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Sylvain Delcomminette (trad. et com.), Platon, Philèbe, introduction, traduction, commentaire et notes

Paris, Vrin, 2022 (Les Dialogues de Platon), 472 pages, ISBN : 978-2-7116-3027-1
Gianmarco Minesi
Référence(s) :

Platon, Philèbe, introduction, traduction, commentaire et notes par S. Delcomminette, Paris, Vrin, 2022 (Les Dialogues de Platon), 472 pages, ISBN : 978-2-7116-3027-1.

Texte intégral

1Dix-huit ans après la sortie de son ouvrage consacré au Philèbe (Le Philèbe de Platon. Introduction à l’agathologie platonicienne, Leiden, Brill, 2006), S. Delcomminette revient sur ce dialogue énigmatique avec une nouvelle traduction et un commentaire suivi.

2La traduction se distingue de celle plutôt récente de J.-F. Pradeau (2002) par l’effort de rendre l’atmosphère unique du Philèbe et ses nombreux jeux de mots. La modernité et la vivacité de la langue font émerger le ton exotérique et conversationnel de la discussion de même que son unité organique, contre la tendance assez répandue à en accentuer le caractère fragmentaire et la vocation ésotérique (sinon le lien avec les doctrines non-écrites). Le texte utilisé est celui de Burnet mais l’édition de Diès est également prise en compte.

3Une brève introduction (p. 7-15) présente les lignes de force de l’interprétation développée dans le commentaire. Elle insiste sur la nécessité de lire le Philèbe dans la perspective la plus « unitarienne » possible (p. 15), ce qui revient non seulement à rétablir l’unité de ses différentes parties mais aussi la continuité avec les dialogues précédents, en particulier avec République VI. Il y a là une tentative remarquable de valoriser le caractère unitaire de la philosophie platonicienne, dont l’enjeu est cependant encore plus ambitieux : montrer que la question du bien est le véritable trait d’union entre l’éthique, l’ontologie et la gnoséologie. Delcomminette souligne à cet égard que l’idée du bien (comme toute autre idée) n’est pas à comprendre comme une entité « infiniment transcendante » (p. 12), qui serait seulement l’objet d’une « théorie » n’ayant pas de répercussions pratiques (lire : éthiques), mais plutôt comme le contenu d’une connaissance qui est en même temps une expérience. En ce sens, le bien est « ce dont la possession est capable de nous rendre heureux » (p. 13). Il est également la source de l’être de toute réalité intelligible (République VI, 509b) et en même temps une idée dont l’intelligibilité est intense au point de nous « aveugler » (voici le megiston mathèma). On en conclut que le bien « éthique », le bien « ontologique » et le bien « gnoséologique » sont indissociables.

4Le commentaire (p. 275-455) est une version raccourcie de l’ouvrage de 2006. Il extrêmement clair et agréable à lire. Ses points forts sont la tendance à vouloir éclaircir même les passages les plus obscurs de ce dialogue et le courage de les interpréter de manière résolue, dans un effort constant pour démontrer la cohérence interne du dialogue et l’interconnexion de ses différentes parties. Cette approche novatrice met en valeur la rigueur et la profondeur du cheminement dialectique mis en scène par Platon.

5L’analyse initiale du cadre de la discussion est très convaincante, car l’accent est mis sur les jeux de mots qu’on retrouve dès le début du dialogue, qui tous s’articulent autour du couple apeiron / peras. Il faut surtout remarquer l’étrange défection de Philèbe, qui « s’est défilé » (apeirèken, 11c), et le fait qu’à la fin du dialogue Socrate aussi veut « se défiler » (le verbe employé est le même). On en déduit que le Philèbe émerge sur un fond d’illimitation et d’indétermination (p. 275), dans lequel il retombe dès qu’il s’arrête (p. 455). L’analyse des personnages s’inscrit dans ce même scénario : Philèbe incarne l’apeiron dans sa nature indéterminable (« sur laquelle la pensé n’a pas de prise ») et « son champion, le plaisir » (p. 276), alors que Socrate représente la pensée, qui seule introduit le peras dans l’apeiron. Et Protarque ? Il renvoie à l’apeiron (et au plaisir) en tant que déterminable par la pensée : c’est pourquoi il accepte de dialoguer avec Socrate, même si c’est défendre la thèse « hédoniste » de Philèbe.

6Au niveau méthodologique, cette piste herméneutique est très nouvelle car elle nous suggère que le Philèbe est lui-même une application de la méthode dialectique décrite par Socrate dans la première partie du dialogue. À la conclusion du commentaire nous apprenons en effet, non sans étonnement, que « le Philèbe n’est pas seulement un dialogue à propos du bien : il est le bien lui-même, à la fois dans ses caractères formels et en tant que l’engagement dans son cheminement dialectique nous fait vivre la vie bonne qu’il décrit – une vie philosophique remplie de plaisirs dénués de toute douleur » (p. 454), qui s’avèrent bons exclusivement « sous le rapport de leur mélange avec la pensée » (p. 328). Voilà ce que nous pourrions considérer comme le résultat le plus emblématique, audacieux et original de l’itinéraire herméneutique inauguré par Delcomminette.

7La longue discussion entre Socrate et Protarque est reconstruite de manière très claire et incisive, à commencer par son enjeu fondamental : afin de réfuter la thèse « hédoniste » défendue par Protarque, c’est-à-dire l’identité entre le bien et le plaisir, Socrate vise à démontrer qu’il existe des plaisirs bons et des plaisirs mauvais, en sorte que le plaisir puisse être divisé sous le rapport de sa bonté. Il s’interroge donc sur la possibilité que les plaisirs soient à la fois semblables (en tant que plaisirs) et dissemblables (en tant que bons et mauvais), ce qui soulève pourtant toute une série de difficultés concernant l’un et le multiple. D’abord, si le genre du plaisir est traversé par ce type de division, comment se fait-il qu’il soit un ? Aux yeux de Socrate, cette question est liée à une autre plus spécifique, dont Delcomminette souligne la proximité avec les paradoxes de la première partie du Parménide (128e-134e), celle de comprendre comment une espèce peut conserver son unité une fois qu’elle se trouve dans les choses qui deviennent et sont illimitées (15b). Mais Delcomminette observe aussi que la longue exploration que Socrate consacre à l’un et au multiple (14c-15c) n’a pas la fonction de résoudre ces questions. Leur solution « n’est pas à chercher dans le Philèbe lui-même, mais est présupposée par celui-ci » (p. 293). Toutefois elle ne résiderait pas dans le Parménide mais plutôt dans la trilogie Thééthète-Sophiste-Politique, dont le Parménide ne serait qu’une introduction (p. 292-293).

8Cette prise de position semble un peu rapide, au moins si l’on tient compte du fait que, dans le cadre du Parménide, la démonstration du caractère multiple de l’un lui-même est l’un des résultats les plus importants atteints par la « deuxième hypothèse » (voir 144e). Cela n’implique-t-il pas que chaque idée, si elle est à comprendre comme une unité ou une monade (Philèbe 15b), est à la fois une et multiple ? Il s’agit d’une question que Delcomminette n’affronte pas, ce qui explique pourquoi il distingue entre les idées et les genres. Alors qu’un genre est un « terme général », c’est-à-dire un concept universel dont la nature est inévitablement multiple, l’idée est exclusivement une et donc pas du tout universelle : elle correspond à la part d’unité impliquée par la signification du genre (p. 308). Mais cette approche ne soulève-t-elle pas les mêmes difficultés concernant la participation que celles énumérées dans la première partie du Parménide ? Notamment, si l’idée est une et non multiple, comment faut-il penser la participation (voir 131a-133a) ?

9Cette remarque se limite à suggérer l’hypothèse d’interpréter l’identité entre l’un et le multiple, sur laquelle repose aussi bien la possibilité de diviser un genre en espèces différentes que la possibilité de poursuivre cette division jusqu’à atteindre les membres de chaque espèce, dans le sens fort indiqué par Parménide 144e et non seulement dans le sens plus faible indiqué par Delcomminette, qui la fait dépendre de la structure de la prédication. « Que le multiple soit dit être un et l’un multiple » (14c) n’est en effet pour lui qu’une autre manière de dire que « ce qui est à chaque fois dit être est fait d’un et de multiple […] » (16c, je souligne). Ce que les anciens ont transmis comme une véritable révélation (16c-e) est donc l’identité entre l’un et le multiple telle qu’elle se produit lorsqu’on attribue plusieurs prédicats à un seul sujet (p. 304), que Socrate lui-même définit comme « une caractéristique immortelle et sans âge du langage » (15d). Delcomminette en déduit que les différents prédicats d’un sujet tel que le plaisir ou la science divisent le genre correspondant (mais non son idée !) en espèces multiples et différentes, ce qu’il fallait démontrer pour établir la possibilité que les plaisirs soient à la fois semblables et dissemblables. Il fait aussi remarquer que ce type de division, qui se fonde sur le nombre (p. 313), n’est pas seulement l’essence de la méthode dialectique mais aussi celle de l’art : lorsque Socrate se concentre sur l’art de lire et d’écrire, de même que sur la science musicale, il ne ferait qu’illustrer trois applications de la dialectique. Et une quatrième application serait justement l’art de la vie bonne, que le Philèbe lui-même chercherait à instituer. La lecture très novatrice que Delcomminette fait des célèbres quatre genres qui divisent « tout ce qui est maintenant dans le tout » (p. 331) s’inscrit dans le même cadre : ils ne sont que les quatre moments d’un processus de production inhérent à la dialectique elle-même et causé par l’intelligence productive (dont le nombre et la mesure sont les instruments), qui consiste essentiellement à limiter un illimité qui échappe initialement à la pensée, pour en faire un mélange (p. 341-343). Voilà la vie mixte, et bonne et heureuse, qui seule nous donne accès, parce qu’elle en est la demeure, à l’idée du bien et à ses caractères formels : la juste mesure, la proportion, la beauté et la vérité (p. 440-455). Delcomminette nous invite donc à relire le Philèbe pour y découvrir l’itinéraire, à la fois pratique et dialectique, esquissé par Platon en République VI, celui qui conduit à la connaissance du bien suprême.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Gianmarco Minesi, « Sylvain Delcomminette (trad. et com.), Platon, Philèbe, introduction, traduction, commentaire et notes »Philosophie antique [En ligne], Comptes rendus en pré-publication, mis en ligne le 10 avril 2024, consulté le 12 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/7857

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Auteur

Gianmarco Minesi

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