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Comptes rendus

Gabriel Danzig, Apologizing for Socrates. How Plato and Xenophon created our Socrates

Louis-André Dorion
p. 300-304
Référence(s) :

Gabriel Danzig, Apologizing for Socrates. How Plato and Xenophon created our Socrates, Lanham (Md.), Lexington Books, 2010, 280 p.  ISBN 978-0-7391-3244-9

Texte intégral

1Cet ouvrage rassemble six études, dont trois (les chapitres 1, 2 et 6 ; voir p. 14) sont des versions révisées d’articles parus antérieurement dans divers périodiques. Il ne s’agit donc pas d’une monographie qui développe une argumentation continue sur un même thème, mais d’un recueil d’études distinctes sur différents dialogues socratiques, plus précisément sur les Apologies de Platon et de Xénophon (chap. 1 : « Plato and Xenophon on Socrates’ Behavior in Court (The Apologies) », p. 19-68), le Criton (chap. 2 : « Building a Community under Fire (Crito) », p. 69-113), l’Euthyphron (chap. 3 : « Disgracing Meletus (Euthyphro) », p. 115-149), les Mé­morables (chap. 4 : « Xenophon’s Socratic Seductions (Memorabilia) », p. 151-199), le Lysis (chap. 5 : « Plato’s Socratic Seductions (Lysis) », p. 201-237) et l’Économique (chap. 6 : « Why Socrates Was Not a Farmer : Xenophon’s Apology for Socrates in Oeconomicus », p. 239-263). Bien que nous ayons affaire à six études distinctes, un même projet exégétique sous-tend chacune de ces études, à savoir le projet de mettre en lumière la dimension apologétique, souvent méconnue ou sous-estimée, qui est présente dans chacun des dialogues socratiques qui retiennent ici l’attention de Gabriel Danzig (désormais G. D.) et de montrer comment cette dimension apologétique influe directement sur le contenu et la forme du dialogue. La pertinence et la fécondité de ce projet herméneutique ne font aucun doute dans la mesure où il contribue à la redécouverte d’une importante dimension de ces dia­logues qui a été injustement négligée par les commentateurs, sans doute parce qu’ils considèrent à tort que l’argumentation philosophique du dialogue est indépen­dante du contexte apologétique où elle s’insère. G. D. parvient en effet à montrer, dans chacune des études qui composent son livre, que la dimension apologétique des dialogues n’est pas un simple détail de mise en scène, mais une perspective philosophique qui sous-tend les dialogues socratiques et qui charpente leur argu­mentation. D’un point de vue méthodologique, G. D. n’a pas l’ambition (chimé­rique) de reconstituer la pensée du Socrate historique, mais plutôt de comprendre pour elles-mêmes les façons différentes et souvent divergentes dont Platon et Xénophon exploitent un même thème socratique. Sur ce point, je souscris entière­ment à cette affirmation : « What we lose in knowledge of the intellectual biography of the historical Socrates we gain in knowledge of the equally interesting question of the fourth-century debate over his legacy » (p. 31 ; voir aussi p. 68).

2Après cette présentation d’ensemble, je me limiterai à faire quelques remarques et à soulever certaines questions concernant deux des six études rassemblées dans ce recueil. Il s’agit des chapitres 1 et 4, qui sont les plus longues études du livre. Dans la première, G. D. s’applique à montrer que Platon et Xénophon, dans leurs Apo­logies respectives, s’efforcent de répondre à des critiques qui appartiennent au con­texte de la « post-trial controversy », en particulier à l’accusation qui vise la façon dont Socrate s’est défendu à l’occasion de son procès et qui lui a finalement coûté la vie. G. D. montre d’une façon qui me paraît convaincante que la réponse de Platon à cette accusation ne se limite pas au troisième discours de Socrate, comme on le croit parfois, mais qu’elle s’étend à l’ensemble du texte de l’Apologie. Mais pourquoi G. D. considère-t-il que l’accusation qui vise la façon dont Socrate s’est défendu est la plus grave des accusations (cf. p. 56) ? Les accusations de Polycrate, telles qu’elles sont rapportées par Xénophon dans les Mémorables (I 2, 9-64), ne sont-elles pas beaucoup plus graves ? Et pourquoi Platon ne répond-il pas à ces accusations dans son Apologie ? En ce qui concerne l’Apologie de Xénophon, je regrette que G. D. n’ait pas cru bon de se pencher sur la signification du terme megalegoria et qu’il considère d’emblée que ce terme signifie « arrogance » (cf. p. 25). En prêtant à ce terme une telle signification, il est naturellement conduit, comme bien d’autres interprètes, à considérer que Socrate a délibérément choisi de parler avec arrogance et de provoquer ainsi ses juges afin d’obtenir le résultat qu’il cherchait, à savoir la mort. G. D. emploie plusieurs expressions qui laissent clairement entendre que la megalegoria, comprise comme « arrogance », est l’instrument d’une stratégie déli­bérée pour être condamné à mort (cf. p. 28, 46, 47 n. 79, 56, 83, 249). Mais s’il en est ainsi, Socrate ne s’est donc pas défendu, car il aurait risqué, en se défendant, d’être acquitté. L’objection que j’adresse à G. D. est que son interprétation me pa­raît démentie par le texte même de l’Apologie et des Mémorables : Xénophon recon­naît ouvertement que Socrate s’est défendu (cf. Apol. 3) et il affirme même, dans un important passage des Mémorables que G. D. ne mentionne pas, que Socrate « a prononcé la défense la plus vraie, la plus libre et la plus juste prononcée par un homme » (IV 8, 11). Comment Xénophon aurait-il pu qualifier ainsi la défense de Socrate si ce dernier avait adopté la megalegoria comme une stratégie suicidaire ?

3J’en viens au chapitre 4. Faisant référence à l’accusation de corruption de la jeunesse, G. D. évoque la possibilité que cette accusation soit de nature sexuelle, ce qui voudrait dire que Socrate aurait corrompu les jeunes gens en ayant avec eux des relations sexuelles. Je m’étonne que G. D. n’évoque même pas la possibilité, qui me paraît beaucoup plus grande, que l’accusation de corruption de la jeunesse soit en fait de nature politique, c’est-à-dire que l’on reprocherait à Socrate d’avoir cor­rompu les jeunes hommes en exerçant sur eux une mauvaise influence politique et en les incitant à mépriser les institutions démocratiques athéniennes. C’est une accusation très grave et c’est également l’accusation à laquelle Xénophon répond le plus longuement dans les Mémorables. Or non seulement G. D. n’évoque même pas la possibilité d’une lecture politique, plutôt que sexuelle, de cette accusation, mais il n’y a aucune des six études qui composent son livre qui s’intéresse directe­ment à la façon dont Platon et Xénophon cherchent à défendre Socrate contre cette accusation, à mes yeux la plus grave de toutes celles qui ont été portées contre lui après son procès. G. D. analyse les façons dont Platon et Xénophon défendent Socrate contre différentes accusations – l’accusation de s’être mal défendu à l’occa­sion de son procès (chap. 1), l’accusation d’avoir abandonné ses amis et ses enfants, et de n’avoir pas permis à ses amis de lui venir en aide (chap. 2), l’accusation d’im­piété (chap. 3), l’accusation de corruption sexuelle de la jeunesse (chap. 4 et 5) et, enfin, l’accusation qui vise la pauvreté de Socrate et son indifférence aux questions économiques (chap. 6) –, mais, assez curieusement, il ne consacre aucun dévelop­pement spécifique à l’accusation de corruption politique. Une note en bas de page (p. 206 n. 6) nous fait espérer que ce sera l’objet d’un autre livre. Par ailleurs, G. D. reconnaît lui-même à quelques reprises que Socrate corrompait les jeunes gens de diverses façons qui n’ont pas de dimension sexuelle (cf. p. 154, 216). Pourquoi alors considérer d’emblée, dès la première page du chapitre 4, que l’accusation de corrup­tion de la jeunesse recouvre une accusation de nature sexuelle ? L’interprétation sexuelle de l’accusation de corruption de la jeunesse est mal étayée par les textes et il est sans doute significatif, pace G. D. (p. 155-156), qu’elle ne soit pas expressément évoquée par Aristophane dans les Nuées. En ce qui concerne Xénophon, G. D. adopte une position interprétative qui est à mes yeux d’inspiration straussienne, puisqu’elle consiste à attribuer à Xénophon une attitude empreinte de duplicité : d’une part, Xénophon affirme ouvertement et à de nombreuses reprises que l’en­krateia de Socrate était sans faille et qu’il était donc complètement indifférent à l’attrait sexuel des beaux garçons de son entourage, mais, d’autre part, le même Xénophon multiplierait les indices qui confortent et confirment le soupçon qui pèse sur Socrate en ce qui concerne la dimension sexuelle des relations qu’il entre­tient avec les jeunes de son entourage (cf. p. 159, 164, 169). La question n’est pas de savoir si le Socrate historique couchait avec ses disciples, mais de déterminer si Xénophon insinue, malgré ses dénégations franches et répétées, que Socrate avait des relations sexuelles avec les jeunes de son entourage. Or on pourrait montrer, pour chacun des passages des Mémorables (I 3, 14), du Banquet (IV 27-28) et de l’Apologie (20) où G. D. croit voir des indices d’une reconnaissance voilée, de la part de Xénophon, de la dimension sexuelle des relations entre Socrate et les jeunes de son entourage, que cette interprétation est abusive et que Xénophon n’insinue rien du tout.

4J’ai en revanche beaucoup apprécié les analyses très fines et très pénétrantes que donne G. D. des stratégies de séduction que Socrate déploie à l’endroit de la cour­tisane Théodote (Mem. III 11) et du jeune Euthydème (Mem. IV 2). L’analyse de ces deux chapitres des Mémorables, qui couvre la plus grande partie du chapitre 4 (p. 171-199), est une importante contribution à l’élucidation des ressorts du mys­térieux et irrésistible pouvoir de séduction que Socrate exerce sur ses interlocu­teurs, pourtant réputés pour leur beauté. Ma seule réserve concerne l’interprétation que donne G. D. de la métaphore récurrente de l’esclave en Mem. IV 2. Selon G. D., Socrate se propose d’asservir le malheureux Euthydème et d’en faire ni plus ni moins que son esclave (cf. p. 196) en lui faisant reconnaître qu’il a besoin d’un « maître », en l’occurrence Socrate lui-même. Contrairement à ce que soutient G. D., l’elenchos n’est pas un instrument pour asservir l’interlocuteur et le rendre esclave (cf. p. 199), mais un procédé pour lui faire reconnaître son ignorance, qui est certes un état digne des esclaves, ainsi que le confirment plusieurs passages des Mémorables (I 1, 16 ; IV 2, 22 ; IV 2, 31 ; IV 2, 39), mais ce n’est rien de plus qu’une métaphore. La même métaphore est parfois employée pour désigner non pas l’état de celui qui est ignorant, mais la condition de celui qui ne se maîtrise pas et qui est asservi par ses désirs (Mem. I 3, 11 ; I 5, 5 ; I 6, 8 ; IV 5, 5 ; Oecon. I 22-23 ; Apol. 16). De plus, la condition de celui qui, comme Euthydème, reconnaît son igno­rance et considère qu’il ne vaut guère plus qu’un esclave n’est pas un état perma­nent où Socrate chercherait à le réduire pour être son maître de façon définitive, mais un état transitoire et éphémère qui prendra fin avec le versant positif de l’en­seignement socratique. Socrate ne se propose tout de même pas d’asservir (« en­slave ») les jeunes gens de son entourage chez qui il aurait reconnu une nature d’esclave, mais au contraire de les émanciper en les libérant de l’esclavage auquel les soumet leur propre ignorance. Le fait que G. D. considère qu’Euthydème a réel­lement une âme d’esclave (cf. p. 189, 193) n’est sans doute pas étranger au fait qu’il refuse de considérer, comme tous les interprètes qui s’inspirent de Strauss (cf. p. 180), qu’Euthydème est l’exemple accompli de la « bonne nature » que Socrate appelle de ses vœux pour lui dispenser son enseignement. Je crois au contraire qu’Euthydème incarne cette bonne nature et que la longue série d’entretiens où il est le principal interlocuteur de Socrate est le récit non pas de son asservissement, mais au contraire de son émancipation en vue de la carrière politique.

5En terminant, il faut malheureusement souligner que cet ouvrage compte plusieurs dizaines de coquilles, au moins une erreur de mise en page (p. 27), des références imprécises aux ouvrages cités, et des références bibliographiques incom­plètes. J’ai relevé trois passages où G. D. attribue à un personnage une position qui est en fait exprimée ou défendue par un autre. Ainsi, il faut lire « Antisthenes » à la place de « Charmides » page 127, et à la place de « Aeschines » page 181 ; page 262, il faut lire « Ischomachus » à la place de « Isocrates ». Enfin, l’index des noms (p. 275-276) et celui des termes (p. 277-280) sont certes utiles, mais je déplore néanmoins l’absence d’un index locorum qui permettrait au lecteur de contrôler si G. D. a tenu compte de tous les passages pertinents pour chacun des thèmes qui sont abordés dans les six études qui composent ce livre.

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Pour citer cet article

Référence papier

Louis-André Dorion, « Gabriel Danzig, Apologizing for Socrates. How Plato and Xenophon created our Socrates »Philosophie antique, 12 | 2012, 300-304.

Référence électronique

Louis-André Dorion, « Gabriel Danzig, Apologizing for Socrates. How Plato and Xenophon created our Socrates »Philosophie antique [En ligne], 12 | 2012, mis en ligne le 01 novembre 2018, consulté le 12 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/954 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.954

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Louis-André Dorion

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