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Comptes rendus

Emmanuel Bermon et Gerard O’Daly (éd.), Le De Trinitate de saint Augustin : exégèse, logique et noétique. Actes du colloque international de Bordeaux, 16-19 Juin 2010

Dominique Doucet
p. 359-363
Référence(s) :

Emmanuel Bermon et Gerard O’Daly (éd.), Le De Trinitate de saint Augustin : exégèse, logique et noétique. Actes du colloque international de Bordeaux, 16-19 Juin 2010, préface de Rowan Williams, Paris, Institut d’Études Augustiniennes, 2012, viii + 372 pages, ISBN 978-2-85121-250-4.

Texte intégral

1La publication des Actes du colloque de Bordeaux (16-19 Juin 2010) présente seize communications accompagnées d’une introduction d’E. Bermon, d’une courte préface de R. Williams, d’une bibliographie et de trois index : biblique, œuvres d’Augustin, auteurs anciens et médiévaux. Elle reprend une manière clas­sique de structurer le De Trinitate en trois grands blocs (I-IV ; V-VII ; VIII-XV) dont les intitulés signalent, dès la couverture, l’angle sous lequel ils seront abordés : exégèse, logique, noétique. La répartition de ces trois parties suit assez fidèlement l’importance quantitative des différents livres. Trois communications corres­pondent à la partie exégèse (p. 21-97), quatre sont consacrées à la partie logique (p. 99-160) neuf exposent la partie noétique (p. 160-330) qui occupe ainsi la moitié de l’ouvrage. Dans une introduction qui reprend en l’augmentant une étude déjà publiée (dans M. Caron, Saint Augustin, Paris, Les Éditions du Cerf, 2009 [Les Cahiers d’Histoire de la Philosophie]), Emmanuel Bermon situe succinc­tement les différentes communications dans la progression propre de l’œuvre d’Augustin, rappelant la dimension polémique, apologétique et le caractère de « méditation trinitaire » propre à cet ouvrage, notant avec justesse que « le De Trinitate constitue en ce sens l’accomplissement de l’ambition spéculative augus­tinienne par excellence, telle que les Soliloques la formulaient déjà : Noverim me, noverim te (p. 3) ».

2Les trois articles de la partie « Exégèse » ne répondent pas complètement à ce que cette dénomination pourrait laisser attendre – sauf en partie celle de M.-O. Boulnois. Il ne s’agit pas d’interroger la manière dont Augustin interprète l’Écriture ou encore d’exposer celle-ci, comme par exemple dans les travaux de M. Dulaey, mais les trois interventions se consacrent davantage à la dimension polémique présente dans ce premier bloc du De Trinitate : le titre général « Polémique » aurait sans doute été plus clair. L’intitulé de l’article de M. Edwards est suf­fisamment éloquent : « How to Refute an Arian : Ambrose and Augustine », et son ambition s’énonce ainsi : « I hope to show that Augustine and Ambrose differ in their handling of some elements of the case against the ‘Arians’ and to investigate the origin of these differences » (p. 21), ce qu’il mène à bien, tant à propos de la discussion sur la nature créée ou incréée du Christ qu’à propos de la subordination. « L’exégèse de la théophanie de Mambré dans le De Trinitate d’Augustin : enjeux et ruptures » de M.-O. Boulnois est une enquête passionnante qui répondrait le mieux au titre gé­néral proposé mais qui porte fortement son attention sur la dimension polémique qui est en jeu : lutter contre les ariens et rompre avec les interprétations exégétiques antérieures sur « le rapport entre théophanie et mission, et le rôle des anges » (p. 36). Les conclusions qu’elle apporte, après une étude minutieuse et exemplaire, montrent que le souci d’Augustin est de « réfuter les deux thèses ariennes de la visibilité et de la mutabilité du Fils » (p. 64) et que cette réfutation entraîne une double rupture. D’une part avec l’interprétation christophanique traditionnelle qui voit à Mambré le Fils entouré de deux anges, au profit d’une interprétation de cette « manifestation » comme un signe de la Trinité. Et d’autre part, en une seconde rupture, la lecture d’Augustin déplace la thématique de la manifestation vers celle de la représentation : « Les manifestations dans l’Ancien Testament ne sont là qu’à titre de signes, de ressemblances, de témoignages qui annoncent la Mission du Fils dans l’Incarnation. » (p. 65) Dans la même ligne, et avec les mêmes qualités, l’intervention d’I. Bochet, « La puissance de Dieu à l’œuvre dans le monde. Le livre III du De Trinitate d’Augustin », insiste sur la dimension polémique, d’une part contre les ariens, mais aussi contre les néoplatoniciens. Dans une enquête qui convoque à la fois le De Genesi ad litteram et le De civitate Dei, elle montre que « face aux ariens, il fallait établir que, dans les théophanies, ce n’est pas le Fils qui s’est rendu visible dans son essence divine : le Créateur a utilisé des anges pour signifier aux hommes un message ; le Fils n’est donc pas inférieur au Père. Mais le rôle ainsi conféré aux anges risquait alors d’en faire des intermédiaires nécessaires à la création et au salut et de cautionner par là même les thèses des platoniciens : Augustin se devait donc de discuter directement Porphyre et les platoniciens pour lever toute ambiguïté » (p. 95), pour marquer sans équivoque à leur égard « l’op­position du christianisme au platonisme en matière de médiation religieuse » (p. 97).

3La partie consacrée à la « Logique » ne répond pas vraiment à ce que ce titre pouvait laisser espérer. En effet la dimension logique chez Augustin – tout ce qui concerne la ratio intelligendi du De civitate Dei, 8, 4 – correspond davantage au rôle dévolu à la dialectique qu’à l’empreinte d’Aristote sur Augustin ou à la relation qu’il peut entretenir avec les catégories. Il y a peut-être sur ce point une certaine surdétermination de l’enjeu des livres V-VII. Le titre de l’intervention de J. Lössl, « Augustine’s Use of Aristotle’s Categories in De Trinitate in Light of the History of the Latin Text of the Categories Before Boethius », est tout à fait clair sur ce point. Il y expose la manière complexe dont Augustin eut accès au contenu des Catégories. En interrogeant dans la liste des catégories l’ordre inversé de la qualité et de la quantité (Conf. 4, 16, 28 ; De Trin. 5, 1, 2), il montre qu’Augustin aurait hérité d’une double tradition, l’une dont Calcidius et Martianus Capella té­moignent, qui remonterait à Eudore (p. 107-108) et une autre présente aussi chez Claudien Mamert : « Thus it is possible that both Augustine and Claudianus drew from a Neo-Platonist source, perhaps Porphyry’s De regressu animae (in Marius Victorinus’ translation) or a latin translation of Porphyry’s Symmikta Zetemata. » (p. 118) Les deux communications suivantes marquent une certaine déception quant à la portée logique des livres étudiés. Dans son article « The Semantics of Augustine’s Trinitarian Analysis in De Trinitate 5-7 », P. King étudie « cinq thèses sémantiques » articulées par Augustin : « 1) True statements about God are either substantial or relational predications. 2) Divine attributive statements are disguised substantial predications. 3) Personal predications are identificatory. 4) Reciprocal inverse correlatives can be coreferential. 5) Inferences from a mixture of emblematic and personal predications may be not valid. » (p. 128) Il conclut son exposé en ces termes : « The middle books are devoted to the philosophy of language, in the tireless and unsystematic manner that is Augustine’s hallmark. Some of his theses are nevertheless insightful and valuable, such as the distinction between identity statements and identificatory statements. A fully-developed augustinian semantics would be worth pursuing. (...) Perhaps it is not quite too late to give him his due. » (p. 134-135) Quant à G. O’Daly, en sa contribution, « A Problem in Augustine’s Use of the Category of Relation in De Trinitate V and VII », reprenant un propos de A. C. Lloyd, il conclut : « But what of Lloyd’s claim, that Augustine is merely giving us "another way of describing the paradox, not a solution of it"? Lloyd would seem to be right. Perhaps Augustine could not succeed in applying logical categories to Trinitarian mystery : but at least he tried. » (p. 144) La contribution de Chr. Erismann, « La divisibilité de l’espèce selon Augustin De Trinitate VII », propose de « reconstruire la théorie augustinienne de l’espèce que l’évêque d’Hippone applique au monde sensible, pour ensuite montrer en quoi cette théorie l’éloigne d’Aristote et l’amène à soutenir une position opposée à l’engagement réaliste dé­fendu par un auteur auquel on a pris l’habitude de comparer Augustin, le penseur cappadocien du IVe siècle Grégoire de Nysse » (p. 146). Après une argumentation massive utilisant le De immortalitate animae et principalement De trinitate, VII, 6, 11, l’auteur conclut d’une part que « ce bref parcours permet de situer Augustin sur la carte des positions ontologiques de son époque » (p. 160), et d’autre part que « si l’on en croit le De Trinitate, c’est bien une approche extensionaliste qu’il choisit pour penser les genres et les espèces en privilégiant une conception méréologique de la communauté » (p. 160). La démonstration aurait sans doute pu être allégée par une prise en compte des derniers travaux de J. Pépin sur les « nouveaux schèmes porphyriens » dans l’œuvre d’Augustin (voir biblio­graphie p. 349) et en particulier sur l’importance de la doctrine issue de Porphyre : l’homéomérie des incorporels dont la Sent. 20 énonce l’essentiel (voir aussi l’ouvrage de M. Zambon, Porphyre et le Moyen-Platonisme, Paris, Vrin, 2002, p. 212 sq.). Celle-ci non seulement permettrait de ne pas avoir à additionner méréologie et extensionalité mais éviterait d’affirmer de manière ambiguë : « Ce passage lu ainsi fournit une preuve de la perspective méréologique adoptée par Augustin. Chaque homme représente une part – plus ou moins grande en fonction, entre autres, de sa valeur éthique – de l’essence homme. » (p. 154) S’agit-il d’une différence morale, ce que le passage entre tirets peut laisser penser, ou est-ce une franche différence ontologique, ce que la suite du texte développe, et qui alors reste éminemment discutable ?

4La seconde moitié du volume est entièrement occupée par la partie « Noétique ». Celle-ci présente divers types de communications. Certaines semblent particulièrement marquées par le courant « philosophy of mind » : Chr. Horn, « Augustine’s Theory of Mind and Self-Knowledge : Some Funda­mental Problems », S. MacDonald, « Augustine’s Cognitive Voluntarism in De Trinitate 11 » ; Chr. Tornau, « The Background of Augustine’s Triadic Episte­mology in De Trinitate 11-15. A suggestion » ; Ch. Brittain, « Intellectual Self-Knowledge in Augustine (De Trinitate 14, 7-14) ». La propension de ces études à vouloir corriger ou « prendre Augustin en défaut » produit parfois un effet lassant, surtout quand, par exemple, Chr. Horn voit dans la conception qu’Au­gustin se fait de la mens une « category mistake » (p. 215), affirmation qui, une fois encore, est corrigée dans ce même volume dans la communication très documentée de B. Cillerai invoquant la théorie de l’homéomérie des incorporels (p. 299). À de si ingénieuses inquisitions Augustin a déjà répondu dans la prière finale de cette même œuvre : « Tout ce que j’ai dit dans ces livres et qui vient de toi, que les tiens le reconnaissent ; et si quelque chose vient de moi, toi et les tiens, pardonnez-le moi. » (15, 28, 51) Dans cette troisième partie, deux articles méritent d’être traités en miroir, car ils montrent l’accomplissement de réflexions inaugurées par Augustin en Sol. 2, 20, 34-36. Celui de J. Brachtendorf, « Time, Memory, and Selfhood in De Trinitate », étudie chez Augustin l’interior memoria sui qui est « the most fundamental sort of memory » (p. 233), la mémoire ordinaire, la mé­moire des expériences passées, la mémoire des vérités a priori (p. 230), en insistant surtout sur ce qui les différentie les unes des autres. En réponse à ces distinctions, la belle étude de B. Cillerai montre combien la memoria Dei (que ne prenait pas en compte l’article antérieur) se présente comme une « mémoire métaphysique de l’Éternel » (p. 306). On peut même ajouter que cette heureuse dénomination per­met de situer la memoria Dei en face de l’activité du temps comme distentio animi (Conf. 11, 26, 33) : à l’écartèlement temporel répond ainsi en l’homme « une tension naturelle vers l’être transcendant » (p. 309). Cette contribution vient en outre comme continuer celle d’I. Koch, « Trinitas Fidei. Sur les rapports de la mé­thode analogique trinitaire à la définition de la croyance (Augustin, De Trin. XIII) ». Dans cette étude éclairante, I. Koch distingue, à propos de la croyance, les arguments classiques marqués par une certaine extériorité, d’une démarche plus intériorisée en De Trin. XIII, décrire ce qui se passe dans l’âme du croyant (p. 289), pour conclure : « En soumettant la croyance à la méthode des analogies trinitaires, Augustin aboutit à en exprimer la certitude sous la forme d’un témoignage in­tériorisé, proféré de soi à soi – une sorte d’auctoritas intime construite sur le modèle du cogito. » (p. 290) Cette auctoritas qui reprend et accomplit les réfle­xions d’Augustin en De ordine, 2, 8, 25-9, 27 semble bien annoncer cette mémoire métaphysique de l’Éternel qu’analyse B. Cillerai. Même si l’étude d’A.-I. Bouton-Touboulic nous propose une grande traversée des livres V à XV sur le thème « Qu’il n’ y a pas d’amour sans connaissance », ce qui manque le plus dans l’ensemble de ces textes, c’est un travail transversal qui puisse unifier au mieux les trois grands axes retenus. L’article de M. Smalbrugge, « L’image de soi-même, la question du double sujet », y répond en partie et curieusement se trouve au centre physique de ce collectif. Elle me paraît être l’une des contributions les plus sti­mulantes de ce recueil. L’articulation qu’il propose entre la quête autobiographique et la recherche théologique (p. 163), centrée sur l’image oubliée qu’il faut réinvestir dans la mémoire de soi et l’adhésion au Fils (p. 179), appelle en quelque sorte les réflexions qui culminent dans le livre XV, livre qui ne fait pas, ici, l’objet d’une con­tribution spécifique. Il me semble qu’une réflexion sur le verbe tant dans sa di­mension rhétorique et scripturaire que dans sa dimension sémantique à la fois comme mot, notion et définition (logos), enfin dans sa dimension psychologique et théologique, pouvait permettre de lier entre elles de manière plus ferme ces dif­férentes études. Car n’est-ce pas à la recherche du verbe humain et du verbe en l’homme pour aller vers le Verbe que se livre Augustin dans le De Trinitate, plus peut-être qu’à une défense d’un dogme (quatrième de couverture) ? Là sans doute, pour lui, se trouve l’accès à ce qui, en lui, accomplit sa véritable identité.

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Pour citer cet article

Référence papier

Dominique Doucet, « Emmanuel Bermon et Gerard O’Daly (éd.), Le De Trinitate de saint Augustin : exégèse, logique et noétique. Actes du colloque international de Bordeaux, 16-19 Juin 2010 »Philosophie antique, 14 | 2014, 359-363.

Référence électronique

Dominique Doucet, « Emmanuel Bermon et Gerard O’Daly (éd.), Le De Trinitate de saint Augustin : exégèse, logique et noétique. Actes du colloque international de Bordeaux, 16-19 Juin 2010 »Philosophie antique [En ligne], 14 | 2014, mis en ligne le 21 août 2018, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/864 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.864

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Auteur

Dominique Doucet

Université de Nantes

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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