite des tendances prenant forme pour participer aux débats de fond :

« Il y a quand même pas mal de gens qui demandent à ce qu’on prépare l’émission à l’avance, bon on va essayer d’organiser ça de manière à ce que les gens qui sont à l’intérieur puissent participer aux débats qui se passent sur l’antenne le dimanche soir. Déjà pour dimanche prochain, on va essayer de mettre en place un débat/dossier sur la médecine pénitentiaire. Si vous voulez nous écrire, on rappelle notre adresse, et [c’est] la médecine pénitentiaire sous tous ses aspects, les plus quotidiens comme les plus dramatiques (camisole chimique). On en appelle à vos informations, à vos témoignages. »

17Un appel est lancé sur les ondes, des réponses écrites parviennent de l’intérieur, lesquelles sont répercutées à l’antenne et ainsi de suite au fil des semaines. Va alors se mettre en place, sur le modèle du questionnaire et à la façon du montage d’un puzzle, une véritable logistique épistolaire pour construire à distance une réflexion commune.

18Ce questionnaire reflète l’un des rôles du conducteur, s’efforçant d’inclure au direct radio des personnes prises dans des temporalités contradictoires et qui en étaient de fait exclues. La radio était alors utilisée pour « mettre en commun des temps [Rancière, 2019] » a priori incompatibles. Il y avait là une recherche pour que celles et ceux à qui l’on retirait la possibilité de parler en leur nom puissent non seulement s’exprimer, mais dépasser le témoignage (« des histoires personnelles on en entend de vive-voix tous les jours » (annexe 3) pour s’octroyer le droit, par des discussions différées d’un dimanche à l’autre, de participer à un débat auquel ils et elles n’étaient pas convié⸱e⸱s.

19« Nous faisions circuler toutes les positions, à charge aux détenus de les critiquer » (Ménenger, 2009 : 11). Par la diffusion d’idées parfois contradictoires, l’équipe souhaitait « dégager la force présente derrière les murs » (15 septembre). Les révoltes de 1985 ont bien souvent été dépolitisées ou passées sous silence jusqu’à tomber dans l’oubli, à la différence des luttes de la décennie 70 (Charbit, Ricordeau, 2015). Trop souvent montrées, lorsqu’elles le sont, comme des émeutes dont les seules revendications seraient l’amélioration des conditions de détention, l’émission apporte la preuve, s’il en fallait, des nombreuses questions politiques soulevées en amont et lors de ces révoltes. Par ce choix de faire circuler des positions antagoniques sur les questions d’organisation des luttes et de leurs finalités, Parloir Libre témoigne aussi des différends politiques qui régnaient à l’intérieur des prisons. Ces débats contradictoires entre chapelles politiques, organisés par la voie des ondes, révèlent un dissensus qui dépasse la simple polémique entre individus. En effet, pour Rancière, c’est là où il y a division qu’il y a politique. Non pas la division entre détenu⸱e⸱s, mais bien celle qui fait surgir une inégalité dans le partage des parts institué a priori vis-à-vis de données communes. Rendre audible cette division, c’est revendiquer son droit à prendre part à quelque chose dont on était au préalable exclu. Or, la population carcérale a souvent été dépeinte par des tiers comme une masse grouillante à la pensée uniforme, dont la destruction des biens serait une fin en soi, excluant de fait les premier⸱e⸱s concerné⸱e⸱s du débat portant sur la question pénitentiaire. En ce sens, faire entendre ces différends à l’intérieur, c’est rendre audible, dans toute la complexité des positions, l’expression politique de la détention. C’est instaurer sur une scène publique et par effraction un rapport de force possible quant à la répartition des places au sein d’un « sensible commun, des objets qu’il contient et de la manière dont des sujets peuvent les désigner et argumenter à leur sujet » (Poirier, 2000 : 29). C’est encore faire écouter du langage là où certain⸱e⸱s ne voudraient y voir que du bruit.

20La radio devenait le lieu d’occupation d’une fréquence pour créer les conditions d’effraction de la voix des « sans-parts » jusqu’alors inaudible, par un truchement temporel dont témoigne le conducteur, allers-retours de correspondance semaine après semaine pour déjouer l’enfermement et essayer « de rendre plus concrets les liens entre les taulards », toujours et même si ce n’est que du bâtiment A au bâtiment C. Or, « les opérations politiques de subjectivation consistent toujours à mettre un monde dans un autre […]. C’est ce coup de force qui fait une même unité topographique avec des “lieux” hétérogènes » (Poirier, 2000 : 29). D’une cellule à une autre, d’une prison à l’autre, d’un dedans à un dehors, il s’agissait de réfléchir ensemble par l’intermédiaire des ondes.

  • 4 Le questionnaire a en effet été intercepté par l’AP, qui voyait d’un assez mauvais œil la circulati (...)

21Parloir Libre, opération de subjectivation politique ? Pour Rancière, « un sujet c’est d’abord l’invention d’une topographie du même et de l’autre qui brise les rapports identitaires » (Poirier, 2000 : 29). Nécessaire mais sans doute insuffisante, la topographie des ondes permettait-elle aux détenu⸱e⸱s de faire ce pas de côté, cette désidentification, étape préalable à la constitution du sujet ? Le sort du ou de la détenu⸱e étant bien d’être isolé⸱e (par les murs de la prison ou ceux de sa cellule), appartenir à une dynamique commune, fût-elle invisible comme la radio, serait-ce là une étape de l’émancipation de la condition pénitentiaire, subversion en tant que telle4 ? Mais était-ce bien là l’objectif de l’émission que de créer cette scène de subjectivation, au vu de sa structure finale ?

Le conducteur pour l’extérieur

22L’armature de l’antenne s’est rapidement stabilisée comme suit : lecture du courrier, informations sur la détention, dossiers de fond sur un thème choisi et, enfin, messages. Cette structure visait à inciter les détenu⸱e⸱s à écouter l’ensemble du programme, et plus précisément les contenus d’analyse politique. Même si les messages, initialement dispersés tout au long de l’antenne, furent regroupés dans le dernier quart d’heure d’émission à la demande générale, les lettres lues en ouverture donnaient lieu à des réponses en direct et ces deux moments phares encadraient les dossiers. Cette incitation à l’écoute présente dans la structure même de l’émission – qui peut d’ailleurs laisser penser que le questionnaire n’était qu’un effet de manche pour accroître l’audience – est assez symptomatique de la tension qui existait au sein de Parloir Libre entre égalité radicale (refus des spécialistes, droit à la parole pour toutes et tous) et rôle propagandiste.

23L’émission visait à la fois, vis-à-vis des détenu⸱e⸱s, à « faciliter leur organisation à l’intérieur », à ne pas se faire « les censeurs de leurs appels » mais aussi à « développer leurs connaissances sur la réalité de ce qu’ils vivent », « essayer d’éveiller les choses par d’autres moyens, des discussions, des débats », car « on se rend compte qu’en tenant un discours hermétique, l’essentiel ne passerait pas » (7 juillet). Éveiller, voilà un vocabulaire qui peut rappeler une certaine posture d’évangélisation militante – relevée dans l’une des lettres : « la marge est étroite entre répercuter et susciter… » (annexe 4) –, à mille lieux de ce présupposé d’égalité décrit par Rancière, un sujet politique ne se réalisant qu’en l’absence de figure tutélaire qui arracherait les individus à leur aliénation par une conscientisation de classe.

24Il ne s’agit pas d’une simple tension rhétorique entre Marx et Rancière, propagande et émancipation, mais bien de dénouer les fils d’une praxis inventée par un groupe riche des expériences et de l’Autonomie et de la Gauche Prolétarienne (dont l’un des acteurs fut pour un temps Jacques Rancière, certain⸱e⸱s des membres de Parloir Libre ayant suivi ses leçons à l’époque). Il y a donc là en jeu la mise en exergue d’une pratique née d’un divorce de pensées. Le recours aux questionnaires peut être lu dans une pure tradition de l’enquête militante maoïste – « pas d’enquête, pas de droit à la parole » (Mao Zedong). Il est pour autant clairement dit dans la revue Venceremos, écrite par PPLC, qu’il s’agissait pour la radio de « diffuser [ses] positions » militantes, ce qui a fait l’objet de critique dans certains retours, « souhaitant que [l’]émission adopte un ton plus neutre politiquement » (annexe 1). L’émission était donc initialement pensée selon la méthode maoïste de la ligne de masse, voire comme outil de propagande pour conscientiser les mouvements en détention, recruter des militant⸱e⸱s et étendre ainsi cette organisation révolutionnaire fermée. Mais cette structure de repli a été adoptée par PPLC en réponse à l’échec de l’Autonomie, dont l’expérience et les valeurs ont irrigué l’émission, plusieurs de ses membres y étant parties prenantes et partageant cette position non négociable de ne « vouloir résoudre, à la place des hommes, leurs problèmes au moment où le seul problème politique est précisément celui-ci : comment les hommes peuvent devenir capables de résoudre leurs problèmes eux-mêmes » (Castoriadis, 1973 : 23).

25S’il est certain que les pratiques médiatiques du groupe pouvaient embrasser une posture propagandiste pour aller au-delà de certaines hésitations – « croire que le mouvement puisse être intérieur me laisse rêveur […]. Une conscience collective existe-t-elle ou pas ? J’suis pessimiste » (annexe 4) –, quelles ont été les tentatives de dépassement de ces contradictions ? L’« antinomie impliquée dans l’idée même d’organisation et d’activité révolutionnaires : savoir, ou croire savoir, que le prolétariat devrait arriver à une conception de la révolution et du socialisme qu’il ne peut tirer que de lui-même, et ne pas se croiser les bras pour autant. C’est finalement la formulation du problème même de la praxis » (Castoriadis, 1973 : 11), des formes qu’elle invente et de ce qu’elle met en mouvement. En ce sens, il faut voir au travers des documents préparatoires l’une de ces manières de faire, inventant des espaces d’ajustement antérieurs à la prise d’antenne pour, si ce n’est en faire un lieu de prise de parole collective, du moins contribuer à renforcer l’unité entre des détenu⸱e⸱s isolé⸱e⸱s, y compris à leur sortie de prison. L’élaboration du conducteur paraissait être l’occasion de construire ce type d’espace de solidarité, structure d’accueil de proches et d’ex-détenu⸱e⸱s, devenant par prétexte ou nécessité un centre d’(auto)formation militante.

26La grande plasticité du groupe au cours de ses quinze années d’existence nous renseigne sur la mixité de l’équipe radio, témoignant d’un souci d’ouverture autrement plus prégnant que dans PPLC : militant⸱e⸱s de l’Autonomie, de la Gauche Prolétarienne, issu⸱e⸱s des mouvements lycéens, des luttes des quartiers, ayant été ou ayant un⸱e proche en prison… Tous ces statuts s’entremêlant parfois, et révélant des disparités matérielles d’accès au langage oral ou écrit. Certain⸱e⸱s n’étaient pas allé⸱e⸱s à l’école, d’autres avaient passé trop de temps à l’isolement. Le langage, terre de prédilection des spécialistes, est pourtant bien l’enjeu du partage du sensible, le tracé polémique d’une carte commune départageant ce qui est perçu comme une parole de ce qui n’est appréhendé que comme du bruit. L’ouverture du groupe et sa capacité à accueillir de nouvelles forces vives révèle l’une des missions que s’était donnée Parloir Libre ; détruire la prison mais aussi et surtout le monde qui la génère. Il s’agissait de porter sa critique au-delà des simples murs, tout en créant les conditions d’une réalité à venir, décarcérale. Il fallait donc trouver une pratique, ou une praxis, c’est-à-dire « ce faire qui vise les autres comme être autonomes et les considère comme agents du développement de leur propre autonomie » (Castoriadis, 1973 : 32), afin que le groupe se dote des mêmes capacités d’expression y compris hors de l’enceinte carcérale. Au regard du médium radiophonique, cela ne pouvait que passer par une réappropriation collective du langage. Le lieu même du studio radio, avec ses promesses de discussions, semblait être utilisé à ces fins : nourrir « l’imaginaire radical » (Castoriadis, 1973 : 34) en travaillant à faire émerger des flancs de la prison les conditions d’existence d’un autre monde possible, à élever le présent à la hauteur de son futur abolitionniste.

27La fabrication du conducteur devenait le théâtre de cet apprentissage. Son écriture, qui avait une portée clairement pragmatique pour la réalisation technique, était l’aboutissement de deux réunions (le mercredi et le dimanche avant la prise d’antenne) permettant de se répartir la préparation des rubriques à traiter. Les membres de l’émission assistaient à ces réunions de telle sorte que tout le monde puisse bénéficier du travail de réflexion et y prendre part. Selon les actualités carcérales et les courriers reçus, il était décidé le mercredi quels seraient les dossiers traités dans l’émission du dimanche, l’approche critique à privilégier et le temps d’antenne qui y serait dédié. Chaque dossier était pris en charge par une personne différente. Le dimanche, on exposait le travail d’enquête ou d’analyse effectué depuis lors. Si certains points soulevés étaient jugés insuffisants ou les angles inappropriés, ils étaient systématiquement remis en jeu et de nouveau débattus. Enfin, quelqu’un⸱e était désigné⸱e pour relancer sur le sujet si un trop grand décadrage survenait en direct, permettant aussi de conserver une situation de discussion et non d’exposé magistral.

28Chaque personne de l’équipe présente en studio le soir de l’émission avait donc participé au travail délibératif en amont et était armée des mêmes outils critiques, qu’elle prenne ou non la parole à l’antenne. Personne n’était en charge d’un dossier sans qu’il n’ait été élaboré selon cette méthode. Ainsi, nul besoin d’être un⸱e militant⸱e aguerri⸱e pour s’exprimer sur les ondes. Non pas qu’il s’agisse d’une libre antenne mais bien parce que cette technique de travail, ce processus de discussion, permettait de développer chez chacun⸱e, sans être spécialiste ou maître-parleur, ses modalités privilégiées de dire et de faire.

29Bien que le type d’articulation entre travail de masse et organisation fermée dont témoigne Parloir Libre et PPLC soit devenu obsolète, cette expérience participait tout à la fois à une critique en acte du système pénal et à la création d’espaces autres. Les questions d’organisation de la parole sont sensiblement les mêmes aujourd’hui bien que les outils aient changé. Mais l’interface entre les pratiques de Parloir Libre et des collectifs accueillis à l’antenne, comme l’APAD (Association des Parents ou Amis de Détenus) ou le CAIC (Comité pour l’Abolition de l’Isolement Carcéral), révèle l’émergence des conditions d’existence d’un débat sur la scène publique, exposant les revendications bien présentes à l’intérieur des prisons pourtant trop souvent dépolitisées. Faisant dialoguer différentes voix qui peinaient à sortir individuellement de la détention, cette expérience rend compte de dispositifs d’énonciation permis par la radio. En inventant des outils préparatoires à la prise d’antenne, ici analysés comme l’arsenal d’une pratique politique, il s’agissait de mettre en acte ce présupposé d’égalité. S’efforçant de passer outre les murs de la prison pour pallier aux factuelles inégalités d’accès à la parole, sa destruction pourrait alors s’opérer aussi bien en son sein qu’au dehors, révolutionnant la société même qui l’instaure. Voilà sans doute l’une des raisons de l’usage de la radio dans les luttes anti-carcérales, participant à recréer des espaces de solidarité, véritables points de chute à la sortie de prison pour en dépasser la seule critique.

  • 5 Nous remercions Gustavo Gomez Mejia pour cet apport.

30Mais là où l’attention militante se focalise sur l’accès au langage et à la parole d’une communauté, les conducteurs ne donnent-ils pas à penser la complexité logistique et symbolique de l’émission5 ? En effet, se cristallise sur cette scène radiophonique un fort engagement épistolaire de la population carcérale, la déliquescence de ces liens ayant entre autres causé l’auto-dissolution de l’émission en 1999. Cette méthode, certes laborieuse, témoigne aussi de la difficulté du recueil d’informations relatives à la détention, travail qui ne peut qu’être laborieux puisqu’en miroir répond celui de la prison et du contrôle de sa perméabilité.

31Pensée pour unir des voix isolées, cette correspondance par questionnaire a tout de même porté ses fruits ultérieurement et précisément dans la lutte contre l’isolement. Une autre étude pourrait analyser l’offensive médiatique menée conjointement par l’APAD, Parloir Libre et le CAIC à la fin des années 80 pour dénoncer cette « torture blanche ». Au-delà de l’objectif premier qui visait à établir un contact avec les détenu⸱e⸱s pour les visiter à l’isolement et ainsi en documenter les conditions de vie, de nombreuses réponses à ce nouveau questionnaire permirent d’unifier les liens entre prisonnier⸱e⸱s politiques et de « droit commun » touchés par cette mesure disciplinaire. Une campagne pour son abolition fut lancée en conséquence, l’érigeant comme revendication nationale lors de cette « journée d’action dans toutes les prisons de France » qui eu lieu le 13 septembre 1988, près de 10 000 détenu⸱e⸱s – soit un cinquième de la population pénale de l’époque – participant à ce « mouvement de lutte coordonné » d’une ampleur jusqu’alors inégalée (Ménenger, 2009 : 274). La collecte et l’analyse de ces documents pourraient répondre aux mobilisations actuelles « pour l’abolition des mitards » et des quartiers d’isolement initiées ce 30 mai 2021 par le collectif Idir Espoir & Solidarité.

32Plus généralement, la mise en valeur de ces archives voudrait visibiliser, dans toute la complexité logistique et politique des luttes anti-carcérales, les méthodes d’élaboration d’une pratique de la radio utilisée comme courroie de transmission à même d’« armer l’imaginaire abolitionniste » (Ricordeau, 2019).

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Bibliographie

BROCHIER Jean-Christophe, DELOUCHE Hervé. Les nouveaux sans-culottes. Enquête sur l’extrême gauche, Paris : Grasset, 2000, 286 p.

CASTORIADIS Cornelius. « De la dissidence marxiste au projet d’autonomie », in La société bureaucratique, Paris : Christian Bourgeois, réed. 1990 [1973], 492 p.

CHARBIT Joël. « Le “droit d’expression collective” des prisonnier.e.s, entre auto-organisation et projets réformateurs », Mouvements, n° 88, 2016, pp. 109-116.

CHARBIT Joël, RICORDEAU Gwenola. « Syndiquer les prisonniers, abolir la prison », Champ Pénal, vol. XII, 2015.

GRELET Stany, REVEL Jeanne. « Interférences : Parloir libre, 106.3 mhz », Vacarme, n° 10, 1999, pp. 14-16.

MÉNENGER Nadia. A ceux qui se croient libres, Montreuil-sous-bois : L’insomniaque, 2009, 222 p.

POIRIER Nicolas. « Entretien avec Jacques Rancière », Le Philosophoire, vol. 13, n° 3, 2000, pp. 29-42.

RANCIÈRE Jacques. Y a-t-il un art communiste ?, conférence au Grand Palais, Paris, 2019.

RANCIÈRE Jacques. La nuit des prolétaires. Archives du rêve ouvrier, Paris : Fayard, rééd. 2012 [1981], 451 p.

RICORDEAU, Gwenola « Armer l’imaginaire abolitionniste », in WANG Jackie. Capitalisme Carcéral, Paris :Divergences, 2019, pp. 294-309

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Notes

1 Administration Pénitentiaire

2 Le téléphone du dimanche, émission de standard pour les proches de détenu⸱e⸱s comme il en existe bien d’autres sur le réseau des radios chrétiennes francophones.

3 Un ex-détenu lors de l’occupation de Canal 9 par Parloir Libre en 1988 pour garder une fréquence d’émission.

4 Le questionnaire a en effet été intercepté par l’AP, qui voyait d’un assez mauvais œil la circulation de ce type de document, préfigurant déjà les possibilités mutines qu’allait permettre la radio. Voir « Prisonniers bâillonnés » dans la revue Cavales (n°1, 1986).

5 Nous remercions Gustavo Gomez Mejia pour cet apport.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Juliette Petit, « Parloir Libre, montage et politique : le déploiement d’une pratique préparatoire pour « prendre la parole sans prendre le pouvoir » »RadioMorphoses [En ligne], 9 | 2023, mis en ligne le 18 avril 2023, consulté le 24 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/radiomorphoses/3270 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/radiomorphoses.3270

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Auteur

Juliette Petit

Doctorante en sociologie au CRESPPA et au CEMTI (Paris 8) sous les directions de Michel Kokoreff et Benoît Lelong. Ce travail a bénéficié d’une aide de l’EUR ArTeC financée par l’ANR au titre du PIA ANR-17-EURE-0008.

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