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Comptes rendus

Mauro Bonazzi, Carlos Lévy, Carlos Steel (éd.), A Platonic Pythagoras: Platonism and Pythagoreanism in the Imperial Age

Constantin Macris
p. 322-324
Référence(s) :

Mauro Bonazzi, Carlos Lévy, Carlos Steel (éd.), A Platonic Pythagoras : Platonism and Pythagoreanism in the Imperial Age, Turnhout, Brepols, 2007 (Monothéismes et philosophie), 249 p. ISBN 978-2-503-51915-9.

Texte intégral

1Les neuf contributions composant le volume se succèdent selon l’ordre chronologique des philosophes examinés et essaient de mettre en lumière les stratégies et les modes selon lesquels un exégète juif de la Bible (Philon) et des philosophes platoniciens (Plutarque, Jamblique, Proclus) ou néo‑pythagoriciens (Nicomaque) s’approprient, en les réinterprétant, des thèmes, des doctrines et des textes pythagoriciens anciens et tardifs, provenant notamment de l’ancienne Académie et de la littérature pseudo‑pythagoricienne, participant ainsi à l’évolution de la tradition platonicienne elle‑même.

2Dans « La question de la dyade chez Philon d’Alexandrie » (p. 11‑28), Carlos Lévy, après un examen bref mais suggestif de plusieurs références explicites de Philon à des doxai ou à des textes pythagoriciens, focalise son attention sur le sort qu’il réserve à la monade et à la dyade indéfinie, qui constituaient le cœur du dualisme ontologique (néo)pythagoricien. Sa conclusion est que la préoccupation de Philon de « ne rien dire qui puisse être en contradiction formelle avec la foi juive » monothéiste (p. 15) l’a amené non seulement à prendre soin de ne jamais désigner la dyade comme réceptacle de la cause active, mais aussi à lui nier, ainsi qu’à la monade, tout statut principiel et à les reléguer toutes deux à un rang secondaire par rapport à un Dieu qui est « antérieur à la monade et plus pur que l’Un » (p. 23). Ainsi, malgré son indéniable « culture pythagoricienne » (p. 28), Philon, en qui Clément d’Alexandrie voyait un « pythagoricien », a finalement « veillé à exclure le pythagorisme cosmologique, celui qui fait naître le monde de l’action de la monade sur la dyade, tout en mettant le pythagorisme arithmologique au service de sa conception de la cosmogenèse, fondamentalement déterminée par le récit biblique » de la création (p. 23).

3Francesca Calabi (« Filone di Alessandria e Ecfanto : un confronto possibile », p. 29‑61) expose de manière systématique les nombreuses et remarquables affinités que révèle la confrontation du corpus philonien avec un traité pseudo-pythagoricien Sur la royauté qui circulait sous le nom d’Ecphante et dont la datation reste incertaine et fort débattue (status quaestionis, p. 29-33). L’auteur reste prudente sur l’explication de ces similitudes, qui concernent des thèmes aussi variés que la migration de l’homme-étranger sur cette terre ; l’assimilation à Dieu ; le roi en tant que modèle ; l’opposition de la voie de l’imitation à celle de la persuasion par le logos ; l’analogie musicale (notions d’ordre et d’harmonie) ; l’idée que le visage des puissances supérieures ne peut pas être contemplé… Mais elle est finalement tentée de suivre l’hypothèse de Bruno Centrone, qui situait la production de l’apocryphe pythagoricien dans un milieu médio-platonicien (cf. p. 29 et 33) dont l’influence semblerait donc expliquer les traits communs qu’il partage avec Philon. Au passage, l’examen attentif des parallèles repérés chez les deux auteurs a permis de résoudre certaines difficultés de compréhension que présente le texte du Ps.‑Ecphante.

4Les enquêtes de Daniel Babut (« L’unité de l’Académie selon Plutarque : notes en marge d’un débat ancien et toujours actuel », p. 63-98) et de Pierluigi Donini (« Tra Accademia e pitagorismo : il platonismo nel De genio Socratis di Plutarco », p. 99‑125) abordent de manière complémentaire la même question, à savoir l’attitude de Plutarque face aux versants socratico‑académico‑sceptique et pythagorico dogmatique de l’héritage platonicien et la place qu’occupent les éléments pythagoriciens dans sa pensée. Davantage intéressé par le souci singulier de Plutarque de maintenir l’unité de la tradition platonicienne, Babut relève (en accord avec Donini) que Plutarque peut avoir recours, selon le cas, soit à la lignée néo-académicienne Socrate → Platon → Arcésilas, soit à celle, « pythagoricienne », Pythagore → Platon → Ancienne Académie + Aristote (p. 82‑83). Selon Donini (p. 121‑123), si l’on se fie à un détail autobiographique du De E (387F), cette ouverture de Plutarque au double héritage de l’Académie semble remonter à ses années de formation, pendant lesquelles son enthousiasme juvénile initial pour le mysticisme des nombres fut ensuite modéré grâce à son apprentissage de la circonspection (eulabeia) académicienne. Depuis, note Babut (p. 93‑98), Plutarque essaie toujours de maintenir un équilibre entre l’exigence de rationalité, qui protège de la croyance excessive menant à la superstition, et la reconnaissance d’une transcendance divine sans commune mesure avec la nature humaine dont les manifestations dépassent la compréhension par la seule raison. Or, selon Donini, dans le De genio Socratis c’est la figure d’Épaminondas qui semble représenter le mélange parfait des deux composantes, pythagoricienne et académicienne (p. 104‑121) : sa pratique du silence notamment relève moins de l’echemythia pythagoricienne devant les aporreta que de la prise de distance et de la réserve académicienne par rapport à tout ce qui concerne le monde divin (mythes, démons, destinée de l’âme). Quant aux figures de Simmias et de Théanor, censées être les porte-parole de l’interprétation pythagoricienne de Socrate, elles semblent avoir été « revues et corrigées » par Plutarque : Babut remarque qu’ils « ne sont pas des représentants autorisés de ce qu’on pourrait appeler l’orthodoxie pythagoricienne » (p. 87), puisqu’ils excluent radicalement « toute possibilité qu’un homme voie jamais de ses yeux un être divin » (p. 88), alors qu’un fragment d’Aristote cité par Apulée affirme au contraire que « les pythagoriciens se montraient habituellement fort étonnés si quelqu’un niait avoir jamais aperçu un démon » (p. 87-90).

5Christoph Helmig se penche sur « The relationship between Forms and numbers in Nicomachus’ Introduction to arithmetic », ainsi que sur les interprétations ultérieures des doctrines exposées dans ce manuel dans un sens néoplatonicien (p. 127-146). Ce qui ressort, de manière très convaincante, de son étude, c’est que Nicomaque ne distinguait pas clairement entre Formes et nombres : au niveau cosmique du paradigme démiurgique, les Formes sont remplacées par les nombres, tandis que « the objects of philosophy/arithmetic… are universals in things or immanent Forms » (p. 131). Ce faisant, Nicomaque ne semble pas avoir souscrit à des doctrines standard du médio-platonisme comme la position médiane des objets mathématiques ou la reconnaissance de la dialectique comme science suprême, et de ce fait « [he] was probably more of a Neopythagorean than an orthodox (Middle) Platonist » (p. 145), et ce en dépit du fait que « both Proclus and his loyal pupil Ammonius were most eager to stress that Nicomachus was, as it were, a paradigmatic Platonist » (p. 146).

6Dans une étude subtile et éclairante intitulée « Hearing the harmony of the spheres in late Antiquity » (p. 147-161), Dominic O’Meara part du fameux passage aristotélicien (De caelo II 9) qui discute la théorie élégante des pythagoriciens sur l’audition des consonances musicales produites pas les corps célestes, pour examiner comment on abordait cette théorie en milieu médio et néo‑platonicien. Il décrit très bien le cheminement et la réélaboration d’un thème que l’on retrouve pour la première fois dans les biographies de Pythagore par Porphyre et Jamblique et qui semble provenir de Nicomaque, à savoir que seul Pythagore était en mesure d’entendre l’harmonie des sphères grâce à sa « conformation extraordinaire ». Chez Jamblique, celle-ci devient un don des dieux et un trait de theiotes, tandis que Simplicius, « reflecting what Iamblichus has in mind » (p. 152), précisera plus tard que « the special instrument or organ whereby Pythagoras hears celestial music is his astral body (or vehicle) », qui reste pur (p.  154). L’utilité de ce don d’audition supérieure est qu’elle constitue le fondement solide d’une éducation musicale et d’une musicothérapie capables de guérir les hommes des passions de leur âme.

7Le dernier tiers de l’ouvrage est consacré à Proclus. Elena Gritti (« Insegnamento pitagorico e metodo dialettico in Proclo », p. 163-194) et Alessandro Linguiti (« Prospettiva pitagorica e prospettiva platonica nella filosofia della natura di Proclo », p. 195-213), dans deux contributions jumelles, dégagent la dette importante de Proclus à l’égard de conceptions néo-pythagoriciennes relevant de la philosophie des mathématiques et réfléchissant sur la nature de l’arithmétique et de la géométrie. Les auteurs montrent bien, grâce à une étude serrée de passages choisis tirés de l’ensemble de l’œuvre proclienne conservée, et notamment de la Théologie platonicienne et des Commentaires des Éléments d’Euclide, du Parménide, du Timée et de la République, l’influence de ces théories sur la manière dont Proclus conçoit respectivement une dialectique procédant par démonstrations more geometrico et une philosophie de la nature fondée sur des explications de type arithmo‑géométrique subordonnées évidemment à la métaphysique, dans une perspective qui fait de la science de la nature une théologie. Ces approches se fondent sur une analyse de ce que Proclus identifiait comme mode de discours théologique propre aux pythagoriciens, à savoir la théologie par images (di’ eikonon), qui présuppose une théorie sur la nature iconique et intermédiaire des nombres (p. 163-175). Carlos Steel, quant à lui, dans « Proclus on divine figures : an essay on Pythagorean-Platonic theology » (p. 215-242), éclaire avec une maîtrise parfaite un sujet rarement traité parce que relativement obscur, qui est ce que l’on pourrait appeler la « théologie des figures géométriques ». L’auteur montre bien comment des spéculations à ce sujet ont pu naître à partir de la lecture d’un traité pseudo-pythagoricien attribué à Philolaos, selon lequel les différents angles des figures géométriques sont dédiés à différents dieux selon leurs propriétés et leurs dynameis, une lecture faite à la lumière du Parménide et du Phèdre et dans une perspective néoplatonicienne. Ces spéculations comportaient même un corollaire rituel, théurgique, dans la conception de l’espace sacré et de la fabrication des statues divines, arrivant ainsi à une sorte de « théologie géométrique pratique » (ou appliquée).

8Grâce à la richesse et à la qualité de l’ensemble des études qu’il contient, le volume ici recensé contribue de manière significative à l’avancement de la recherche dans un domaine notoirement touffu et compliqué, et de ce fait il est particulièrement bienvenu.

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Pour citer cet article

Référence papier

Constantin Macris, « Mauro Bonazzi, Carlos Lévy, Carlos Steel (éd.), A Platonic Pythagoras: Platonism and Pythagoreanism in the Imperial Age »Philosophie antique, 12 | 2012, 322-324.

Référence électronique

Constantin Macris, « Mauro Bonazzi, Carlos Lévy, Carlos Steel (éd.), A Platonic Pythagoras: Platonism and Pythagoreanism in the Imperial Age »Philosophie antique [En ligne], 12 | 2012, mis en ligne le 01 novembre 2018, consulté le 10 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/972 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.972

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