Navigation – Plan du site

AccueilNuméros30Failles modernistesAvant-propos

Texte intégral

1Le terme de modernisme, dans sa complexité et sa multiplicité, désigne un ensemble d’éruptions et de disruptions tectoniques, qui ont bouleversé le paysage culturel du vingtième siècle, et s’érigent toujours à l’arrière-plan du monde actuel. Au cours du 61e congrès de la SAES (Société des anglicistes de l’enseignement supérieur), qui s’est tenu à Clermont-Ferrand du 2 au 4 juin 2022, et dont le thème étaient les « Failles », lors du panel conjoint entre la Société d’Études Modernistes (SEM) et la Société d’Études Woolfiennes (SEW), nous avons eu l’occasion d’explorer ces chaînes, dans leurs continuités, leurs élévations, mais aussi dans ce qu’elles ont de brisé, d’incohérent et de violemment déstructuré. Et nous avons pu nous rendre compte à nouveau à quel point ces failles dans les différents corpus du modernisme apparaissent aussi constitutives que les pics. Les articles suivants constituent l’aboutissement de ces travaux collectifs, qui nous ont permis d’envisager les questions de failles sous divers plans, dans un souci d’extension et d’intermédialité, intégrant l’écrit à un champ plus vaste, qui comprend aussi bien les arts que les techniques, de la musique et la radio à la chirurgie et à la cartographie.

2La notion de faille fait particulièrement sens dans le contexte des mouvements que l’on a regroupés sous le terme de modernisme. Derrière la grande diversité de formes qu’ont pu prendre les entreprises individuelles, le modernisme s’est fondé sur la prise de conscience des limites sous-jacentes à une certaine conception de la modernité. Les crises, les conflits qui ont agité la civilisation européenne au tournant du vingtième siècle – que ce soit dans les limites géographiques de l’Europe, notamment au creuset toujours explosif des Balkans et des frontières de la Russie, ou dans son extension coloniale mondialisée, via la guerre des Boers ou encore l’entrée au premier plan des États-Unis, le tout culminant dans les désastres des deux guerres mondiales – ont ouvert des béances dans l’idéal totalisant hérité des Lumières et porté par la révolution industrielle.

  • 1 Marjorie Perloff, The Futurist Moment: Avant-Garde, Avant Guerre and the Language of Rupture, Chica (...)
  • 2 Fragment 169, René Char, Fureur et Mystère, Paris : Gallimard, 1948, 126.

3Ces fissures prolifèrent à travers les corps, les paysages, les signes et les textes. Elles ne sont masquées que superficiellement par les compromis idéologiques de l’entre-deux guerres, qui imposent encore leurs contraintes au monde de l’art, via diverses formes de censures, et des entreprises plus générales pour suturer et réparer la société brisée, revenir à un « avant » toujours plus élusif et mythifié. Face à ce passéisme s’impose un idéalisme de l’avenir, une conception de l’homme nouveau dont les formes, souvent exaltantes, semblent rejeter toute faille, au profit d’un délire de perfectionnement qui tourne aisément à la paranoïa totalitaire. Étudier les ruptures formelles nécessite alors de penser les moyens de dépasser ce statu quo, comme le montre Marjorie Perloff dans The Futurist Moment: Avant-Garde, Avant Guerre and the Language of Rupture1. Les explorations des tissus entaillés, des cartes illisibles, des corps informes, des ruptures grammaticales et syntaxiques, ouvrent à une lecture plus subtile du monde, à une lucidité dont René Char dit dans ses Feuillets d’Hypnos qu’elle est « la blessure la plus rapprochée du soleil »2.

4Cette vision sort également la littérature de ses prétentions à l’intégrité, pose le problème des failles du langage, écrit ou parlé (voire radiophonique et téléphonique…), et l’ouvre aux ramifications interdisciplinaires et intermédiales qu’ont fait apparaître les innovations médiatiques de la modernité. Elle laisse enfin s’exprimer une certaine positivité des gouffres, comme espaces de libération et de dissémination de l’expérience, hors des certitudes et du monologisme épique ou héroïque que célèbrent la publicité et la propagande. On retombe à cet endroit sur une faille première, dont les artistes du début du siècle étaient hautement conscients : celle qui divise la théorie de la pratique. La réflexion sur le modernisme fait apparaître les limites des appareils classificatoires qui portent sur l’art et la littérature, en particulier ceux qui tentent de sacraliser et de séparer le texte. Indissociable des acquis des arts plastiques, des évolutions technologiques comme la radiophonie et des sciences cartographiques et militaires, l’écriture se nourrit des béances qui hantent la connaissance et les pratiques de l’époque, et met à mal tous les cadres dans lesquels on tente de l’enfermer.

5Ces questionnements, ces ouvertures et ces rencontres entre une entreprise artistique et un contexte, historique, social et artistique, quand elles font faille, sont au cœur des trois textes présentés ci-dessous.

6Dans son article « De la béance à la suture : l’écriture comme thérapie dans Imaginations de William Carlos Williams », Samantha Lemeunier propose de porter sur la poésie de Williams un regard chirurgical, en filant le parallèle entre les opérations de suture pratiquées par le médecin et les expérimentations formelles du poète, héritées notamment du cubisme. Dans les deux cas, il s’agit de savoir ce qui, dans les failles du corps biologique et du corps textuel, peut et doit retrouver une cohérence, face à une irrémédiable dissémination des signifiants et des représentations.

7Une réflexion similaire et un même héritage cubiste, tout de recyclage et de papier mâché, inspire « Some Do Not… et No More Parades de Ford Madox Ford : l’impossible cartographie » d’Elisabeth Lamy-Vialle. Répondant à la violence qui a labouré les corps et les espaces tout au long de la Grande Guerre, Ford envisage l’aporie de la représentation sous les traits de cartes texturées mais privées de repères. Les villages, les paysages engloutis reflètent le silence d’une mémoire fragmentée, hachurée, et de corps amorphes. Néanmoins, Lamy-Vialle esquisse à l’horizon de ce chaos géologique et humain la perspective d’un retour au solide, dans le corps même du protagoniste, et l’espoir d’une densité comme extraction d’un sens après l’expérience de l’informe.

8Ce questionnement au sujet de la possibilité d’un sens prend enfin un tour sémiotique dans « Faults and Faulted Lines in Ezra Pound’s Cantos » d’Emilie Georges. Analysant à la fois les poèmes et les discours radio et autres pamphlets de Pound, celle-ci propose de se confronter à la complexité de leur contenu idéologique. Fasciste, ouvertement et indubitablement, quoique d’une façon bien peu orthodoxe, et surtout submergé par le vertige d’une fragmentation qui semble mettre à mal toute autorité. Or cette faille, ces fractures à même la psyché de l’auteur, se retournent contre l’entreprise idéologique ; Pound intègre le fascisme à une poétique du collage dont Georges montre comment, en particulier dans les Cantos tardifs, elle ne fait plus en réalité que constater l’irréductible complexité d’un monde auquel l’idéologie ne colle plus qu’en surface.

9Des scalpels aux cartes et aux ondes radio, l’écriture moderniste se dissémine ainsi le long de ces lignes de faille, et questionne la possibilité même de sa cohérence interne, de l’organicité de la pensée et du texte, dans un monde qui à force de hachures a perdu tout cadre.

Haut de page

Notes

1 Marjorie Perloff, The Futurist Moment: Avant-Garde, Avant Guerre and the Language of Rupture, Chicago: U of Chicago P, 1986.

2 Fragment 169, René Char, Fureur et Mystère, Paris : Gallimard, 1948, 126.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Olivier Hercend, « Avant-propos »Polysèmes [En ligne], 30 | 2023, mis en ligne le 31 décembre 2023, consulté le 23 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/polysemes/11521 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/polysemes.11521

Haut de page

Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search