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Comptes rendus

Yelena Baraz, A Written Republic: Cicero’s Philosophical Politics

François Renaud
p. 355-359
Référence(s) :

Yelena Baraz, A Written Republic: Cicero’s Philosophical Politics, Princeton, Prin­ceton University Press, 2012, x+252 pages, ISBN 978-0-6911-5332-2.

Texte intégral

1Dans la foulée des publications récentes sur Cicéron philosophe, cette excel­lente étude explore à nouveaux frais son projet « encyclopédique » (sous la dicta­ture de César, 46-44) par le biais d’un examen des prologues. Yelena Baraz (désormais Y.B.) justifie dans son introduction cette approche méthodologique. Cicéron possédait un cahier de prologues (volumen prohoemiorum) et écrivait des prologues indépendamment de l’ouvrage (ad Att. XVI, 6, 4). Cela signifie, explique-t-elle, qu’il concevait son projet comme un tout et qu’il était conscient qu’il faisait face aux mêmes types d’objections, auxquelles les prologues ont pour principale fonction de répondre, remplissant ainsi la fonction de captatio bene­volentiae (p. 6-7). Les prologues constituent en cela des documents uniques révélant les intentions de l’auteur et les réserves de ses lecteurs ainsi que les tensions entre les prétentions philosophiques à l’universalité et les contraintes sociales (p. 8). Je résumerai d’abord le livre chapitre par chapitre et ferai ensuite quelques observations critiques.

2Les deux premiers chapitres offrent une mise en contexte à la fois socio-historique et personnelle. Au chapitre 1, Y.B. offre une analyse comparative des prologues de Salluste et du traité anonyme Rhetorica ad Herennium qui nous informe sur les préjugés du lectorat de l’époque, soit l’élite romaine, et sur les stra­tégies possibles pour les surmonter. Aux yeux de ce lectorat, l’activité d’écrivain doit se confiner à la sphère de l’otium, par opposition au travail (negotium) carac­téristique de la vie politique (p. 17, 42 ; cf. Tusc. II, 1). Tandis que Salluste con­fronte directement la conception traditionnelle et défend l’écriture comme travail et condition de la mémoire collective et de la gloria (Cat. 1, p. 27, 31, 35), l’auteur anonyme se conforme au contraire à l’opinion majoritaire et dit confiner son acti­vité intellectuelle à l’otium (p. 42 ; cf. Varron, p. 39). Cicéron hésitera toujours, selon Y.B., entre ces deux stratégies, notamment en raison de son désir d’atteindre un public large et varié et de modifier, en l’élargissant, le paradigme dominant (p. 17, 42-43). Le chapitre 2 explore la correspondance de Cicéron s’agissant du rapport personnel que celui-ci entretient avec la philosophie ainsi que des motifs animant son écriture philosophique. La pratique de la philosophie remplit notam­ment deux fonctions : la délibération politique et la formation du caractère. Pre­mièrement donc, il dit user de la méthode dialectique (in utramque partem) pour répondre à des questions d’ordre politique, qu’il formule (en grec) sous forme de thèmes (θέσεις) à débattre avec lui-même : « si l’on doit rester dans sa patrie tombée sous le règne d’un tyran », « si l’on doit par tous les moyens poursuivre la destruction de la tyrannie au risque d’une ruine totale de la cité », etc. (ad Att. IX, 4, trad. Bayet légèrement modifiée ; p. 56-58). Deuxièmement, il évoque l’in­fluence que ses écrits philosophiques exercent sur certains lecteurs, à commencer par son frère Quintus (son dédicataire dans les années 50) dont les dispositions politiques ont été transformées (ad Att. XVI, 5 ; p. 66-67). L’écriture philo­sophique, en particulier sous la dictature de César, constitue donc pour Cicéron, conclut Y. B., non une fuite dans la sphère privée de l’otium mais un travail (negotium) utile et un remède en vue du rétablissement de l’État (p. 78, 83 ; ad fam. IX, 2, 5).

3Au chapitre 3, Y.B. en vient au vif du sujet, soit les traités philosophiques en tant que traductions (du grec au latin), telles que défendues dans les prologues. Ci­céron maintient une position intermédiaire, ambivalente et même contradictoire selon Y.B., entre deux camps opposés : d’une part les traditionalistes, méfiants à l’égard du caractère étranger de la philosophie, malgré le travail d’appropriation, d’assimilation de la traduction, et d’autre part ceux qui lisent les textes grecs dans l’original et méprisent la langue latine comme philosophiquement inadéquate (p. 127). Cicéron dénonce cette double hostilité comme antipatriotique (p. 116, 127) et se présente comme le plus compétent, tant du point de vue des connais­sances que du style, pour réaliser l’alliance de la sapientia romaine et de la philo­sophia (cf. Tusc. I, 5-6, p. 108-110 ; Top. 2-3, p. 161). C’est avec circonspection qu’il défend cette nouvelle alliance : il distingue les Romains du passé et ceux d’aujourd’hui vivant dans une république en ruine, et laisse entendre que les vertus et institutions romaines requièrent l’apport de la conceptualité grecque comme condition de leur renouveau et de leur stabilité (p. 107-108).

4Le chapitre 4 porte sur trois stratégies cicéroniennes pour concilier la philo­sophie et l’art oratoire. Le prologue des Paradoxes des stoïciens insinue que ces para­doxes sont moins susceptibles que le probabilisme de l’Académie (position de Ci­céron) de persuader un large public (Parad. 2-3 ; p. 134-136). Dans le De natura deorum I, il présente l’art oratoire comme le lieu de rencontre entre la philosophie et la vie politique (p. 138). Ses propres discours, souligne-t-il, abondent en réfé­rences à la sagesse des philosophes et ses propres actions publiques se fondent sur celle-ci. Par ce raisonnement analogique il cherche à prouver que la philosophie peut remplir la même fonction pour l’État romain que celle qu’elle a remplie dans sa propre vie (De natura deorum I, 6 ; p. 137-139). Cet argument, décisif pour Ci­céron, n’est guère convaincant selon Y.B. : comme l’État défaillant qu’il espère res­susciter, Cicéron reste prisonnier de son propre passé (p. 149).

5Dans le chapitre 5, Y.B. étudie plus avant les procédés rhétoriques mis en œuvre dans les prologues, soit les dédicaces, les citations, les allusions et enfin le choix des personnages (dans le cas des dialogues). La dédicace des Topiques à son ami Trebatius vise à amener le lecteur à s’identifier au dédicataire et à entretenir un rapport d’égalité avec l’auteur, selon l’idéal de l’amicitia (p. 166, 185-186). Il s’agit de disposer le lecteur, véritable dédicataire, à accueillir le livre favorablement (p. 154, 168-169, 171-172). Le De Senectute s’ouvre sur une citation des Annales d’Ennius et introduit ainsi la tradition littéraire romaine dans la philosophie. Y.B. fait observer que Cicéron reste habilement vague sur le rapport du dédicataire, son ami Atticus, à la vieillesse, par tact sans doute envers lui, ainsi que par souci de ne pas restreindre le lectorat à un groupe d’âge (Sen. 1 ; p. 176. Sen. 2 ; p. 181). Comme dans le cas de la citation d’Ennius, le choix de Caton l’Ancien comme personnage du dialogue allie la réflexion philosophique au mos maiorum (p. 184).

6Le dernier chapitre traite de la période suivant l’assassinat de César, évènement qui donne lieu selon Y.B. à un changement d’orientation. Le prologue du deu­xième livre du De divinatione offre un regard rétrospectif sur ses œuvres (II, 1-4) ainsi qu’un survol de sa carrière politique (II, 6-7). Maintenant qu’il est susceptible de reprendre sa carrière politique, il doit revoir et justifier à nouveaux frais son engagement philosophique (p. 188). Quoique toujours au service de la cause pu­blique, la philosophie perd sa place centrale et assume à nouveau un rôle subalterne (p. 190). Cicéron reconnaît que la philosophie ne peut pas, après tout, constituer pour lui un substitut pleinement satisfaisant à l’engagement public (p. 190-192 ; cf. Div. II, 7). Celle-ci est donc encore une fois reléguée à la sphère de l’otium. La dédicace du De officiis à son fils Marcus confirme la nouvelle orientation : le projet est dorénavant conçu en termes pédagogiques à l’égard de la nouvelle génération.

7L’originalité et la force persuasive de ce livre résident d’abord dans la double approche adoptée, sociologique et philologique. D’une part, l’auteure situe le cor­pus dans le cadre culturel, social et politique et, d’autre part, elle examine ligne par ligne les prologues comme l’expression de l’intention de l’auteur vis-à-vis de son lecteur. Ainsi Y.B. met-elle notamment en évidence divers procédés rhétoriques subtils de Cicéron. Il eût été toutefois intéressant d’inclure, dans l’étude com­parative initiale (chap. 1), les prologues du De rerum natura de Lucrèce, le seul philosophe contemporain de Cicéron dont l’œuvre nous soit parvenue. Par ailleurs et de manière plus générale, Y.B. fait peu appel à la théorie rhétorique de Cicéron pour éclairer sa pratique et ne s’attarde guère aux conventions du prologue (pro­oemium ou prooemia, terme synonyme, pour Cicéron, d’exordium, principium, initium), applicables d’abord au discours certes mais également aux écrits. Ses règles sont pourtant exposées non seulement dans la Rhetorica ad Herrenium (I, 6-11) mais encore dans les traités de Cicéron (Inv. I, 20-26 ; De orat. II, 315-325). Il est vrai que la généralité schématique, même squelettique, de ces règles en limitent l’utilité, en particulier pour une analyse aussi détaillée que celle réalisée par Y.B. Toutefois cette généralité même, en vue d’une comparaison entre théorie et pra­tique, aurait été susceptible de rehausser davantage l’originalité et la spécificité de ces prologues. Rappelons pour mémoire que, selon Cicéron et la tradition rhéto­rique, la bienveillance s’obtient de quatre manières : en parlant de soi, de l’adver­saire, de la cause ou du juge (aut ex reo aut ex adversario aut ex re aut ex eis apud quos agitur, De orat. II, 79.320 ; cf. Inv. I, 16, 22 ; Rhet. Her. I, 4, 8). Selon le De inventione, lorsque l’auditoire est hostile à la cause, comme c’est le cas des écrits philosophiques, il faut avoir recours au « discours indirect » (insinuatio) qui pénètre subtilement dans l’esprit de l’auditoire, d’une manière plutôt secrète et dé­tournée (quadam dissimulatione et circumitione ; Inv. I, 20), au moyen de procédés psychologiques ou affectifs (Inv. I, 20-25 ; cf. Rhet. Her. I, 6, 9-7, 11). Dans le De oratore, quoique les préceptes des rhéteurs y prennent moins de place que dans le De inventione et qu’il n’y soit pas nommément question de l’insinuatio, l’appel aux émotions auprès du juge reste néanmoins capital (II, 324). Il s’agit là des principes de précaution (car « l’art est de cacher l’art ») dont Y.B. analyse les divers moyens sans lesquels l’écrivain ou l’orateur ne saurait surmonter la résistance d’un large public. La pratique rhétorique de Cicéron repose donc en cela sur ces conventions et sur sa propre théorie. De plus, tandis que le prologue du De oratore est in­timement lié au sujet du dialogue qui suit, les prologues des écrits des années 40 sont indépendants de la suite. Dans le cas des dialogues, l’usage de prologues (prooemia) indépendants est une pratique qui remonte à Aristote, que Cicéron dit suivre (ad Att. IV, 16, 4 ; remarque que cite Y.B. en note de bas de page sans toutefois la commenter). Enfin, Y.B. ne discute guère le fait que l’alliance entre la philosophie et l’art oratoire est établie dans les Topiques (et déjà dans le De oratore) par l’introduction des questions générales (θέσεις, questiones infinitae) dans le do­maine de l’art oratoire, suivant en cela Hermagoras de Temnos (iie siècle av. J. - C.), au lieu de confiner l’art de la parole aux questions particulières (ὑποθέσεις, quaes­tiones ou causae definitae) comme le fait la vaste majorité des rhéteurs de l’époque (Orat. 45 ; De orat. I, 138, II, 65, 78, III, 107, 110 ; Top. 79-100 ; cf. Aristote, Topiques, I, 11, 104b29 ; T. Reinhardt, Marcus Tullius Cicero, Topica, Oxford, Oxford University Press, p. 3-17).

8Y.B. porte un jugement global assez sévère sur la cohérence du projet de Cicéron. La manière dont Cicéron expose ses buts serait « pleine de contra­dictions », parce qu’enracinée dans l’attitude paradoxale de Rome vis-à-vis de la Grèce : d’une part, un sentiment d’infériorité touchant les arts et les sciences et, d’autre part, un sentiment de supériorité quant à la moralité et à la politique (p. 114). Ainsi Cicéron adopte-t-il, selon elle, une position non seulement ambi­valente mais contradictoire, entre la traduction d’appropriation et celle préservant l’altérité (p. 97). Y.B. situe « le cœur de la contradiction » en la personne de l’auteur : tandis que son lecteur-citoyen idéal devient plus instruit (doctior), Ci­céron se présente comme l’expert (doctissimus) et en cela il n’applique « pas les mêmes critères au Romain idéal de la république guérie qu’à lui-même (et peut-être à un petit cercle choisi d’hommes comme Brutus et Varron) » (p. 126). Il convient toutefois de faire valoir une autre manière d’expliquer l’ambivalence de Cicéron. D’abord, son projet de « rédiger et de lire des républiques » (scribere et legere πολιτείας, ad fam. IX, 2, 5 ; p. 84) est similaire à celui de Socrate dans la République, dont Cicéron s’inspire, soit la tâche théorique de fonder une cité en paroles (Resp. 369a-c, 592a-b), dont il est donc le co-fondateur et non le citoyen. Y.B. admet que l’arrière-fond de son propos est le débat classique, depuis Platon, touchant le rapport, plus exactement la tension entre la vita activa et la vita contemplativa, débat qui dépasse les paramètres qu’elle assigne à son étude (p. 10). Elle a raison de souligner que Cicéron regrette souvent l’opposition traditionnelle entre les deux modes de vie, opposition qui remonte à deux modes de parole, la parole privée et la parole publique. Cicéron parle souvent de ce conflit comme s’il était susceptible d’être surmonté (p. ex. Off. I, 3-4 ; p. 143). Cependant il est cons­cient que la pleine conciliation entre les deux types de parole n’est pas réalisable. Car d’abord, selon lui, la parole philosophique – qu’il s’agisse de celle des péri­patéticiens, des stoïciens et même des académiciens – « ne saurait suffire (nec satis) pour les causes du forum » (Orat. 12). En un certain sens leur union n’est pas même souhaitable : la condamnation de Socrate ou du stoïcien Rutilius Rufus, selon Cicéron, est justement l’effet du refus de la part de ces derniers de distinguer les domaines privé et public, le dialogue entre philosophes et les discours propres au domaine public, et de s’adapter à celui-ci (De orat. I, 229-230). Tandis que la parole tendue de l’éloquence (contentio) s’adresse à la foule et a pour lieu les débats publics, la conversation philosophique (sermo), parole exempte d’opiniâtreté (per­tinacia), s’adresse à un petit groupe choisi disposé à un dialogue paisible (Off. I, 132 ; 13 ; Orat. 113 ; De orat. I, 255 ; cf. C. Lévy, « La conversation à Rome à la fin de la République : des pratiques sans théorie ? », Rhetorica, 11, 1993, p. 400-403). Le principe du decorum exige que la parole, toute parole (oratio), s’adapte au lieu et au moment ; il exige que la différence soit maintenue entre la philosophie et l’art oratoire, entre la discussion critique et subtile et le discours adapté aux opinions communes (cf. Off. II, 35). Si la vocation de sa « politique philosophique écrite » est d’expliciter et de défendre les fondements de la vie politique, alors en ruine, Cicéron reconnaît néanmoins parfois que la philosophie, dans ce qu’elle a de supérieur en tant que « don des dieux » (Tusc. I, 64), est indépendante de la poli­tique et ne saurait s’y réduire. L’ambivalence personnelle de Cicéron serait donc justifiée, du moins en partie, par une tension insurmontable dont rend compte sa théorie. Il serait ainsi l’analyste de cette tension autant que la victime. Ces quelques observations critiques n’enlèvent en rien, il va sans dire, à l’originalité et à la richesse de cette étude, qui mérite une place de choix parmi les travaux récents sur Cicéron philosophe.

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Pour citer cet article

Référence papier

François Renaud, « Yelena Baraz, A Written Republic: Cicero’s Philosophical Politics »Philosophie antique, 14 | 2014, 355-359.

Référence électronique

François Renaud, « Yelena Baraz, A Written Republic: Cicero’s Philosophical Politics »Philosophie antique [En ligne], 14 | 2014, mis en ligne le 01 novembre 2018, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/861 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.861

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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