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Comptes rendus

Livio Rossetti, Le dialogue socratique

Agnese Gaile‑Irbe
p. 304-307
Référence(s) :

Livio Rossetti, Le dialogue socratique, Éditions Les Belles Lettres, Paris, 2011 (collection « Encre marine »), 292 p. ISBN 978-2-35088-041-9.

Texte intégral

1J’ai souvent l’impression que dans les domaines tels que les études platoniciennes où l’on ne fait que réfléchir sur les textes anciens qui ont déjà attiré un nombre immense de générations de lecteurs posant les mêmes questions, ce ne sont pas tant les idées ou les hypothèses qui déterminent la qualité d’une approche que la manière dont elles sont exprimées. La recherche du Socrate historique, la volonté de prouver qu’on peut le trouver dans les textes des socratiques si différents les uns des autres, ou la déconstruction des dialogues de Platon pour y dévoiler les stratagèmes manipulateurs, sont une entreprise extrêmement difficile. Pour convaincre le lecteur de ses intuitions et du bien‑fondé de son approche, l’auteur doit construire tout un système rhétorique, exposer ses arguments d’une manière très nuancée et surtout trouver un langage qui puisse rendre compte d’un phénomène aussi étrange et multiforme que le dialogue socratique sans paraître déplacé, réducteur ou anachronique. Le livre de Rossetti accomplit admirablement cette tâche et dans son cas l’élégance et le bon goût manifestés dans la manière de s’exprimer deviennent aussi le bon goût et l’élégance de la pensée.

2Ce recueil contient huit articles ou chapitres dont quatre ont déjà été publiés en français. Deux d’entre eux concernent Xénophon, deux autres – Platon et le reste – différents aspects de la littérature socratique, comme le ridicule ou le vocabulaire du philosophos. Pourtant, avant d’aborder ce choix d’articles, le lecteur doit savoir que Rossetti a produit une quantité impressionnante de publications dans le domaine concerné (son site web dénombre quelques 230 titres). Il n’est donc pas surprenant que, dans ce livre, l’auteur auquel il renvoie le plus souvent soit lui-même. Il n’est pas surprenant non plus qu’à force de travailler sur les mêmes sujets et de reprendre ses travaux antérieurs (ses premières études sur les socratiques datent des années 1970), il ait créé en quelque sorte son propre monde, relativement clos. Pour le dire autrement, tout en étant conscient des positions divergentes d’autres historiens, il ne s’engage pas dans un débat avec eux, et toute porte à croire que Rossetti n’est pas quelqu’un qu’on pourrait amener facilement à changer d’avis.

3Le premier chapitre, qui forme une sorte d’introduction, présente une étude du phénomène même des logoi sokratikoi. Dans une présentation bien structurée, Rossetti montre l’importance quantitative d’un genre littéraire nouveau. Son analyse des sources conclut qu’environ quatorze disciples de la première génération des socratiques ont composé pas moins de deux cents ouvrages dont plus de la moitié ont présenté les traits de logoi sokratikoi. Ces textes ont été publiés pour la plupart dans les premières décennies du IVe siècle, ce qui donne un nouveau dialogue socratique par mois pendant un quart de siècle. Les listes qui nous sont parvenues des écrits des philosophes anciens nous ont habitués à la très grande productivité des anciens (comme le stoïcien Chrysippe qui a écrit plus de 700 livres à lui seul : D. L. VII, 180), mais Rossetti a raison de parler d’un « phénomène culturel de taille » et d’une production massive, car à cette époque-là Athènes n’avait connu que le flux régulier des pièces de théâtre.

4L’exploration des témoignages transmis par les dialogues eux-mêmes lui permet de parler d’un processus de « standardisation » de ce logos avec des thèmes habituels et une manière codifiée de conduire l’entretien (avec, par exemple, la tradition de rapporter les entretiens entendus). Un chapitre corollaire précise une autre nouveauté que cette floraison des textes a dû apporter et permet de situer le dialogue socratique par rapport à l’activité des sophistes et des rhéteurs. Par une série d’exemples, Rossetti montre que les termes philosophos et philosophein ne sont devenus monnaie courante qu’au temps de la floraison des dialogues socratiques. Les sources ne permettent pas de distinguer un groupe d’intellectuels appelés philosophoi avant l’activité des socratiques et, ce qui est plus important, rien ne permet de dire que les sophistes comme Gorgias se soient qualifiés eux-mêmes de « philosophes » ; et avec raison, dit Rossetti, car ils ont poursuivi d’autres objectifs.

  • 1 La position nihiliste quant à la possibilité de retrouver les traits du Socrate historique a été ré (...)
  • 2 Pour les dialogues de Platon, il adopte la répartition proposée par G. Vlastos, avec une première p (...)
  • 3 M. Gagarin, « The Unity of Greek Law », dans D. Cohen, M. Gagarin (éd.), The Cambridge Companion to (...)

5Il faut donc se demander ce qu’était cet acte de philosophein inauguré par Socrate. L’analyse des stratégies communicationnelles du Socrate dépeint par plusieurs auteurs nous livre un personnage remarquablement cohérent. C’est cette conclusion-là qui permet à Rossetti d’entrer dans le grand débat de la « question socratique ». Il prend le contre-pied du mouvement sceptique qui à travers l’influence de Louis-André Dorion, exercée avant tout par son introduction magistrale au premier tome de l’édition CUF des Mémorables, semble prévaloir dans la communauté scientifique1. Selon Rossetti, Socrate se consacra avant tout à la construction de provocations intellectuelles, et c’est justement sur sa manière caractéristique de conduire l’entretien que les témoignages apportés par les dialogues sont concordants2. Par exemple, le chapitre III, 8 des Mémorables montre comment Aristippe a voulu appliquer l’elenchos à Socrate lui-même et cette stratégie est ouvertement qualifiée de socratique. Le Socrate historique serait donc à chercher du côté du comment et non pas du quoi. Si l’on peut se permettre une comparaison, cet approche du problème socratique m’a rappelé l’hypothèse de Michael Gagarin selon laquelle l’élément commun à tous les systèmes légaux des poleis grecques, introuvable si l’on compare les lois elles-mêmes, serait à chercher du côté de la procédure3.

6Le chapitre VI décrit ce que Rossetti appelle « le projet macro-rhétorique » de Socrate, c’est-à-dire les procédés qu’il emploie pour enfermer l’interlocuteur dans une situation rassurante qu’il ne peut pas contrôler avant de l’acculer dans une impasse (p. 227‑231). Pour décrire cette macro‑rhétorique, Rossetti emploie plusieurs notions empruntées à l’informatique, comme le « formatage » et la « saturation » (p. 233‑235). La comparaison entre la rhétorique de Socrate et celle de Gorgias permet de mieux cerner les différences : contrairement à Gorgias, Socrate ne dévoile jamais son objectif ; il cherche non seulement à réfuter son partenaire mais à bouleverser sa personnalité tout entière ; il veut provoquer des émotions – le choc, l’embarras et la honte, etc. Le cas le plus représentatif de cette technique sans pitié est probablement le chapitre IV, 2 des Mémorables où Socrate encercle Euthydème. Rossetti est persuadé que les socratiques n’ont rien inventé de nouveau mais ont développé un exercice souvent pratiqué en compagnie de Socrate.

7Dans les pages consacrées à l’étude de Xénophon, Rossetti adopte une attitude qui me paraît très sensée. Sans suivre le mouvement inauguré par Leo Strauss et présenter Xénophon comme un penseur d’une profondeur inouïe, Rossetti parle de « deux Xénophon » – l’un qui est vif et pénétrant et l’autre qui ne profère que des généralités ; il est regrettable que le second fasse souvent obstacle à l’appréciation du premier (p. 118). La qualité de la dramaturgie dans le chapitre IV, 2 des Mémorables est telle que Rossetti a raison d’appeler ce morceau « l’Euthydème de Xénophon », comme s’il s’agissait d’une contrepartie au dialogue de Platon.

8Dans les chapitres consacrés à Platon, Rossetti approfondit l’examen des « règles du jeu » des entretiens socratiques et souligne l’importance de l’atmosphère qui enveloppe ces textes. Cette atmosphère est un facteur tellement important de l’assentiment du lecteur que la fausseté de certains arguments échappe, dit‑il, même aux commentateurs. Rossetti produit une liste des caractéristiques qui passent souvent inaperçues, comme certaines phrases de transition trop rapides, la réticence des interlocuteurs prise pour acquiescement, les formules qui demandent l’autorisation de ne pas développer davantage un argument, la clause « dans la mesure du possible » et le déséquilibre intellectuel entre Socrate et ses interlocuteurs. Il nous alerte, somme toute, sur « la nécessité de se méfier de Platon » (p. 259). Pour arriver à la doctrine il serait nécessaire de dépouiller les dialogues de tout ce qu’il y a « autour », mais cette tâche s’avère très ardue. Il serait néanmoins inexact de parler à ce propos d’une découverte ou d’une lecture jamais considérée : voyez déjà certaines des règles d’interprétation de Platon proposées par Diogène Laërce (III, 65) qui vont dans le même sens.

9L’article sur l’Euthyphron de Platon est de loin le plus long du livre et se présente comme une lente navigation à travers ce que Rossetti appelle les secrets de Platon. Un des points de départ de l’interrogation est un court passage surprenant au début de la conversation – c’est la manière très injuste dont Socrate résume le premier embryon de définition de la piété proposé par Euthyphron (5d8‑e3) ; celui‑ci avait essayé de cerner une catégorie des actes pieux, mais Socrate réagit (6d1‑3) comme s’il n’avait indiqué qu’un cas singulier (« la piété, c’est ce que moi je fais »). L’examen des causes possibles de cette manipulation attribuée à Socrate engage Rossetti dans une discussion sur les dialogues aporétiques en général, sur le contexte et la leçon de l’entretien, sur la recherche définitionnelle qu’il considère comme un apport de Platon, ainsi que sur la datation et le cadre narratif. Il m’est impossible de résumer ici ses acquis sans faire tort à la manière très nuancée dont il les présente.

10C’est un livre à la fois solide et courageux, écrit par un homme très intelligent.

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Notes

1 La position nihiliste quant à la possibilité de retrouver les traits du Socrate historique a été réaffirmée tout dernièrement dans un autre article écrit par L.-A. Dorion pour le Cambridge Companion to Socrates, édité par D. R. Morrison, 2011.

2 Pour les dialogues de Platon, il adopte la répartition proposée par G. Vlastos, avec une première période mettant en scène un Socrate plus ou moins authentique (p. 30 et 219).

3 M. Gagarin, « The Unity of Greek Law », dans D. Cohen, M. Gagarin (éd.), The Cambridge Companion to Ancient Greek Law, 2005, p. 29-40.

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Pour citer cet article

Référence papier

Agnese Gaile‑Irbe, « Livio Rossetti, Le dialogue socratique »Philosophie antique, 12 | 2012, 304-307.

Référence électronique

Agnese Gaile‑Irbe, « Livio Rossetti, Le dialogue socratique »Philosophie antique [En ligne], 12 | 2012, mis en ligne le 01 novembre 2018, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/957 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.957

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