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Comptes rendus

Catalin Partenie (éd.), Plato’s Myths

Leopoldo Iribarren
p. 328-331
Référence(s) :

Catalin Partenie (éd.), Plato’s Myths, Cambridge, Cambridge University Press, 2009, 255 pages, ISBN 978-0-521-88790-8.

Texte intégral

1Ce volume rassemble une dizaine d’études inédites, précédées d’une préface générale, portant sur l’articulation entre mythe et philosophie dans l’œuvre de Platon. Plus spécifiquement, la question qui intéresse les études ici réunies est celle du rapport complexe entre les récits mythiques que l’on voit apparaître dans les dialogues et le projet proprement philosophique (dialectique) de Platon. Cette question est d’autant plus prégnante que Platon lui-même ne cesse de probléma­tiser la fonction des mythes au sein de l’œuvre. Comment, en effet, légitimer le recours à une forme d’expression que l’on récuse explicitement en vertu de son incompatibilité méthodologique avec les prétentions à la vérité de la dialectique ? La question peut se poser aussi pour d’autres formes d’expression ou de raison­nement, tels l’exemple, l’analogie et le paradigme, que Platon emploie à dessein en dépit des tensions méthodologiques qu’elles créent. Or, comme le montre l’ensem­ble des contributions, ce qui rend le cas du mythe platonicien si attrayant pour l’historien de la philosophie ancienne est que sa légitimation s’appuie sur des no­tions qui sont elles-mêmes philosophiquement problématiques, telles que la vérité (aletheia), la persuasion (pistis) et le vraisemblable (eikos).

2Ces dernières années, l’articulation entre mythe et philosophie dans l’œuvre de Platon a été cernée à partir de deux positions interprétatives opposées. La pre­mière, d’inspiration ontologique, cherche à effacer la tension existante entre le discours proprement dialectique et les mythes. Dans cette perspective, le recours au mythe, tout comme le recours à la forme dialogique, témoignerait d’un mouve­ment fictionnel inhérent au langage qui, en visant le locus d’une vérité insaisissable, ne fait que la recouvrir. (Voir, par exemple, Chr. Rowe, « Myth, History, and Dialectic in Plato’s Republic and Timaeus-Critias », dans R. Buxton (éd.), From Myth to Reason ? Studies in the Development of Greek Thought , Oxford, 1999.) La deuxième position critique, dans laquelle s’inscrit l’ensemble des études réunies ici, cherche au contraire à reconnaître la tension féconde entre les deux formes, le mythe et la dialectique, et à analyser la fonction propre du mythe dans l’argumen­tation. Le mythe entretient avec la dialectique un rapport de complémentarité, à la fois rhétorique et philosophique, qu’il s’agit d’élucider au cas par cas.

3Le premier texte du recueil, « Plato’s eschatological myths », par M. Inwood, porte sur les principaux mythes eschatologiques de Platon, à savoir ceux du Gor­gias, du Phédon, de République X, du Phèdre, et de Lois X. Analysant l’ensemble des notions éthiques mobilisées dans ces récits (justice, jugement, châtiment, rétri­bution, mode de vie et réincarnation), Inwood tente de dégager une hypothétique logique commune à l’ensemble des mythes eschatologiques.

4Dans la deuxième étude, intitulée « Myth, punishment and politics in the Gorgias », D. Sedley s’attaque à la tension sémantique sous-jacente dans le Gorgias entre, d’une part, le contenu moralisant du dialogue et, de l’autre, le sens du mythe final qui, pris à la lettre, semblerait saper le message du dialogue. En effet, si, comme le mythe le laisse entendre, la menace de l’enfer est la raison ultime pour laquelle on choisit de vivre une vie moralement correcte, l’argument du dialogue qui démontre la préférabilité intrinsèque de la justice sur l’injustice apparaît quelque peu redondant. S’appuyant sur des correspondances intertextuelles entre l’argumentation dialectique et le mythe, Sedley donne une interprétation en quelque sorte « métapoétique » du rapport entre les deux discours : le système de châtiments imaginé par Socrate après la mort serait une allégorie des « châti­ments » dialectiques qu’il inflige à ses contradicteurs. À un autre niveau, le progrès politique représenté dans le mythe par le passage du règne de Cronos à celui de Zeus correspondrait analogiquement à la possibilité d’une réforme politique of­ferte par la dialectique à la cité.

5Dans la troisième étude, intitulée « Tale, theology and teleology in the Phaedo », le mythe du Phédon est revisité par G. Betegh à la lumière du modèle des fables d’Ésope. Partant d’une remarque de Socrate souvent passée inaperçue au début du dialogue où le philosophe fait l’éloge du talent narratif du fabuliste (60b-c), Betegh fait le lien entre certains motifs de la mythographie platonicienne et une représentation de la volonté divine qui serait caractéristique des fables d’Ésope. Cette représentation, qui met en avant l’agir téléologique du divin, est particulière­ment saillante dans les mythes du Banquet, du Protagoras et du Gorgias. Dans le cas du mythe du Phédon, l’éloge d’Ésope est interprété par Betegh comme une allusion à un type d’explication téléologique que Socrate avait cherché en vain chez Anaxa­gore et qu’il s’efforce de mettre en œuvre dans le mythe cosmo-eschatologique.

6La dimension politique de la mythographie platonicienne est abordée par M. Schofield dans la quatrième étude intitulée « Fraternité, inégalité, la parole de Dieu : Plato’s authoritarian myth of political legitimation ». L’analyse se focalise sur le mythe dit du « noble mensonge » de République III. Si la fonction première du mythe est d’affirmer sur des bases religieuses une forme de patriotisme fraternel, il n’est pas moins vrai, comme le signale astucieusement Schofield, qu’en échap­pant à l’argumentation philosophique le « noble mensonge » montre implicite­ment que le patriotisme ne saurait avoir de bases rationnelles.

7Le mythe d’Er dans la République fait l’objet de la cinquième étude, « Glau­con’s reward, philosophy’s debt : the myth of Er », par G. R. F. Ferrari. L’auteur analyse les deux définitions discordantes que Socrate donne de la justice dans ce dialogue. La première est fondée sur le principe de la rétribution (recherche d’une compensation) ; la seconde, qui constitue un dépassement philosophique de la pre­mière, pose la justice en idéal à atteindre pour elle-même. Le problème est que dans le mythe d’Er, la première conception de la justice refait surface. Ferrari explique cette inconsistance par le fait que le mythe est adressé et adapté à « l’horizon mental » de Glaucon, qui détermine en quelque sorte la limite à laquelle l’argu­ment de la République est confronté. Cette limite expliquerait aussi, selon Ferrari, le fait que dans le mythe d’Er aucune âme ne choisit la vie philosophique dans une prochaine réincarnation.

8Le mythe du Phèdre est abordé par Chr. Rowe dans la sixième étude, « The charioteer and his horses : an example of Platonic myth-making ». Partant d’une analyse de ce mythe, l’auteur met en question l’opinion assez répandue selon la­quelle la fonction des mythes chez Platon serait d’exprimer des contenus qui ne se laissent pas traiter directement par la dialectique. Rowe défend l’idée que le mythe n’est pas un substitut de la dialectique, mais un complément rhétorique destiné à une audience que Platon souhaite attirer vers la philosophie.

9Dans la septième étude, « The myth of the Statesman », Ch. Kahn voit dans le mythe cosmologique du Politique un récit emblématique de la transition entre la République et les Lois. L’auteur soutient que la figure du berger cosmique du Poli­tique permet à Platon de relocaliser le gouvernement idéal de la République dans un cycle cosmique alternatif (inspiré de la cosmologie cyclique d’Empédocle). Le mo­dèle de la République n’est pas rejeté dans le Politique, mais réaffirmé dans son sta­tut d’idéal à imiter. À défaut du roi idéal, la solution « deuteros plous » est d’imiter sa sagesse par le biais d’une constitution. En ce sens, le mythe du Politique préfigure la philosophie des Lois. De leur côté, les Lois répondent au mythe du Politique en présentant la constitution comme une expression de la raison.

10Le statut du Timée comme « eikos mythos » est abordé par M. F. Burnyeat dans la huitième étude. Le sens du participe eikos, qui qualifie le récit cosmogo­nique de Platon, a été le plus souvent traduit par « vraisemblable » ou « adapté ». Vu que la cosmologie du Timée révèle ce qu’il y a de rationnel dans l’eikon fabriqué par le Démiurge, Burnyeat propose de donner à eikos le sens de « raisonnable ». Or la rationalité qui sous-tend la fabrication du monde n’est pas d’ordre théorique, mais pratique. Travaillant sur un matériau qui s’inscrit dans la nécessité physique, le démiurge réfléchit non pas en dialecticien, mais en artisan qui soumet un maté­riau dont la nature résiste à son dessein téléologique. Dans ces circonstances, toute explication sur le monde fabriqué par le démiurge ne peut prétendre à la certitude, mais à la « plausibilité ». La lecture de la contribution de Burnyeat au débat sur le statut du mythe cosmogonique doit désormais être complétée par l’étude histo­rique récemment publiée par J. Bryan, Likeness and Likehood in the Presocratics and Plato, Cambridge, 2012.

11La neuvième étude, « Myth and eschatology in the Laws », par R. Stalley, est consacrée au mythe du livre X des Lois et aux différences que son contenu eschatologique présente par rapport aux autres mythes de ce type dans les dialogues précédents – notamment en qui concerne les références au jugement et au châti­ment. Contrairement à l’opinion répandue par T. J. Saunders, qui explique ces dif­férences par une évolution de la doctrine eschatologique de Platon vers plus de « scientificité », Stalley soutient, dans une approche pragmatique, que ces dif­férences répondent aux différents rôles joués par les mythes eschatologiques dans les dialogues. Plus précisément, une eschatologie traditionnelle serait contre-pro­ductive dans le contexte des Lois, où Platon cherche à présenter une idée de la justice après la mort, plutôt qu’à convertir les citoyens à la philosophie. La question reste ouverte.

12Enfin, la dixième étude, « Platonic myth in Renaissance iconography », par E. McGrath, se détache des précédentes par son thème. Il s’agit d’un essai icono­logique sur les représentations des mythes platoniciens à la Renaissance. Les thè­mes privilégiés par les artistes sont : l’Androgyne du Banquet, le Char Ailé du Phèdre, et la Caverne, dont le potentiel allégorique est exploité dans la mouvance humaniste de Ficin. À partir des exemples choisis, l’étude de McGrath montre efficacement que les figurations des mythes platoniciens à la Renaissance ne sont pas de simples illustrations des textes, mais constituent des interprétations à part entière.

13Par la diversité des thèmes traités et par la qualité des travaux présentés, ce volume constitue désormais un outil de travail indispensable pour les spécialistes de Platon et plus généralement pour toute personne intéressée par le rapport com­plexe que la philosophie entretient, dès ses débuts, avec le mythe.

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Pour citer cet article

Référence papier

Leopoldo Iribarren, « Catalin Partenie (éd.), Plato’s Myths »Philosophie antique, 14 | 2014, 328-331.

Référence électronique

Leopoldo Iribarren, « Catalin Partenie (éd.), Plato’s Myths »Philosophie antique [En ligne], 14 | 2014, mis en ligne le 01 novembre 2018, consulté le 12 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/834 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.834

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Auteur

Leopoldo Iribarren

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