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Christopher Gill, Learning to Live Naturally. Stoic Ethics and its Modern Significance

Oxford University Press, 2022, ISBN : 978-0-19-886616-9
Chiara Cicchetti
Référence(s) :

Christopher Gill, Learning to Live Naturally. Stoic Ethics and its Modern Significance, Oxford University Press, 2022, ISBN : 978-0-19-886616-9.

Texte intégral

1L’ouvrage de Christopher Gill a une double ambition : traiter de près les questions fondamentales de l’éthique stoïcienne, et les penser dans le débat éthique moderne. Le livre est constitué de trois grandes parties.

2La première partie, comportant trois chapitres, traite de l’idée stoïcienne du bonheur comme « vie en accord avec la nature » qui, d’après Gill fait la force et la cohérence de l’éthique de l’école du Portique. L’auteur aborde ici les thématiques centrales de l’éthique stoïcienne : la relation entre la vertu et les indifférents et le rôle de la nature dans le développement éthique.

3Le premier chapitre traite de la vertu comme seul élément nécessaire à la vie heureuse, ce qui distingue l’éthique stoïcienne de l’éthique aristotélicienne. Gill aborde la définition stoïcienne du bonheur comme « vie en accord avec la nature », soulignant ainsi l’originalité de son propos. Que veut dire vivre selon nature ? À la différence de Sénèque dans les Lettres à Lucillius mais aussi de Inwood (« Ethics and Human Action in Early Stoicism », 1985), l’auteur souligne non seulement le caractère rationnel de la nature humaine mais aussi son caractère social. La sociabilité et la rationalité font écho à la structure et au caractère providentiel de la nature, ce qui explique le lien entre nature humaine et nature universelle. Les êtres humains peuvent se conformer à la nature universelle via l’appropriation (oikeiosis) de leur propre nature. L’énoncé de départ (la vertu comme seul élément nécessaire pour parvenir au bonheur) est ainsi éclairci par la conception de la vertu comme capacité à vivre en accord avec la nature.

4Dans le deuxième chapitre Gill étudie l’importance de la relation entre la vertu et les indifférents afin de délibérer sur les actions appropriées (katekon). Dans ce cadre la vertu est présentée comme la capacité à trier parmi les indifférents. Pour l’auteur la notion d’indifférent, ainsi que l’idée de vertu comme seule nécessaire au bonheur, constituent la plus grande contribution des stoïciens à l’éthique moderne. Gill présente la distinction entre les préférables (les indifférents qui peuvent concourir à une vie heureuse) et les non-préférables (les indifférents qui ne concourent pas à une vie heureuse). Néanmoins il souligne bien le propos stoïcien d’après lequel les indifférents ne peuvent en aucun cas faire obstacle au bonheur. Gill insiste ainsi sur l’originalité de la pensée stoïcienne qui théorise une catégorie intermédiaire n’appartenant ni au Bien ni au mal.

5Dans le troisième chapitre l’auteur aborde les implications de la conception d’une nature universelle dans le domaine éthique. Ce qui est débattu parmi les stoïciens est la capacité de la nature universelle à fonder l’éthique. Gill, en accord avec Brüllmann (« Grounding Ethics in Nature : A Study of Stoic Naturalism », 2015), soutient qu’il ne s’agit pas de penser que la bonté de l’univers permet à toute chose une participation au Bien, mais plutôt de reconnaître que l’univers, du fait de ses qualités (rationalité et ordre), possède les caractéristiques qui le rendent bon. À la différence de l’éthique kantienne, qui fonde sa normativité sous l’impératif catégorique, et du christianisme, qui fonde son éthique sur la bonté extérieure de Dieu, l’éthique stoïcienne n’est pas dérivée d’un critère fondateur externe. Elle présente plutôt un caractère d’immanence qui exclut toute détermination autoritaire de ses préceptes. La nature n’est donc pas une source de normativité pour les actions. Gill apporte ainsi une démonstration claire de l’impossibilité de la subordination de l’éthique à la physique ou à la théologie.

6Dans la deuxième partie, qui comporte deux chapitres, Gill s’occupe du processus de développement éthique qui permet de “vivre en accord avec la nature”. Pourquoi faut-il apprendre un processus qui devrait être naturel ? Gill répond à ce paradoxe en s’appuyant sur les théories stoïciennes de l’appropriation et des émotions. Il souligne, de manière originale, le rôle central des bonnes émotions (eupatheiai) pour mener une vie selon la vertu et le bonheur, alors que la théorie des émotions est le plus souvent analysée du point de vue de la maîtrise des passions.

7Au chapitre 4 Gill revient sur la théorie de l’appropriation entendue comme progressive réalisation de la nature humaine (rationnelle et sociable) qui conduit l’être humain à prendre soin de soi-même et des autres. L’appropriation, en tant que représentation naturelle, permet de comprendre le développement éthique comme un processus naturel. Ainsi l’instinct de préservation de soi-même et l’amour parental sont les marques de la nature humaine. Gill répond de ce fait à une critique souvent adressée à l’idéal de sagesse stoïcien considéré comme inatteignable, en soutenant que le chemin vers la sagesse ne se distingue que quantitativement de la sagesse même ; ce qui laisse sa plénitude et sa raison d’être au parcours de développement éthique qui exprime à la fois une adéquation croissante à sa propre nature et un écart toujours mineur vis-à-vis de la vertu.

8Dans le chapitre 5 l’auteur critique deux interprétations de la thérapeutique stoïcienne de l’âme : celle qui la décrit comme un acte intellectuel d’hyper rationalisme et celle qui l’interprète comme un parcours voué à l’autosuffisance et au détachement vis-à-vis des autres (R. Sorabji, « Emotion and Peace of Mind », 2000 et M. C. Nussbaum, « The Therapy of Desire : Theory and Practice in Hellenistic Ethics », 1994). L’auteur traite aussi de la différence entre les stoïciens d’une part, Platon et Aristote de l’autre. Les stoïciens croient que le développement éthique est accessible à tous les êtres humains en raison de leur nature et que ce processus, qui concerne uniquement l’âge adulte, est possible en dépit du contexte social et de l’éducation philosophique. Cela s’explique par le monisme rationnel qui conduit les stoïciens à concevoir le processus psychologique humain comme uniforme et rationnel au-delà du conflit binaire entre les parties rationnelle et irrationnelle de l’âme que l’on retrouve chez Platon et Aristote.

9La troisième partie, se composant de trois chapitres, répond à la deuxième ambition de cet ouvrage, celle de penser l’éthique stoïcienne dans le débat éthique contemporain.

10Premièrement Gill souligne qu’Aristote est une référence majeure pour l’éthique de la vertu (Anscombe, MacIntyre et Williams), qui est l’une des approches contemporaines de l’éthique. Cette approche se caractérise par le refus de l’utilitarisme et du kantisme qui négligent le rôle de la vertu et qui légitiment le désir de l’agent moral de vivre une vie heureuse à tout prix. Gill soutient que, sur ce point, les stoïciens plutôt qu’Aristote pourraient venir au secours de l’éthique de la vertu. En effet, l’éthique stoïcienne se présente comme plus cohérente, systématique et rigoureuse que l’éthique aristotélicienne au sujet de la relation exclusive entre vertu et bonheur. De plus, la théorisation stoïcienne d’une nature sociable de l’être humain semble offrir un appui nécessaire à la critique contemporaine de toute éthique qui produit des idéaux égoïstes. Sur ce point la position d’Aristote est beaucoup plus ambiguë car, même quand elle traite de la relation d’amitié, elle semble renvoyer à un intérêt personnel.

11Au chapitre 7, il s’agit de penser ce que la conception de la nature humaine du stoïcisme apporte à l’éthique environnementale. La théorie naturaliste stoïcienne envisage un lien entre l’être humain, les autres formes de vie et la nature, ce qui se manifeste par un caractère de rationalité commun à tous. Cette manière de penser la nature est partagée par les éthiques de l’environnement qui conçoivent une valeur intrinsèque de la nature, indépendamment de celle que les êtres humains lui attribuent. En ce sens la théorie de l’appropriation stoïcienne offre une base et un appui aux éthiques de l’environnement. En effet, à la différence d’Aristote, pour les stoïciens le bonheur ne consiste pas seulement dans le fait de vivre la meilleure vie humaine possible, mais de le faire de manière que la nature humaine soit en cohérence avec la nature universelle. Établir ce lien et promouvoir une structure naturelle de l’homme et du monde pourrait offrir un fondement aux discours environnementalistes.

12Dans le chapitre 8, Gill analyse le rapport entre le stoïcisme, le développement éthique et la conduite à maintenir pour bien vivre dans la pensée moderne. Comme pour l’éthique de la vertu contemporaine, Aristote a été un modèle central dans les théories modernes du développement éthique. Toutefois, les stoïciens peuvent représenter, encore une fois, une référence plus pertinente, car ils ne conditionnent pas la possibilité de la vertu à un contexte social spécifique, comme c’est le cas pour Aristote. De plus, le stoïcisme peut se faire guide de vie et Gill soutient l’hypothèse d’une présence importante du stoïcisme dans le discours contemporain, y compris dans le domaine de la psychothérapie cognitive. Sur ce sujet Aristote n’est pas pertinent. Le stoïcisme en effet s’adresse aux adultes, contribue au développement éthique et il conçoit les émotions comme le reflet d’une croyance ou d’un raisonnement. Ce dernier point, qui différencie la psychologie stoïcienne de celle aristotélico-platonicienne, est notamment pris comme point théorique fondamental pour les thérapies cognitivo-comportementales.

13Gill conclut son ouvrage en soutenant non seulement que le stoïcisme offre un discours éthique puissant et cohérent (parties 1 et 2), mais également que l’approche stoïcienne peut informer la pensée moderne dans différents domaines (partie 3) en raison de son caractère universel et naturaliste.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Chiara Cicchetti, « Christopher Gill, Learning to Live Naturally. Stoic Ethics and its Modern Significance »Philosophie antique [En ligne], Comptes rendus en pré-publication, mis en ligne le 18 avril 2024, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/7870

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Auteur

Chiara Cicchetti

Centre Léon Robin UMR 8061

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Droits d’auteur

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