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Jean-Claude PICOT, Empédocle. Sur le chemin des dieux

Paris, Les Belles Lettres, 2022 (Anagôgê), 756 pages, EAN13 : 9782251452579
Pinelopi Skarsouli
Référence(s) :

Jean-Claude PICOT, Empédocle. Sur le chemin des dieux, Paris, Les Belles Lettres, 2022, (Anagôgê), 756 pages, EAN13 : 9782251452579.

Texte intégral

1L’ouvrage de Jean-Claude Picot se présente comme un recueil d’études. Il rassemble dix articles parus entre 1998 et 2018 suivis par cinq textes inédits ; ces derniers occupent la moitié du volume. Chacun de ces quinze textes, dont la plupart se concentrent sur un seul fragment (selon la numérotation du recueil de Diels-Kranz, Die Fragmente der Vorsokratiker, 19516), peut se lire indépendamment des autres et dans l’ordre voulu par le lecteur. L’ouvrage n’en conserve pas moins son unité comme le démontrent, entre autres, certaines thématiques que nous avons suivies pour présenter différents chapitres rassemblés en petits groupes.

2Au fil des études, qui couvrent une période de plus de 20 ans, les centres d’intérêt de l’auteur deviennent de plus en plus clairs ; leur examen, toujours minutieux, évolue et s’approfondit. On est ainsi témoin du travail du chercheur dans sa progression, de son cheminement, ainsi que de l’affirmation de sa méthode de travail marquée par l’attention au mot et aux détails, loin du recours aux généralités et aux simplifications. Car « pour lire Empédocle, il faut risquer le complexe » (p. 32).

3Le fil conducteur est, comme le titre l’indique, la conception des dieux du point de vue d’Empédocle et plus précisément le rapport critique du philosophe aux dieux traditionnels, sa pensée subversive. Car, même si la remise en cause d’une certaine tradition religieuse des Grecs existait bien avant Empédocle, ce qui apparaît propre à ce dernier « c’est le fait qu’il détourne le nom de certains dieux pour en faire un usage qui lui est propre » (p. 9-10). Quand il nomme les dieux, on pourrait croire qu’il assume avec ces noms le contenu qu’ils ont traditionnellement. « Mais ce n’est précisément pas le cas ; il modifie notablement une partie du contenu et des représentations. Il décompose et recompose autrement » (p. 10).

4Dans le premier article du livre « Sur un emprunt d’Empédocle au Bouclier hésiodique » (p. 15-32) publié en 1998, Picot explique la métaphore végétale « rameau de chair » (σάρκινος ὄζος) qui désigne l’oreille au fr. 99. La question du divin n’y est pas certes abordée directement, néanmoins la compréhension de ce fragment donne lieu à un commentaire sur cinq autres fragments très importants de ce point de vue, qu’on retrouve dans les chapitres suivants : le fr. 29 (le dieu Sphairos), le fr. 134 (le dieu de la phrèn hierè), le fr. 128 (Cypris-reine), le fr. 143 (la coupure des cinq sources) et enfin le fr. 6 (les quatre dieux racines de toutes choses), fragment de référence, auquel l’auteur revient tout au long de son ouvrage.

5La méthode d’interprétation appliquée au fr. 99 est très représentative : chaque fois que possible, Picot privilégie la recherche d’une matrice poétique prise dans les œuvres poétiques qu’Empédocle, poète lui-même, devait connaitre. La première étude s’ouvre ainsi d’emblée sur l’affirmation suivante : « Bien des vers d’Empédocle ne se comprennent qu’en les rapprochant de références poétiques et en particulier des paroles d’Homère et d’Hésiode » (p. 15).

6L’étude qui suit met en avant le fr. 6 ; elle est intitulée « L’Empédocle magique de P. Kingsley » (p. 33-79), a été publiée en 2000 et concerne l’ouvrage de Peter Kingsley, Ancient Philosophy, Mystery and Magic: Empedocles and Pythagorean tradition, Oxford, 1995. Après avoir passé en revue les parties de l’ouvrage qui concernent Empédocle, Picot apporte un commentaire critique très détaillé sur les conclusions de Kingsley et démontre de manière convaincante l’insuffisance des arguments de ce dernier, notamment en ce qui concerne sa lecture du fr. 6.

7Kingsley s’attache en particulier à défendre l’équation Hadès = feu que Picot refuse au profit de la thèse conventionnelle qui identifie Hadès avec la terre et Zeus avec le feu (p. 35). Il reproche notamment à Kingsley de ne pas prendre en compte l’attitude subversive d’Empédocle concernant ses allusions épiques à Zeus (fr. 149) et Héra (fr. 6) : s’ensuit une liste instructive de « contre-pieds » empédocléens (p. 47-52), à savoir de fausses allusions, le procédé affectionné par l’Agrigentin afin de créer une attente, suggérer une idée commune, pour ensuite la détourner et partir dans un autre sens.

8De manière générale, toute théorie d’affectation des dieux aux quatre racines du fr. 6 doit pouvoir faire ses preuves dans la lecture des fragments. Picot parle d’ « équation-clé » (p. 68) qui en s’appliquant à d’autres fragments permettra d’en éclairer le sens en confirmant ainsi à rebours l’interprétation du fr. 6. Dans cet esprit, l’article sur « La brillance de Nestis (Empédocle, fr. 96) » (p. 133-152), publié en 2008, explique l’expression Νήστιδος αἴγλη à partir de l’équation Nestis-Perséphone = eau et, plus précisément, grâce au mélange de l’eau avec l’air qui donne naissance à la brillance. Ou encore l’article « Un nom énigmatique de l’air chez Empédocle (fr. 21,4 DK) » (p. 267-300), publié en 2014, dans lequel Picot utilise l’équation Héra = air pour résoudre l’énigme du mot ἄμβροτα du fr. 21,4 et le comprendre comme les nuages blancs.

9L’équation Héra = air revient au chapitre « Héra aux deux visages » (p. 497-533), texte inédit, dans lequel est interrogée la signification de l’épithète φερέσβιος attribuée à Héra dans le fr. 6,2. Bien qu’il s’agisse de l’épithète traditionnelle de la terre, Picot défend de manière convaincante l’association d’Héra à l’éther (air). Il faut aussi noter que l’épithète en question est attribuée à une bonne Héra, car il y a aussi une mauvaise (p. 517 sqq.) ; l’éther est ambivalent et Picot se penche à plusieurs reprises dans ses travaux sur cette notion de dualité.

10Le fr. 6 est également l’objet de l’étude intitulée « Petite histoire d’une marginalisation (Empédocle, fr. 6 DK, les racines de toutes choses » (p. 419-495), inédite, cette fois du point de vue de la réception du fragment. Picot met en lumière le processus de marginalisation ou même d’effacement des dieux Zeus, Héra, Aïdoneus et Nestis ; on ne parle plus que des quatre éléments (feu, eau, terre, éther). Picot réhabilite les noms divins du fr. 6 qui sont soigneusement choisis par Empédocle. Il consacre pour cela une partie de son étude (notamment p. 466 sqq.) à la question, particulièrement intéressante, de la signification des racines divines dans la conception de la nature empédocléenne, en expliquant pourquoi il est important de penser l’attribution des éléments aux dieux et non l’inverse (p. 491).

11La question de la nature des dieux chez Empédocle revient d’emblée dans deux chapitres qui se font écho dans l’ouvrage : l’article intitulé « Apollon et la φρὴν ἱερὴ καὶ ἀθέσφατος (Empédocle, fr. 134 DK) » (p. 233-265), paru en 2012, et « Sphairos, ou le dieu caché (sur le fr. 29 DK d’Empédocle) » (p. 337-375), inédit. Le premier se consacre à la nature de la phrèn hierè en liaison avec un Apollon solaire conçu par Empédocle et opposé à l’Apollon traditionnel, tandis que dans le deuxième, Empédocle met en valeur Sphairos, l’Éros véritable, contre un Éros anthropomorphe : les fr. 29 et 134 sont liés non seulement par leur composition mais aussi par leur contestation des conceptions anthropomorphiques du divin.

12Une autre étude, inédite, est consacrée à Apollon : « Apollon chez Empédocle » (p. 377-418). Picot y démontre combien Empédocle est loin d’être « un prophète d’Apollon ». Ce chapitre aborde aussi une autre thématique qui traverse les travaux de Picot : la réflexion sur la Muse d’Empédocle, qui selon l’auteur s’identifie à la déesse Nestis, une des quatre racines divines de toutes choses.

13Le poète et sa Muse reviennent dans l’article « Les cinq sources dont parle Empédocle » (p. 81-131), paru en 2004, qui éclaire le procédé empédocléen de la connaissance à partir d’une analyse méthodique et approfondie du fr. 143. Picot fournit un travail de philologue remarquable en tentant de retrouver la véritable parole d’Empédocle et de la comprendre. Il se base pour son interprétation sur trois mots, κρηνάων, πέντε, ταμών, et sur une idée, la purification, en ajoutant un arrière-plan hésiodique. Son analyse du fragment lui permet en outre de se positionner concernant sa place dans l’œuvre d’Empédocle, ce qu’il fait pour d’autres fragments également présentés dans cet ouvrage.

14Le séjour des Bienheureux (p. 153-188), les dieux du fr. 128 et le mythe hésiodique des races (p. 189-206), une nouvelle analyse de l’édition du couple Σωπή τε καὶ Ὀμφαίη du fr. 123.3 (p. 207-232), ainsi que le Bien et le Mal du point de vue d’Empédocle (p. 301-336), font partie des sujets traités dans les autres chapitres l’ouvrage.

15Une étude inédite « Empédocle et le spectacle divin de la réincarnation » qui compte plus de 100 pages (p. 535-664) et comporte deux annexes (p. 665-694) clôt le livre en interrogeant l’origine et la nature des daimones qui transmigrent dans le fr. 115. Picot cherche à reconstituer une conception de la réincarnation reposant sur ce que les vers d’Empédocle dont nous disposons peuvent laisser entendre, en optant pour une approche en partie spéculative (p. 544) qui nous a paru parfois insaisissable. Un point de méthode bien clair au début du chapitre, ainsi que l’explication/systématisation des termes palingénésie, métempsychose, réincarnation (p. 541-570) sont d’une grande aide pour le lecteur.

16On trouve au terme de l’ouvrage un précieux « Index du divin » (p. 737-741). Nous regrettons cependant l’absence d’un index des fragments, des témoignages et des auteurs anciens et modernes, index qui aurait été d’une grande utilité. Le livre est enfin doté d’une riche bibliographie (p. 697-735). L’auteur rappelle qu’une bibliographie étendue est consultable sur le site qu’il a créé : https://sites.google.com/​site/​empedoclesacragas/​

17Le livre de Jean-Claude Picot est d’une très grande richesse, résultat de plus de deux décennies du travail d’un véritable passionné de la pensée empédocléenne. Nous espérons avoir pu en donner un petit aperçu.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Pinelopi Skarsouli, « Jean-Claude PICOT, Empédocle. Sur le chemin des dieux  »Philosophie antique [En ligne], Comptes rendus en pré-publication, mis en ligne le 13 mai 2024, consulté le 12 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/7892

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Auteur

Pinelopi Skarsouli

Centre Jean Pépin – UMR 8230 CNRS-ENS-PSL

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