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Comptes rendus

Michael Erler, Wolfgang Rother (éd.), Philosophie der Lust. Studien zum Hedonismus

Annie Hourcade
p. 363-367
Référence(s) :

Michael Erler, Wolfgang Rother (éd.), Philosophie der Lust. Studien zum Hedo­nismus, Bâle, Schwabe Verlag, 2012 (Schwabe Epicurea, 3), 344 pages, ISBN 3-7965-2765-5 ; ISBN 978-3-7965-2765-4 (rel.)

Texte intégral

1Le volume intitulé Philosophie der Lust. Studien zum Hedonismus, édité par M. Erler et W. Rother, s’inscrit dans le prolongement du congrès « Lust-Freude-Begierde. Der Hedonismus von den Anfängen bis zur Neuzeit » qui s’est tenu du 15 au 17 avril 2010 à Würzburg. L’ouvrage a pour finalité d’aborder les discours philosophiques sur le plaisir, de l’Antiquité à la période moderne. Le choix du titre du recueil, cependant, la volonté, en outre, de mettre en évidence l’existence, au cours des siècles, d’une authentique tradition hédoniste dans la pensée occidentale, ou du moins d’une réflexion ininterrompue – y compris durant le Moyen Âge – sur le concept de plaisir, revêt une portée intéressante puisqu’elle vise à mettre en relief l’existence de ce que l’on peut nommer, indépendamment, en définitive, de ses initiateurs antiques et des types de pensée au sein desquels elle a pu voir le jour, d’une « philosophie du plaisir ». Une philosophie fondée sur une « constante an­thropologique », à savoir, « l’aspiration subjective au plaisir », qui, à côté des catégories philosophiques classiques, témoigne de l’existence d’un champ de ré­flexion autonome et identifiable de l’Antiquité jusqu’à la période moderne. En ce sens, bien plus qu’un volume sur la philosophie épicurienne du plaisir et sa récep­tion positive, bien plus également qu’un ensemble de contributions portant sur les discours philosophiques sur le plaisir, le volume Philosophie der Lust peut être considéré comme une tentative réussie de mettre en évidence une philosophie à part entière : la philosophie du plaisir. Le recueil fait à juste titre la part belle à l’Antiquité – plus de la moitié des contributions lui étant consacrée – et aborde de manière plus sélective les modalités d’expression et les sources antiques de cette « philosophie du plaisir » jusqu’à la période moderne.

2Après une brève introduction de M. Erler et W. Rother, le volume propose dix-sept contributions, essentiellement en allemand mais aussi en anglais, en fran­çais et en italien. Il comporte un index des noms, mais on regrettera l’absence d’un index des lieux et surtout d’une bibliographie générale qui compenserait la quasi absence de bibliographie par contribution. La présence d’une bibliographie gé­nérale aurait permis d’inscrire ce volume dans la lignée d’autres études sur les discours philosophiques sur le plaisir dans l’Antiquité et leur réception, et aurait ainsi contribué à fournir un état de la question particulièrement utile. Une réflexion similaire peut être formulée concernant l’absence de conclusion au vo­lume, conclusion qui, pourtant, s’avérait indispensable pour également confirmer, de manière rétrospective, la cohérence, l’équilibre, d’un volume qui, peut-être en raison d’une très grande richesse, de la grande diversité aussi de ses contributions, peine un peu parfois à trouver une unité d’inspiration et de ton.

3Cette unité aurait sans doute pu être renforcée par un rééquilibrage des con­tributions consacrées à la période antique. Non certes que la partie consacrée à l’Antiquité soit trop importante – le sujet, en effet, le justifiait amplement – mais elle fait, peut-être, la part trop belle à la tradition épicurienne, tout particu­lièrement en raison de la présence de quelques contributions, certes de grande qualité, mais dont le seul lien qu’elles entretiennent avec le thème général du recueil est qu’elles portent sur Épicure. En revanche, même si les textes et les sources concernant Aristippe de Cyrène et la tradition cyrénaïque antique (cf. G. Giannantoni [éd.], Socratis et Socraticorum Reliquiae, Naples, 1990 ; voir également E. Mannebach [éd.], Aristippi et Cyrenaicorum Fragmenta, Leyde-Cologne, 1961) sont rares et lacunaires, on peut regretter l’absence, dans la partie du recueil consacrée à l’Antiquité, d’une contribution sur ce mouvement. Il est vrai que M. Erler, dans son étude « Schmerzfreiheit als Lust », consacre quelques lignes de ses développements aux Cyrénaïques, mais, incontestablement, une place plus grande au sein du volume aurait dû être accordée à Aristippe et au mou­vement cyrénaïque, mouvement qui fut le tenant d’un authentique discours fondateur sur le plaisir et d’un type de pensée que l’on peut – plus sans aucun doute que celle d’Épicure lui-même – qualifier d’ « hédoniste ». C’est d’autant plus regrettable que la réflexion moderne sur le plaisir, si elle se réclame tradi­tionnellement d’Épicure, fait aussi référence, de manière emblématique, à Aristippe. Le recueil, d’ailleurs, ne manque pas d’en rendre compte. On peut citer en ce sens les développements de J.-Ch. Darmon sur la lettre Sur les plaisirs de Saint-Évremond, dans sa contribution « De l’épicurisme chrétien et de ses va­riations ». Une remarque similaire pourrait être formulée concernant la réflexion aristotélicienne sur le plaisir, partiellement absente elle aussi du volume, même si une partie de la contribution de G. Mensching  lui est consacrée. De fait, le recueil prend acte de l’influence de la conception aristotélicienne du plaisir, tout parti­culièrement au Moyen Âge, comme le montre M. Baumann dans sa contribution « Lust und Mystik ».

4Certes, les contributions sur l’Antiquité ne portent pas exclusivement sur la tradition épicurienne ; ainsi c’est la longue contribution de E. J. De Sterke, « “Doppelt ist die Freude”. Zum Protagoras im Spiegel des platonischen Lust­diskurses » qui inaugure le volume, visant essentiellement à proposer une analyse précise du discours sur le plaisir dans le Protagoras de Platon, contribution qui aborde également, de manière développée, les thèses du Philèbe ; mais c’est à la tradition épicurienne que sont consacrées les sept études suivantes, choix sans aucun doute justifié dans un volume portant sur la philosophie du plaisir.

5La vocation respective de ces sept études néanmoins diffère et on peut d’ail­leurs avoir un peu de mal à en apercevoir l’unité. Les deux premières s’inscrivent de manière décisive dans la thématique et les enjeux annoncés du volume, dans la mesure où elles abordent l’une et l’autre, chacune à sa manière, éventuellement de manière problématique, la place du plaisir (hedone) dans la tradition épicurienne. Ces deux études sont éclairantes et complémentaires. La première, rédigée par M. Erler, intitulée « Schmerzfreiheit als Lust : Traditionelles in Epikurs Hedo­nēkonzept », joue un rôle central dans l’économie d’ensemble du volume, dans la mesure où elle vise à réinscrire la question de l’identité épicurienne entre plaisir et absence de douleur dans le cadre du contexte intellectuel mais aussi populaire de l’époque ; la seconde, rédigée par G. Mensching, répond par l’affirmative à la question « Ist Epikur wirklich ein Hedonist ? » au terme d’une étude portant sur les significations des termes hedone et eudaimonia chez Aristote, tout parti­culièrement aux livres VII et X de l’Éthique à Nicomaque, et chez Épicure, dans la relation qu’ils entretiennent avec sa théorie sur les affects.

6Les quatre contributions suivantes portent sur la philosophie épicurienne dans les papyrus d’Herculanum et la philosophie épicurienne sur pierre de Diogène d’Œnoanda. L’étude de F. Longo Auricchio, « Lacunose Hedonism. Tradition and In­novation in the Study of Herculaneum Papyri », doit être considérée en elle-même et non dans la perspective des enjeux du volume, dans la mesure où, comme elle l’annonce en exergue de sa contribution, il s’agit de rendre compte des dif­ficultés rencontrées dans l’étude et l’édition des papyrus d’Herculanum. Elle pro­pose un historique de la mise au jour des rouleaux de papyrus d’Herculanum et donne un aperçu des nouvelles techniques de lecture actuellement mises en œuvre. À la fin de son étude figure une bibliographie très utile qui fait incontestablement de son article un outil de premier plan pour qui veut avoir une idée précise du travail réalisé par les chercheurs d’Herculanum. Une remarque similaire peut être formulée concernant l’étude suivante, « Reconstructing PHerc. 1783/1691/1010 and PHerc. 1149/993 (Epicurus, On Nature, Book II) », rédigée par G. Leone, qui présente un grand intérêt pour elle-même, puisqu’elle permet de rendre compte des étapes de la reconstruction de deux copies du deuxième livre d’Épicure De la nature et intègre également en note de nombreux éléments bibliographiques. Ces deux études néanmoins, en dépit de l’intérêt qu’elles représentent pour les re­cherches épicuriennes, n’entretiennent pas de rapport direct avec la thématique du volume, à savoir le plaisir ou l’hédonisme.

7Tel n’est pas le cas de l’étude de G. Indelli, « Occurrences of ἡδονή and ἡδύς in the Herculaneum Papyri », dans la mesure où elle propose une liste des passages des papyrus d’Herculanum dans lesquels apparaissent le terme de plaisir et ses dérivés, tout particulièrement chez Philodème. C’est enfin également la question du plaisir qui est abordée avec fruit par J. Hammerstaedt dans sa contribution « Leib, Seele und Umwelt. Überlegungen zum Hedonismus des Diogenes von Oi­noanda », contribution qui porte essentiellement sur un nouveau texte sur pierre de Diogène d’Œnoanda, à savoir le fragment 157 qui fait l’objet d’une description dans J. Hammerstaedt, M. F. Smith, « The Inscription of Diogenes of Oinoanda. New Investigations and Discoveries (NF 142-167) » (Epigraphica Anatolica, 41, 2008, p. 2-37, cit. p. 27-29).

8Holger Essler, dans sa contribution « Die Lust der Freundschaft und die Lust des Freundes von Epikur bis Cicero », aborde le thème classique de l’amitié chez les épicuriens, tout particulièrement en se fondant sur le premier livre du De finibus de Cicéron. Ce thème épicurien de l’amitié, abordé dans le rapport pri­vilégié et problématique qu’il entretient avec le plaisir, constitue un élément struc­turant du volume dans la mesure où il sera examiné chez Hobbes et Gassendi, dans l’étude de G. Paganini, et où il trouve un écho déterminant dans la contribution d’A. A. Long sur la place du plaisir au sens épicurien dans l’utilitarisme anglais du xixe siècle.

9Pour compléter la partie du recueil consacrée à l’Antiquité, deux contributions traitent plus particulièrement de la réception du concept de plaisir dans la tra­dition romaine : celles de B. Beer, « Lust und Verlust in Lukrez’ De rerum na­tura », et de Thomas Baier, « Lust und Leid des labor in Vergils Georgica ».

10L’étude de M. Baumann, « Lust und Mystik. Bernhard von Clairvaux und Meister Eckhart », fournit une articulation intéressante entre la partie du volume consacrée à l’Antiquité et celle consacrée à la période moderne. Comme le souligne l’auteur dans son introduction, le Moyen Âge est ennemi du corps et du plaisir. On s’attendrait par conséquent à ce que la réflexion sur le plaisir soit totalement absente de la philosophie de l’époque, si ce n’est sur le mode de la critique et de la condamnation. M. Baumann montre que le discours sur le plaisir hérité de l’Antiquité, en dépit des difficultés d’accès aux textes des Anciens, n’a pas connu d’interruption : bien loin d’avoir attendu la Renaissance pour être mis en œuvre, il a été comme préparé et annoncé dès le Moyen Âge.

11Trois études sont consacrées à l’épicurisme chrétien au xviie siècle. La con­tribution de J.-Ch. Darmon, « De l’épicurisme chrétien et de ses variations entre Âge baroque et Lumières », qui pose la question de la nature et de la vocation de cet épicurisme chrétien du « Grand siècle », des rapports ambigus qu’il entretient avec la religion et la politique avec, pour point focal, la question des plaisirs et des peines ; celle de G. Paganini, « Il piacere dell’amicizia, Hobbes, Gassendi e il circolo neo-epicureo dell’Accademia di Montmor » ; enfin, celle d’A. McKenna, « Le débat sur le plaisir et sur le bonheur à l’âge classique », qui construit son étude autour de deux questions : celle du statut – physique ou psychologique – du plaisir et celle du rapport entre plaisir et bonheur.

12Le volume aborde enfin l’héritage épicurien dans la philosophie française des Lumières avec la contribution d’U. P. Jauch : « Herr Maschine im Land der Lust. Einige Randbemerkungen zu Julien Offray de La Mettries École de la volupté » ; dans l’utilitarisme anglais du xixe siècle avec l’étude d’A. A. Long, « Bentham, Mill and Sidgwick on Epicurean Hedonism » ; et dans la philosophie idéaliste al­lemande des xviiie et xixe siècles avec la contribution de W. Rother, « Lust im deutschen Idealismus : Kant, Reinhold, Hegel », qui met notamment l’accent sur la dimension épicurienne de l’anthropologie kantienne, tout particulièrement dans ses développements sur le plaisir et la peine.

13Philosophie der Lust. Studien zum Hedonismus : le titre du volume dirigé par M. Erler et W. Rother était prometteur et on peut considérer sans aucun doute que la promesse faite a été tenue. Un tel volume a l’immense mérite de proposer un nouvel instrument d’orientation, un fil conducteur original pour la lecture des textes philosophiques antiques et modernes de la tradition occidentale : le concept de plaisir. En ce sens, le volume contribuera sans aucun doute à renouveler les études philosophiques et stimulera avec bonheur la recherche en histoire de la philosophie.

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Pour citer cet article

Référence papier

Annie Hourcade, « Michael Erler, Wolfgang Rother (éd.), Philosophie der Lust. Studien zum Hedonismus »Philosophie antique, 14 | 2014, 363-367.

Référence électronique

Annie Hourcade, « Michael Erler, Wolfgang Rother (éd.), Philosophie der Lust. Studien zum Hedonismus »Philosophie antique [En ligne], 14 | 2014, mis en ligne le 21 août 2018, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/868 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.868

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Annie Hourcade

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